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Encore une fois à propos
du sionisme et de
l'antisémitisme
Par Ilan Halevi
Réponse à Halévy :
Response to Halévy
28 mai 2003
Décidément, on n'en sort pas. Toutes les tentatives de dépasser le
faux débat sur le sionisme et l'antisémitisme se heurtent à la
résurgence obstinée de ces thèmes dans le débat politique public
aussi bien que dans le débat interne au mouvement de solidarité avec
le peuple palestinien. Tout récemment encore, la «question», comme
on disait en France il y a un siècle à propos de l'Affaire Dreyfus,
a été posée, et bien mal posée, au sein du mouvement anti-guerre,
lorsque face à divers débordements et dérapages, pas seulement
verbaux, au cours des manifestations de rue, les Socialistes et les
Verts français ont pris la décision doublement funeste de bannir
l'antisionisme du mouvement et de ne pas autoriser l'évocation de la
Palestine. Elle s'est également imposée, à une échelle réduite, avec
la polémique suscitée par la publication, dans l'excellent bulletin
d'information produit depuis plusieurs années par la section
marseillaise de l'AMFP, d'un article du journaliste Israël Shamir,
qui a déclenché une mini-tempête de divisions au sein de l'AFPS
elle-même. Nous y reviendrons.
À l'origine de ces remous, il y a, il n'en faut pas douter, le
terrorisme idéologique exercé par les sionistes eux-mêmes, dans leur
volonté d'amalgamer à l'antisémitisme toute critique de la
politique, des pratiques ou des discours israéliens. Je dis bien
terrorisme, dans la mesure où ces vociférations s'accompagnent de
menaces, de pressions, d'intimidations, d'appels au boycott, voire
au meurtre contre des intellectuels, des artistes, des
universitaires, des juristes, et bien sûr des militants. Ce qui
surprend, cependant, c'est la soumission quasi immédiate de
personnalités et de forces pourtant bien implantées dans la réalité
politique et culturelle française à ce chantage, dont la LICRA et
ses satellites et clients, au premier rang desquels il faut placer
les mercenaires de SOS racisme, et la brochette d'intellectuels et
de maîtres-penseurs qui se sont récemment distingués par leur
alignement vociférant sur le discours américain à propos de l'Irak,
constituent le vecteur le plus visible. Cette soumission suggère une
vulnérabilité où entre une dose certaine de mauvaise conscience,
elle-même reflet de la persistance de regrettables confusions
conceptuelles.
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D'où la nécessité de revenir à des définitions de base et de
clarifier, au risque pour moi d'être répétitif, vu le caractère
chronique du besoin d'intervenir à ce sujet, les éléments de ce
débat.
Depuis la fin du XVIIIème siècle, en Europe, on appelle
antisémitisme la haine des juifs, que l'on peut correctement nommer
judéophobie. Le terme d'antisémitisme a été forgé par les
judéophobes eux-mêmes pour tenter de donner au concept un air de
scientificité, en conformité avec la toute nouvelle «science» des
races. C'est bien évidemment une double absurdité, non seulement
parce que l'existence même des races est réfutée par l'état actuel
des connaissances sur l'espèce humaine, mais aussi parce que l'idée
même d'une ethnie «sémitique» est une projection infondée qui plonge
ses racines dans la généalogie tribale partisane dont la Bible
répercute l'écho. Comme le disait feu le chancelier autrichien Bruno
Kreisky, parler de race aryenne ou sémitique est à peu près aussi
scientifique que de parler de langues blondes!
Dans ces conditions, l'emploi même du terme d'antisémitisme recèle
d'insondables ambiguïtés, et il sert aujourd'hui essentiellement à
placer le racisme antijuif - la judéophobie - dans une catégorie à
part, distincte du racisme en général, et qu'il faudrait combattre
(ou «comprendre») séparément du racisme en général. Ainsi, le nom
même de la LICRA, qui énonce le racisme et l'antisémitisme, comme
s'il s'agissait là de deux phénomènes distincts, procède-t-il de la
mystification idéologique, laquelle sert des fins politiques bien
précises. Il faut d'ailleurs rappeler que la LICRA s'est d'abord
longtemps appelée LICA, et n'a modifié son sigle, dans la foulée
tardive de la décolonisation, que pour échapper à l'accusation en
l'occurrence parfaitement justifiée de ne se soucier nullement des
victimes non juives des autres formes de racisme.
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Quoi qu'il en soit, la haine des juifs, en tant que variante de la
xénophobie et du racisme, qu'on l'appelle ou non antisémitisme en se
pliant à une convention de langage scientifiquement infondée, mais
imposée par l'histoire, existe bien. Elle a été nourrie, en Occident
chrétien, d'un antijudaïsme théologique persistant et séculaire, qui
a débouché, à l'époque moderne, sur ce que Drumont, un des
fondateurs de l'antisémitisme français, appelait «l'anticapitalisme
national»: ce «socialisme des imbéciles» dont parlait Lassalle, et
dont le «national-socialisme» allemand représente la monstrueuse
excroissance.
II est essentiel de replacer la judéophobie dans ce contexte, et de
ne pas l'isoler en la plaçant dans une catégorie unique, une fois
encore à part, comme le font tout à la fois les «philosémites», pour
qui elle représente le summum de l'abomination, et n'est par
définition pas comparable, ou «banalisable» dans le phénomène du
racisme en général, et les indigents de l'analyse, qui s'imaginent
qu'on peut comprendre ou excuser le racisme à l'encontre d'un groupe
humain si ceux qui parlent en son nom, ou certains de ses membres,
commettent des actions répréhensibles ou condamnables. Dans
l'imaginaire européen, en particulier, le caractère de classe de la
haine des juifs, haine perçue comme ressentiment populaire à
l'encontre d'un groupe dénoncé comme privilégié, la distingue du
racisme colonial, conçu comme mépris des maîtres à l'égard des
esclaves. Il convient d'ailleurs, dans ce contexte, de prendre acte
du caractère classiquement «antisémite» du discours anti-arabe
actuel, où les princes du pétrole tiennent le rôle traditionnel de
l'usurier ou du financier juif, tout en finançant la subversion et
le terrorisme, à l'image du stéréotype nazi de la grande banque
juive finançant le bolchevisme.
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La réalité est qu'en dépit des crimes commis par le gouvernement
israélien; en dépit du soutien de la majorité des électeurs
israéliens à la politique criminelle de ce dernier; en dépit du fait
que ces crimes sont commis, non seulement au nom de l'État d'Israël,
mais au nom du «peuple juif» tout entier, et en dépit du fait que la
majorité des juifs du monde entier autorisent les organisations
communautaires qui parlent en leur nom à cautionner cette politique,
le dérapage dans la généralisation raciste antijuive reste tout à la
fois analytiquement injustifié, moralement infondé, et politiquement
nuisible. Lorsque ce dérapage s'opère chez les victimes directes de
l'entreprise sioniste en Palestine, il peut être perçu comme une
expression parmi d'autres de ce que Maxime Rodinson appelle le
«chauvinisme de guerre», dont le slogan français de la Grande
Guerre, «À chacun son Boche!», aux implications franchement
génocidaires, représente un cas extrême. Lorsqu'il s'opère dans la
périphérie du conflit, et tout particulièrement en Occident, ce
dérapage conduit presque toujours et immanquablement à la rechute
dans l'imagerie et le vocabulaire classique dé l'antisémitisme.
Une des ornières dans laquelle la volonté de radicalité dans
l'analyse précipite fréquemment les nostalgiques des explications
simplistes, c'est l'explication de la politique américaine par la
seule influence occulte des sionistes, perçus comme expression
organisée d'une volonté juive de dominer le monde. Cette illusion
d'optique est particulièrement tentante à l'heure actuelle, où une
bande de néo-conservateurs sionistes entourent les décideurs
américains et les poussent dans la voie d'une croisade anti-arabe
généralisée. Rappelons cependant que ce n'est pas la queue qui fait
bouger le chien, et que les crimes de l'Empire américain,
extermination des Indiens, déportation esclavagiste des Africains,
agressions militaires contre la moitié de la planète, ne sont pas le
fait du sionisme, et que le pouvoir du «lobby» sur la politique
américaine ne serait rien sans son allié Blanc-Chrétien,
évangélistes et Reborn Christians, la même ultra-droite républicaine
qui a fragilisé Clinton à travers l'affaire Lewinsky et orchestré le
putsch électoral frauduleux qui a mis Bush au pouvoir.
Que le «Protocole des Sages de Sion», fabrication de la police
tsariste, soit encore aujourd'hui vendu, mieux, reste un best-seller
dans un pays comme l'Égypte, où il est commercialisé comme s'il
s'agissait d'un document historique authentique, montre à quel point
la confusion règne encore à ce sujet. Qu'Israël Shamir, journaliste
russo-israélien récemment converti au christianisme, et qui semble
avoir, par la même occasion, basculé de l'antisionisme le plus
radical à l'antijudaïsme chrétien le plus banal, reprenne ces
inepties en accusant les juifs d'avoir déclenché la seconde guerre
mondiale, voilà qui ne devrait tromper personne, en particulier pas
nos camarades marseillais.
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Ces dérives, cependant, dans le cas qui nous occupe ici, ne
procèdent pas seulement de l'aberration ou de la myopie. La bêtise
est ici directement au service de l'adversaire, puisque le sionisme,
historiquement et politiquement, depuis sa naissance et jusqu'à
aujourd'hui, vit de l'antisémitisme, se nourrit de sa virulence, se
légitime par sa persistance, et assure à l'ombre de ce péril tout à
la fois la soumission des communautés juives de par le monde à son
hégémonie et l'immunité/impunité des pratiques de l'État d'Israël.
Car il faut remettre les équations sur leurs pieds. C'est
l'antisémitisme, sous sa forme contemporaine, c'est-à-dire le refus
d'intégrer les juifs comme des citoyens à part entière dans les
sociétés européennes, qui a produit le sionisme, et non l'inverse.
Bien sûr, dans ce cas comme dans tous les autres, l'histoire est
faite d'interaction entre les groupes, les individus, les structures
et les représentations, mais on ne saurait ignorer l'antériorité de
faits têtus. Et c'est un fait que «les juifs», en tant que collectif
délimité par l'appartenance à une communauté religieuse auto-définie
comme tribu, c'est-à-dire comme communauté de sang, envers et contre
toute évidence historique et anthropologique, ont été soumis au
cours de l'histoire européenne à divers degrés et formes de
persécution, d'oppression et de ségrégation dont l'intériorisation
en tant que norme de relations entre les groupes humains a produit
le pessimisme philosophique constitutif de la vision sioniste du
monde et générateur du cynisme politique qui sous-tend la politique
israélienne. C'est l'antisémitisme, en tant que forme particulière
du racisme européen, qui fonde le sionisme, à la fois en tant que
forme particulière d'ultra-nationalisme ethniste et en tant que
forme particulière de racisme colonial. Il est donc parfaitement
illusoire de s'imaginer que l'on puisse lutter efficacement contre
ce dernier sans prendre à bras le corps et en charge la lutte contre
le premier. Et ce n'est pas se déplacer sur le terrain de
l'adversaire que d'opérer cette prise en charge, bien au contraire.
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À l'inverse, toute complaisance ou démission dans la dénonciation du
caractère inacceptable des principes sous-jacents à l'ensemble des
démarches se revendiquant du sionisme n'est pas moins néfaste. Le
point de départ du raisonnement sioniste, c'est effectivement
l'axiome selon lequel la coexistence pacifique démocratique et
égalitaire des ethnies au sein d'un même État est un leurre dont les
camps nazis auraient démontré l'inanité. Que la lutte contre le
racisme antijuif est vaine, et que ce dont les juifs ont besoin,
c'est de force, de souveraineté exclusive. Cet impératif que Golda
Meir exprimait en 1947, lorsqu'à un journaliste qui lui posait la
question: «Si les Arabes vous garantissaient dans un État arabe les
mêmes droits que ceux que vous offrez aux Arabes dans l'État juif,
accepteriez-vous?» elle répondait: «Non monsieur, car il faut qu'il
y ait un endroit au monde où les juifs sont la majorité!». Où l'on
constate que l'intériorisation de l'antisémitisme comme norme
insurmontable alimente directement la négation fonctionnelle de
l'Autre.
Cette variété particulière d'ethnisme excluant n'est pas unique, ni
nouvelle dans l'histoire. En termes purement quantitatifs ce n'est
pas le plus grand crime de l'histoire, et en termes de cruauté le
sionisme réel, le sionisme en acte procède plutôt de ce que Hannah
Arendt appelle (à propos du nazisme justement) «la banalité du Mal»,
en l'occurrence du Mal colonial, mais aucune volonté de
conciliation, aucun refus des amalgames et des dérapages ne saurait
justifier une capitulation d'ordre théorique face au sionisme.
Fondée tout à la fois sur l'intériorisation de la haine des juifs en
tant que norme et sur la sécularisation d'une identité religieuse
aux contours ethnico-communautaires renforcés par des siècles
d'exclusion, l'idéologie sioniste informe et alimente encore
aujourd'hui les pratiques coloniales et discriminatoires de l'État
d'Israël, le racisme institutionnel à l'intérieur même de l'État
dans ses frontières d'avant 1967, autant que la vision ethniste,
démographiste et ségrégationniste qui préside à l'occupation et à la
colonisation des territoires palestiniens conquis en 1967. C'est
elle qui pose l'équation selon laquelle les droits fondamentaux,
individuels et collectifs, des Palestiniens représentent une menace
pour le «caractère juif» de l'État d'Israël, et posent donc la
renonciation palestinienne à ces droits, et singulièrement au droit
de retour des réfugiés, comme condition de la paix.
C'est ici qu'entrent en scène les militants français d'Hachomer
Hatsaïr, le mouvement de jeunesse sioniste «de gauche» dont le parti
Mapam, qui s'est auto-dissous il y a quelques années en se fondant
dans le Meretz, a longtemps été l'expression parlementaire. Le
programme du Meretz, et du mouvement La Paix Maintenant qui le
prolonge dans la rue israélienne, prévoit la paix entre deux États
indépendants, Israël et la Palestine, se prononce pour le
démantèlement des colonies et laisse la porte ouverte à des
compromis acceptables sur la question de Jérusalem comme sur celle
des réfugiés. À ce titre, le mouvement, qui n'a cessé d'absorber,
tout au long des dernières années, ceux que le parti travailliste
abandonnait dans sa dérive droitière, est une composante essentielle
de la Coalition Israélo-Palestinienne pour la Paix, et représente
certainement, au moins du point de vue quantitatif, l'allié
«objectif» le plus important au sein de la société israélienne pour
le peuple palestinien dans sa résistance à l'agression.
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Le «Sionisme de gauche» est a priori un paradoxe conceptuel, comme
le «Colonialisme de gauche». Pourtant, dans le cas de l'occupation
française de l'Algérie, par exemple, toute la gauche n'était pas
anticolonialiste, tant s'en faut! À la veille même d'une
décolonisation que le «conservateur» De Gaulle avait reconnu
inéluctable, le gouvernement socialiste de Guy Mollet et François
Mitterrand avait déclenché une guerre totale contre le mouvement
nationaliste et le peuple algérien, tandis que le PCF, qui avait
voté les pleins pouvoirs et refusé de soutenir les soldats mutinés
ou réfractaires, les insoumis et les déserteurs, s'accrochait à la
chimère théorique de la nation algérienne en formation. Le
colonialisme de gauche, tout paradoxal qu'il puisse être, est donc
une occurrence attestée dans l'histoire, sans parler des politiques
de russification dans les républiques soviétiques ou de la
colonisation chinoise au Tibet. Le Mapam, et Hachomer Hatsaïr, donc,
peuvent être perçus dans ce contexte. Mais les parallèles
historiques connaissent tous des limites. Dans la mesure où le
colonialisme israélien n'est que le prolongement du processus de
colonisation de peuplement qui a lui même engendré la société
israélienne, et du régime d'apartheid qu'il a instauré, on repose la
question. Existe-t-il un racisme de gauche? Ou, plus pratiquement,
des racistes peuvent-ils avoir, en tant que tels, droit de cité dans
le mouvement démocratique, dans le mouvement anti-guerre, dans le
mouvement altermondialiste ou dans le mouvement de solidarité avec
le peuple palestinien?
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Il est tout à fait significatif que ce soient justement des
militants d'Hachomer Hatsaïr qui aient été victimes des dérapages
verbaux et des violences racistes perpétrées par des manifestants
(ou des agents-provocateurs, ou les deux) au cours d'une des
manifestations contre la guerre en Irak. Violences d'autant plus
condamnables et inacceptables qu'elles s'inscrivent directement dans
un scénario élaboré par l'adversaire.
C'est en effet le dernier congrès sioniste qui fixait, parmi ses
objectifs stratégiques, la délégitimation systématique de
l'antisionisme et son équation à l'antisémitisme. Les imbéciles
criminels qui ont cru servir la cause palestinienne en tabassant des
juifs dans les rues de Paris sont les exécutants de cette stratégie.
Ils ont également fourni le prétexte d'une reculade politique des
Socialistes et des Verts, et donc d'une régression politique du
mouvement. Dans les régimes «révolutionnaires» qu'ils affectionnent,
ça s'appelle de la trahison, et ça coûte très cher.
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D'être le fer de lance de cette stratégie, qui consiste à sommer le
mouvement de les accepter en tant que sionistes ou de les exclure en
tant que juifs convient bien au Mapam, dont Ben Gourion avait
coutume de dire: «Le Mapam avait trois objectifs: 1) Être à
l'avant-garde de la colonisation juive en Palestine. 2) Créer une
société hébreue du travail égalitaire en terre d'Israël, et 3)
Attacher Israël au char du Bloc soviétique.» Et il ajoutait: «À leur
décharge, il faut dire qu'ils n'ont jamais rien fait sauf dans le
premier domaine!»
Quelle stratégie adopter face à ces tentatives transparentes de
piéger le mouvement? Tout d'abord identifier, comprendre et refuser
le piège. Ensuite, se départir de l'illusion paresseuse et funeste
selon laquelle les ennemis de mes ennemis seraient nécessairement
mes amis. Enfin, mettre les valeurs de l'antiracisme sans
restriction et sans exception au centre de gravité culturel de notre
combat, de façon à démasquer sans complaisance les dérives
généralisatrices, qu'elles soient antijuives ou antiarabes,
sionistes et islamophobes, négationnistes ou islamistes.
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La réalité de l'islamophobie, justement identifiée par la Conférence
de Durban sur le racisme, à la veille des événements du 11
septembre, nous fournit d'ailleurs à ce propos un champ de travail
et d'action considérable, tant elle baigne dans une impunité quasi
absolue l'atmosphère, le langage et l'imaginaire occidental.
Il faut surtout, justement en s'appuyant sur le refus manifeste de
la guerre qui s'est exprimé massivement en Europe, et illustre la
mutation culturelle qui s'y est opérée, substituer, partout où c'est
possible, le dialogue à l'exclusion, la négociation à la
confrontation, la parole à la violence. Car seul le plus fort a
intérêt à ce que règne la Loi de la Jungle, tandis que le faible n'a
d'autre recours que d'espérer la primauté du Droit.
Ilan Halevi,
Paris, le 22 mai 2003
30 mai 2003 © Solidarité-Palestine -
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Réponse à Halévy :
Ilan Halévy est l'un des meilleurs Israéliens ; c'est un homme qui
a fait le bon choix. Son article : « A nouveau, au sujet du sionisme
et de l'antisémitisme » est, lui aussi, un bon article. Presque correct.
Presque. A ceci près qu'il y a, dans cet article, quelques points
qui mériteraient d'être débattus en toute camaraderie.
L'erreur la plus grave d'Halévy réside en ce qu'il souscrit à la
thèse amplement réfutée de Chomsky, selon laquelle « ce n'est pas la queue
qui remue le chien ». Il affirme que « l'influence du 'lobby' sur la
politique américaine ne serait rien, sans ses alliés chrétiens
Blancs, évangélistes et nés deux fois, (c'est-à-dire) sans cette même
faction républicaine d'extrême droite qui affaiblit Clinton au moyen du
scandale Lewinsky et qui orchestra un putsch électoral frauduleux qui plaça
Bush aux manettes du pouvoir » [Re-traduction de l'anglais, ndt].
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En fait, Clinton était tout aussi redevable au lobby juif (que les
Républicains). Il en ira de même pour John Kerry, qui s'est
découvert récemment des origines juives et qui soutient ouvertement Israël. Il
est intellectuellement malhonnête de faire du Parti républicain
américain le seul soutien du sionisme et d'Israël, alors même que les Démocrates,
bien qu'ennemis de « cette même faction républicaine d'extrême
droite », sont encore plus dévoués à Israël qu'elle et bénéficient de la
majorité du vote juif et de financements juifs (pour leur campagne électorale).
De fait, selon des sources israéliennes, plus de 70 % de l'ensemble
des contributions bénéficiant au candidat démocrate sont apportées par
des
juifs (qui ne contribuent qu'à la hauteur de 35 %, en revanche, aux
frais de campagne du candidat républicain).
Aucun parti, aux Etats-Unis, ne peut espérer gouverner sans le
soutien du financement juif et de personnes bien placées (juives), à leur
dévotion, dans les médias et le monde universitaire. Il ne s'agit
pas de la queue du chien, mais bien de son cerveau. Tout au moins, d'une
importante partie de ce cerveau. C'est aussi un morceau de sucre,
qui fait faire le beau à un chien. Tant qu'Israël sera l'obsession des
juifs, il n'y aura aucune chance qu'un quelconque changement se
produise dans la position américaine sur le Moyen-Orient.
Ainsi, un ennemi honnête de l'apartheid juif en Palestine a une
choix : il doit, soit, s'efforcer de convaincre les juifs américains de
renoncer à leur soutien à Israël (ou , au minimum, de le modérer) (à la
manière de la gauche juive) ; soit s'efforcer de saper l'influence juive aux
Etats-Unis : tâche bien plus considérable.
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Rien d'étonnant à ce que beaucoup de personnes de bien y renoncent.
Mais il n'y a pas de place pour la « troisième voie » d'Halévy,
consistant à affirmer qu'il n'y a pas d'éléphant dans le salon (alors
que tout le monde le remarque).
Bien entendu, l'influence directe d'Israël sur l'Amérique est minime.
Mais Israël, et la juiverie américaine, extrêmement puissante,
entretiennent entre eux une relation étroite et très intriquée, qui
trouve sa traduction dans la politique américaine actuelle -
totalement aberrante - au Moyen-Orient.
Nous devons nous souvenir que les juifs ne représentent qu'une
petite partie de la population américaine (2 %), mais qu'en revanche, ils
représentent 30 %, au bas mot, des élites américaines. Par
conséquent, nous devons étudier les précédents historiques des occurrences d'une
influence disproportionnée des juifs, dans le passé, comme cela fut
proposé par Benjamin Ginsberg, professeur de Sciences politiques à
l'Université John Hopkins, dans son ouvrage The Fatal Embrace : Jews
and the State [L'Etreinte fatale : les juifs et l'Etat], (University of
Chicago Press, Chicago 1993. Cette analyse historique (il en existe
d'autres) est susceptible de nous donner les outils permettant de
comprendre le problème et de le traiter.
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Ilan Halévy peut qualifier cette approche (si cela lui fait plaisir)
d' « antisémite » : il s'agit, en réalité, tout simplement d'un
traitement matérialiste historique, exempt de toute émotion (que ce soit de
haine, ou d'adulation). Je n'appelle pas non plus, personnellement, à ce
que les juifs soient persécutés ou discriminés : au contraire, je prône
des droits égaux pour les juifs et les non-juifs, y compris une égale
influence sur le gouvernement des pays dans lesquels ils vivent. Une
égale influence. Pas des privilèges!
Dans une attaque ad hominem, Ilan Halévy écrit : « Cet Israël
Shamir, un journaliste russo-israélien récemment converti au christianisme, et
qui semble être passé, par la même occasion, de l'antisionisme le plus
radical à l'antijudaïsme chrétien le plus banal, reprend à nouveau
ces inepties en prétendant que les juifs ont causé la Seconde guerre
mondiale : cela ne devrait tromper personne, et en particulier pas
nos camarades de Marseille ». Là encore, Halévy rejette l'analyse
historique. Des juifs éminents de cette époque, et de notre époque,
n'ont jamais caché (que dis-je ? étaient - et sont - fiers) d'avoir
fait la promotion de la guerre contre l'Allemagne nazie, de la manière
dont l'establishment juif, aujourd'hui, est fier de son soutien à la
guerre (américaine) contre l'Irak. Bien sûr, qu'ils n'étaient pas les seuls.
Mais depuis quand ne pas être le seul constitue-t-il une
circonstance atténuante ?
Enfin, l'antijudaïsme chrétien n'a rien de banal : c'est quelque
chose de très profond et de très important. A mon avis, et à celui de la
grande majorité des juifs, l'Etat d'Israël, sa politique et ses
agissements incarnent le judaïsme - ce même judaïsme qui fut répudié
par
Saint-Paul pour exactement les mêmes bonnes raisons.
Là encore, Halévy est libre de considérer que le sionisme représente
une aberration inédite dans l'histoire juive. Personnellement, je pense,
comme Israël Shahak et d'autres auteurs, que le sionisme s'inscrit
dans la continuité historique et idéologique du passé juif.
Israel Shamir
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