Israel Adam Shamir

 

 
Fleurs de Galilée

(recueil d’articles 2001-2002)

 

Traduction française par les amis de Shamir

 

Avant-propos

 

 

 

Les articles rassemblés ici ont été écrits en 2001-2002, dans la vieille ville portuaire de Jaffa sur la côte orientale de la Méditerranée, pendant la seconde Intifada, ‘Intifada Al-Aqsa’, mais ils ne se bornent pas à interpréter les événements de Palestine. La guerre en Terre sainte y est présentée comme la pièce centrale du combat d’idées à l’échelle mondiale, dans le contexte moderne décisif que définissent l’influence grandissante des Juifs américains, le déclin de la gauche, la montée de la globalisation libérale, les premiers pas du mouvement anti-globalisation, et la troisième guerre mondiale des Etats-Unis contre le Tiers monde. C’est une tentative hardie pour relier plusieurs fils conducteurs, dans les domaines politique, théologique, militaire et social, et pour forger des concepts novateurs, fournissant de nouveaux outils d’analyse et d’action. Tout en visant la libération de la Palestine, l’auteur espère contribuer aussi à une libération plus  ambitieuse, celle du discours public.

 

Ces articles tentent de prouver qu’il existe un lien intrinsèque entre les deux mouvements de libération. Celle de la Palestine pourra se réaliser par la victoire de l’éblouissante mosaïque qu’est le monde sur la grisaille de la globalisation rampante, par la victoire de l’esprit sur Mammon, par la démocratisation du discours global, par l’élimination de la disparité des richesses, et par l’unité dialectique de la gauche et de la droite. Mais cela pourrait se produire d’une autre façon : à partir du moment où la Palestine deviendra libre, le discours sera libéré dans la foulée, la globalisation sera battue en brèche, et les revenus seront plus équitablement répartis. Dans ces articles, la Palestine est perçue comme un modèle réduit du monde. Des forces sont en jeu qui visent l’élimination de la population autochtone, la destruction de ses églises et mosquées, la dévastation de sa nature. Mais il y a également des forces, matérielles et spirituelles, nouvelles et anciennes, qui s’y opposent, et elles font converger les meilleurs hommes et femmes vers la bataille pour la Palestine.

 

C’est aussi une histoire d’amour. Je suis (laissons de côté l’hypothétique ‘auteur’ neutre) profondément amoureux de la Terre promise, de ses maigres cours d’eau, de ses oliviers et de son peuple, les Palestiniens natifs et adoptifs. Cette terre est toujours capable de relier l’homme et l’esprit par la vertu de ses tombeaux antiques et de sa nature unique. La chute de la Terre sainte créerait un point de non-retour pour l’humanité, signifierait l’asservissement total de l’homme par les forces de domination. Notre victoire libérera le monde.

 

 

Israel Shamir, Jaffa.

 

 


Pourquoi je défends le droit au retour des Palestiniens

 

 

La Palestine n’est pas quelque chose de mort, c’est un pays vivant. Les Palestiniens en sont l’âme. La Palestine est ce que les Palestiniens sont en train de recréer en temps réel, de la même façon que la France est ce que les Français créent et recréent chaque jour. C’est une grave confusion que d’imaginer qu’on peut aimer la France et détester les Français. Quelle sorte de France pourrait-il exister sans l’âme française ? Seuls des touristes bornés en provenance de pays riches, harcelés par les mendiants, préfèrent rester enfermés dans des hôtels chics d’où ils peuvent admirer le pays sans rencontrer les autochtones. C’est comme si on aimait une belle dame en haïssant son âme. Aimer un pays et souhaiter la disparition de ses habitants relève d’une sentimentalité nécrophile.

 

Le penseur russe Lev Gumilev considère que la réalité d’un pays consiste en une symbiose de ses habitants et du paysage. La Palestine et les Palestiniens sont inséparables, les paysans et leurs oliviers, les sources et les dômes des tombeaux ancestraux au sommet des collines ont besoin les uns des autres, et c’est pour se compléter qu’ils se sont rassemblés là.

 

Les Palestiniens ne sont pas un peuple obscur. Ils ont créé L’Etoile de Ghassul, rédigé la Bible, édifié les temples de Jérusalem et de Grizim, les palais de Jéricho et de Samarie, les églises du Saint-Sépulcre et de la Nativité, les mosquées de Haram al Charif, les ports de Césarée et d’Akka, les châteaux de Monfort et de Belvoir. Ils ont marché avec Jésus, vaincu Napoléon et combattu bravement à Karameh. Dans leurs veines s’est mêlé le sang des guerriers Egéens, de Bene Israël, des héros de David, des premiers apôtres du Christ et des compagnons du Prophète, des cavaliers arabes, des croisés normands et des chefs turcs. Leur flamme ne s’est pas éteinte : la poésie de Mahmoud Darwich, la lucidité d’Edward Saïd, l’huile d’olive parfaite, la ferveur de ceux qui prient et le formidable courage de l’Intifada le prouvent.

 

Sans les Palestiniens, la Palestine meurt. L’eau de ses rivières est empoisonnée, les sources se tarissent, les collines et les vallées sont défigurées, ses champs sont travaillés par des Chinois importés, et ses enfants sont emprisonnés dans des ghettos. L’idée d’un Etat juif distinct s’est effondrée. Au long des dix dernières années, la politique aberrante du gouvernement israélien a provoqué l’afflux de plus d’un million de Roumains, de Russes et d’Ukrainiens, de travailleurs thaïlandais et africains. Certains d’entre eux prétendent avoir des origines juives ; des tribus péruviennes, des Indiens d’Assam et une vague interminable de réfugiés d’Union soviétique sont apparus. Maintenant l’Agence juive projette d’importer une tribu lambda d’Afrique du Sud, afin de renforcer le caractère juif de l’état. Paradoxalement, ceux qui cultivent encore quelques traditions juives sont isolés dans l’état juif, comme ce fut le cas pour Yeshayahu Leibovich, ou ont été emprisonnés comme le Marocain juif rabbi Arie Der’i.

 

Le rêve de rassembler les Juifs s’est brisé contre le réel. Nous devons en finir avec nos illusions. Laisser les fils et filles de Palestine rentrer chez eux et reconstruire Suba et Kakun, Jaffa et Akka. Au lieu de consacrer la Ligne verte, démolissons-la et vivons ensemble, enfants de Palestine, ou des colons de la première heure, ou de Marocains et de Russes.

 

Nous devrions vivre dans un seul pays, et pas seulement à cause de l’échec patent d’Oslo. C’est l’idée même de partition qui est erronée. Nous pouvons suivre l’exemple de la Nouvelle Zélande, où les immigrants européens vivent avec les Maoris natifs, et l’exemple de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, et celui de la Caraïbe, où les fils des colons espagnols, des esclaves africains et des indigènes amérindiens ont fusionné pour donner lieu à une splendide race nouvelle. Déchirons nos déclarations de fausse indépendance pour en écrire une nouvelle, une déclaration de dépendance et d’amour.


 

Partie 1

 

 

‘L’Etat’ (d'esprit)

 

 

14 décembre 2001

 

 

I

 

Les coteaux escarpés du Wadi Keziv, dans l'Ouest de la Galilée, sont couverts des petits chênes trapus de la région et de buissons épineux. Les lauriers-roses et les cyprès se mirent dans de petites vasques alimentées par des sources. J'aime ce canyon coupé de tout. Durant les chaudes journées d'été, on peut s'y cacher dans des grottes profondes et alambiquées et s'étendre dans des eaux limpides et fraîches, guettant le daim qui viendra s'y abreuver ou rêvant à quelque nymphe. On peut profiter d’un jour plus frais pour escalader l’éperon rocheux qui monte des profondeurs de la gorge. Il s’appelle Qurain, ‘la corne’ en arabe, d’où le nom arabe de la vallée, Wadi Qurain. A cheval sur ‘la corne’, le château de Montfort, datant des Croisades, contemple la Méditerranée, que l'on devine dans le lointain.

 

Ce lieu garde de multiples mémoires. Les chevaliers teutoniques, ces sionistes (avant l'heure) du XIIe siècle, avaient acheté ce fort et l’avaient nommé Starkenberg, le Mont de la Force. Mais ni le nom, ni le lieu reculé ne leur permirent de résister. Ils furent défaits par Baibars, ce parangon arabe de bravoure et de compassion, qui leur laissa la liberté. Ils eurent la vie sauve et purent regagner Saint-Jean d’Acre avec armes, bagages et honneur.

 

C’est sur ce chemin de pierre menant à une source que s'étaient rencontrés, puis séparés, les personnages adorables d'Arabesques, un roman exquis de l'écrivain palestinien Antoine Shammas, originaire du village voisin de Fassuta, sans doute le seul non-juif au monde à écrire ses livres et ses poèmes en hébreu moderne.

 

Plus à l'ouest, le petit cours d’eau de Keziv rejoint la mer, après avoir traversé les ruines d'Ahziv, un village chrétien détruit, par des Juifs, en 1948. Dans ce village, il y a maintenant bien longtemps - c'était dans les années vingt - une jeune fille palestinienne reçut la visite d'une autre palestinienne de la région, la Vierge Marie. En d'autres termes, c’est un lieu typique de cette terre étonnante de Palestine.

 

De nos jours, on peut explorer l'endroit sans crainte d'être dérangé ; il n'y a personne. Le village ruiné est désert, tout comme la campagne alentour. La terre de Palestine est souffrante, comme elle ne l'a jamais été depuis les nuits noires de 1948. Personne ne s'aventure plus par ici, la vallée est livrée aux sangliers efflanqués. En descendant le canyon, j'ai vu quelques-uns de ces animaux gracieux, si différents de leurs cousins domestiqués. Ce n'est qu'une fois sorti du défilé, déjà sur la plaine de Saint-Jean d'Acre, que j'ai rencontré une présence humaine. Il s'agissait de quelques paysans thaïlandais - ou chinois, je ne sais - qui travaillaient dans les cultures d'un kibboutz voisin. Un kibboutznik entre deux âges, assis à l'ombre, les surveillait. Je me suis approché pour lui demander un verre d'eau fraîche et une cigarette.

 

C'était l'incarnation du brave Israélien, baraqué, tanné par le soleil, le sourire bienveillant, les moustaches broussailleuses et un langage peu châtié. Voilà cinquante ans, il (ou plutôt, son prédécesseur), aurait été quelque combattant des troupes d'assaut juives, le Palmach, il aurait sans doute conquis les terres agricoles du village d'Ahziv, expulsant ses paysans vers le Liban. Il y a une trentaine d'année, il aurait travaillé les terres volées de ses propres mains. Aujourd'hui, il supervise les Thaïlandais qui y triment, suant sang et eau. Bientôt, me dit-il, il se rendrait à New York, pour aller voir son fils. Ce sont des Russes, habitants de la ville de Maalot, qui viendraient surveiller le kibboutz durant son absence. Les Juifs intéressés par l'agriculture ou même par la surveillance des paysans thaïlandais ne courent pas les rues, m'a-t-il dit. Le kibboutz espère obtenir un permis de construire, afin de bâtir un lotissement et de vendre les logements. L'emplacement est bien situé ; Nahariya et Acre sont toutes proches. Les maisons se vendront bien, malgré la crise, ajouta-t-il.

 

Lui serrant la main, je pris congé en souhaitant bonne chance, à lui, aux Thaïlandais ruisselants de sueur, aux champs verdoyants, aux montagnes du Liban, plus au nord, qui dissimulent les camps de réfugiés peuplés par les anciens habitants d'Ahziv, à la chaîne des monts de Galilée et à sa ville entièrement russe de Maalot, où j’avais passé la nuit.

 

II

 

Maalot est une ville toute neuve pour des habitants tout neufs, amenés en Israël après l’effondrement de l’Union soviétique, de Kharkov et Minsk, de Riga et Bukhara. Il n’y a pas beaucoup de jeunes mais plutôt des babushkas, ces vieilles dames russes. J’ai demandé la mairie, en hébreu, mais c’était comme si je parlais chinois. Maalot parle russe, lit des journaux russes, regarde la télévision en russe et mange des saucisses de porc russes en buvant de la bière russe. Qu’est-ce qui a pu rendre ces Russes moyens sensibles à la lumière de Sion ?

 

En Russie, comme aux Etats-Unis, il doit y avoir au moins vingt millions de personnes ayant le droit de devenir citoyens israéliens. Vous n’avez pas besoin d’être juif. Il suffit que votre fille d’un premier mariage se soit mariée au petit-fils adoptif d’un juif. Vous pouvez alors aller en Israël avec votre nouvelle famille. Les républiques de l’ex-URSS sont dans une situation extrêmement difficile. Les travailleurs n’ont pas touché leur salaire depuis des mois, de nombreuses familles envoient leurs parents âgés en Israël, où ils obtiennent quelques milliers de dollars en arrivant, une petite retraite, et un logement social, s’ils ont de la chance.

 

La majorité des arrivants n’ont connu en Russie ni le judaïsme, ni la culture juive, et ne s’y intéressent pas le moins du monde. Leur carte d’identité israélienne porte la mention ‘origine ethnique et religion incertaines’. Ils ne sont pas considérés comme de ‘vrais Juifs’ et leurs défunts sont enterrés au-delà de la ‘barrière’, dans une parcelle spéciale pour les gens ‘d’origine douteuse’. Après l’épouvantable explosion de la discothèque Dolfi, le problème est apparu au grand jour : les fossoyeurs religieux refusaient d’enterrer les dépouilles des jeunes filles russes dans un cimetière juif, alors que le gouvernement israélien bombardait les Palestiniens pour ‘venger le sang juif’.

 

Dans l’atmosphère bénie de la Terre sainte, nombreux sont les Russes qui cherchent un renouveau spirituel et religieux. Le judaïsme n’en attire qu’un nombre limité, tandis que les autres se tournent vers l’Eglise. C’est une démarche risquée : selon la loi israélienne, ils peuvent être expulsés, en raison de leur foi chrétienne. Ils se rassemblent et prient à l’abri des regards indiscrets, mais les jours de fête, ils se pressent au Saint-Sépulcre de Jérusalem et à l’Eglise de la Nativité de Bethléem, à Saint-Georges de Lydda et Saint-Pierre de Jaffa.

 

En 1991, alors que l’avenir de la Russie était extrêmement incertain, Israël a reçu énormément de sang jeune et frais de ce pays. Les partisans d’Israël dans les médias américains se lancèrent dans une double campagne. Ils ont averti du risque de pogroms en Russie et ils répandaient l’idée d’une vie belle et facile pour les immigrants aux USA. Des numéros entiers de Newsweek et du Time se sont focalisés sur le groupe néo-nazi Pamyat et l’antisémitisme rampant. A cette époque j’étais correspondant à Moscou pour Haaretz et j’ai interviewé les leaders du Pamyat pour ce journal. J’ai pu me rendre compte que cette sinistre organisation comptait à peu près autant de membres que la Société de la Terre Plate. Néanmoins, un cinéaste russe et juif, d’ailleurs fort sympathique, est venu avec sa femme, à notre maison de campagne, pour demander protection en cas de pogrom. J’ai essayé de les rassurer, mais je ne pouvais pas vaincre seul la puissante machine médiatique. Dix ans plus tard, j’ai rencontré une dame, juive, russe et écrivain à Jérusalem, qui m’a dit avoir été l’instigatrice des rumeurs de pogrom.

 

"Vous, les Israéliens, devriez ériger un monument en mon honneur," dit-elle.

"Certainement", dis-je, "Pour quoi, au juste ?"

"Je vous ai amené un million de Russes : j’ai annoncé à la radio moscovite l’imminence d’un pogrom."

 

Je n’ai pas eu le cœur de la détromper ; ses annonces n’auraient eu aucun effet si les amis américains d’Israël ne les avaient amplifiées. Quoi qu’il en soit, les Russes à la fois effrayés et séduits, se sont précipités à l’ambassade américaine, et à ce moment là, Israël a demandé aux USA d’arrêter l’émission de visas pour les Russes. Les portes des Etats-Unis s’étant refermées, tous ces gens sur le départ ont été obligés d’aller en Israël.

 

Ils ont vécu des temps difficiles, car les élites leur ont appliqué une méthode israélienne unique, de ce que l’on pourrait nommer un ‘dé-développement’, déjà expérimenté sur les Juifs orientaux et les Palestiniens. Les médias israéliens les décrivaient comme une bande de criminels et de prostituées ; on leur faisait signer des contrats en hébreu qu’ils ne comprenaient pas ; leurs docteurs et leurs ingénieurs balayaient les rues ou cueillaient les oranges. Le taux de divorce dans cette communauté est monté en flèche. Leurs enfants étaient attirés par la drogue. En 1991, Israël a cessé d’embaucher les Palestiniens des Territoires Occupés et les élites de l’ancienne Union soviétique étaient supposées les remplacer dans les emplois subalternes et mal payés. Mais en vertu de leur nombre, les Russes ont pu créer leur propre Etat dans l’Etat, avec leurs propres médias, leurs commerces et une couverture sociale. Les Russes ont survécu et ont compris les règles du jeu. Les plus malins sont retournés à Moscou, les aventuriers sont partis aux USA, et les pacifiques au Canada. Depuis lors, Israël accueille surtout des personnes âgées, des mères célibataires et les chômeurs sans espoir.

 

Les Russes constituent une communauté belle et travailleuse mais également confuse. Ils ont du mal à comprendre où ils ont atterri, et ils tentent sans cesse de comparer leur situation avec celle qu’ils avaient à Bakou ou à Tachkent. La lecture des journaux russes montre leur désarroi. Un article demande que l’on castre les Palestiniens afin de résoudre la crise démographique. Un autre accuse de tous les maux les Juifs religieux, les décrivant comme des ‘parasites suceurs de sang’. Un troisième rend les Juifs orientaux responsables de leur propre échec social. On leur inculque une version brève de la foi juive moderne, et son commandement unique : ‘les Arabes tu haïras’.

 

Maintenant, le Premier ministre Ariel Sharon compte importer, de nouveau, un million de ‘Juifs russes’. C’est possible : si les Juifs américains amis d’Israël exercent une pression suffisante sur l’Ukraine, dix millions d’Ukrainiens peuvent subitement retrouver leurs ‘racines juives’.

 

Il existe des douzaines de villes dortoirs comme Maalot, apparemment produites par clonage ; pourquoi sinon seraient-elles si semblables, ou plutôt, identiques ? Maalot est construite sur un site agréable, à courte distance du Wadi Keziv, mais les habitants n’en ont jamais entendu parler. Même leurs enfants, après dix ans passés à Maalot, ne s’aventurent pas dans la campagne environnante. Ils passent leur temps autour du pub, dans le centre, en rêvant d’un pub bien meilleur, à Haïfa.

 

III

 

Mais ça, c’était hier. Aujourd’hui, j’ai fait du stop jusqu’à Nahariya, et de là j’ai pris le train pour rentrer chez moi à Jaffa.

 

Dans le train, il y avait quelques Africains, sans doute des immigrés clandestins à en juger par leurs regards fuyants. Des maçons roumains, toute une équipe, s'envoyaient de la bière et rotaient bruyamment. Ils ont été importés de leur patrie est-européenne appauvrie pour venir construire les demeures des immigrants, car, en Israël comme en Californie, les juifs ne veulent pas travailler dans le bâtiment.

 

Un avocat juif israélien, revêtu de sa toge noire, fourrageait dans la paperasse de son attaché-case entrouvert. Un groupe de Marocains parlait de la fermeture de l'aciérie de Saint-Jean d'Acre et de leurs très maigres chances de retrouver du boulot. La crise s'aggrave, dit l'un d'entre eux, c'est comme en 1966, sinon pire.

 

Un soldat israélien, blond et armé, parlait ukrainien, avec force 'h' fricatifs, à sa copine corpulente. Il célébrait ses propres exploits guerriers face à une multitude de terroristes arabes, sous le regard éperdu d'admiration de sa Dulcinée.

 

Je me revoyais à son âge, jeune parachutiste, fier de mes bottes rouges et de mon pistolet mitrailleur Uzi. Le train venait justement de passer à proximité de mon camp d’entraînement de l’époque, niché entre les montagnes de Marj Sannur. C’était le début du printemps, quand les hautes terres de Palestine ont cette beauté de tout le pourtour méditerranéen. Parfois je retrouve leurs traits charmants dans les collines nues autour des Baux de Provence, ou dans les pentes plantées d’oliviers, qui descendent de Delphes vers la mer, comme on croit voir sa bien aimée dans une foule inconnue. Une brume épaisse et blanche comme neige recouvre la vallée de Sannur, au petit matin, faisant de chaque jour un Noël enneigé. Quand la brume disparaît, l’herbe verte brille sous les amandiers en fleurs qui s’éveillent. Le vent froid de février les dépouille de leurs pétales rose pâle qui volettent alentour comme des flocons de neige et retombent sur le sol caillouteux.

 

De l’autre côté de la clôture du camp militaire, j’avais vu un paysan qui bêchait son champ d’oliviers. Il aurait pu être mon père, un homme fort et bronzé, large d’épaules, et portant un chapeau blanc. Je baissai mon fusil et le saluai. Il me salua en retour et posa son outil. Nous nous étions assis, chacun de son côté de la clôture, je sortis mes cigarettes et il en prit une délicatement de ses mains calleuses. Nous parlions d’huile d’olive et de thym, les principaux produits régionaux, du tombeau sacré du Cheikh Ali au sommet de la colline et d’une source d’eau claire dans la vallée. A ma première permission, je me suis habillé en civil et suis allé à son village. On m’a offert une tasse de café turc, très fort, où flottait une graine de cardamome. Des voisins sont venus saluer le visiteur étranger, et nous avons commencé une de ces interminables conversations orientales, où l’on demande à chacun s’il est content, de sa vie, des enfants, du travail. Apparemment, ils ne se plaignaient pas de leur vie de paysans, dure mais pleine de satisfactions. Pour eux, les Israéliens ne représentaient qu’un nouvel arrivage d’étrangers, venant après les Jordaniens, les Britanniques, les Turcs, les Croisés et les Romains. Ils ne nourrissaient aucune haine, mais plutôt une vague curiosité pour l’étranger, rien de plus normal. L’épouse de mon hôte a servi de l’huile d’olive aux reflets verts, du thym très parfumé et du pain tout frais sorti du four du village, le repas palestinien typique.

 

Nous avons marché jusqu’au puits tout proche. Une eau pure se déversait dans une vasque en pierre, construite il y a plusieurs siècles, et portant tous les signes de la sollicitude orientale. Au-delà de la vasque, un petit tunnel de 100 mètres de long avait été creusé dans la paroi de la falaise, par les ancêtres de mon hôte. Les sources palestiniennes ont besoin d’un entretien constant, elles s’envasent facilement si l’on ne veille pas en permanence à leur propreté. C’était le travail de son fils Elias, de prendre soin de la source, “mais il est dans une prison israélienne”, m’a-t-il dit d’un air détaché. Elias avait amené à la maison un journal communiste, quelqu’un l’a dénoncé aux autorités, qui lui ont proposé le choix suivant, l’exil ou la prison. Les Palestiniens peuvent être emprisonnés sans jugement, cela s’appelle ‘détention administrative’. Officiellement, cette détention est limitée à six mois, mais les militaires peuvent la prolonger à volonté. Plutôt que l’exil, Elias avait préféré la prison dans son pays.

 

L’envie est un sentiment misérable, mais je l’enviais, cet enfant de Sannur. J’enviais sa place dans ce paysage serein et la dévotion qu’il lui vouait. Pourquoi n’étais-je pas né dans cette maison, près de la source fraîche, à côté des vignobles, sur ces pentes où broutent les chèvres ? Pourquoi m’étais-je retrouvé enfermé dans le ghetto urbain, ‘réservé aux Juifs’ ? J’ai le droit de vivre dans un tel village en Grèce ou en Provence, mais pas en Palestine. Ce n’est pas à cause du manque d’hospitalité des Palestiniens. Ils ne verraient rien à redire si j’achetais ou louais une maison dans le village. Mais l’Etat juif ne m’autoriserait pas, ni aucun autre Juif, à résider dans un village palestinien. Un Juif ne peut vivre que dans une colonie ‘réservée aux Juifs’, modèle de ségrégation, où les Palestiniens ne peuvent entrer que comme domestiques. Au dehors, un Juif doit être armé. Un touriste étranger peut se balader librement dans les zones palestiniennes, mais l’état juif emprisonne un Israélien juif qui s’y trouve, à moins, évidemment, qu’il n’y participe à quelque intrusion armée.

 

La boucle de l’Histoire est bouclée. En enfermant les Palestiniens à l’extérieur, nous nous sommes enfermés à l’intérieur. L’idée même de l’émancipation juive était de sortir du ghetto et maintenant, nous nous sommes replacés de force dans le ghetto. Nous ne méritons vraiment pas cela. Nous, Israéliens, sommes moins juifs que n’importe lequel d’entre vous. Nous avons été nombreux à demander que figure ‘Israélien’ ou ‘Hébreux’, sur la carte d’identité que nous devons porter en permanence. Mais la Cour Suprême l’a interdit. Nous devons avoir ‘Ethnie : juive’ imprimé sur nos papiers.

 

Notre destin nous a été imposé comme l’a été celui du jeune Frankenstein de Mel Brooks. Dans ce pastiche de film d’horreur, le docteur Frederick Frankenstein (Gene Wilder), un professeur américain, descendant du créateur du monstre, hérite du château de son aïeul, dans cette Transylvanie hantée par les loups-garous. C’est un Américain moderne et rationnel, mais les autochtones attendent de lui qu’il perpétue les fâcheuses traditions de l’infâme Frankenstein. Il tente de lutter contre son destin, il insiste pour qu’on prononce son nom à l’américaine, ‘Fronk-en-steen’, mais les fidèles serviteurs de la famille s’entêtent à l’appeler ‘Frank-en-schtain’.

 

Sans le vouloir, le brillant cinéaste a créé la fable du nouvel Etat juif. Les fondateurs voulaient recommencer leur vie à zéro, devenir ‘Israéliens’, une nouvelle tribu parmi celles de Palestine. Ils ont abandonné leur nom juif, le langage juif, les synagogues et le Talmud. Ils ont appris à travailler la terre et à manier le fusil. Ils ont été rejoints par nombre de gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une synagogue. Mais le destin des Juifs leur est retombé dessus, et les a renvoyés dans le ghetto.

 

Alors nous avons commencé à nous comporter selon le destin juif. Nous traitons les non-juifs comme des animaux, assassinons leurs dirigeants, tuons leurs enfants par centaines, supprimons leur liberté de circulation, leur liberté de culte et leur droit au travail. Nous confisquons leurs terres, tirons sur les églises et assiégeons les mosquées. Nous blanchissons l’argent volé par des escrocs du Pérou ou de France, nous exportons des instruments de torture vers les dictatures d’Amérique du Sud, nous offrons un refuge aux parrains de la Mafia de Miami, nous vidons les coffres américains, allemands, suisses et polonais. Nous avons le plus fort taux d’intérêt, quatre fois celui des Etats-Unis, et le plus grand écart social parmi les pays développés. En bref, nous accomplissons tout ce qu’attend de nous un antisémite. Nous avons même élu, comme Premier ministre, un tueur de Goys professionnel.

 

Le train roulait maintenant dans l'agglomération de Nathania, et je pensais aux centaines de milliers, peut-être même aux millions d'Américains, de sionistes juifs et chrétiens, faisant du lobbying, priant, collectant des fonds... Non, non... pas pour l'Etat juif, construit sur les ruines de la Palestine. Ce serait déjà horrible ; mais la réalité est pire. Je pensais aux millions de Palestiniens, en train de croupir dans les camps de réfugiés et dans les geôles, dépossédés, expulsés - non par le monstre de l'occupation odieuse et du rapt des terres, non ; par quelque chose de pire : par un fantôme.

 

IV

 

L'Etat juif est un Etat virtuel qui perd rapidement le lien ténu qui le relie à la réalité. Cet Etat-fantôme tue les gens tout en collectant des fonds en Amérique ; il poursuit une sorte d'existence scélérate, comme l'illustre l'expression juridique "propriété du défunt". Ses champs sont entretenus par des travailleurs-hôtes importés, gardés par des Russes et des Ethiopiens, importés eux aussi, et font l'objet de conférences en amphi par des professeurs israéliens, enseignant (à temps plein et à vie) dans les universités américaines et de braves généraux, toujours à l’affût d’un brusque revirement des fabriquants d’armes américains. Le chômage augmente de jour en jour, les services publics sont en grève quasi-permanente ; le tourisme s'est effondré, les hôtels sont fermés et d'autres branches de l'économie nationale sont au bord de la faillite. Les Israéliens achètent des appartements en Floride et à Prague, tandis que les logements, en Israël, ne trouvent pas preneur. L'acharnement de Sharon à punir les Palestiniens, ressemble à celui de quelqu'un qui martyrise sa propre main gauche : les Palestiniens et les Israéliens sont mêlés et intégrés les uns aux autres, leur séparation tue l'économie des uns et des autres.

 

Vu de loin, des Etats-Unis, Israël semble un géant : puissance nucléaire, grand ami des Américains, l'Etat juif est un motif de fierté, pour certains Juifs américains. Un visiteur peut quitter nos côtes avec le sentiment, fort, que nous avons une identité marquée et que nous sommes prospères. Mais nous, qui y résidons en permanence, sommes les seuls à savoir qu'Israël n'est qu'un décor de carton-pâte. Israël est en train de s'écrouler, ses forces vives émigrent, en désespoir de cause, tandis que les généraux parachèvent la destruction du pays. C'est un sort cruel qui s'abat sur les Palestiniens : Israël, l'Etat-fantôme qui les assassine, est un corps sans âme, titubant comme un zombie, qui hante les couloirs du Congrès américain et les déserts du Proche-Orient.

 

Et c'est pour ce spectre que de gros bonnets juifs américains pressurent leurs employés et leurs concitoyens comme des citrons, afin d'en extraire jusqu'au dernier centime, exigeant des coupes dans les pensions allouées aux personnes âgées et dans les allocations familiales, des restrictions aux budgets de la santé et de l'éducation, l'assèchement de l'aide internationale à l'Afrique et à l'Amérique du Sud, la mise sur pied de coalitions improbables avec des racistes aussi notoires que Pat Robertson et Jerry Falwell, la vitrification de l'Irak, bénissant le bombardement de réfugiés afghans, faisant tout afin de maintenir les Afro-américains dans leurs ghettos, minant la société qui les a accueillis, se créant des ennemis, à eux-mêmes et, plus largement, à l'Amérique. Ces agissements sont on ne peut plus avilissants. Certes. Mais, de plus, ils sont vains.

 

L'expérience sioniste est pratiquement terminée. Israël peut encore être maintenu en survie artificielle, cas d'acharnement thérapeutique évoquant celui qu'on exerce parfois sur un 'légume humain' en état de mort cérébrale. Il peut, certes, encore tuer des tas de gens, voire même déclencher une guerre mondiale. Mais, pour lui, désormais, tout retour à la vie est impossible.

 

L'Etat juif d'Israël est un état d'esprit ; il n'est que la projection de la mentalité juive américaine. Les préoccupations et les problèmes qui l'agitent sont les problèmes des Juifs américains. Pour nous, ‘Juifs’ israéliens, il n'est nul besoin de ségrégation, de guerre, de soumission des habitants d'origine. Nous ne mangeons pas de bagels, nous ne parlons pas yiddish, nous ne lisons ni Saul Bellow ni Sholom Aleichem et, pour nous, les synagogues "valent le détour". Nous préférons la cuisine arabe et la musique grecque. Dans mon quartier, il y a sept boucheries vendant de la viande de porc contre une boucherie kasher. Quarante pour cent des couples, à Tel Aviv, se forment hors cadre juif : les jeunes Israéliens préfèrent aller se marier à Chypre, ne serait-ce que pour éviter d'avoir affaire à un rabbin. Tel Aviv est la capitale homosexuelle du Proche-Orient, en dépit du fait qu'en vertu de la loi juive, les homosexuels devraient être occis. Parfois j’aimerais que nos grands amis, les juifs américains, nous abandonnent, dégoûtés, en nous jetant un dernier regard méprisant. Il s’agit d’une lamentable erreur d’identité. Nous ne sommes pas ceux qu’ils croient. Nous avons besoin de leur protection contre les Gentils à peu près autant que les poissons ont besoin de bottes imperméables.

 

V

 

J’arrive chez moi à Jaffa la maritime, une ville délabrée où tombent en ruines les hôtels particuliers roses construits par la noblesse arabe et les négociants. Mes voisins sont sortis : l’imam est allé à sa petite mosquée, la famille marocaine d’à côté s’affaire dans le garage pour réparer de vieilles voitures, le guide arménien a emmené ses visiteurs à Jérusalem, un autre voisin, un peintre russe, vient m’emprunter un peu de sucre. Nous vivons ensemble, l’une des rares communautés sans ségrégation, sur cette langue de terre entre la route et la mer, vestige de la Jaffa de jadis.

 

Ce lieu de misère plairait à l’Esme de Salinger. Les bulldozers de l’état juif ont démoli une maison sur deux, ce qui donne à la ville cet aspect dentelé. Ils ont aussi déversé les gravats sur le littoral, en prévision de gros projets immobiliers. Ils avaient l’intention de construire une autre Maalot ici, mais les tensions dues à l’Intifada ont fait capoter leurs plans pour ‘judaïser’ Jaffa. Elle est restée à moitié en ruine et mal entretenue, car les habitants n’ont pas l’autorisation de restaurer leur maison.

 

Cependant, c’est un endroit agréable, rappelant le Quatuor d’Alexandrie de Durrell. Les grosses Cadillac des revendeurs de drogues croisent dans les rues dépavées. Des enfants en gandoura jouent au coin de la rue. Les cloches de l’église catholique de Saint-Antoine, s’unissent à celles de l’église orthodoxe de Saint-Georges et à l’appel du muezzin de la mosquée Ajami toute proche. Des pêcheurs apportent leurs prises aux restaurants du front de mer pour les dîneurs venus de Tel Aviv. Des Palestiniennes papotent devant leur maison en croquant des graines salées. Les effluves des falafels viennent des étals du marché. Dix chats de gouttières observent d’en haut un rat énorme. L’ambassadeur français retourne à sa résidence. Une équipe de cinéastes tourne une scène de Beyrouth.

 

Jaffa fut appelée jadis la fiancée de l’Orient, et elle faisait concurrence à ses voisines Beyrouth et Alexandrie. Entourée d’orangeraies parfumées, cette cité de cent mille habitants, s’enorgueillissait du premier cinéma du Levant, et abritait le siège de compagnies européennes. Les Américains et les Allemands ont construit leurs maisons aux toits rouges à sa périphérie et, en 1909, les juifs sionistes d’Europe de l’Est fondèrent Tel Aviv un peu plus au nord.

 

Un jour funeste de novembre 1947, l’ONU, sous forte pression du gouvernement des Etats-Unis, a décidé de diviser le pays que nous partagions. Cela n’était pas nécessaire, cela n’était même pas demandé. Les Juifs religieux étaient contre, les Juifs éclairés d’Allemagne comme Buber et Magnus, étaient contre. Les Palestiniens étaient contre. Nous pouvions vivre ensemble, comme des frères, et enfin construire une nouvelle nation, unissant la ferveur des Juifs et l’amour pour la terre des Palestiniens. Mais les organisations juives américaines apportèrent leur soutien à Ben Gourion et Golda Meir, les défenseurs de la partition. Comme il fallait s’y attendre, cela n’a rien donné de bon.

 

Les trois cinquièmes (55,6%) de la Palestine passèrent sous le contrôle des Juifs, et deux cinquièmes étaient supposés rester palestiniens. Même dans le nouvel Etat juif, les Palestiniens étaient majoritaires. Jaffa devait rester palestinienne. C’était terrible pour les Palestiniens, mais les nouveaux immigrants israéliens trouvaient que ce n’était pas assez terrible. Ils ont assiégé et bombardé Jaffa, jusqu’à ce que sa population se réduise à cinq mille personnes, alors qu’avant la guerre elle comptait cent mille habitants. Les autres ont fui vers Gaza et le Liban, dans les camps de réfugiés où ils habitent encore aujourd’hui.

 

Dans les palaces et hôtels particuliers de Jaffa, on a logé des réfugiés arabes de villages rasés et des Bulgares, des gens sympathiques importés des Balkans, pour combler le vide. Une petite partie de la ville s’est ‘aristocratisée’, et est devenue Jaffa l’Ancienne, un musée propre et exclusif, où les peintres kitsch et les antiquaires aimaient à s’installer. Notre Jaffa conserve et représente la mémoire d’une Palestine complète, le Paradis perdu. Elle a attiré quelques artistes qui se sont installés dans ces palaces délabrés, et ont vécu aux côtés des Palestiniens d’origine, en partageant leurs espoirs et leurs peines.

 

Avant l’Intifada, un réfugié d’un camp de Gaza pouvait venir visiter sa maison perdue. C’était une situation horrible pour l’habitant actuel et pour le véritable propriétaire, car le propriétaire n’est pas autorisé à revenir s’installer chez lui. Ma voisine, une Bulgare très gentille, a généreusement tenté de rendre sa maison à la famille palestinienne expropriée, mais le gouvernement ne l’a pas permis. Il est difficile de rembourser un prêt, dit-on. Vous prenez l’argent de quelqu’un d’autre, mais c’est votre propre fric que vous rendez. Vous empruntez pour un temps mais vous rendez pour toujours. C’est encore plus dur de rendre ce qu’on a volé. Pourtant, tôt ou tard, il faudra le faire. Il y avait une bonne occasion de résoudre le problème en 1967, lorsque la Palestine fut à nouveau réunie.

 

Beaucoup de braves gens voient la Guerre des six jours comme la ‘mère de tous les problèmes’. Sans elle, les Juifs et les Palestiniens auraient été capables de vivre séparément, disent-ils. Mais des Etats séparés ne ramèneront pas les réfugiés de Gaza dans leur maison de Jaffa, et je pense que ce serait merveilleux que ce retour puisse se réaliser. De plus, je suis persuadé que c’est mieux pour nous de vivre ensemble. Nous sommes assez complémentaires comme populations, et entre individus, nous nous entendons très bien. C’est pourquoi je n’ai rien contre la conquête de 1967, en soi (ce qui est différent du régime d’occupation militaire). Nous pouvions faire revenir les réfugiés, régler les anciennes querelles et vivre ensemble dans l’égalité, enfants de Palestine et nouveaux venus. Nous ne serions pas un Etat juif exclusif, mais nous serions un peuple heureux et satisfait.

 

Il y a eu, une fois, l’illusion d’un choix, un Etat juif ou un Etat démocratique. Nous n’avons choisi ni l’un ni l’autre, car nous avons méprisé la démocratie et asservi les autochtones ; quant à notre judaïté, c’est, au mieux, une idée virtuelle. Si les Juifs américains cessaient de soudoyer massivement Israël, nous pourrions tout simplement oublier la diaspora et nous fondre dans le Proche-Orient hospitalier, comme une autre de ses tribus. S'ils s'entêtent à nous 'financer' de la sorte, nous pourrions bien être tentés de leur montrer de quel bois les Juifs se chauffent.

 

Nous sommes les rois des camelots de l'illusion : pour peu qu'il y ait des clients, nous fournissons. En 1946, sous l'égide des Nations Unies, un groupe de personnes sages et dévouées venant de tous les pays du monde, arriva en Palestine. Ces gens avaient été envoyés en mission préparatoire à la partition du pays. Entre autres lieux, ils visitèrent le kibboutz le plus au sud, Revivim, dans le désert aride du Néguev, et ils évoluèrent parmi de magnifiques bordures de roses, d'anémones et de violettes, avant de parvenir au bureau de la direction. Dans leur rapport d'inspection, les membres de la délégation exprimèrent leur émerveillement et firent tomber la sentence : "les Juifs font fleurir le désert, il faut leur donner le Néguev."

 

A peine eurent-ils le dos tourné que des jeunes kibboutzniks sortirent de leur cachette et entreprirent d'extirper les fleurs du sable où elles avaient été fichées ; ils les avaient achetées le matin même au marché de Jaffa et les avaient plantées là comme décor pour la - courte - durée de la visite de la délégation. Cette simple petite mise en scène a abouti au transfert du Néguev, avec ses deux cent mille habitants palestiniens, à l'Etat juif. Une majorité des habitants palestiniens furent expulsés au-delà de la frontière fraîchement tracée, et allèrent peupler les camps de réfugiés en Jordanie ou à Gaza. C'était cruel et arbitraire ; encore aujourd'hui, cinquante ans plus tard, la partie du Néguev située au sud de Bersheva a une population moindre qu'en 1948.

 

VI

 

Afin de peupler les régions débarrassées de leurs habitants (palestiniens), le Mossad trompa et terrorisa les communautés juives du Maghreb, pour les persuader de quitter leur terre natale et de s’installer en Israël. Les Juifs d’Afrique du Nord sont de braves gens, mais vulnérables. Ils s’inquiétaient pour leur avenir car les Français commençaient à se retirer d’Afrique du Nord. Seules les fortes personnalités firent le bon choix, et restèrent avec leur peuple, les Marocains, les Algériens, les Tunisiens ou les Libyens. Ils n’ont pas eu à le regretter ; ils sont maintenant ministres ou conseillers du roi. D’autres, séduits par le charme puissant de la civilisation française, rejetèrent le fantôme de l’Etat juif, et s’installèrent en France. Ils ont donné au monde Jacques Derrida et Albert Memmi.

 

Ceux qui sont venus en Israël fournissent 75% de sa population carcérale. Leur revenu n’est qu’une fraction de celui des Juifs d’origine européenne. Leurs chercheurs et écrivains ont peu de chance d’exercer dans les universités israéliennes. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes est exécrable. Ce n’est pas une honte d’être marocain, disent les Israéliens. Et ils ajoutent rapidement que ce n’est pas un grand honneur non plus.

 

Les Nord-africains furent amenés en nombre, on leur pulvérisa du DDT afin de tuer leurs poux et on les plaça dans des camps de réfugiés qui devinrent bientôt les villes de Netivot, Dimona, Yerucham. Ils y sont toujours, dans des cités où dominent le chômage et l'indigence, survivant grâce à des allocations et vouant aux gémonies les Juifs ashkénazes qui tiennent salon dans les cafés de Tel Aviv. Certains de ces Juifs orientaux en vinrent à la conclusion que l’Holocauste avait été un châtiment mérité par les tant honnis ‘AshkeNazis’, comme ils l’écrivent. Israël est probablement le seul endroit sur terre où l’on peut entendre : "c'est dommage qu'ils ne t'aient pas brûlé à Auschwitz". Même le grand rabbin séfarade Joseph Obadiah a récemment expliqué l’Holocauste par les péchés des Juifs européens.

 

Pendant un certain temps, mon ami russe a vu les murs de sa maison de Jérusalem ornés du graffiti quelque peu troublant, “les AshkeNazis à Auschwitz”. Il s’est  plaint à la police mais n’a reçu aucune réponse. Les postes les plus bas, dans les forces de police, sont occupés essentiellement par des Juifs orientaux, et ils n’ont pas le temps de s’occuper des plaintes russes. Ils étaient, à une époque, dans la situation des Russes, mais depuis, ils ont été dé-développés encore plus profondément.

 

Chaque fois qu’un Juif oriental réussit à gravir l’échelle sociale, le système organise sa chute. Des politiciens orientaux populaires, qui pourraient menacer la domination des élites ashkénazes, se retrouvent en prison. Arie Der’i, ministre marocain brillant, qui amena son parti de zéro à 17 sièges au Parlement (qui en compte 120), est toujours en prison après qu’une surveillance policière de dix ans ait apporté quelques preuves contestables contre lui. Son prédécesseur Aharon Abu Hatzera, fils d’un Juif marocain sanctifié rabbin et ministre, fut envoyé en prison pour des irrégularités financières qui sont monnaie courante dans notre pays du Proche-Orient. Le puissant éditeur irakien Ofer Nimrodi a passé plus d’un an en prison avant son jugement, mais il a été rapidement libéré ensuite, car les charges contre lui se sont révélées nulles. Yitzhak Mordecai, ministre kurde de la défense et qui visait le poste de Premier ministre, a été poursuivi pour abus sexuel. Le professeur marocain et ministre Shlomo Ben Ami a servi de bouc émissaire pour la visite infamante de Sharon au Mont du Temple.

 

Tandis que les Juifs orientaux souffrent, le kibboutz ne va pas très bien non plus. Ari Shavit du Haaretz a fait paraître un beau reportage sur Negba, le fameux kibboutz prospérant dans le Neguev. Cela fait longtemps que ce kibboutz n’a pas célébré la naissance d’un enfant. Les kibboutzim Negba et Ruhama sont devenus des ‘maisons de retraite’ et leurs jeunes sont partis depuis longtemps s’installer à Los Angeles.

 

 

Ainsi, l’arnaque de Revivim, la conquête du Néguev, l'expulsion des Palestiniens, la destruction de la communauté juive maghrébine ; tout cela a réussi, pris isolément. Mais tout cela a échoué, globalement. Les dirigeants sionistes rêvaient de faire de la Palestine un Etat aussi juif que l'Angleterre est anglaise. C'est raté. La Palestine est aussi peu juive que la Jamaïque n'est anglaise.

 

Nous, enfants de juifs, n’avons que l’embarras du choix. Un Italien est un Italien. L’italien est sa langue, sa culture, sa foi, sa tradition, son art et son paysage. On ne peut le séparer de Dante ni de Giotto, des villages de Toscane ni de la Madone, de la pastasciuta ni de Venise. Mais être un Juif est une question de choix. Un juif italien peut devenir un Italien. Un juif américain peut se contenter d’être un Américain. Les descendants des Juifs qui pratiquent notre vieille religion sont peu nombreux. Encore moins nombreux sont ceux qui parlent hébreu ou d’autres langues juives. La majorité a abandonné les modes de vie et métiers juifs traditionnels.

 

Le choix personnel est entre les mains de chacun. Un Américain riche et puissant, d’origine juive, peut ressentir, à propos de sa judaïté, la même chose que pour n’importe quel autre violon d’Ingres. Peut-être qu’il collectionne les timbres ou qu’il joue au golf. Il ne voudrait pas pour autant construire un Etat philatéliste sur les ruines de Monaco (cette principauté émet des timbres magnifiques). Il n’aurait pas non plus l’idée de doter son club de golf du dernier modèle de F-16. Si les juifs américains pouvaient nous oublier pendant une dizaine d’années, nous pourrions comprendre et résoudre nos problèmes, arriver à un nouvel équilibre naturel en Palestine. S’ils ont trop d’argent et s’ils désirent s’en servir pour gagner de l’influence, qu’ils le dépensent en améliorant le sort des Afro-américains, leurs voisins.

 

En fait, c’est ce qu’ils faisaient avant l’avènement du sionisme. Tom Segev, écrivain et historien israélien, rapporte l’histoire de Julius Rosenwald, homme d’affaire de Chicago, propriétaire de Sears, Roebuck and Co, qui finançait des projets scolaires pour les Afro-américains, dans les années 1920, à hauteur de deux millions de dollars par an. (Un émissaire sioniste s’est plaint : “il est difficile pour nous d’accepter l’idée que l’un des nôtres donne son argent à des nègres arriérés”.) Cette tradition pourrait revenir à l’honneur, car la charité commence chez soi ; et chez eux, c’est l’Amérique.

 

Aujourd'hui, on est en train de dévaster la terre de Palestine, sous nos yeux. Ses beaux villages ancestraux sont bombardés jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre ; ses églises sont vidées de leurs ouailles ; ses oliviers sont arrachés. Cette terre n'avait plus connu une telle ruine depuis l'invasion assyrienne, il y a 2700 ans. Rien ne saurait nous consoler du spectacle de cette immense désolation, et ceux qui en sont responsables - les tueurs israéliens comme leurs sponsors juifs américains - seront damnés à jamais.

 

Toutefois, il restera, en marge des futurs livres d'Histoire, une étrange ironie : "c'est en vain que les dirigeants juifs ont commis tous ces crimes ; ils n'en ont retiré aucun bénéfice."

 

Même si on devait crucifier le dernier Palestinien survivant sur le mont du Golgotha, cela ne ramènerait pas l'état juif d'Israël à la vie.

 

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Les oliviers d'Aboud

 

 

18 juin 2001

 

Au moment, pratiquement, où le cessez-le-feu concocté par la CIA entrait en application, j'ai reçu un appel téléphonique angoissé du village d'Aboud. Ce village est situé sur le versant occidental des collines de Samarie. Il avait été investi par l'armée israélienne ; deux hommes avaient été abattus. J'y suis allé, ce matin. J'y suis allé pour voir ce village et aussi pour me faire une idée du cessez-le-feu, sur le terrain.

 

Le village d'Aboud est cerné par de nouvelles colonies juives, de tous côtés. Une route juive, toute neuve, mène jusqu'aux environs du village. En arrivant à l'embranchement, environ quatre kilomètres avant le village, nous avons constaté que la route est condamnée par des monceaux de terre de dimensions cyclopéennes. Nous avons tenté notre chance en roulant jusqu'à un autre embranchement, aboutissant au village de l'autre côté, avec le même résultat. Nous avons fini par trouver une piste de terre battue et étroite, que les paysans avaient tracée le matin même, et nous l'avons empruntée.

 

Aboud est un très beau village palestinien, il évoque puissamment la Toscane. Ses maisons aux pierres adoucies par le temps semblent pousser sur les pentes de ses collines. Des vignes  ornent les grilles, des figuiers plantureux font de l'ombre aux ruelles. La prospérité de ce village bien implanté dans son environnement saute aux yeux. Il suffit de voir combien les maisons sont vastes et la propreté des ruelles irréprochable. Des hommes âgés étaient assis sur des bancs de pierre, sur une petite place entourée de murs, à l'ombre d'une tonnelle, évoquant les sages d'Ithaque réunis par le jeune Télémaque. L’atmosphère qui s'en dégageait, faisait penser aux "portails de la ville" de la Bible, ou à un diwan. Des enfants apportaient du café et des fruits frais à ces vieux messieurs. Les Palestiniens, ici, ne sont pas des réfugiés de Gaza et de Deheishé. Ici, comme dans une sorte de pli temporel, on peut voir la Terre sainte telle qu'elle devrait - telle qu'elle pourrait - être.

 

Le village d’Aboud est vieux de trois mille ans, et, selon la tradition locale, il a reçu la foi du Christ du Christ lui-même. Une église est là pour le prouver. C'est l'une des plus anciennes églises au monde. Elle a été bâtie au temps de l'empereur Constantin, au IVe siècle. Peut-être est-elle encore plus ancienne, c'est en tout cas ce que pensent certains archéologues. Cette frêle construction fait l'objet de restaurations et de soins attentifs. Les chapiteaux byzantins de ses colonnes sont sculptés de croix et de palmes. Récemment, une dalle portant des inscriptions en langue araméenne ancienne a été découverte dans le mur sud de cette église.

 

Aboud n’a pas qu’une église : il y a une église catholique romaine, une église grecque orthodoxe, et une église construite par des Américains. Il y a aussi à Aboud une mosquée toute neuve, indiquant, s’il en était besoin, qu'en Terre sainte, Chrétiens et Musulmans vivent ensemble en parfaite harmonie. Le 17 décembre, tous les villageois, Chrétiens et Musulmans, vont en procession vénérer la sainte patronne du village : Sainte Barbe. C'était une jeune fille du village, qui était tombée amoureuse d'un jeune chrétien et avait été baptisée. Cela se passait en des temps horriblement difficiles, sous l'empereur Dioclétien, et elle mourut en martyre des persécutions antichrétiennes. Les ruines de la très vieille église byzantine de Sainte Barbe se trouvent à environ deux kilomètres du village, sur une colline. Au pied de la colline, on peut voir le tombeau de la sainte. C'est à cet endroit que les paysans de la région viennent allumer des cierges et prier pour que leurs vœux soient exaucés.

 

C'est l’endroit rêvé pour comprendre la démence du récit juif dominant, qui parle d'une ‘terre sans peuple’ habitée de loin en loin par des nomades venus ici, au VIIe siècle, au moment des conquêtes arabes.

 

Des archéologues ont prouvé que ce village n'a jamais été détruit ni abandonné par ses habitants depuis des temps immémoriaux, et il suffit d'avoir des yeux pour le comprendre. Les collines sont couvertes d’oliviers pluricentenaires, véritables preuves des racines ancestrales du village d'Aboud. Ils lui donnent leur huile, denrée essentielle dans les habitudes alimentaires de sa population, et source de revenus non négligeable.

 

Juste à l'entrée d'un hameau, deux énormes bulldozers Carterpillar, de fabrication américaine, étaient en train de dévorer les oliviers, lentement mais sûrement. Monstrueux, les deux engins étaient caparaçonnés de plaques de blindage, de tous côtés. Ils semblaient inexpugnables, comme deux forteresses animées. Ils dominaient le paysage comme les monstres mécaniques de l'Empire du Mal livrant l'assaut contre Ewocks, dans le film de science-fiction La guerre des étoiles (Star Wars).

 

Les paysans, juchés sur les monceaux de terre bloquant l'entrée du village, observaient les mastodontes en train de détruire leurs gagne-pain. Ils ne pouvaient pas s'approcher dans leur direction, car ils n'étaient pas autorisés à quitter leur village, devenu leur prison. Sur la colline, à l'entrée du village, il y avait une tente, et quelques soldats israéliens autour d'une mitrailleuse. Ils étaient là pour empêcher les habitants de sortir. La nuit précédente, la veille du shabbat, ils avaient ouvert le feu sur les villageois qui s'étaient aventurés à l'extérieur, blessant deux hommes. Les autres avaient pu rentrer au pas de course au village et s'y mettre à l'abri. Puis l'armée avait pénétré dans le village, à bord de ses Jeeps, sillonnant les ruelles, reçue par quelques volées de cailloux lancés par les gamins. Les colons juifs et les soldats avaient arrosé de balles les fenêtres et les toitures, puis s'en étaient allés, avec le sentiment d'avoir accompli leur B.A. du shabat.

 

On m'autorisa à franchir la frontière invisible, puisque aussi bien il ne s'agissait d'une frontière infranchissable que pour les seuls Palestiniens. Il y avait là un officier israélien, assis dans sa Jeep, une grosse Hummer américaine, venu contrôler le désastre. "Pourquoi faites-vous ça ?" lui ai-je demandé, "vous n'avez pas entendu parler du cessez-le-feu ?" "Va dire ça à Arik !" (Sharon), me répondit l'officier ; "nous ne faisons qu'exécuter les ordres." Mais ni lui, ni les autres soldats, ni les conducteurs des deux bulldozers n'étaient abattus, consternés par ces ordres. Ces oliviers hors d'âge étaient insignifiants pour eux, tout comme l'église bimillénaire, le village et les gens qui l'habitent. Tout cela ne leur disait rien. Tout cela devait simplement subir leur destruction.

 

La Palestine n'a jamais été le désert que les premiers sionistes ont prétendu y trouver à leur arrivée. Mais elle le deviendra à coup sûr, si nous n'arrêtons pas l’œuvre sinistre des bulldozers.

 

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La pluie verte de Yassouf

 

Octobre 2002

 

Cueillir les olives, si douces, sensuelles et apaisantes, c’est comme égrener les perles d’un chapelet. En Orient, les hommes portent souvent, autour du poignet, un chapelet aux grains de bois, ou de pierre dure. Cela leur rappelle leurs prières. Cela leur sert aussi – et surtout – à calmer leurs nerfs, mis à rude épreuve. Mais les olives représentent bien plus que cela, car elles sont vivantes… Les olives sont tendres, mais pas fragiles pour deux sous – en cela, elles ressemblent aux jeunes paysannes palestiniennes. Les cueillir vous produit une de ces sensations… comment dire ?… De confort ! Oui, de confort, de sérénité… On dirait que rien ne peut aller de travers. Toutes seules, comme des grandes, sans peur et sans reproche, les olives se détachent des branches. En douceur, elles se faufilent entre les paumes de vos mains et se laissent tomber… Après quoi, elles se blottissent lestement dans la sécurité des grands draps, étendus par terre pour les recevoir.

 

La récolte bat son plein. Chaque olivier, solidement enraciné dans sa parcelle en terrasse, est entouré de cueilleurs aux petits soins. Des familles entières sont dehors, sous les oliviers, et même au-dessus, perchées sur des échelles, formant un vaste tableau digne du pinceau de Bruegel l’Ancien. Nous sommes cinq ou six, à cueillir les olives en compagnie de la famille de Hafez. Au moment où je vous parle, nous sommes sous les frondaisons fournies d’un vieil arbre au tronc énorme, tourmenté et tout crevassé. Nous égrenons ce rosaire vivant : c’est le rosaire de notre dame la douce terre de Palestine. Des cheveux couleur champ de blé mûr du Minnesota, des yeux bleu ciel – inattendu, pour un étranger, mais rien d’inhabituel pour les personnes familières des traits des habitants de ce pays – des lèvres rieuses… Rowan, sept ans, la fille du vigoureux et sagace Hafez, est montée à la cime de l’arbre. Les olives qu’elle cueille tombent, en une pluie verte et parfumée, sur nos mains, sur nos épaules et sur nos têtes. Avant de passer à l’olivier suivant, nous soulevons les bords des draps. Un riche flot d’olives emplit le sac. Un petit âne gris broute, tout près, reprenant des forces pour la suite. C’est à lui qu’échoira la rude tâche de porter les sacs au village, plus haut, dans la vallée – et visiblement, il le sait.

 

Ces olives, nous sommes en train de les ramasser à Yassouf, un village miraculeusement inconnu, sur les hautes terres de la Samarie. Ses maisons vastes et hautes de plafond, construite en pierre claire et douce, témoignent d’une prospérité ancestrale, fruit du travail acharné de ses habitants, génération après génération. Des escaliers spacieux conduisent aux terrasses, où les villageois passent les chaudes soirées estivales, adoucies par la brise venue de la Méditerranée, à la fois lointaine et proche. Beaucoup de grenadiers. Dans une description de la Palestine, écrite par un contemporain de Guillaume le Conquérant voici près d’un millénaire, le village de Yassouf est mentionné. L’abondance des grenadiers y est déjà notée. La localité, peut-on y lire, est connue pour avoir donné le jour à un lettré qui se fit un nom, plus tard, dans la lointaine Damas : le Cheïk Al-Yassoufi.

 

Si ce n’est pas le paradis, cela y ressemble. Nous sommes arrivés à Yassouf hier. Ce village est construit sur une arrête entre deux vallées. Au-dessus du village, un sanctuaire ancestral (bema) occupe le sommet d’une colline, sans doute un de ces hauts lieux où les ancêtres de Hafez et de Rowan avaient été les témoins de communions miraculeuses entre énergies telluriques et célestes. Les villageois s’y rendent souvent, pour y rechercher un soutien spirituel, comme le faisaient avant eux leurs ancêtres, les habitants de la petite principauté d’Israël. Nous sommes, ici, en Terre sainte et, pour ses habitants, le miracle quotidien de la foi est indissociable des tâches journalières. Les rois de la Bible avaient essayé de les brimer et de cantonner la foi au Temple, centralisé et facile-à-taxer-et-à-contrôler… Mais les gens du peuple préféraient aller prier dans leurs sanctuaires locaux. Les paysans conservèrent une combinaison un tiers / deux tiers entre foi locale et foi universelle, très semblable au lien qui peut exister par exemple, au Japon, entre shintoïsme et bouddhisme. Ils sont religieux, mais absolument pas fanatiques. Ils ne portent pas le vêtement islamique. Les femmes ne couvrent pas d’un voile leurs beaux visages. Ces deux aspects de la religion - local et universel – ont survécu aux millénaires et ont fini par fusionner. Le temple est devenu la splendide mosquée ommeyyade d’Al-Aqsa, tandis que dans le haut lieu de Yassouf, les villageois prient leur Dieu.

 

Ces arbres sont anciens et vénérables. Ils ont certainement reçu plus d’une confidence et d’un vœu durant leur longue existence. Un puits peu profond, miraculeux, qui ne tarit jamais, même au plus fort de la canicule de juillet, et ne déborde pas durant l’hiver, pourtant pluvieux ; une tombe sacrée, qui a probablement changé plusieurs fois de nom depuis des temps immémoriaux, est appelée, de nos jours, Cheikh Abou Zarad. Là se trouvent des ruines remontant aux premiers temps de Yassouf, et donc à bien plus de quatre millénaires avant nous. Depuis sa fondation, le village n’a jamais été abandonné. Aux jours de gloire de la Bible, il appartenait à Joseph, la plus puissante des tribus d’Israël. Lorsque Jérusalem se retrouva sous l’empire des Juifs, ces terres et ces gens conservèrent leur propre identité israélite et finirent par adopter le christianisme. Le temple à coupole, au sommet de la colline, invite toujours à la prière. En février, le sommet de la colline est entièrement blanc, tant il y a d’amandiers en fleurs. En ce moment, vert et frais, il offre au visiteur une vue superbe sur le moutonnement des collines de Samarie.

 

Quant à nous, nous sommes arrivés un peu trop tard pour bénéficier de cette vue enchanteresse ; en effet, en automne, en Orient, le soleil se couche très tôt. En compensation, dans la semi-obscurité crépusculaire, nous nous sommes rendus près de la source du village, qui en est le cœur palpitant. D’une faille dans le rocher, paisiblement, l’eau sourdait, puis elle disparaissait dans un tunnel et s’en allait donner vie aux jardins. Nous nous sommes assis sous les figuiers, qui déployaient leurs larges feuilles trilobées, de la même façon que les danseurs Noh, au Japon, tiennent dressés leurs éventails, qu’ils agitent d’un mouvement incessant et gracieux. Entre les feuilles, dans la lumière blafarde de la lune, évoluaient des papillons géants, tout noirs : il s’agissait de chauves-souris, pensionnaires des grottes voisines, qui ne sortent qu’une fois la nuit tombée. Elles vont alors s’abreuver à la source et se régaler d’un festin de figues éclatées par le soleil.

 

Habituellement, autour de la fontaine du village, les conversations vont bon train... Elles s’écoulent, enjouées, comme les eaux abondantes. Il n’est pas d’endroit plus indiqué pour aller s’asseoir et bavarder avec les villageois… de la récolte… du bon vieux temps… des enfants… et du dernier article d’Edward Saïd, repris dans la feuille de chou locale. Les paysans du coin ne sont pas des rustauds : certains ont parcouru le vaste monde, de Bassorah à San Francisco… D’autres ont fait des études dans une petite annexe universitaire, non loin d’ici. Leur éducation politique a été complétée dans les prisons israéliennes – stage pratiquement inévitable pour les jeunes gens de chez nous… Appris dans ces conditions particulières, ou à travers des années de labeur sur les chantiers de construction israéliens, leur hébreu sonne bien. Il est même riche en expressions recherchées. Et ils sont ravis de pouvoir le pratiquer avec un Israélien amical.

 

Mais nos hôtes étaient sombres, et les soucis ne parvenaient pas à quitter leurs regards tristes. Même durant le dîner, tandis que nous nous régalions de riz aux noix et de yoghourt, ils étaient plutôt ailleurs, pensifs. Nous connaissions la raison : une nouvelle créature monstrueuse avait fait son nid sur le sommet pelé de la colline et elle étendait ses pseudopodes en une toile d’araignée menaçante, au-dessus du village. L’armée avait confisqué les terres de Yassouf pour des ‘raisons militaires», et avait livré les lieux aux colons. Ils avaient bâti un préfabriqué monstrueux en béton gris, ficelé, comme un rôti, de fil de fer barbelé, entouré de miradors…Et ils s’étaient même arrogé le nom de la source voisine : Le Pommier. La colonie n’avait nullement l’intention de se contenter des terres volées, voici dix ans, aux habitants de Yassouf : elle commençait à gagner toute la contrée, envoyant ses métastases jusque sur les collines voisines, éradiquant sur son passage oliveraies et vignobles.

 

Les paysans n’osaient plus se rendre dans leurs propres champs, car les colons sont des brutes, armées jusqu’aux dents et à la gâchette facile. Ils tirent sur les villageois. Souvent, ils les kidnappent et les torturent, ils incendient leurs champs. Il leur suffit de tenir les paysans en respect pendant cinq ans, après quoi, en vertu de lois ottomanes qu’ils ont fini par dégoter dans de vieux grimoires, la terre en friche tombera dans l’escarcelle de l’Etat. De l’Etat juif. L’Etat donnera ces terres aux colons juifs. Et en même temps, cela leur permet d’affamer les villageois.

 

Le village était coupé du monde, par des tranchées et des monticules de terre de six pieds de hauteur. Même les petites routes non goudronnées, à peine carrossables, fût-ce en 4x4, avaient été coupées par l’armée. Le village était devenu une île. L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Tel Aviv a déclaré, récemment, qu’Israël est en train de faire de la Palestine un camp de détention géant. Il avait tort ; ce n’est pas un camp géant que les Israéliens ont créé. Ce qu’ils ont créé, c’est un Nouvel Archipel du Goulag de Palestine. L’auteur de L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsine, prix Nobel de littérature, a affirmé que le Goulag russe authentique avait été planifié et était géré par des juifs ; cette affirmation a été remise en question et finalement rejetée par les organisations juives. En revanche, aucun doute à avoir en ce qui concerne l’identité du concepteur du Goulag de Palestine.

 

Les voitures ne peuvent ni entrer dans l’île de Yassouf, ni en sortir, et les visiteurs doivent se garer assez loin, puis terminer à pied. La ville la plus proche, Naplouse – Neapolis, dans l’Antiquité – n’est qu’à vingt kilomètres, mais c’est une distance qui représente quatre heures de voiture et de nombreux checkpoints humiliants. Il nous a fallu un temps infini pour arriver à Yassouf, obligés comme nous l’étions de franchir d’innombrables checkpoints et autres barrages routiers. Bloqués par un barrage de terre totalement inamovible, nous avons dû abandonner notre voiture deux kilomètres avant le village.

 

Sur notre chemin : la dévastation, partout. Des oliviers, de chaque côté de la route, avaient été brûlés ou arrachés ; on aurait dit que cette essence vénérable incarnait l’ennemi le plus honni des Juifs. Et ennemi honni, l’olivier l’était bel et bien, en un sens : l’olivier est le principal pourvoyeur et le principal intercesseur, pour les Palestiniens. Leur plat de résistance se compose de galettes de pain-serviette cuit dans un four en terre, le tannour, arrosées d’huile d’olive, parsemées de thym moulu, le za’atar, et agrémentées d’une grappe de raisins. Leurs rois et leurs prêtres, jadis, étaient oints d’huile d’olive. Les sacrements de l’Eglise – inestimable contribution palestinienne à l’Humanité – ne sont que consécration de l’olivier. Au cours du baptême, les Palestiniens sont oints d’huile d’olive avant leur immersion totale dans les fonts baptismaux, et leur peau conserve le souvenir de la souple douceur de l’huile d’olive. L’huile est utilisée dans les rites de mariage, et pour l’extrême onction, en confirmation du lien indissoluble entre les Palestiniens et leur terre. Le célèbre inventeur des manuscrits de Qumran, John Allegro, a ruiné sa réputation en commettant un opuscule sacrilège identifiant Jésus Christ à des champignons hallucinogènes. Si je me décide un jour à marcher sur ses brisées (si je le décide un jour) je comparerai l’huile d’olive vierge et Notre Dame La Vierge Marie, suprême médiatrice de la Palestine.

 

Tant qu’il y a des oliviers, les paysans de Palestine sont invincibles. C’est bien pourquoi leurs adversaires ont fait retomber leur hargne sur ces arbres. Ils les ont coupés partout où ils ont pu le faire. Ces dernières années, huit mille oliviers magnifiques, entre vieux mastodontes et jeunes scions vigoureux et prometteurs, ont été arrachés. Les colons ont interdit aux paysans de cueillir leurs olives, leur dressant des embuscades aux détours des chemins conduisant aux oliveraies et les dévalisant. Quant à nous, Amis Etrangers et Israéliens de la Palestine, nous sommes venus, comme les Sept Samouraïs du vieux péplum à la japonaise de Kurosawa, afin d’aider les paysans à cueillir leurs olives et de les protéger des exactions des colons prédateurs.

 

De toutes les bonnes choses – innombrables - que l’on peut faire sur notre bonne vieille Terre, aider les Palestiniens est la plus utile et la plus agréable que je connaisse. L’ambiance kibboutz arrive très loin derrière. Les jeunes kibboutzniks sont généralement emmerdants comme la pluie et taciturnes, et les vieux kibboutzniks sont… comment dire… vieux ! Dans un kibboutz, vous êtes entouré d’autres étrangers, parfois même pas. Les Palestiniens sont tellement amicaux, ouverts, désireux de bavarder avec vous… Les militants internationaux venus ici baignent littéralement dans l’amitié…Ils vivent dans des villages enchanteurs, ils voient le ciel bleu, lumineux, chaleureux, au-dessus du paysage incomparable des collines palestiniennes et – surtout - ils sont entourés de l’hospitalité légendaire des paysans. Et si occasionnellement les colons ou les soldats israéliens leur tirent dessus, cela est peu cher payé pour toute la satisfaction et le plaisir qu’ils trouvent à aider les paysans palestiniens. C’est en quelque sorte une animation supplémentaire, offerte par Tsahal, par-dessus le marché. Après tout, c’est bien pour ça qu’on a besoin de samouraïs ici, non ?

 

Les gens qui aident les Palestiniens sont bien différents des volontaires venus travailler dans les kibboutzim. Ils sont beaucoup plus hétérogènes. Les âges, déjà… Cela va de l’étudiant d’Uppsala âgé de dix-neuf printemps à la mère de famille de Brighton, du Révérend venu de Géorgie au prof de Boston, du paysan français au député italien. Ils sont unis par leurs sentiments de compassion, leur sens inné de la justice, et - oui, il faut le dire - par leur courage. Ils travaillent dans l’ombre portée des chars israéliens, ils protègent oliviers et êtres humains de leur propre corps. La récolte, dans les montagnes de Samarie, est une joie, mais ce n’est pas pour les mauviettes. Nous allions découvrir sans plus tarder le revers de la médaille.

 

Nous étions en train de cueillir les olives, de remplir les sacs de cet or vert, lorsque, soudain, une Jeep descendit la route caillouteuse et raboteuse et s’arrêta près de nous, dans un crissement de freins, en soulevant un nuage de poussière ; derrière, suivait un véhicule plus imposant. C’était un transport de troupes, plein de soldats de Tsahal. Un homme, seul, sauta de la Jeep, pointant son fusil automatique M-16 en direction de la fillette perchée sur notre arbre.

 

"Foutez le camp, sales arabes !" aboya-t-il en brooklinais. Il prit un énorme caillou et le balança sur le groupe de travailleurs le plus proche. Un paysan, qui n’avait pas pu esquiver la pierre, fut touché à la main, et il se mit à la masser de son autre main.

 

"Si vous avancez d’un pas, je tire !" cria-t-il lorsque Laurie tenta de lui parler. Il était baraqué, débraillé, féroce et, visiblement, il faisait tout son possible pour atteindre un haut degré d’hystérie.

 

"Ne vous amusez pas à toucher aux olives !" hurla-t-il aux paysans.

 

Dans un coude que faisait la route, trois hommes firent leur apparition, au pas de course. Vision d’extraterrestres. Ils avaient des petites boîtes noires attachées à leur front rasé par des lanières étroites de cuir noir ; des lanières noires saucissonnaient leurs bras, aussi. Les juifs portent des phylactères, car c’est ainsi que cet accoutrement s’appelle, pour leur prière du matin. Mais, sur ces jeunes gaillards, ces phylactères faisaient penser irrésistiblement aux amulettes de quelque tribu guerrière. Ils portaient des pantalons et des tee-shirts de couleur foncée, tandis que leurs châles blancs rayés de noir flottaient derrière leur dos. Leurs flingues étaient pointés sur nous. Ils semblaient possédés par quelque démon étrange, ces jeunes hommes en tenue rituelle juive et aux idées courtes extraites du Livre de Josué. Je ne fus aucunement étonné de voir l’un d’entre eux extirper une longue lame flexible. La scène me rappela un film sorti récemment dans les salles : La machine à explorer le temps (The Time Machine), dans lequel les féroces Morlocks font soudain irruption et prennent d’assaut Eloi, une civilisation bucolique.

 

Les yeux scintillant de haine, ils bousculèrent les femmes et insultèrent les hommes. En paysans timides, les Palestiniens firent le dos rond. Samouraï désarmé que j’étais, je tentai, pour ma part, de raisonner les assaillants.

 

"Laissez donc ces paysans récolter leurs olives", plaidai-je, "ce sont leurs arbres ; c’est leur gagne-pain. Soyez gentils avec eux !"

 

"Dégage, espèce d’arabophile !" siffla l’un d’eux. "Tu aides l’ennemi. C’est NOTRE terre. C’est la terre des Juifs. Les goyim n’ont rien à faire ici !"

 

Dans des circonstances moins tendues, j’aurais éclaté de rire : ces jeunes hommes un peu zinzin venus de New York voulant chasser les descendants légitimes du peuple d’Israël de leur terre ancestrale. Laissons tomber l’incroyable crétinerie d’une prétention fallacieuse à un pays d’où une absence de cinq millénaires rend toute revendication totalement sans objet. Qu’importe, si leurs ancêtres ‘juifs’ venaient probablement des steppes d’Asie centrale et n’avaient jamais vu la Palestine de toute leur vie. Peu importe que même les Juifs de l’Antiquité n’aient jamais habité et soient très exceptionnellement venus sur la terre d’Israël, entre Bethel, Carmel et Jezreel. Bientôt les ouvriers roumains invités de Bucarest pourront chasser la population de Florence, en se prévalant de leur descendance directe de la Rome antique. Mais les flingues de ces gars-là n’incitaient pas particulièrement à la rigolade.

 

"Pourquoi brûlez-vous les oliviers ? Les oliviers sont vos ennemis aussi ?"

 

«Ouaip ! Un peu, mon neveu : les oliviers de nos ennemis sont nos ennemis ! Et vous êtes nos ennemis, aussi !" hurla-t-il d’une voix suraiguë, concluant avec le mot qui tue : "Antisémites !"

 

Avec les Américains, ce mot fait merveille. Dès lors qu’un Américain se fait traiter ‘d’antisémite’, il faut vous attendre à le voir tomber et rester prostré au sol, jurant amour et fidélité éternels au peuple juif. Je le sais, parce que je reçois quotidiennement des lettres de gens qui se sont fait traiter ‘d’antisémites’ du seul fait qu’ils soutiennent les Palestiniens ; généralement, ils ne peuvent pas s’en remettre. Je leur apporte les premiers soins psychologiques : après avoir été puni, personnellement, au motif d’activités anti-soviétiques, et condamné pour mes opinions anti-américaines, étant, de plus, un amateur anti-normatif d’anti-quité, je peux faire face à la diffamation anti-sémitique. De nos jours, si vous n’êtes pas qualifié d’antisémite, cela veut dire que vous êtes certainement dans le faux, pris en sandwich quelque part entre Sharon et Georges Soros.

 

Comme ‘arabophile’ ou ‘négrophile’, ‘antisémite’ est une catégorisation qui salit celui qui l’énonce, par association. Les colons y ont recours à tout bout de champ, à l’instar de Foxman l’espion en chef, Kahane le raciste, Mort Zuckermann le propriétaire de USA Today, richard Perle le marchand de guerre, Tom Friedman l’avocat véreux, Shylock le requin usurier et Elie Wiesel le pleurnicheur holocaustien ‘par ici la monnaie’. Elle a été lancée contre T.S. Elliot et Dostoïevski, Genet et Hamsun, saint Jean et Yeats, Marx et Woody Allen : excellente compagnie ! Toutefois, les Américains qui étaient dans notre groupe hésitèrent un instant. Les braves Israéliens qui étaient avec nous, quant à eux, commencèrent à se lancer dans une longue justification de leur position. Seule Jennifer, une jeune et brave Anglaise, de Manchester, se montra à la hauteur et apporta encore une fois la preuve de la supériorité des Britanniques en lançant un "Allez vous faire foutre !" sans appel.

 

Le canon du fusil M-16 décrivit un arc de cercle et finit pointé sur elle. Les soldats observaient la scène avec un intérêt évident. Je décidai de m’adresser à eux :

 

"Arrêtez-les ! Ils pointent leurs armes sur nous !"

 

"Y vous z’ont pas encore dégommés, apparemment !", répondit le sergent.

 

Les soldats n’allaient visiblement pas intervenir aussi longtemps que les Morlocks feraient leur crise. Mais il était très clair que dès l’instant où nous aurions esquissé un geste contre eux, la terrible puissance armée de l’Etat juif s’abattrait sur nos têtes. Les Morlocks le savaient pertinemment, eux aussi : ils fracassèrent un des appareils photo de Dave, envoyèrent valdinguer Angie, déversèrent un tombereau d’insultes sur les filles, et nous lancèrent force caillasse.

 

"Mais vous allez les laisser faire, comme ça, sans intervenir ?", en appelai-je à la conscience des soldats…

 

"Désolé, mon pote. Y’a que les flics qui puissent faire quelque chose avec ces mecs-là…" répondit l’officier. "Mais on peut t’arrêter TOI, mon petit bonhomme, si t’insistes !"

 

Ainsi, les Palestiniens, c’est l’armée qui s’en occupe. Pour les colons, il faut voir ça avec la police ! Cette ruse grossière est l’une des plus brillantes inventions du génie juif. Probablement ont-ils emprunté ça aux colonies européennes en Chine, où coexistaient différents services de police et des systèmes légaux différents pour les Européens et les Chinois. C’est en tout cas ce qui permet aux Morlocks de faire absolument tout ce qui leur passe par la tête. Les Palestiniens, visiblement, étaient bouleversés : ils n’étaient pas des combattants déguisés en civils, eux, mais des paysans, venus cueillir leurs olives avec femme et enfants. S’ils étaient venus ici, ce n’était pas pour mourir. Pas encore, en tout cas. Les colons tuent les villageois pour la beauté du geste et en guise de distraction, qu’ils aient été – ou non – provoqués. Au cours de la seule semaine dernière, ils ont assassiné plusieurs hommes qui avaient osé venir cueillir les olives de leurs oliviers. Si les villageois esquissaient seulement le geste de se défendre, s’ils osaient seulement lever la main sur un Juif, ils seraient tous massacrés, jusqu’au dernier, et leur village serait rayé de la carte.

 

Mais il fallait cueillir les olives, et le face-à-face continua.

 

"Tous les problèmes, ce sont ces connards de colons qui les causent", clama Uri, un Israélien progressiste, qui tenait tête aux nervis colons, à ma droite. "Sans eux, on vivrait en paix. On viendrait visiter Yassouf, avec notre passeport, en touristes. Le problème, c’est eux : les colons !"

 

De fait, il n’était pas difficile – cela coulait quasiment de source – de haïr des jeunes hommes à l’esprit mal tourné, qui détruisent des récoltes et affament des villages. La colonie à laquelle nous avions affaire est connue pour être un repaire de Kahanistes, que le regretté professeur Leibovitch appelait judéo-nazis. Ils avaient exulté à la nouvelle de l’assassinat du Premier ministre Rabin ; ils adoraient Baruch Goldstein, un criminel de masse venu de Brooklyn ; ils publiaient le livre interdit du Rabbin Alba qui proclame ouvertement qu’exterminer les Gentils est un devoir religieux, pour les vrais Juifs. Ils étaient tellement abominables que les haïr allait de soi, et donc tomber d’accord avec Uri, aussi.

 

Mais tandis que je scrutais le visage fermé des soldats, un souvenir d’enfance émergea dans ma mémoire. Les pickpockets ne dévalisent pas les étrangers eux-mêmes : ils envoient un petit gamin en estafette pour vous délester de votre portefeuille. Si vous repoussez le gamin, ils vous tombent sur le paletot comme une tonne de briques sous prétexte de le sauver, parce que vous seriez en train de le rudoyer. A quoi bon haïr le petit voleur, alors qu’il n’agit qu’à l’instigation des malfrats adultes ?

 

Les jeunes gens fêlés auxquels nous avions affaire nous avaient été envoyés par les gros mafiosi, eux aussi. C’est pourquoi les soldats les laissent agresser les paysans sans sourciller. C’est la division du travail : les malfrats affament les paysans, l’armée protège les malfrats, et le gouvernement assume le tout. Pendant que les canons et les mitraillettes de l’armée israélienne tiennent les Palestiniens en respect, l’armée américaine tient à sa merci l’Irak, le seul pays de la région susceptible d’assurer un équilibre des pouvoirs, et les diplomates américains, pendant ce temps, continuent à produire leur veto automatique au Conseil de Sécurité. Derrière les colons extrémistes, on peut voir distinctement la main des gros mafiosi, qui se moquent des olives, des paysans palestiniens et des soldats israéliens comme de leur première chemise. A une extrémité de la chaîne de commandement, un colon cinglé de Brooklyn avec son M-16 ; à l’autre extrémité, Bronfman et Zuckerman, Sulzberger et Wolfowitz, Foxman et Friedman.

 

Et, quelque part, pris au milieu de tout ça : nous, les Israéliens et les juifs américains, qui remplissons notre devoir électoral et payons dûment nos impôts - et contribuons, de ce fait, au système. Car, sans notre soutien actif, Wolfowitz devrait aller conquérir Bagdad tout seul et Bronfman devrait brûler les oliviers des Palestiniens tout seul aussi.

 

N’empêche, comme on dit, chaque homme et chaque animal a ses parasites, et nous devions nous occuper des nôtres. Les paysans de Yassouf et leurs soutiens internationaux – nous – tinrent bon et ne lâchèrent pas. La police arriva et tint conciliabule avec les colons. Ce fut rondement mené ; en rien de temps, un grand dépendeur d’andouilles hirsute, officier de liaison, descendit nous parler :

 

"Vous pouvez ramasser vos olives, mais allez travailler au fond de la vallée, là-bas ; les colons ne vous verront plus. C’est votre vue qui les dérange."

 

C’était une victoire partielle – un compromis – mais peu importait. Au moins nous allions pouvoir récolter des olives ; nous n’en demandions pas plus. Nous descendîmes dans la vallée dont les deux flancs sont renforcés par de nombreuses terrasses, et la cueillette reprit. En bas, les olives étaient plus petites, moins abondantes ; depuis trois ans, on avait empêché les paysans de travailler leurs vergers. Or, les oliviers requièrent beaucoup d’entretien. Normalement, les paysans labourent entre les arbres chaque année, en utilisant une charrue démodée, tirée par un âne ; en effet, les terrasses ne permettent absolument pas l’utilisation du tracteur. Sans cette opération, les pluies hivernales ne pénètrent pas dans le sol et elles n’atteignent pas les racines des oliviers. Les terrasses exigent elles aussi beaucoup d’entretien. Mais cela n’était plus possible, dans la situation que l’on connaît, car les paysans, prudents, évitaient de monter là-haut leurs houes et leurs bêches, qui sont, comme chacun le sait désormais, des armes dangereuses aux yeux de leurs tourmenteurs armés jusqu’aux dents.

 

A nouveau, les petites cascades d’olives – noires ou vertes – s’échappaient de nos mains avant d’aller rejoindre les draps étendus sous les arbres. Olives noires et olives vertes poussent sur un même arbre, car Dieu les a créées comme ça ; il y en a des vertes, et il y en a des noires – nous a expliqué Husseïn, qui conclut : mais elles donnent la même huile. C’était là un signe adressé par Dieu à nous, les hommes : nous sommes faits différemment, et c’est une bonne chose ; cela rend le monde plus beau et varié – si nous savons tous garder à l’esprit notre commune humanité.

 

Nous étendîmes notre déjeuner sous un olivier géant. Umm Tarik, la seule femme, vêtue de sa robe palestinienne multicolore, apporta une grosse galette de pain, toute chaude ; elle sortait du four. Cette galette fut généreusement arrosée d’huile d’olive, tout comme les boules de fromage de chèvre qui allaient avec. Hassan fit circuler un zir – une amphore palestinienne en terre cuite – rempli d’eau fraîche à la source du Pommier. Le zir était très froid et ses parois étaient humides ; à regarder de plus près, elles étaient couvertes de minuscules gouttes de rosée. C’est une propriété de la glaise utilisée pour tourner ces amphores : elle est poreuse, et l’eau transpire abondamment, l’évaporation des minuscules gouttelettes, à l’extérieur du récipient, produisant le froid qui rafraîchit la boisson. Après plusieurs années d’utilisation, les pores du zir se colmatent et il perd sa propriété réfrigérante. Mais il n’est pas hors d’usage pour autant : on l’utilisera pour entreposer du vin, ou de l’huile.

 

"Ramat Gan me manque (c’est une banlieue de Tel Aviv)", dit Hassan. "Avant l’Intifada, j’y travaillais ; j’étais peintre en bâtiment. C’était un bon travail, et mon patron – un Yéménite – était un homme honnête ; il me traitait comme il l’aurait fait avec un membre de sa famille. Parfois, je passais la nuit, là-bas, et j’allais me balader sur le front de mer de Tel Aviv, l’après-midi. ça va faire deux ans que je n’ai pas quitté le village."

 

Tous avaient de bons souvenirs de l’époque où ils travaillaient dans les grandes villes de l’Ouest de la Palestine et où ils rapportaient un peu d’argent à la maison. C’était un arrangement mutuellement intéressant pour les nouveaux venus et les paysans – un arrangement profondément inégal, mais supportable. Partout dans le monde, villageois et paysans travaillent un moment à la ville quand leur terre n’a ni besoin d’être moissonnée ni d’être plantée. Pour les gens de la région, Tel Aviv et Ramat Gan, ces villes ‘juives’, n’étaient pas plus étrangères que Naplouse ou Jérusalem, ces villes ‘arabes’, le pays ne faisant qu’un. La Palestine est un petit pays, et Yassouf est juste au centre, à quarante kilomètres de la mer, et à quarante kilomètres de la frontière jordanienne. Les villes industrielles de la côte ont été construites bien avant que l’état d’Israël n’ait vu le jour ; elles l’ont été grâce au travail des paysans de Yassouf, et ces villes étaient légitimement à eux. Pas exclusivement à eux, mais à eux aussi. L’accord tacite et l’harmonie entre villageois et citadins furent cassés dès lors que les Juifs eurent entrepris leur grignotage.

 

"Vous voyez la colonie ?", nous demanda Hussein. "Mon père cultivait un champ de blé, sur ce flanc de colline. Au début, ils ont pris la terre. Après, ils nous ont bouclés dans le village. Aujourd’hui, nous n’avons presque plus de terre, et pas de travail".

 

"L’histoire de la Terre sainte répète l’histoire de la promesse divine", dit le Révérend. "Le Christ disait : tout le monde est élu. Les Juifs rétorquèrent : désolés, seuls nous, les Juifs, sommes le peuple élu. Aujourd’hui, que demandent les Palestiniens ? Ils disent : laissez-nous vivre, ensemble, sur ces terres. Et les Juifs de rétorquer : désolés, cette terre est pour nous, pour nous seuls."

 

"Il devrait y avoir un Etat palestinien indépendant", intervint Uri, "avec son drapeau, et une vraie frontière. Barak a trompé tout le monde, en offrant en réalité de diviser votre territoire en plusieurs cantons. Il faut revenir aux frontières de 1967, et tout ira bien."

 

Savez-vous que le Talmud réglemente le partage ? demandai-je, prenant à mon tour la parole. Deux hommes avaient trouvé un châle, et chacun affirmait que ce châle lui appartenait. Ils allèrent devant un juge, et le juge demanda : "Comment dois-je partager ce châle ?" Le premier homme dit au juge : "Divise le en deux parties égales, moitié-moitié". Le deuxième dit : "Non, ce châle est tout entier à moi". Le juge dit alors, "Il n’y a pas de désaccord entre vous sur une moitié du châle, vous êtes tous deux d’accord pour que cette moitié appartienne au deuxième homme. Je vais diviser la moitié du châle restante en parts égales. Ainsi, le premier de vous deux, celui qui demande justice, recevra un quart du châle, tandis que le second de vous deux, l’égoïste, en aura les trois quarts". Telle est l’approche juive en matière de partage. Il faudrait peut-être que les Palestiniens adoptent ces procédés, eux aussi.

 

Kamal ajouta quelques brindilles au petit feu allumé pour préparer le café. C’était un ancien, respecté des villageois, un homme important dans la vie politique locale et aussi au-delà. En 1967, il avait alors vingt ans, il dut se séparer de sa fille nouvellement née avec le sentiment qu’il ne la reverrait jamais, car il avait été condamné par les Juifs à quarante ans de prison, en raison de son appartenance à la Résistance. Lorsqu’il émergea de l’ombre éternelle des geôles de Ramleh, sa fille avait vingt et un ans.

 

"Nous aussi, nous avons une histoire de partage", dit Kamal. "C’est l’histoire d’une femme qui avait trouvé un enfant abandonné et l’avait élevé. Puis une autre femme, la mère naturelle de cet enfant, vint le lui réclamer. Les deux femmes vinrent trouver le Cheikh Abu Zarad, afin qu’il les départage, et le Cheikh dit : je vais couper en deux l’enfant, et j’en donnerai une moitié à chacune de vous deux. Une des femmes dit : d’accord, partageons l’enfant en deux. Mais l’autre femme s’écria, éplorée, jamais de la vie, jamais je ne laisserai dépecer mon enfant ! Et le Cheikh remit l’enfant à la deuxième femme, car elle était la vraie mère ».

 

J’avais les joues en feu. De honte. Kamal ne m’apprenait rien de nouveau, mais, en voulant faire le subtil, j’avais oublié le sens profond du jugement de Salomon, et lui, Kamal, descendant authentique des héros bibliques, me le rappelait. Les Palestiniens, comme la mère légitime, n’ont pas pu choisir le partage. L’Histoire a montré qu’ils avaient raison : la Palestine ne saurait être divisée. Les paysans ont besoin des villes industrieuses pour y travailler à la morte saison et y vendre leur huile ; ils ont besoin des côtes de la Méditerranée, où les vagues de la mer viennent se fracasser, à quelques kilomètres seulement de chez eux ; ils ont besoin de la totalité du pays, de la même manière que tout un chacun a besoin de ses deux mains et de ses deux yeux.

 

Les colons n’étaient pas des monstres, mais des hommes complètement égarés. Comme moi, ils ont trop lu le Talmud de Babylone, et ils n’ont pas assez lu la Bible de Palestine. Ils ont ressenti en eux l’attraction incroyablement puissante de la terre, qui a fini par les attirer sur les collines de la Samarie. Ils aspiraient à l’union avec la terre enchanteresse de Palestine, et ils l’ont aimée d’un amour pervers, comme des nécrophiles. Ils étaient prêts à tuer la terre, simplement pour la posséder. Ils ne comprenaient rien aux us et coutumes locaux, et ils continuaient à vivre en collectant des fonds en Amérique. Plus que de la haine, c’est de la pitié que je ressentais pour les colons. Ils avaient eu une occasion – unique – de faire la paix avec leurs voisins et avec la terre, et ils l’avaient ratée. En vandalisant la terre, ils préparent de leurs propres mains leur exil prochain. La mère légitime obtiendra l’enfant et, par conséquent, la victoire des Palestiniens est inéluctable, car le jugement de Salomon est la parabole du jugement de Dieu.

 

Le lecteur va sans doute demander, mais où sont donc passés les bons juifs ? Pour la symétrie, pour l’objectivité, pour notre confort, vite, je vous en prie, montrez-moi des bons juifs ! Il n’y a pas que des colons, chez les Juifs ; il y a aussi les militants de Peace Now et d’autres mouvements amis des Palestiniens.

 

Oui. Il y a une différence entre les colons brutaux et leurs partisans, d’un côté, et les Israéliens libéraux, électeurs habituels du parti Travailliste, de l’autre. Les chauvinistes juifs veulent une Palestine sans Palestiniens. Ils sont prêts à faire venir des Chinois pour travailler dans les champs et des Russes pour surveiller ces Chinois. Ce sont des gens absolument repoussants.

 

Les Israéliens libéraux peuvent encore envisager une sorte de futur en commun, dans lequel les Palestiniens pourraient quitter leurs bantoustans hyper-surveillés et aller travailler à Tel Aviv, à condition qu’ils possèdent un permis de travail, pour y travailler, harcelés par la police israélienne, sans sécurité sociale, payés au-dessous du SMIC, exploités par leurs employeurs. L’idée d’une égalité fraternelle - non pas une fraternité céleste, mais un comportement correct de tous les jours vis-à-vis des enfants légitimes de la terre - leur est aussi étrangère qu’aux colons. Ils sont prêts à leur donner un drapeau et un hymne national, mais à condition de pouvoir confisquer leurs terres et leur gagne-pain.

 

Ces deux types d’Israéliens sont unis par leur commun rejet de la Palestine. Ils célèbrent le "nouvel habit de ciment et de macadam offert à la vieille terre d’Israël". Les libéraux rêvaient de créer une tranche d’Amérique high-tech, et ils n’avaient nul besoin des collines de Samarie. Les chauvins voulaient effacer jusqu’à la mémoire de la Palestine, et recréer le royaume de haine et de vengeance.

 

Et peu, très peu d’entre nous avons compris que nous avions une occasion unique d’apprendre quelque chose d’essentiel des Palestiniens. Avec notre arrogance d’Europe de l’Est, nous sommes venus les éduquer et les changer, mais c’est nous qui aurions dû apprendre d’eux et nous changer nous-mêmes. Les aider, cela ne suffit pas ; il faut que nous, nous les conquérants, nous nous hissions à la hauteur de la civilisation suprême de ceux que nous avons conquis. Cela a été fait avant nous : les Vikings victorieux s’étaient adaptés aux us et coutumes en vigueur en Angleterre, en France, en Russie et en Sicile ; les Grecs triomphants d’Alexandre le Grand s’étaient faits Egyptiens en Egypte et Syriens en Syrie ; l’Empereur mandchou s’était sinisé. Cela doit être aussi le cas, pour ce qui nous concerne car, si nous ne nous ‘palestinisons’ pas, nous sommes condamnés à recréer un ghetto, pour nous ; et un autre ghetto, pour eux.

 

Prenez une fourmi ; elle vous construira une fourmilière. Prenez un Juif ; il vous créera un ghetto. Prenez un Palestinien… Mon ami Musa avait invité, dans le Vermont où il vivait, son père âgé, habitant d’un village de Samarie. Et que fit-il, son père ? Il se mit à maçonner des terrasses et à planter des oliviers. Dans le Vermont !

 

Les Palestiniens ne peuvent s’imaginer sans la terre et le mode de vie unique qui y est attaché. Il y a plusieurs millénaires, après la fin de la Grande Sécheresse mycénienne, leurs ancêtres formèrent une symbiose avec les oliviers, les vignes, les ânes, les petites sources dans les collines, leurs mausolées sur les crêtes. Ce complexe unique entre paysage, population et esprit divin fut le grand apport des Palestiniens, et ils se le sont transmis à travers les siècles, le préservant jusqu’à ce jour. Si on porte atteinte à cet équilibre, l’humanité rompra ses amarres et elle ira se fracasser contre les récifs de l’histoire. Vraiment, qu’ils aient accepté notre aide – tellement modeste - fut pour nous un privilège insigne.

 

Dans l’après-midi, nous sommes revenus au village, dans la maison de Hussein, si spacieuse qu’elle ne déparerait pas à Cannes ou à Sonoma. Sur sa grande terrasse, nous nous sommes assis dans des fauteuils en rotin fabriqués par les habitants du village voisin, Beidan. Les chats de Hussein, amicaux mais très dignes, sont venus s’installer sur nos genoux, tandis que ses filles, timides, apportaient du thé à la menthe. Des gens entraient, pour bavarder un moment avec les étrangers de passage, comme cela se passe, généralement, dans les villages isolés. Sur les tables et sur la balustrade, des petites lampes à kérosène avaient été posées ; les suzerains israéliens refusent de connecter le village au réseau électrique. Mais même ça, c’était bel et bon, car nous pouvions contempler la lune d’octobre, flottant lentement dans les cieux qui s’assombrissaient, brillant au-dessus des collines en terrasses, sur les toits, sur le blindage lourdaud d’un tank Merkava, à flanc de colline, ses canons pointés vers le village, et sur les vieux oliviers aux troncs noueux de Yassouf.

 

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Ode à Farès ou le retour du Chevalier

 

Mai 2001

 

Nul n'est autorisé à entrer ou sortir de la bande de Gaza. Celle-ci est entourée de fils de fer barbelé, ses portes sont verrouillées et même si vous avez tous les papiers nécessaires, vous ne pourrez pas pénétrer dans la plus grande prison de haute sécurité du monde, qui abrite tout de même plus d'un million de Palestiniens. L'armée israélienne qui, en d'autres temps fut réputée pour sa force de combat, en est réduite au rôle de garde-chiourme. La formulation de la tactique des forces de défense israéliennes nous ramène aux années 30 : " Il n'est pas nécessaire de tuer un million de personnes. Tuez les meilleurs et les autres mourront de peur ". Ce sont les Britanniques, épaulés par leurs alliés juifs lors du soulèvement palestinien de 1936, qui ont employé cette tactique pour la première fois. Depuis lors, des milliers de fils et de filles parmi les plus brillants de cette terre, l'élite palestinienne en devenir, ont été exterminés. Une fois encore, l'armée israélienne est utilisée pour mettre en œuvre le même plan directeur : ‘calmer l'agitation des indigènes’ en neutralisant systématiquement les rebelles en puissance.

 

Sa tâche n'est pas difficile : c’est l'armée la plus grande et la plus puissante du Proche-Orient, celle d'un pays qui détient la puissance nucléaire, et elle dispose de tous les armements possibles alors que les Palestiniens captifs n'ont que des pierres et des armes légères. Récemment, les Israéliens ont intercepté une cargaison d'armes à destination de Gaza. Cette armée se targue d'une grande victoire mais n'en exprime pas moins sa ‘préoccupation’. Il y a de quoi. Depuis 1973, l'armée israélienne a rarement été confrontée à l'idée de faire feu en retour. Les soldats juifs se sont habitués à un travail facile, comme, par exemple, descendre des gosses sans défense.

 

Gaza est une réalité dans un monde de science-fiction qui nous rappelle Le Prisonnier ou quelque autre feuilleton de série B. Ses clôtures de barbelés abritent un secret : l'irrédentisme d'un peuple. D'accord, cela ressemble à une mise en scène de série B mais les acteurs, hommes et femmes, méritent des Oscars.

 

Ce message secret nous vient de Palestine en la personne de Farès Ouda, un adolescent de treize ans. C'est lui le petit David palestinien qui s'est confronté au Goliath juif dans la banlieue de Gaza et qui a été immortalisé par le photographe d'Associated Press, Laurent Rebours. Farès le téméraire, a jeté des pierres contre le monstre blindé avec la grâce de saint Georges, le saint vénéré en Palestine. Il a affronté l'ennemi avec la nonchalance d'un petit villageois chassant un chien enragé. Cette photo a été prise le 29 octobre et, quelques jours plus tard, le 8 novembre, l'enfant a été abattu de sang froid par un tireur israélien isolé.

 

Cet enfant laisse derrière lui l'image d'un héros, un poster à afficher à côté de celui du Che Guevara, un nom à évoquer en même temps que celui de Gavroche, le brave petit rebelle des barricades de Paris du roman de Victor Hugo, Les Misérables, symbole de l'irrédentisme de l'âme humaine. Il vient d’un autre âge, d’une époque où l’héroïsme n’était pas un gros mot, où les hommes partaient pour la guerre prêts à combattre et à mourir pour une noble cause. En termes symboliques, on peut assimiler son prénom au mot ‘Chevalier’ et son nom de famille à la notion de ‘Retour’. L'image de cet enfant nous renvoie indubitablement à celle du ‘retour des preux chevaliers du temps jadis’. Cette notion est totalement étrangère à l'hédonisme commercial au rabais dont on nous rebat les oreilles, l'idéologie dominante de notre époque, abondamment alimentée par la culture populaire américaine. L'héritage de Farès marque l'échec du plan directeur israélien. Né sous l'occupation israélienne, ce jeune rebelle est mort en défiant les soldats de la FDI.

 

Nous, les amis de la Palestine, n'avons pas compris immédiatement ce message d'espoir, habitués que nous étions à l'idée de la souffrance et du martyre palestiniens. Dans nos écrits, nous reproduisons inconsciemment la démarche geignarde qui consiste à présenter ‘les nôtres’ comme de malheureuses victimes dignes de compassion et de pitié. Or, il nous faut absolument nous garder de tout sentiment de pitié à l'égard des Palestiniens. Admiration, amour, solidarité, culte des héros, voire envie, tout sauf la pitié. Si vous prenez les Palestiniens en pitié, pourquoi ne pas vous lamenter sur le sort des 300 guerriers du roi Léonidas qui sont tombés en défendant les Thermopyles, ou sur les soldats russes qui ont fait rempart de leur corps contre l'avancée des chars de Guderian, voire sur Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Les héros ne devraient pas susciter la pitié. Ils sont au contraire des exemples qui devraient nous insuffler du courage.

 

Dans un premier temps, nous n'avons pas correctement positionné l'image de Farès. L'histoire de cette souffrance nous remettait en mémoire l'image du petit Mohammed Durra, mourant recroquevillé devant nos yeux, compagnon de misère de la petite Vietnamienne nue courant de toutes ses forces pour échapper à l'enfer des bombardements au napalm.

 

L'image du retour du Chevalier Farès Ode appelle une représentation différente : cet enfant est l'icône d'un héros. Il faudrait l'afficher à côté de l'image des Marines de Iwo Jima, ou dans une église à côté de son compatriote, saint Georges. Après tout, le saint martyr a été enterré en terre de Palestine, non loin de Farès, dans la crypte de l'antique église byzantine de Lydda.

 

Il semble que les adversaires des Palestiniens aient mieux appréhendé cette réalité que leurs partisans. La presse américaine dominée par les Juifs n’a épargné aucun effort pour effacer le souvenir de Farès, et éviter que ne se répandent des vocations héroïques. MSNBC.com a organisé un concours stupide pour trouver ‘l'image de l'année’, donnant le choix entre la photo de Mohammed Durra le martyr et des photos de chiens. ( D'ailleurs, vous avez toujours le choix, mais c’est toujours entre deux mauvaises options). Le Consul d'Israël à Los Angeles a fait de la publicité pour la photo des chiens et de nombreux partisans d'Israël ont voté pour tandis que les partisans de la Palestine votaient pour la photo de Mohammed. Mais la photo qui comptait vraiment, l'icône du petit Farès, n'a pas été présentée à ce concours.

 

Comme cela ne suffisait pas, le Washington Post a dépêché Lee Hockstader, son correspondant en Palestine, pour démythifier la mémoire de l'enfant abattu. Ce torchon à la solde de l'AIPAC peut faire confiance à Hockstader. Les articles de ce type devraient être étudiés dans les écoles de journalisme, à la rubrique ‘désinformation’. Quand les chars et les hélicoptères de l'armée israélienne ont bombardé Bethléem, dépourvue de la moindre défense, Hockstader a écrit : "dans le village biblique de Bethléem (il n'allait tout de même pas parler de la Nativité, n'est-ce pas ?), les soldats israéliens et les Palestiniens se sont affrontés en utilisant chars, missiles, hélicoptères, mitrailleuses et pierres." J'ai dans l'idée que si Hockstader racontait la deuxième guerre mondiale, il parlerait des Etats-Unis et du Japon se tapant dessus à coup de bombes atomiques.

 

Hockstader n'a pas manqué de justifier les raids israéliens contre les populations civiles en écrivant que "les porte-parole de l'armée israélienne affirment que ces raids sont limités et essentiellement défensifs. Néanmoins, le gouvernement israélien voit les choses plus largement, faisant remarquer que ces raids permettent aux commandants militaires locaux de "s'attaquer à un ennemi difficile à cerner". Dès lors que ce correspondant adopte ‘une vision plus large’ des actions d'Israël, les Palestiniens, dans ses articles, deviennent des ‘terroristes fous furieux’. "Les Palestiniens ont menacé de faire payer le prix de ce qu'ils considèrent comme une guerre d'agression. Le mouvement de la résistance islamique, plus connu sous le nom de Hamas, a appelé à de nouveaux attentats suicides et au tir de mortiers contre Israël".

 

Parmi d'autres sympathisants qui étudient les écrits de Hockstader, François Smith a diffusé le message suivant sur l'Internet : "je considère comme une insulte que ce type me croie assez stupide pour lui donner raison. Méfiez-vous de Lee Hockstader. A mon avis, il a une idée derrière la tête".

 

Pas de doute là dessus : Hockstader entend affirmer la suprématie des Juifs et salir la mémoire des Palestiniens. L'idée de démythifier l'histoire de Farrris lui convient parfaitement. Hockstader s'est rendu à Gaza et en est revenu en racontant que le petit Farès désobéissait à son papa et sa maman, et faisait l'école buissonnière. Cet adolescent était une "tête brûlée qui ne rêvait que de se faire abattre. Un tireur d'élite juif compréhensif lui a tout simplement permis d'accomplir sa volonté". Hockstader ne nous épargne rien : l'enfant a été abattu alors qu'il se préparait à jeter une pierre et donc à se faire abattre. Sa gloire posthume tient à "toutes les histoires qui ont circulé à propos de sa mort. De toute façon, sa mère a touché un chèque de 10 000 dollars du président irakien, Saddam Hussein".

 

Hockstader jouait sur du velours. S'il était allé jusqu'à sous-entendre que les colons, parents du nourrisson tué à Hébron, souhaitaient la mort de leur enfant, et s'il avait osé qualifier la réaction israélienne de ‘raffut’, s’il s’était même contenté de mentionner le chèque conséquent que le boucher de Sabra et Chatila leur a fait parvenir en mains propres, Hockstader ne serait pas sorti vivant d'Israël et Katherine Graham, propriétaire du Washington Post, n'aurait pas fini de s'en mordre les doigts.

 

Les Juifs sont parvenus à intimider leurs ennemis et ceci pas seulement par la magie du discours. A l'époque de Lord Moyne, ministre d'État britannique pour le Proche-Orient, des officiers et de simples soldats britanniques comme des centaines de dirigeants palestiniens ont été assassinés par des Juifs soucieux d'affirmer leur suprématie sur la Terre sainte dans les années 40. Cela jusqu'à ce que les Britanniques en proie à la terreur mettent toute voile dehors pour quitter la baie de Haïfa, le 15 mai 1948. Aujourd'hui encore, à San Francisco, deux militants pour la paix, le prêtre catholique Labib Kobti et un rabbin du nom de Michael Lerner, continuent à recevoir des menaces de mort de la part de groupes terroristes juifs et ils les prennent très au sérieux.

 

Les Palestiniens sont des agriculteurs et des citadins plutôt pacifiques. Ils ont l'art de prendre soin des oliviers et des vignobles et savent fabriquer le ‘zir’, cette jarre qui garde l'eau fraîche même lorsque souffle le ‘khamsin’ le plus brûlant. Chaque coin de Palestine est orné de constructions en pierres qui témoignent du savoir-faire des maçons de ce pays. Les Palestiniens écrivent des poèmes et vénèrent les tombeaux de leurs saints. Aussi, c'est avec stupeur et incrédulité qu'ils se penchent vers le miroir d'une presse dominée par les Juifs, qui les dépeint sous les traits de terroristes avides de sang. Pourtant, ces simples paysans sont encore capables de nous donner une leçon d'héroïsme, chaque fois qu'un ennemi cherche à s'emparer de leur terre. D'ailleurs, les Palestiniens ont apporté la preuve de leur courage il y a des siècles et des siècles, à l'époque légendaire des ‘Juges’, lorsque leurs ancêtres ont combattu les ‘peuples venus de la mer’.

 

Dans les années 30, un Juif russe, fervent nationaliste et fondateur du parti politique de Sharon, Vladimir Zeev Jabotinsky, a écrit un roman historique (dans sa langue maternelle, le russe), intitulé Samson dans lequel il glosait sur la narration biblique du fauteur d'attentat suicide qui, en tuant trois mille hommes et femmes (Juges, 18:27), avait péri avec ses ennemis. Il y a quelques années, ce roman a été publié en Israël, traduit en hébreu moderne, et un critique littéraire du journal Davar a mis en lumière des propos aussi aberrants qu'intéressants.

 

Selon Jabotinsky, les Britanniques n'étaient autres que les Philistins de l'époque moderne tandis que les Israélites sont devenus les Juifs que l'on connaît aujourd'hui. Aux yeux du lecteur israélien contemporain, cependant, ce roman glorifie le combat des Palestiniens contre l'emprise des Israéliens. Héritiers d'une haute civilisation et détenteurs d'une technologie militaire supérieure, les Philistins, ces envahisseurs venus de la mer, habitants hédonistes de la plaine littorale, et intrus belliqueux dans les Hautes Terres rappellent à l'observateur ce que sont les Juifs israéliens de nos jours. Tandis que les gens de Samson, les ‘gens de la tribu d'Israël’ natifs des Hautes Terres, font penser aux paysans des collines de Palestine, nos contemporains. Ils sont, comme eux, convaincus de la profondeur de leurs racines et de la victoire inéluctable de leur attachement à la terre face à la puissance militaire de l'envahisseur.

 

Tout ceci est logique puisque les Palestiniens sont les authentiques descendants de l'Israël biblique, du peuple indigène qui a embrassé la foi du Christ ou celle de Mahomet, et qui est demeuré à jamais sur la Terre sainte. Cela, les Israéliens en sont parfaitement conscients. Dans les laboratoires de génie génétique de Tel-Aviv, les chercheurs en quête ‘d'ADN juif’ publient fièrement le moindre résultat qui prouverait l'existence d'un lien sanguin ténu entre les Juifs et les Palestiniens d'autrefois. Ils savent très bien que nos prétentions à nous autres Juifs au fier nom d'Israël sont, pour le moins, sujettes à caution. A l'instar de Richard III, nous nous sommes emparés du titre et de la couronne mais tout comme lui, nous nous sentirons menacés aussi longtemps que survivront les héritiers légitimes. Voilà pour les motifs psychologiques de la cruauté inexplicable avec laquelle nous traitons les Palestiniens indigènes.

 

Les Israéliens voudraient être des Palestiniens de souche. Nous avons adopté les pratiques culinaires de ce peuple et servons leurs falafels et leur hommous comme s'il s'agissait de nos propres plats traditionnels. Nous avons repris le nom du cactus local, sabra, qui pousse à l'emplacement de ses villages, pour en faire le nom de nos enfants, filles et garçons, nés sur cette terre. L'hébreu moderne que nous parlons a vu le jour en intégrant des centaines de mots palestiniens. Il faudrait simplement que nous leur demandions pardon, que nous les prenions dans nos bras tels des frères que nous croyions perdus depuis longtemps, et que nous les laissions nous enseigner ce qu'ils savent. C'est là le seul rayon d'espoir qui parviendrait à percer l'obscurité qui nous environne actuellement.

 

Ainsi que les études archéologiques israéliennes l'ont révélé, il y a trois mille ans, les tribus des hautes terres (les Banu Israël de la Bible) ont fini par trouver un modus vivendi avec les ‘peuples de la mer’ installés sur la côte et, ensemble, ces enfants de Samson et Dalila ont engendré les rédacteurs de la Bible, les apôtres du Christ et les Palestiniens contemporains. Le savoir-faire technique évolué des Philistins et l'amour des gens des plateaux pour notre terre parcheminée se sont conjugués pour donner naissance au miracle spirituel de la Palestine antique. Il n'est pas impossible - il est même hautement souhaitable - que l'Histoire se répète. C'est alors que l'image glorieuse du jeune Farès, luttant contre le char, se confondra avec les images du roi David et de saint Georges dans les esprits et les manuels scolaires de nos enfants de Palestine. 

 

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La bataille de Palestine

 

 

 

9 mars 2002

 

La route principale des Hautes-terres de Palestine, entre Naplouse et Jérusalem, passe par un défilé étroit, entre les collines de Samarie : le Wadi Haramiyyéh. Par endroits, ses murets retenant des terrasses plantées d'oliviers s'interrompent et laissent place à un village, comme le petit hameau charmant, aux maisons serrées, de Aïn Siniyyé, ou Sinjil, splendide bourgade dont le nom immortalise Raymond de Saint-Gilles, Comte de Toulouse, bailli et croisé.

 

Nous sommes au cœur de la Palestine ; chaque pierre conserve la mémoire d'anciennes batailles et escarmouches. J'aime cet endroit ; à Sinjil, on m'a pris pour le fils, né à l'étranger, de gens de la région qui étaient partis vivre en Amérique, dans les années quarante. A Aïn Siniyyé, un vieux paysan m'a parlé de son ami Moshe Sharet, Juif palestinien et ministre d'Etat israélien, qui a grandi dans ce village, des années avant la ségrégation sioniste. J'ai bu de l'eau à la petite source d'Aïn al-Haramiyyéh, protégée par un khan ottoman en ruines, et par une autre ruine, la tour du roi Baudouin, surveillant l'entrée méridionale du défilé. Le relief du lieu le rend idéal pour une embuscade de bandits de grands chemins. Son nom est on ne peut mieux choisi : Wadi Haramiyyéh signifie, en effet, ‘Vallée des brigands’.

 

Le 3 mars, un Rob Roy palestinien, armé d'une vieille carabine datant de la seconde guerre mondiale, a réussi à abattre toute une compagnie de Juifs armés jusqu'aux dents. L'un après l'autre, il a abattu les soldats et leurs officiers. Puis il a disparu, sain et sauf.

D'un coup magistral, il a effacé le mythe surfait de la vaillance militaire israélienne. Jamais plus les partisans d'Israël ne pourront se gausser de la couardise des Arabes, jamais plus ils ne raconteront leurs histoires de chaussures abandonnées dans le Sinaï durant la Guerre des six jours. Cet homme, renouvelant l'exploit de Karameh a rendu aux Palestiniens leur honneur.

 

Il a, du même coup, offert une saine alternative à l'attraction morbide des attentats suicides ; ce n'était pas trop tôt. Depuis longtemps je voulais dissuader mes frères palestiniens et mes sœurs palestiniennes de commettre cette folie, mais je détestais l'idée de courir le risque d'être pris pour un instrument du sionisme. Je comprends les motivations des shahids (les martyrs), je salue leur courage, mais je regrette profondément leurs actes. Il s'agit d'actes contre-productifs, inutiles, aveugles. Je suis sûr[1] que certaines cellules terroristes sont complètement manipulées par les services secrets israéliens : trop souvent, les bombes explosent là où il ne faut pas, quand il ne faut pas, contre des objectifs totalement erronés. Leurs actes sont récupérés à fond par la propagande israélienne. Leur mort est une perte terrible pour l'humanité. Ils sacrifient leur vie comme le fils d'Abraham s'était offert au couteau. Mais Dieu lui avait substitué, à l'instant fatidique, un bélier.

 

Le tireur d'élite a ouvert une route différente vers la gloire, une route qui ne passe pas par la ‘Vallée de la Mort’. L'histoire de la Bataille de Haramiyyéh devrait être chantée par les bardes, et enseignée par les résistants qui combattent partout dans le monde. A un contre dix, le ‘Commando Solitaire’ a atteint le symbole le plus haïssable de la loi juive en Palestine, un barrage militaire. Ces barrages où des soldats israéliens désœuvrés, gavés et sadiques humilient quotidiennement, frappent et souvent assassinent la population locale.

 

La veille, justement, les soldats avaient commis l'un de leurs actes de cruauté les plus révoltants et lâches. Une femme palestinienne, sur le point d'accoucher, s'était présentée devant le barrage, soutenue par son mari. Les soldats l'avaient laissé passer, puis ils avaient tiré. Son mari a été tué. La Palestinienne, blessée, a accouché à l'hôpital. Les soldats n'ont nullement été sanctionnés, mais l'armée a "exprimé ses regrets" aux survivants...

 

Le souci principal de l'armée israélienne est de maintenir la population en état de vulnérabilité totale et dans l'incapacité de se défendre. Les soldats sont accoutumés à abattre des civils innocents. Leurs victimes préférées sont les enfants ; leur arme de prédilection, un fusil de précision à longue portée et à haute vélocité. Leur conception de l'amusement a été observée par un expert de "la face sombre des Forces Israéliennes de Défense", le chef du bureau du New York Times au Proche-Orient, Chris Hedges : "ils déversent un torrent d'injures sur les enfants d'un camp de réfugiés, puis ils leur tirent dessus et les estropient à vie lorsqu'ils s'approchent du piège mortel"[2].

 

Il n'en reste pas moins que les tirs contre la femme enceinte étaient un acte aussi fatal que l'assassinat de la femme du Lévite, dans la Bible. Le Seigneur Dieu de Palestine a entrevu le calvaire de Ses enfants. Les agissements odieux des soldats sionistes devaient être punis. La malédiction prononcée par le Seigneur contre les enfants égarés d'Israël (Deutéronome 28) leur est retombée sur la tête. Quelles que soient les conclusions de la commission militaire d'enquête, c'est là l'explication la plus vraisemblable de cet événement. Celui qui a donné la victoire au jeune berger David contre Goliath, a accordé la victoire au combattant isolé de Wadi Haramiyyéh.

 

L'attaque surprise contre le checkpoint a asséné un coup mortel au complexe de supériorité psychotique des Israéliens. Les lâches et les sadiques, en effet, sont incapables d'encaisser une défaite ; ils y répondent par la rage de tuer. C'est pourquoi l'armée israélienne a entrepris sans tarder de livrer un assaut en règle contre des villes et des villages palestiniens. Au moment où j'écris, les soldats israéliens tirent contre les ambulances qui tentent d'emmener les blessés. Les avions de chasse américains, pilotés par des Israéliens, bombardent l'école pour enfants aveugles de Gaza. Des commandos de choc de la division Golani, secondés par des chars, investissent le camp de réfugiés de Tulkarem. Ils se préparent à réitérer le massacre de Sabra et Chatila, dernier en date des hauts faits du général Sharon. Leur manuel ? Les mémoires du commandant de la Waffen-SS qui avait écrasé le ghetto de Varsovie. Ils sont tout excités par les pertes extrêmement faibles de la Wermacht, en 1943, et ils espèrent en répéter la performance en écrasant les Palestiniens[3].

 

Sharon a surpassé Hitler : le dictateur allemand avait évité soigneusement de donner l'ordre de tuer les Juifs. Le führer juif a appelé sans ambages à tuer les Goys, au journal de vingt heures, à la télévision israélienne. Alors que de nombreux Allemands, horrifiés par les nazis, ont, au péril de leur vie, déserté pour aller servir dans les armées alliées contre le Troisième Reich, les Juifs hésitent encore à rompre le lien de fausse loyauté envers leur Troisième Malkuth. Les Israéliens de conscience refusent de participer directement au nettoyage ethnique. C'est très bien. Mais cela ne saurait suffire. Nous devons suivre l'exemple d'Ernst Thaelmann et de Joe Slovo, franchir les lignes et rejoindre les combattants palestiniens sur les barricades de Gaza et de Tulkarem. Dans le quotidien anglais The Guardian[4], Jonathan Freedland qualifie les protestataires israéliens de "héros". Je garde ce titre, en ce qui me concerne, pour le tireur d'élite de la Vallée des Brigands.

 

 

 

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La Ville de la Lune

 

22 Novembre 2002

 

Une ogive, c’est un hommage à la lune : elle est formée de deux croissants face à face. La pleine lune, quant à elle, sert de modèle à la voûte parfaitement semi-circulaire, prisée des Romains. Les arches outrepassées des musulmans sont parfois ornées de pointes : c’est qu’elles sont formées de sept croissants de lune accolés… Un étudiant en architecture avisé pourrait rédiger un mémoire sur l’Histoire de l’Arcature, en prenant tous ses exemples dans cette ville palestinienne ancestrale : Naplouse.

 

Dans la Casbah, un passage voûté débouche sur un autre passage voûté, créant des enfilades, et disparaissant dans les ombres épaisses. Près de la mosquée Salihiyyéh, les passages souterrains forment une rose des vents, qu’on dirait calquée sur quelque antique portulan. Mon regard s’enfonce dans la pupille noire d’une ouverture, il trébuche sur des arcatures semblables aux lames du diaphragme d’un vieil appareil photo. Naplouse ? Une véritable taupinière ! Des générations de petits nains industrieux ont dû creuser tout ce labyrinthe de galeries sous les maisons de pierre indestructibles de la vieille ville, reliant les bazars, les mosquées et les églises.

 

Husseïn, imbattable dans l’art de retrouver son chemin, me conduit à travers les tunnels. Suscitant partout ailleurs la claustrophobie, à Naplouse, ils vous rassurent et vous entourent d’une protection quasi maternelle. Ils nous dissimulent à des yeux malveillants qui épient, aux viseurs des snipers nichés sur le Mont du Blasphème. Nous devons traverser une place, une place à l’italienne, bien proportionnée, avec, au milieu, un joli terrain de jeu pour les enfants. Nous rasons les murs de bâtiments trapus, de style colonial. Les passages étroits et confinés ne nous font pas peur. Ce sont les espaces ouverts que nous craignons.

 

Des balles hurlent au-dessus de nous et viennent frapper un mur caché à nos yeux. Une mitrailleuse répond et, très vite, un orchestre nocturne de volées de projectiles et d’éclairs secoue l’air montagnard. La ville est assiégée depuis six mois, depuis avril, et les Juifs tirent, sporadiquement, sur ses habitants. Les façades donnant sur la place à l’italienne sont rehaussées des portraits vivement colorés des tués : un garçonnet de cinq ans, une jeune fille, à côté d’un combattant costaud et moustachu. Le dôme doré de la coupole du Rocher, symbole palestinien de la parfaite harmonie, brille derrière leur tête, couronnant de gloire les martyrs. A Naplouse, vous n’êtes jamais seul ; les yeux des snipers et les yeux des martyrs vous suivent, partout.

 

L’impression, bizarre, d’être une proie, s’empare de moi. Je me souviens de la première fois où on m’a tiré dessus – c’était parmi les collines pelées, grises et jaunes, qui dominent l’autoroute Suez-Le Caire. L’artillerie égyptienne a ouvert le feu contre nous, compagnie de jeunes parachutistes qui venions d’atterrir dans le désert. Les projectiles, en tombant, soulevaient des nuages de sable et de poussière, la terre tremblait sous les impacts, tout proches, tout à fait à la manière dont elle tremblait sous les impacts lors des exercices de l’hiver précédent, lorsque l’artillerie censée nous couvrir avait mal calculé sa hausse et nous avait presque ensevelis sous ses salves. "Qu’est-ce que vous foutez, imbéciles d’artilleurs – pensais-je – regardez un peu ; nous sommes là ; vous nous tirez dessus ! Allez-y, continuez comme ça et vous finirez par nous avoir !" Mais soudain, je réalisai que là, ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas les manœuvres d’hiver ; c’était la guerre, la vraie. Et l’artillerie nous visait, pour nous tuer.

 

Nous nous faufilons dans un immeuble moderne, et montons au deuxième étage en empruntant un vaste escalier ; là, nous entrons dans le Café Internet. C’est plein de monde : des jeunes, garçons et filles, défiant les tirs des snipers, sont venus dans ce lieu de refuge et d’évasion. Certains d’entre eux sont des combattants ; ils profitent d’une relative accalmie. Ayant posé leurs fusils AK au-dessus de l’écran de leur ordinateur, ils dialoguent ‘online’ avec leurs correspondants de Californie, de Bahreïn, de Stockholm ou de Damas…

 

Je tape un message depuis Naplouse et l’envoie à un forum israélien. Je reçois rapidement une réponse d’un certain David Silver, de Tel Aviv : "Je n’ai pas pitié d’eux. Je ne suis pas triste pour ce qui leur arrive. Si cela dépendait de moi, je les enverrais TOUS au Diable. Avec leurs gamins, leurs filles, leurs jeunes filles à marier, leurs femmes, leurs grands-mères, leur croyance simplette à leurs propres mensonges, leur ruse bestiale, leur patience et leur désespoir, leur rire, leurs larmes, leur nourriture, leur fierté et leur héroïsme, leur revanche, leur force de travail… DEHORS ! Leurs pères, leurs époux et leurs grands-pères sont des assassins sanguinaires, des admirateurs de meurtriers, des scélérats, des voleurs, des lâches et des menteurs pathologiques. Après l’expulsion, ils pourront rechercher notre amitié, mais je ne m'y fierais pas". Voilà réglé le sort de la "pitié et de la douce obstination contre la violence, inhérentes aux Juifs", dont parlait Jean-Paul Sartre en 1945.

 

Un percolateur italien ultramoderne brille de tous ses voyants verts et rouges, laissant échapper sa vapeur dans un sifflement impressionnant. La guerre, dans une ville moderne, a de ces aspects incongrus : les ordinateurs sont connectés au réseau mondial, les télécopieurs crachent leurs rouleaux impeccablement imprimés de nouvelles fraîches, la boulangerie ouvre ses portes à chaque accalmie dans les bombardements, un cousin arrive du Kentucky et de jeunes combattants potassent leurs cours en vue de leur examen du lendemain, à l’université de la ville.

 

Il est bien difficile de comprendre que, juste de l’autre côté de la vallée, des garçons du même âge, venus de petites villes côtières, sont positionnés sur les collines, afin de réduire Naplouse. C’est pourtant la réalité. Un gros boum secoue le bâtiment ; les écrans des ordinateurs s’éteignent après un ultime flash lumineux. C’était une mine artisanale, dit un jeune combattant. Non, c’était un obus de mortier de 81 mm, corrige son ami. Ils se précipitent vers l’extérieur, par l’escalier imposant, et nous les suivons dehors, sous le ciel étoilé. C’est souvent à ces heures là que les Israéliens envoient leurs forces de reconnaissance. Ils entrent dans les maisons, raflent les hommes et les emmènent dans leurs cellules de torture. Pour obtenir des informations, disent-ils, mais il y a un autre objectif : un homme torturé, comme une fille violée, c’est un être brisé et soumis. Plus de cent mille Palestiniens et un nombre incalculable de Libanais ont été torturés par les Israéliens, qui détiennent probablement en la matière un triste record du monde. Les combattants descendent dans les rues afin d’arrêter l’avancée des tortionnaires, ou au moins pour leur en faire payer le prix.

 

Le rapport des forces est incroyablement disproportionné : la troisième (peut-être même est-ce la seconde) armée au monde, soutenue par l’unique superpuissance mondiale, contre ces jeunes hommes et ces jeunes femmes. Si les Israéliens le voulaient, ils pourraient pénétrer dans la vieille ville au moment de leur choix ; de nuit comme de jour. Lors du sanglant avril 2002, plus de cent hommes et femmes furent massacrés, à Naplouse. Une famille au complet, de huit personnes, a trouvé la mort lorsque les chars et les bulldozers blindés israéliens ont écrabouillé leur maison à la limite de la ville ; ils étaient à l’intérieur. Une autre maison a été bombardée par un F-16, et les ouvriers de la municipalité ont eu toutes les peines du monde à extraire des gravats les cadavres de deux vieilles dames.

 

Mais la ville est vivante. Dès que les bombardements et les tirs s’arrêtent, les citoyens sortent de chez eux et s’aventurent dans l’insécurité des marchés, ignorant le couvre-feu. Des marchands déplient leurs étals de fruits et légumes, l’odeur des épices emplit à nouveau l’atmosphère, de vieilles femmes venues des villages voisins se faufilent et viennent vendre leur huile et leurs olives concassées – ne sommes-nous pas au cœur du pays des oliviers ? Les mosquées sont bondées, bien qu’elles n’offrent aucunement un abri sûr : les Israéliens ne voient aucun inconvénient à tirer sur les mosquées et les églises. En avril, une petite chapelle catholique a été réduite à l’état de ruines ; l’église orthodoxe de Saint-Demetrios a par miracle échappé à l’explosion d’un missile qui a dévasté la rue juste en face. La Mosquée Verte, la plus ancienne de la ville, a été défoncée par un char, mais elle a été réparée, depuis.

 

La rapidité avec laquelle les bâtiments sont reconstruits est étonnante. A peine les chars ont-ils abandonné les gravats, les équipes de la municipalité arrivent : elles retirent les cadavres, extraient les blessés et commencent à consolider les murs. Mais les Israéliens détruisent plus vite que les habitants de Naplouse ne peuvent reconstruire. Les chenilles des chars ont pulvérisé le sol carrelé des bazars, démolissant le réseau d’eau potable flambant neuf. Les traces des dévastations récentes se fondent parmi les ruines laissées par le tremblement de terre de 1927, et aussi par une autre catastrophe, beaucoup plus ancienne. Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, les Juifs avaient rasé l’ancêtre de Naplouse, l’antique Sichem (ses murs cyclopéens, vieux de quatre millénaires, sont encore visibles en bordure du camp de réfugiés de Balata, juste à la sortie de la ville).

 

Mais la cité ne mourut pas. Le règne juif en Palestine fut sanglant, cruel, mais plutôt bref. Le pays fut conquis par l’envahisseur juif durant la seconde moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ, les villes furent ruinées et la population en fut chassée, réduite en esclavage ou réduite à l’état de ‘juifs indigènes de seconde catégorie’, comme cela fut le cas, aussi, en Galilée. Des impôts exorbitants, le génocide et l’apartheid étaient des calamités rampantes, déjà à l’époque. Soixante ans plus tard, l’empereur Pompée le Grand débarqua sur les côtes de Palestine, et il libéra les Palestiniens du joug juif.

 

Après que l’armée romaine eût soumis les Juifs rebelles, les soldats romains à la retraite épousèrent de belles femmes de la région et reconstruisirent la ville, qu’ils nommèrent Neapolis, ou Naplouse. Elle est encore aujourd’hui digne de son nom de baptême romain, Neapolis ou Naples, par la continuité de ses styles architecturaux et le tempérament ardent de ses habitants. Ses maisons poussent à la manière d’arbres, arborant les douces traces de ses nombreuses périodes historiques. Les fondations romaines, graduellement, laissent la place aux soubassements byzantins, se transforment là en structure abbasside, plus loin se transmuent en villa citadine d’un Croisé et finissent dans les dernières restaurations faites en mai, après le dernier bombardement israélien ; c’est une composition parfaite, dans le temps et dans l’espace.

 

Telle est la maison de Husseïn. La voûte de la cave a probablement été construite par un maçon de l’époque de Titus Flavius, tandis que le toit vient d’être terminé. Debout, sur la terrasse, nous voyons en face de nous la silhouette imposante et sombre du Mont Garizim (du Blasphème), avec sa base militaire israélienne. Le  halo jaune des projecteurs couronne son enceinte de barbelés, les moteurs des chars rugissent comme des dragons attendant le signal pour dévaler et dévorer la ville. En bas, dans la rue, un petit groupe de combattants, chacun brandit sa kalachnikov. De l’autre côté de la vallée, le Mont de la Bénédiction s’élève jusqu’à l’église de la Sainte Vierge et le site du temple samaritain. Soudain, les éclairs de départs de tirs éteignent les étoiles, et nous rentrons à l’abri tandis qu’une mitrailleuse lourde commence à balayer la ville.

 

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Ce qui s'est vraiment passé au tombeau de Joseph

 

04 mars 2001

 

Il est difficile de rendre visite à Joseph en ce moment. Des barrages routiers surveillés par des soldats israéliens nerveux entourent sa ville de Naplouse ; des tranchées ou des talus bloquent les accès les plus étroits. Habituellement, le matin, les habitants des villages alentour affluent pour travailler ou faire leurs courses mais maintenant, ces simples actes de la vie quotidienne les mettent en danger de mort, car les soldats tirent sans avertissement. On peut néanmoins se glisser dans la vieille capitale de la Samarie à pied.

La ville est là, telle un sachet de myrrhe, entre les deux mamelons du mont Ebal et du mont Gerizim. Naplouse, c'est l'ancienne Neapolis, fondée par Titus à l'apogée de l'empire romain. Les traditions romaines n'ont pas disparu de cette ville d’eau célèbre pour ses bains turcs luxueux. Son savon à l'huile d'olive est réputé lui aussi, de même que sa soupe épicée, le kubbeh, et l'esprit hardi de ses habitants. Ils ont mené une guérilla virulente contre Napoléon, se sont révoltés contre les envahisseurs égyptiens et ont maintenu les colons juifs à distance respectueuse.

Pendant le dernier soulèvement, Naplouse a mérité le nom de Djebel-an-Nar, le mont du Feu. Les Israéliens osent rarement pénétrer dans les rues étroites de la vieille ville. Aujourd'hui, cette cité antique et intraitable abrite Marwan Barghouti, que l'on considère parfois comme le meneur du soulèvement.

Je m'y suis rendu pour visiter l'un des plus charmants tombeaux de la Terre sainte, le tombeau de Joseph, le héros de la Bible et du Coran, originaire du lieu, qui fit fortune en Egypte avant d’être ramené par Banu Israël qui l'a fait enterrer dans la patrie de ses ancêtres. Les habitants du pays le vénèrent comme les nombreux autres tombeaux et sanctuaires qui ornent collines et carrefours de Palestine. Les tombeaux ont une profonde signification spirituelle pour les Palestiniens ; ils sont plus anciens que toutes les religions, ont survécu à toutes les réformes religieuses et sont encore capables de mettre l’homme en relation avec Dieu.

Il ne faut pas prendre leurs noms au sérieux, parce qu'ils changent avec le temps. Il y a une douzaine de tombeaux du cheikh Ali et même Josué ben Nun en a plusieurs. D'autres tombeaux ont plusieurs noms, comme la caverne du mont des Oliviers que les chrétiens appellent Pélagie, les musulmans Rabia elk-Adawiya et les juifs Hulda. Bien que certains musulmans orthodoxes, le clergé chrétien et les lettrés juifs soient hostiles à la vénération des tombeaux, les gens simples continuent à venir ici demander qu’on exauce leurs prières, les hommes pour la gloire et la moisson, les femmes pour les enfants et l'amour. Le tombeau de Joseph est comme les autres. Cet édifice simple, surmonté d'un dôme qui a été redoré récemment, se trouve à côté de l'antique tertre de Sechem. Tous les jours, on peut y voir des paysannes palestiniennes en robes noires richement brodées qui viennent rendre hommage au tombeau de ce chaste amant dont les longs cils ont réduit la forteresse du cœur de Zuleika.

Il y a quelques mois, on ne parlait plus que du tombeau de Joseph aux informations. Les habitants de Naplouse se sont battus contre des soldats israéliens bien armés pour les restes de leur ancêtre Joseph, comme les Achéens avaient combattu les Troyens pour le cadavre de Patrocle. Vingt Palestiniens sont morts ici, les Israéliens ont perdu un mercenaire et il y a eu quelques blessés. Les images de cette bataille au fusil ont été diffusées dans le monde entier et l'on a pu voir les tirs acharnés, les ambulances se ruant vers les hôpitaux et les morgues, les longues rafales de mitraillettes entailler la pierre et la chair. La réalité virtuelle des écrans de télévision, soutenue par la voix des spécialistes, nous présentait cette preuve ultime de la haine des Arabes pour les lieux saints juifs.

On a longtemps parlé de la destruction du Tombeau aux informations. Il se trouva même un théologien musulman de Russie, furieux, pour adresser une lettre ouverte aux Palestiniens condamnant ce sacrilège. Les grands journaux du monde ont tous publié des éditoriaux très durs sur le sujet. Un Martien de passage sur la Terre aurait pensé que le principal désir des Palestiniens était de profaner les lieux saints juifs. Et au cas où vous auriez échappé à la centième répétition de l'affaire, le New York Times est revenu dessus la semaine dernière.

Pour moi, c'était une fois de trop. Ce journal juif américain de grande audience éveille toujours le soupçon en moi. Je me rappelle qu'il racontait, en 1990, qu'on allait massacrer les juifs à Moscou, ce qui n'arriva pas, mais provoqua le départ d'un million de Juifs russes en Israël. Je me souviens qu'ils ont raconté le "massacre" de Timisoara, en Roumanie, qui était une invention pure. Mais la nouvelle provoqua l'exécution sommaire du président Ceaucescu et de sa femme. Je me rappelle que ce journal s'élevait contre la noble assistance militaire de Cuba à la Namibie, qui brisa les reins à l'apartheid en Afrique du Sud. Connaissant les Palestiniens, j'avais du mal à croire, alors qu'ils vénéraient ce tombeau depuis des générations et des générations, qu'ils l'avaient tout à coup détruit.

Ce que je trouvai sur le site de la dernière demeure de Joseph n'était qu'une nouvelle version de la vieille plaisanterie juive : "C'est vrai que Cohen a gagné un million à la loterie ? Oui, c'est vrai, mais c'était seulement dix francs, au poker, et il a perdu, pas gagné." Au lieu des ruines annoncées, le tombeau brillait dans toute sa splendeur d'origine. Aucune trace de la guerre n'était visible. La municipalité de Naplouse a engagé les meilleurs maçons, fait venir des experts italiens et restauré le tombeau à l'identique. Ils ont enlevé les barbelés, les mitraillettes, les véhicules blindés, la minable cantine des soldats et les points de garde. La base militaire qu’avaient construite les Israéliens a cédé la place au saint tombeau ressuscité. Ce fut une joie pour moi de retrouver Joseph alors que, un mois avant le soulèvement, j'avais été décontenancé en le revoyant.

Je me trouvais à Naplouse avec deux touristes, un chrétien et un juif. Nous avions visité la synagogue samaritaine, bu au puits de Jacob dans l'église, jeté un coup d’œil à la Mosquée verte avant de nous rendre au superbe tombeau de Joseph. Un vieux policier palestinien, qui avait fait ses classes dans l'armée anglaise, nous permit de nous approcher du tombeau mais en nous prévenant qu'on ne nous laisserait pas entrer. Il avait raison : de jeunes Russes casqués, portant treillis et fusils, en jaillirent et nous dirent que pour entrer au tombeau, il fallait aller au quartier général, hors de la ville, subir la fouille de sécurité et un interrogatoire avant de revenir dans le bus blindé. Nous avons abandonné le tombeau pour des lieux plus accueillants.

Depuis des générations, les gens de Naplouse chérissent le tombeau de Joseph et le fréquentent, mais les Israéliens s'en sont emparés en 1975. Les infâmes accords d'Oslo lui ont conservé le statut d'enclave israélienne au cœur d'une ville palestinienne. C'est devenu une école religieuse juive de la secte cabalistique, dirigée par le rabbin Isaac Ginzburg, dont le nom doit vous dire quelque chose : dans un entretien avec la Semaine juive, il a déclaré qu'un juif avait le droit d'arracher le foie de n'importe quel non-juif si cela devait lui sauver la vie, puisque la vie d'un juif est infiniment plus précieuse que celle d'un non-juif ; le journaliste lui a demandé d'atténuer ses propos mais il a catégoriquement refusé. Beaucoup de journaux israéliens ont reproduit cet entretien car Ginzburg est très connu.

Un an plus tôt, les disciples de Ginzburg avaient attaqué un village palestinien proche de Naplouse et un membre de la secte avait assassiné une fillette de treize ans. Il a été arrêté et jugé ; Ginzburg a été cité comme témoin de la défense et il a proclamé, sous serment, qu'un juif ne pouvait pas être poursuivi pour le meurtre d'un non-juif car le commandement "Tu ne tueras point" ne s'applique qu'aux juifs. Tuer un non-juif est, au pire, un délit, dit-il, car "il est impossible de comparer le sang des juifs et le sang des non-juifs".

Dans son Histoire de la culture juive (disponible sur le site du département pour l'éducation sioniste des Juifs) Zvi Howard Adelman[5] de Jérusalem cite Ginzburg et certains de ses collègues. Un autre cabaliste, le rabbin Israël Ariel, a écrit en 1982, au moment du massacre de Sabra et Chatila, que "Beyrouth fait partie de la Terre d'Israël ; nos chefs auraient dû envahir le Liban et Beyrouth sans hésitation et les tuer tous jusqu'au dernier, pour que le souvenir même en disparaisse".

Bien sûr, dans toutes les religions il y a des extrémistes et des fanatiques. Il est certain que la majorité des juifs, y compris les juifs pratiquants, ne sont pas d'accord et trouvent même répugnants ces sentiments de cannibales. Mais aucune répulsion n'a empêché l'armée israélienne de monter la garde devant l'école de Ginzburg, le gouvernement israélien de la subventionner ou encore de forcer les Palestiniens à accepter cette enclave de haine au milieu de Naplouse ou de lancer une mini-guerre pour promouvoir le zèle de Ginzburg. La répugnance n'a pas empêché les juifs américains de soutenir inconditionnellement la politique israélienne. La répugnance ne m'a pas empêché de payer mes impôts au régime israélien, en sachant parfaitement qu'une partie servirait à financer la secte de Ginzburg. La répugnance n'a pas empêché le New York Times et ses filiales de la presse américaine de propager le mensonge criminel "les Arabes ont mis à sac un lieu saint juif."

Ginzburg a bien sûr le droit de croire ce qu'il veut, même si c'est odieux. Nous vivons une époque où la tolérance s'applique à tous sauf à la prédication chrétienne dans les écoles. On a le droit d'entrer dans une secte sataniste ou cabalistique. Mais est-il normal que ces sectateurs soient armés d'hélicoptères de combat Apache payés par le contribuable américain ? Ginzburg et sa secte exercent une influence qui dépasse largement le cadre de leurs quelques affiliés. Ils sont dangereux pour tous les non-juifs, et aussi pour les juifs ‘rebelles’ comme le défunt Premier ministre Rabin. Au cours de ce qui s’avérera peut-être une répétition générale d'un affrontement à venir pour les lieux saints de Jérusalem, vingt jeunes Palestiniens sont morts pour que soit restauré le droit de vénérer le tombeau de Joseph.

Désormais, comme avant 1975, les habitants et les touristes, musulmans, samaritains, juifs, chrétiens et libres penseurs peuvent se rendre librement au tombeau, s'ils échappent aux tireurs d’élite israéliens. Ils peuvent déposer des fleurs sur la pierre tombale d'un des grands héros bibliques. Joseph a été rendu à ceux qui l'ont toujours vénéré et vous pouvez désormais lui rendre visite mais, je vous en prie, ne venez pas en char d'assaut.

C'est la base militaire que combattaient les Palestiniens et non le lieu saint. Les lieux saints de Jérusalem, de Bethléem et d'Hébron seraient en sûreté entre les mains des Palestiniens, comme ils l'ont été depuis des temps immémoriaux. S'il n'y avait pas eu la vénération locale, tous ces lieux saints auraient disparu. Ne l'oublions pas lorsque la question de Jérusalem sera à l'ordre du jour ; c'est-à-dire bientôt, très bientôt.

Cette histoire récente des événements qui se sont déroulés au tombeau de Joseph apporte une preuve supplémentaire que les grands médias américains ne sont absolument pas fiables en tant que source d’information.

La grande nation, la formidable superpuissance s'instruit et navigue sur l'océan de la politique mondiale avec le télescope de Mickey Mouse en fait de jumelles électroniques. Si les magnats juifs de la presse vous mentent sur la Palestine, il n'y a aucune raison qu'ils soient honnêtes dans d'autres domaines. On aimerait que la souffrance des Palestiniens permette aux Européens et aux Américains de voir les écueils qui environnent leur propre navire.

 

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Première pierre de la violence

 

13 août 2001

 

I

 

Alors que les F-16 ont repris leurs bombardements des villes de Palestine et que des jeunes gens ont recommencé à sacrifier leur vie et celle des autres, Martin Indyk proclame, dans un article du New York Times, que "la violence empire"[6]Comme un chœur de la Grèce antique, la BBC et CNN font écho à Indyk dans leurs reportages sur la "violence en Palestine". Bush, du haut de son Olympe, renouvelle son plaidoyer en faveur de "l'arrêt du cycle de violence". Cette ‘violence’ sans visage et sans raison devrait probablement s'écrire avec une majuscule à l'instar de la ‘Colère’ des premiers vers de l'Iliade.

 

Epopée éternelle, l'Iliade débute par un chant appelant à célébrer la Colère d'Achille. Dans la bouche d'Homère, la Colère (ou la Fureur, la Guerre, l'Amour, ou l'Espérance) est la personnification d'un état. De nos jours, nous y verrions plutôt un Achille furieux ou un mari violent et non la Colère ou la Violence en soi. Sauf si le maltraitant est l’Etat d'Israël. Dans ce cas, nous en revenons à la notion homérique de Violence, en tant qu'être indépendant, et non comme une action imputable à l'Homme. Certains discutent sérieusement des moyens de ‘traiter’ la violence pour qu'advienne la Paix.

 

Dans la réalité de tous les jours, la Violence n'est pas comme le climat. Elle est provoquée par quelqu'un et nous sommes généralement en mesure de déterminer le facteur qui la produit. A titre d'exemple, lorsque le plan ‘Mitchell’ a été invoqué et que le contingent quotidien de morts a commencé à diminuer, les tenants de la suprématie juive ont rejoué la visite provocatrice de Sharon sur le Haram al-Charif en posant la première pierre du troisième temple.

 

Juste après la provocation que constituait cette action, Israël a embrayé sur une série d'assassinats à Naplouse, Ramallah et ailleurs, en s'efforçant d'obtenir une réaction du même ordre de la part des Palestiniens. Les assassins à la solde de Sharon n'ont pas cessé de sévir jusqu'à ce qu'un candidat à l'attentat-suicide ait l'obligeance de réagir.

 

Ce n'est pas une coïncidence. Les élite juives en Israël et en Amérique font en sorte que dure le soulèvement palestinien. Elles ne veulent pas la paix mais un conflit de basse intensité. L'état de guerre avec les Palestiniens permet aux dirigeants israéliens de maintenir soudées les communautés hétérogènes qu'ils représentent et de les empêcher de se sauter mutuellement à la gorge. Plus encore, la guerre permet aux dirigeants des collectivités juives du monde entier de poursuivre leur tâche ardue qui consiste à revitaliser la ‘juiverie mondiale’, concept plus que dépassé puisqu'il remonte au Moyen Age. C'est la raison pour laquelle s'élever contre la ‘Violence’ ou en faveur de la ‘Paix’ n'a aucun sens. Aussi longtemps que l’état convaincu de la supériorité juive existera, il veillera à maintenir la violence et à éviter la paix.

 

Les récents assassinats avaient également pour objet de dissimuler, sous un amoncellement de cadavres, la provocation que constituait la pose de la première pierre. La signification de cette obscure cérémonie a été encore plus embrouillée par les grands médias, où toute mention de cet événement s'est mystérieusement évaporée. Ainsi, par exemple, le 3 août 2001, l'agence Reuter rapporte que "la police israélienne a pris d'assaut le Mont du Temple, révéré par les musulmans sous le nom de al Haram al-Charif, après que des Palestiniens aient jeté des pierres contre des Juifs en prière au-dessous, devant le mur occidental".

 

II

 

Pourquoi, tout d'un coup, les Palestiniens ont-ils commencé à caillasser des Juifs ? L'histoire de la pose de la première pierre a été passée sous silence et, pour l'Américain ou l'Européen moyen, seule subsiste l'impression que, par pur dépit, des ‘sauvages’ musulmans ont pris à partie des juifs pacifiques en train de prier. Sur ce plan-là, l'unanimité des médias anglophones a de quoi horrifier. La BBC qui, en d'autres temps, était plus objective que les réseaux de médias américains, a rejoint le peloton. Elle aussi a rapporté que "des soldats israéliens pénétraient dans les mosquées en réaction contre les lanceurs de pierres musulmans", rejetant à la fin de l’article la pose de la première pierre du troisième temple. Il semble, aujourd'hui, que la diffusion du documentaire de la BBC sur Sharon fut un acte de courage singulier qui n'est pas près de se reproduire.

 

Quant aux réseaux de médias américains, la couverture des événements qu'ils assurent n'a pas varié d'un iota. Ils répandent le point de vue israélien sans la moindre hésitation. C'est pourquoi nous allons reprendre en détail les événements relatifs à l'étrange histoire, quasiment oubliée, de la pose de la première pierre. Rien à voir avec les provocations dues à l'Israélien moyen. Cette histoire nous remet en mémoire les incantations de magie noire de la Pulsa di Nura, formule cabalistique employée par le Premier ministre Isaac Rabin. En 1995, la presse israélienne avait couvert un rassemblement de cabalistes importants qui invoquaient les esprits du Mal et les imploraient de mettre un terme à la vie du Premier ministre. Peu de temps après, Rabin fut assassiné par un fanatique juif religieux. L'un des organisateurs de la cérémonie de la Pulsa di Nura a été jugé par un tribunal israélien et condamné à la prison pour incitation au meurtre. Point n'est besoin de croire en la magie noire pour saisir la logique du juge.

 

Pour comprendre l'idée de la pose de cette première pierre, imaginez que vous vous réveilliez dans votre maison de banlieue, au matin d'un beau dimanche, que vous preniez votre café puis que vous vous rendiez à l'église de votre paroisse. Devant l'église, un groupe d'hommes, bien protégés par des soldats en armes et par la police, s'affairent à installer un immense panneau affichant : "En ce lieu, une synagogue sera érigée en 2001". A l’arrière plan, les moteurs d'un bulldozer rugissent et vous entendez, venant d’un haut-parleur, la voix d'un rabbin qui bénit la nouvelle synagogue. Dans un cas pareil, il est probable que vous vous sentiriez aussi hystérique qu'Arthur Accroc, héros du Guide du Routard galactique. Remplacez votre église paroissiale par Saint-Pierre ou le Saint-Sépulcre et vous comprendrez les sentiments des habitants de Jérusalem.

 

Si les loyalistes du Mont du Temple (c'est ainsi que s'appellent les célébrants de cette cérémonie magique) sont très peu nombreux et n'ont guère de place dans la vie publique, on ne peut pas en dire autant de l'instance qui leur a donné le feu vert. Ignorant les mises en garde de la police, la Cour Suprême, organe juridique juif le plus éminent, les a autorisés à perpétrer cet acte à une date propice, le neuvième jour du mois de ‘Ab’ selon le calendrier lunaire, avec toute la mystique que cela sous-entend. L’état juif a mobilisé toute sa puissance, dont des milliers de policiers et de militaires, pour permettre que cette cérémonie ait lieu. C'est ce qui nous autorise à comparer les agités du groupuscule loyaliste à la pointe fine et tranchante de l'instrument du dentiste, qui l'enfonce profondément dans la dent pour vérifier si elle est bien dévitalisée.

 

Les résultats de ce douloureux examen ne laissent planer aucun doute. Apparemment, le nerf était toujours vivant et la mobilisation rapide des Palestiniens a contraint les Juifs à modifier l'itinéraire de la procession loyaliste. La cérémonie a bien eu lieu mais en dehors de la vieille ville et un peu plus tôt que prévu. Elle n'a duré que quelques minutes, puis la pierre a été remise à sa place habituelle, dans l'ombre protectrice du consulat des Etats-Unis. Le passage en force de cet instrument a provoqué une douleur aiguë ainsi que la réaction, parfaitement prévisible, des habitants de Jérusalem, suivi de l'assaut haineux de la police contre les fidèles présents à l'intérieur de la mosquée. Quelle est la cause de tous ces troubles ? Pour quelle raison les enfants palestiniens n'ont-ils pas hésité à affronter la police des frontières, célèbre pour sa brutalité ? Pourquoi cette ‘première pierre’ était-elle aussi importante ?

 

III

 

Nombreux sont les Juifs et leurs alliés chrétiens pro-sionistes qui estiment que le joyau que constitue le Haram al-Charif, les superbes mosquées de Jérusalem datant du VIIe siècle, devrait être détruit et que, sur ses ruines, il faudrait ériger un temple juif. Serait-ce une obligation et pourquoi ? Les explications avancées diffèrent. Certaines sont d'ordre historique, d'autres eschatologique. Ce n'est pas une question de justice historique, ni dans un but de prière puisque le judaïsme traditionnel interdit toute relation avec "le temple construit au nom de Yahvé". Certains Juifs mystiques jugent que cette action permettra à leurs coreligionnaires de dominer le monde de manière absolue et irréversible. Cette croyance n'est pas l'apanage de quelques farfelus ou cinglés, ni même celui des seuls sionistes, mais plutôt une conviction assez largement répandue.

 

De façon générale, la presse occidentale présente le conflit comme s'il s'agissait d'un affrontement entre Musulmans et Juifs. Mais, pour les Juifs dont nous avons parlé, c'est un conflit opposant les Juifs aux Gentils. Dans leur esprit, le Mont du Temple est un anneau magique, qu'ils devraient passer à leur doigt le moment venu. Comme dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien, l'anneau devrait faire advenir le Messie. Pour les mystiques juifs, le Messie n'est pas celui des Chrétiens. Dans leur Livre, il n'est pas le doux Jésus porteur d'un message à l'intention de l'humanité tout entière. Leur Messie à eux réduira les nations de la Terre en esclavage pour toujours, et fera du Peuple élu le maître de l'univers. Leur Messie, le Seigneur qui asservira les peuples de la Terre, est l'Antéchrist des prophéties.

 

Tandis que, sur notre compteur cosmique, les chiffres des millénaires passent de 2 à 3, des visions apocalyptiques hantent des gens par ailleurs sains d'esprit. Ce n'est pas la première fois qu'une poignée de Juifs rêve de dominer le monde dans le royaume éternel de l'Antéchrist. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, ils disposent d'armes nucléaires, d'avions et de navires de combat à la pointe du progrès, d'une richesse immense, du soutien inconditionnel des Etats-Unis, de dizaines de millions d'esclaves chrétiens pro-sionistes qui leur sont tout dévoués, et d'un large réseau de médias internationaux, bien dressé et docile.

 

Ceci dépasse la simple mystique. Il y a dix ans, Nahum Barnea, journaliste israélien bien connu, écrivait dans Yediot Aharonot :

"L’influence juive sur la politique extérieure des Etats-Unis a augmenté considérablement au cours des années 70 et des années 80. En raison de cette influence, Israël est devenu le principal bénéficiaire de l’aide étrangère américaine. Mais cette influence a aussi généré un mythe. Ce mythe nous amène aux Protocoles des sages de Sion, un livre qui prétend que les Juifs règnent sur le monde. La situation est au comble de l’ironie. Pendant des décennies, les Juifs ont réfuté ce mythe des Protocoles, en le faisant passer pour une manifestation machiavélique de l’antisémitisme. Maintenant, les Juifs tournent ce même mythe à leur avantage. Certains vont jusqu’à y croire". Feu Israël Shahak, intellectuel israélien, a formulé la remarque suivante : "Le Likoud, parti au pouvoir (pour ne rien dire de l'extrême droite), croit véritablement à ce mythe (de la domination du monde par les Juifs et de l'asservissement des Gentils)". Toutefois, ces observations doivent être atténuées.

 

Les Juifs ont une tradition dans la polémique qui consiste à exagérer les allégations de leurs opposants, afin de les contredire plus aisément. Personne ne pense que les Juifs règnent sur le monde ; c’est un travail trop harassant. La question est de savoir si les Juifs se dirigent vers cette domination globale. Est-ce qu’ils voudraient dominer le monde ? Et bien, certains voudraient, tandis que d’autres leur emboîtent le pas en silence.

 

Haaretz, principal quotidien israélien, écrit que Sharon, comme Barak avant lui, va consulter en secret les sorciers de la Cabale pour leur demander conseil. Tout ceci est dans l'air du temps : les écoles, les programmes et les magasins ont tissé leur toile sur l'ensemble de l’Etat juif. Aux termes du discours qu'ils tiennent, la Terre sainte s'est transformée en poubelle. Ce n'est pas un hasard. On attribue la Cabale à Simeon B. Yohai, mystique du premier siècle, dont la maxime la plus connue dit ceci : "Ecrasez la tête des meilleurs parmi les serpents, tuez les meilleurs parmi les goys."

 

Face à ce modèle archaïque de domination, de génocide et d'asservissement, il nous faut rappeler en quoi consistait la religion archaïque. Nombre d'Israéliens ont le sentiment de voir resurgir l'antique esprit de haine et de domination. Dans son supplément du week-end, le quotidien Haaretz publie une nouvelle qui raconte brièvement l'histoire d'un président des Etats-Unis qui, pour avoir essayé de désobéir aux ordres des cabalistes, aurait été déposé par ses subordonnés. "Les Juifs ont vocation à régir le monde" prêchait le rabbin Leichtman, cabaliste notoire, dans un long article publié dans Vesti, journal russe israélien. En Israël, dans les forums de discussion sur Internet, on peut trouver des propos plus ‘durs’, comme par exemple la citation d'un vieux poème de feu Uri Zvi Greenberg, poète hébreu appelant à l'extermination des Gentils. D'ailleurs, Greenberg ne s'est pas limité aux Palestiniens, à l'instar de Menahem Begin, ni même aux Arabes, à l'instar du rabbin Ovadia Joseph, autorité spirituelle suprême d'Israël. L'extermination d'Edom, nom de code traditionnel des Gentils, européens comme américains, semble être une option envisageable dans l'esprit fiévreux des adeptes de la Cabale.

 

IV

 

Ce sentiment se répand au sein de la diaspora juive. A Atlanta, en plein cœur des Etats-Unis, un débat a récemment été organisé par le Centre de la communauté juive, en présence du consul d'Israël, d'un homme d'affaires juif, d'un grand rabbin d'Atlanta ainsi que d'un chroniqueur du New York Times. A ce sujet, un observateur a écrit : "J'ai été particulièrement frappé par les remarques du rabbin. Tout en se proclamant anti-sioniste, il a déclaré (en témoigne la cassette d'enregistrement) que, selon son interprétation, le motif ultime de la création d'Israël est de maîtriser le pouvoir et la richesse du monde. A terme, les Juifs renverseront les gouvernements des autres pays et seront affectés aux postes qui leur permettront de dominer le monde." Pour ce rabbin, "ceci devrait se vérifier dans les années à venir".

 

A l'autre bout du monde, en Russie, Eliezer Dacevich-Voronel (qui se présente lui-même comme professeur d'université juive), disciple juif du mouvement ultra nationaliste de Jabotinski auquel appartient Sharon, a composé un poème qui dit à peu près ceci : "Nous, les Elus, sommes unis par la haine que nous éprouvons à l'égard des tribus d'esclaves qui se sont soulevées, ont renversé nos ancêtres et rejeté notre Dieu. Une fois qu'elles ont su où était leur place dans le monde, elles ont compris que le goret doit demeurer dans sa porcherie. Vous vous êtes révoltés et nous avez contraints à vous servir mais, désormais, votre fin est proche. Nous sommes vos maîtres et vous êtes nos esclaves. C'est là le dessein de Dieu. Bientôt, notre soleil se lèvera de nouveau et les esclaves n'oseront pas lever les yeux vers lui. C'est alors que le Seigneur de mon Peuple apparaîtra dans les cieux tandis que nous, les douze douzaines de milliers (qui ne font d'ailleurs que 144 000) d'Elus, siégerons dans le grand amphithéâtre et observerons les misérables cohortes d'âmes ramper vers leur paradis. Par la volonté de Dieu, nous appellerons cela Auschwitz".

 

Ces gens-là n'hésitent pas à parler de la reconstitution génétique du Roi de l'Antéchrist. ll semble que l'instigateur de ce projet soit Avi Ben Abraham, dissident renommé qui vient de revenir en Israël. Cet homme hors du commun venait de passer quelques années en Californie où il travaillait à un projet de surgélation des morts, digne du feuilleton Star Trek, pour le compte de Juifs extrêmement fortunés. Plein aux as, il s'est fait construire un palace à Césarée, sur les rives de la Méditerranée, à quelques 50 km au nord de Tel-Aviv, et a pris contact avec le Dr. Severino Antinori, spécialiste italien de la génétique. Dans un entretien accordé à Haaretz, Ben Abraham, qui a acquis son titre de docteur en médecine à l'âge de 18 ans, ce qui ne s'était jamais vu, a fait allusion à son projet. Ces jours derniers, ledit projet a fait l'objet d'une brève dans le quotidien New York Daily News, journal appartenant à Mortimer Zuckerman, milliardaire partisan de la suprématie juive qui dirige la Conférence des organisations judéo-américaines.

 

Animés par un esprit de vengeance et de haine, certains sont prêts à s'emparer de l'anneau magique qui confère le pouvoir, le Mont du Temple, afin d'imposer et de perpétuer le règne de l'Antéchrist. Mais cela ne saurait se faire en exerçant la force et la brutalité ainsi que le dit le texte Issur Homah, datant du Moyen Age. Prématuré, le coup pourrait faire long feu. Le rabbin Loubavitch, à la tête d'une communauté juive de Brooklyn, avait été considéré par ses disciples comme un Messie en puissance. C'est pourquoi il ne s'est jamais rendu en Terre sainte. Il ne se sentait pas prêt pour l'épreuve de force. Pendant ce temps, les enfants de Palestine, frères de Farès Ouda et neveux du Christ, tiennent ces religieux fanatiques à distance. Actuellement, Sharon et sa cohorte de croyants fous se font la main en s'emparant de la Maison d'Orient, propriété de la famille Husseini à Jérusalem. Si on laisse passer cet événement sans intervenir, il constituera un pas de plus vers l'Anneau de puissance.

 

V

 

Eugène Zamiatin, écrivain russe porté sur l'introspection, a composé une nouvelle qui trouverait parfaitement sa place dans les Évangiles. C'est l'histoire d'un homme qui, ayant décidé de construire un temple, n'avait pas un sou vaillant. Il attaqua un commerçant sur la grand route, le tortura à mort, lui extorqua beaucoup d'argent et érigea le temple. Il invita l'évêque, de nombreux prêtres ainsi que des gens du commun mais, rapidement, tous quittèrent le temple car l'endroit puait le meurtre. Nul ne saurait ériger un temple sur le sang des innocents. Quoique plus âgé, un contemporain de Zamiatin, le ‘sioniste spirituel’ Ahad Ha-Am, philosophe juif d'Odessa, a exprimé tout cela en termes simples mais de toute beauté : "Si c'est cela le Messie, je ne souhaite pas qu'il advienne".

 

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La tresse du baron

 

 

 

 

 

février 2002

I

 

Magnifique comme toujours, le printemps arrivait en Palestine. C'est une période très agréable : la flamme des fleurs d’amandiers en bouton éclaire les vallées, l'herbe est exceptionnellement verte (elle sera bientôt brûlée par le soleil), le ciel est bleu, doux, sans son éclat aveuglant de l'été, et les moutons dodus paissent dans les collines. Le Créateur du printemps est apparemment indifférent aux activités des humains ou Il connaît toute chose.

 

Au seizième mois de l'Intifada , la facilité avec laquelle les Israéliens pénètrent dans les territoires autonomes dément la fiction légale d'un quasi-Etat palestinien. Les amis de la Palestine craignaient que l'Autorité autonome palestinienne devienne un bantoustan arabe dans le Grand Israël. Nous pouvons nous rassurer: l'Autorité autonome n'est pas près d’être un bantoustan. C'est une réserve de gros gibier. Il est probable que Sharon et son ministre du tourisme, le colon Beni Elon, considèrent que celle-ci attirera des touristes aventureux en Israël, qu'ils la préféreront à celles d'Afrique du Sud ou du Kenya.

 

Edward Herman[7] de Znet annonce une future « solution finale » pour les Palestiniens à l’image de la «solution finale » que les Allemands firent subir aux Juifs. La Force de Défense Israélienne a eu la même idée. Nos généraux ont tiré les leçons de la répression allemande du soulèvement du Ghetto de Varsovie, rapporte Haaretz[8] . Ils sont fascinés par les pertes extrêmement faibles souffertes par la Wermacht à Varsovie en 1943 et ils espèrent en avoir aussi peu, s’ ils doivent écraser ce qui reste de l'Autorité autonome.

 

D'un autre côté, il y a de plus en plus de signes de désobéissance civile et des officiers israéliens refusent de mettre en oeuvre la « solution finale ». Je suis allé à la manifestation au musée de Tel Aviv et il y avait là de magnifiques jeunes gens et jeunes filles, debout près de vieux combattants de la paix. C'était un vrai camp de la paix, sans guillemets. Ils applaudirent un message d'Arafat et soutirent les officiers réfractaires. La Paix maintenant, un mouvement lié aux travaillistes, ne s'était pas joint à cette manifestation : ses membres sont mal à l’aise quand il s’agit de refuser d'obéir aux ordres de l'armée. Il n'est jamais facile de résister aux ordres, bien que l'IDF soit plutôt tolérante vis-à-vis des marques de désaccord. Les rebelles, au pire, se verront privés de postes de commandement, ils ne passeront pas en cour martiale. Leur refus de servir dans les territoires palestiniens a cependant été un coup porté à la machine de guerre israélienne, bien que des centaines d'autres soldats et officiers aient exprimé leur désir de remplir les places vacantes aux points de contrôle et dans les postes de tireurs à l'affût. Les rebelles ont fait un premier pas important en décidant de rester à l'écart du mal.

 

L'hebdomadaire de Tel Aviv Ha-Ir a publié de brèves explications (moins de cent mots chacune) par des soldats de la raison pour laquelle ils décidaient de refuser d'obéir aux ordres. C'est une triste lecture, remplie de récits de mauvais traitements aux points de contrôle, de torture et de manœuvres pour affamer les Palestiniens. Le meurtre d'enfants, qui peut être considéré comme une caractéristique de l'Etat hébreu, occupe une place prépondérante dans cette liste d’horreurs. Les antisémites d'autrefois affirmaient que les juifs tuaient des enfants chrétiens. Ce mythe sanglant et révoltant a été réduit à néant en Israël. Nous n’avons pas de préjugés, nous tuons des enfants musulmans aussi facilement que des enfants chrétiens. Même Ami Ayalon, le dur, maigre, chauve et misérable ex-chef du redoutable Service de sécurité de l'Etat, s'étonnait à haute voix du si faible nombre d'officiers israéliens qui refusaient de tuer des enfants.

 

Je suis un peu moins satisfait que je devrais l’être, parce que les Israéliens ont une capacité merveilleuse pour utiliser la protestation dans leur propre intérêt. Par exemple, après le massacre de Sabra et de Shatila il y eut une manifestation géante, à laquelle participèrent quelques centaines de milliers d'Israéliens. Mais son seul résultat fut que les Israéliens se sentent à l’aise. Pendant les dix-sept années qui suivirent, le centre de torture al-Hiyam dans le Sud du Liban resta en opération et l'occupation du Sud de ce pays ne s'est terminée qu’il y a peu. Sharon, le boucher de Sabra et de Shatila, fut élu Premier ministre. Il est à craindre que l'acte courageux des officiers soit utilisé pour que les partisans d'Israël soient à l’aise avec leur conscience, plutôt que pour changer les choses. Henry Lowe, un ami israélien de Palestine a écrit : “En Amérique, les partisans d’extrême droite de l'Israël colonialiste utilisent déjà la déclaration des réservistes pour dire: ‘Voyez, il n’y a qu'en Israël que cela peut arriver. C'est une indication claire qu'Israël est une démocratie, tandis que les Arabes sont…’” De plus, leur insistance sur le caractère sacré de la Ligne verte est à tout le moins naïve.

 

Comment vont se passer les choses maintenant, pour Israël et la Palestine? Qu'arrivera-t-il ensuite ?

 

II

 

Sharon peut essayer de continuer avec la Solution finale, la création d'une Palestine sans Palestiniens. Jusqu'à maintenant, il avait espéré que les Palestiniens fuiraient leurs insupportables conditions de vie. Les gens relativement aisés et ayant des relations émigrent, prenant eux-mêmes de la distance jusqu'à ce que des jours meilleurs arrivent. Mais les Juifs partent beaucoup plus vite. Les jeunes Israéliens vont à l'étranger pour étudier et ne reviennent pas. Un musicien de talent, Adi Schmidt, un ami de mon fils, a annoncé son intention de partir pour de bon et a donné son concert d'adieu à Tel Aviv. Le shekel est en chute libre et les investissements tendent vers zéro. C'est pourquoi le gouvernement doit prendre des mesures hardies.

 

Il aimerait provoquer une guerre civile parmi les Palestiniens. L’augmentation des pressions en relation avec telle ou telle action des milices, les rencontres avec des ministres choisis de l'Autorité autonome, les demandes d'arrestation et de livraison d’activistes : autant de moyens stratégiques pour déclencher celle-ci. Mais, contre toute attente, les Palestiniens ne se précipitent pas dans l'autodestruction.

 

A défaut d'une guerre civile palestinienne, Sharon a d'autres moyens pour provoquer les Palestiniens et les voisins d'Israël, et pour nettoyer le pays de ses habitants goys. Il peut faire dans la provocation. Il peut forcer l'entrée de la mosquée Al Aqsa, le magnifique complexe construit par les Califes omeyades au septième siècle, le cœur à nu de la Palestine. En 1996, Bibi Netanyahu fit creuser un tunnel près de la mosquée et fut à l’origine de quatre-vingt-seize morts. La violation de l’enceinte de la mosquée par Sharon, il y a seize mois, relança l'Intifada . Récemment Sharon reçut du Shabak l'utile recommandation d'ouvrir la mosquée au culte juif.

 

Dans les circonstances normales, les non-musulmans sont autorisés à visiter al-Aqsa. Ses grandes cours ombragées, la suprême harmonie de Gubbet as-Sahra, le dôme du Rocher et les spacieuses nefs du bâtiment principal en font un lieu parfait pour flâner agréablement, se reposer et se livrer à la contemplation. Des millions de touristes et des dizaines de millions de croyants avaient l'habitude d'y venir. Mais depuis bien longtemps, le gouvernement israélien a interdit aux musulmans de venir à l'endroit où le Prophète (la paix soit sur lui) pria avec les autres prophètes. Un musulman de Jérusalem doit être âgé de plus de quarante ans pour franchir les postes de contrôle de la police qu’il rencontrera sur son chemin vers le lieu de sa prière. Un musulman de Gaza ou de Ramallah ne peut pas, lui, venir prier ici. Les dirigeants de la mosquée ne désirent pas voir des étrangers venir chez eux, tant que leurs propres enfants ne sont pas autorisés à y entrer. 

 

Des parties du domaine de la mosquée ont déjà été confisquées par les juifs. Le vaste square devant le Mur occidental était l'emplacement d'un pittoresque quartier Mughrabi. Il appartenait également à la mosquée, mais après la conquête israélienne de Jérusalem en 1967, il fut rasé. La hâte des conquérants pour éliminer la présence palestinienne fut telle que certains de ses habitants furent enterrés sous les ruines. Le Mur occidental est également une partie du terrain de la mosquée. Selon une tradition vieille comme le temps, confirmée par les autorités britanniques, le Mur appartient à la mosquée, bien que les Juifs soient en droit d'y prier. Après 1967, il fut confisqué en même temps que le Mur sud.

 

La droite juive nationaliste rêve d'ériger le Temple juif sur les ruines de la mosquée. Ses membres croient que la montagne a des qualités magiques et qu’une fois en des mains juive, elle donnerait la suprématie aux Juifs sur le monde chrétien et musulman (3). Le Temple juif ferait aussi de l'ombre au Saint-Sépulcre. Pour eux, la prise de possession de la mosquée n'est pas seulement un moyen de provoquer plus de violence, mais une fin en soi.

 

Cette opinion est partagée par les “Chrétiens sionistes” un groupe religieux américain qui renie le Nouveau Testament, qui rejette l'Eucharistie et la Vierge, et qui croit que le peuple juif a été choisi par Dieu pour l'éternité. Les Chrétiens sionistes considèrent qu’il est de leur devoir de servir les Juifs en hâtant la grande guerre. Comme la venue d'une telle secte, à la fin des temps, était prophétisée par les Pères de l'Eglise, leurs opposants les appellent ‘‘ l'Eglise de l'Antéchrist’’. Le Président des Etats-Unis Georges W. Bush et certains de ses conseillers sont extrêmement proches de cette Eglise de ‘‘ceux qui attendent l'Armageddon’’. Ils favoriseront les juifs et menaceront les voisins d'Israël, l’Iran et l’Irak de destruction nucléaire, lorsqu' Israël prendra possession des mosquées.

 

Si la prise de possession se passe pacifiquement, Sharon inscrira son nom à la suite du Roi Hérode, le précédent constructeur du Temple juif. Si cela cause de grandes perturbations, Sharon pourra tuer et expulser les Palestiniens. Si cela cause une grande guerre, les éclaireurs d'Armaggedon seront bien contents

 

III

 

Il y a un plan de rechange pour les moins naïfs. Certains sionistes discrets et tortueux ont envisagé l'élection de Sharon comme une simple étape dans la réalisation de la stratégie d'Oslo. Les Palestiniens avaient rejeté la proposition de Barak d'un ‘‘Etat palestinien indépendant’’ c'est-à-dire d’une chaîne de bantoustans sans droit au retour des réfugiés, sans Jérusalem, sans frontières propres et sans espoir. Mais ils ont beaucoup souffert depuis lors et perdu beaucoup de leurs meilleurs hommes et femmes.

 

Un conte juif populaire parle d'un homme qui se sentait misérable dans sa maison petite et encombrée. Son rabbin lui conseilla d'y faire rentrer sa chèvre. L'homme vint en pleurs une semaine plus tard, maintenant il lui était vraiment impossible de se retourner dans sa maison. Le rabbin lui permit de faire sortir la chèvre et il devint un citoyen heureux et content.

 

Sharon est la chèvre de cette fable. Quand il sera renvoyé, les médias juifs des Etats-Unis feront l'éloge de notre grand humanisme. Les Européens nous bénirons pour notre générosité. Les gentils garçons qui refusaient de servir dans les territoires deviendront des héros. La place du sanglant Sharon sera prise par le non moins sanglant ministre de la Défense Fuad Ben Eliezer, par Avrum Burg ou par un général du Parti travailliste. L'armée se retirera de Naplouse et de Ramallah. Les Palestiniens seront heureux d’accepter les accord d'Oslo dans l'interprétation de Barak, moins la déclaration de fin de conflit. Ils retourneront dans leurs enclaves pour connaître de nouveau la lente strangulation de l’époque de Barak. Ils devront oublier leurs revendications au sujet de leurs terres et de leurs maisons confisquées, au sujet de la mosquée al-Aqsa et au sujet de Jérusalem.

 

La droite israélienne et ses alliés dans l’AIPAC présenteront cela comme une trahison américaine, de niveau égal aux ordres du Général Eisenhower en 1956. L'indépendance de l'administration des Etats-Unis vis-à-vis du lobby juif sera confirmée. Les pénibles événements de l'Intifada et son issue seront présentés comme une victoire du Bien sur le Mal. Ils ne sera jamais mentionné que le bon sioniste et le mauvais sioniste s'assirent d’abord autour de la même table et planifièrent tout cela ensemble. Ce qui, pour un observateur objectif, donnerait une signification toute différente à l’événement. Une fois de plus, pour la énième fois, le “mauvais flic” aura remis sa victime palestinienne, une fois “attendrie”, entre les “tendres pattes” du “ bon flic”.

 

Oui, les soldats et les officiers qui refusent de participer à l'oppression sont de très braves types et ils font une bonne action. Mais je crains que cela ne soit employé pour donner bonne conscience aux partisans d'Israël et pour légitimer la structure même de l'apartheid. Leurs paroles courageuses sont utilisées pour soutenir la “séparation unilatérale”, un nom de code pour l’acte d’enfermer les Palestiniens dans une grande zone bien gardée.

 

On ne peut pas changer de l'intérieur le paradigme de l'Etat juif, le paradigme de l'oppression et de l'apartheid. Le personnage du livre de Raspe, Le baron de Münchhausen (popularisé par le film de Terry Gilliam) se dégage avec son cheval d'une profonde tourbière en tirant sur sa tresse. Si vous croyez cette histoire à dormir debout, vous pouvez croire que les bons peuvent changer la société juive d'Israël de l'intérieur, sans unir leurs forces avec celles des Palestiniens.

 

Une bien meilleure solution fut proposée par la congrégation juive orthodoxe de Neturei Karta, les fils de la communauté juive pré-sioniste de la Terre sainte. Ils furent maltraités presque autant que les autres fils natifs de Palestine, principalement pour leur refus constant de participer aux atrocités sionistes. Ces sages aux grands chapeaux noirs, comme mon oncle de Tibériade, un rabbin pacifique et pieux, me rappellent qu'autrefois les Juifs vivaient en bon voisinage avec les Palestiniens. Dans une déclaration pleine de passion, ils affirment que le cœur du problème est l'existence même de l'Etat “juif”. Le seul espoir réaliste pour une paix durable est alors que les Nations Unies aident au démantèlement de l'Etat d'Israël et rendent la terre aux Gentils.

 

Autrefois, Staline en plaisantant demanda combien le pape pouvait aligner de divisions. Mais c’est un pape qui vit l'Union Soviétique démantelée. Les juifs de Neturei Karta n'ont pas de bataillons, mais je pense qu'ils verront l'Etat d'Israël démantelé et une nouvelle Palestine, un pays pour tous ses fils et filles, prendre sa place.

 

 

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L’invasion

 

 

3 avril 2002

 

I

 

Cette semaine, nous avons touché le fond du désespoir et de l’humiliation. Nos protestations et pétitions, nos courriers électroniques et nos manifestations se sont avérés aussi efficaces que les sortilèges et les malédictions contre les chars. Tant les gens politiquement corrects que les gens louches, les spirituels que les mal embouchés, bref les amis de l’égalité en Palestine ont été mis hors combat. Le président des Etats-Unis a applaudi le ‘droit d’Israël à se défendre’, la BBC et CNN ont trouvé la formule ‘en réponse à’, et les troupes de Sharon ont envahi les villes palestiniennes. Elles ont effectivement mis fin à l’autonomie palestinienne, et mené à bien des rafles, des arrestations massives, et des exécutions de sang-froid. A Bethléem, une manifestation pacifique de protestataires européens a été repoussée à la mitraillette par les envahisseurs. Les habitants parlent de douzaines de Palestiniens exécutés, à bout portant. Israël et les Etats-Unis, depuis longtemps dirigés par une même équipe, bloquent les Nations Unies et les organisations internationales, tandis qu’ils préparent la phase 2 de leur opération, l’invasion de Gaza.

 

C’est un moment difficile, mais pas aussi noir que nos ennemis voudraient nous le faire croire. Les médias occidentaux vendus ont fait état de ‘combats entre Palestiniens et Israéliens’. Mais, en fait, les soldats israéliens n’ont trouvé que peu de résistance. Pourquoi est-ce que les combattants palestiniens au courage légendaire n’ont pas livré bataille aux envahisseurs juifs ?

 

Il y a une réponse évidente, et c’est le journaliste et militant pacifiste Uri Avnery qui l’a donnée. La disparité des forces est trop grande pour que les Palestiniens pauvrement équipés affrontent la troisième armée du monde, qui s’appuie sur son gros géant docile, les Etats-Unis. Mais il y a une autre raison qu’Uri Avnery n’a pas mentionnée : pour les Palestiniens, l’Autorité Nationale Palestinienne (ANP) n’est pas devenue le symbole national pour lequel la population serait prête à mourir. La vie sous l’ANP reste ce qu’elle était auparavant, la vie sous le régime juif.

 

Ce n’est pas le moment de débattre des erreurs de l’ANP, qui ont déjà été bien analysées par Robert Fisk et bien d’autres. Je me bornerai à citer Muna Hamzeh, du camp de réfugiés de Deheishé, qui a écrit :

"Depuis qu’Arafat et son Autorité ont pris le contrôle de la Zone A à Bethléem en décembre 1995, voilà à quoi ils ont dépensé les 'fonds' : il a fait construire un nouveau commissariat de police comportant une nouvelle prison, un nouveau quartier général pour ses services de renseignement, de nouveaux locaux présidentiels pour Arafat et ses invités VIP et un nouvel héliport installé à Jabal Anton, une petite hauteur qui domine Deheishé et la seule étendue naturelle dans le prolongement du camp, où Arafat aurait dû construire un espace de récréation pour les enfants du camp de réfugiés. Voilà ce qu’Arafat a construit à Bethléem"[9].

 

Muna Hamzeh exagère : Bethléem a été rénovée, ses rues ont été pavées, la place de la Nativité a été restaurée, de nouveaux hôtels ont ouvert et la qualité de vie s’est améliorée pendant les années où l’ANP a exercé le contrôle administratif. Cependant, elle exprimait bien le sentiment viscéral de beaucoup de gens parmi ses concitoyens, du professeur Edward Saïd aux réfugiés de Deheishé, profondément insatisfaits par l’ANP. Qu’ils aient essayé de satisfaire aux désirs du véritable gouvernement, celui d’Israël, ou à ceux de la population étranglée, ils ne sont pas populaires. L’ANP a été installée par les Israéliens pour contrôler la population palestinienne, et non pour lui faciliter l’existence. Je doute qu’elle ait la capacité d’en faire beaucoup plus que ce qui s’est fait jusqu’à présent.

 

Dans l’holocauste palestinien qui est en cours, l’ANP a été forcée de jouer le rôle moralement ambigu, ou plutôt impossible, du Judenrat, l’autorité juive établie par les Allemands dans les ghettos et les camps de l’Europe occupée. Les Allemands avaient aussi peu envie que les Israéliens d’administrer et de contrôler les étrangers qu’ils écrasaient. Ils préféraient leur laisser une autonomie limitée dans le domaine de leurs affaires intérieures. Quelques nazis éclairés étaient prêts à organiser un Etat juif à l’intérieur du cadre du Troisième Reich, quelque chose de semblable aux grandes lignes de ce que Sharon envisage au titre d’un Etat palestinien. Ils l’ont réalisé autour de Lublin, dans une région de Pologne qui comporte une importante population juive. Le projet eut plusieurs noms : Lublinland, Judenland, Réserve juive, et Aire autonome juive.

 

Après la guerre, il y eut un certain nombre de livres et de pièces de théâtre autour des activités de cette Autorité juive. Les Juifs étaient mécontents de leur propre Judenrat, ils le considéraient comme ‘corrompu’, ‘docile aux exigences de l’ennemi’, et avaient tous ces griefs qui nous sont tellement familiers maintenant. Mais le Judenrat n’aurait pas pu aller au-delà de ce qu’il faisait, tout comme l’ANP ne le peut pas. Les Palestiniens n’ont pas reçu une part du gâteau ; ils ont été et restent écrasés par l’état juif pratiquant l’apartheid, avec ou sans l’ANP.

 

L’invasion de Sharon a enterré à jamais l’idée tordue d’un gouvernement autonome palestinien (appelée ‘indépendance’) sur une mince tranche de la Palestine. C’était, dans le fond, l’idée nazie de Lublinland transférée à Ramallah par la pseudo-gauche juive. Mais l’idée de démocratie dans toute la Palestine, la liquidation de l’apartheid, est à nouveau en première ligne. Ne regardons pas en arrière en éprouvant de la nostalgie pour les jours de l’ANP ; regardons vers l’avant, pleins d’espérance, vers la Palestine qui demain sera libre et démocratique, du Jourdain jusqu’à la mer.

 

II

 

Muna Hamzel a intitulé son essai L’holocauste revu et corrigé. L’image de l’holocauste a été invoquée par José Saramago, le Prix Nobel de Littérature portugais qui a comparé Ramallah assiégée au ghetto de Varsovie. Le même Saramago, qui était encensé jusqu’à hier par la presse juive pour son traitement non orthodoxe de Jésus, est devenu l’objet d’une attaque massive. Parmi ses assaillants, il y avait les personnalités phares de la pseudo-gauche juive israélienne, Ari Shavit et Tom Segev.

 

Tom Segev a enrôlé sa plume dans la défense de l’état juif :

"Saramago a déclaré que les actions d’Israël dans les Territoires sont comparables aux crimes perpétrés à Auschwitz et à Buchenwald. Cela ressemble à quelque chose qu’il aurait lu sur la porte d’un WC public plutôt qu’à ce qu’il a écrit dans ses livres. Ce qu’il a dit a fait du tort à la cause qu’il voulait défendre, si bien qu’il fait figure d’imbécile à l’issue de l’épisode".

 

En fait je suis fatigué de l’entendre, ce mantra judicieux : ‘cela fait du tort à la cause’, qu’assènent les sermonneurs juifs ‘de gauche’ aux Palestiniens, de Tom Friedman à Tom Segev. Je ne crois pas qu’ils souhaitent que cette cause triomphe. Et maintenant, la différence pratique entre gauche juive ‘molle’ et ‘dure’ se situe au niveau du maquillage. Les lignes qui suivent ont été écrites par le ‘gauchiste’ Ari Shavit, mais auraient pu être écrites par ‘ l’extrémiste de droite’ Barbara Amiel, épouse de Conrad Black et amie de Sharon comme de Pinochet :

"Les propos de José Saramago, lundi dernier à Ramallah, n’étaient pas une critique claire de l’occupation. C’étaient des incitations sinistres contre les Juifs, et pas seulement des absurdités et des affirmations dépourvues de bases historiques réelles. C’était une façon de nous égorger. Car si Ramallah c’est Auschwitz - c’est là le parallèle qu’établissait Saramago - alors Israël est le Troisième Reich, et mérite de disparaître. Peut-être que tous ses citoyens ne devraient pas être assassinés, mais ses institutions souveraines devraient être démantelées. Et si Ramallah c’est Auschwitz, alors Tel-Aviv c’est Dresde, et ce ne serait pas un crime de guerre de la ravager par le feu".

 

Le professeur Alan Stoleroff lui a justement répondu :

"Une fois de plus nous assistons à une tentative de la part d’un Israélien de gauche pour accepter froidement la réalité des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre qui sont commis de jour en jour par l’occupation israélienne. Si, comme les propos de Saramago, mes termes juifs à moi avaient débouché sur la comparaison avec l’encerclement et le blocus du ghetto de Varsovie, auriez-vous réagi de la même manière ? Est-ce que nous n’avons pas lu dans la presse israélienne qu’un général israélien avait recommandé l’étude des tactiques nazies à Varsovie afin de mettre l’Intifada à genoux ? Est-ce que les soldats israéliens n’ont pas tatoué des numéros de série sur les prisonniers palestiniens ? Est-ce que 40% des Juifs israéliens n’ont pas répondu positivement lors d’un sondage pour savoir s’ils étaient favorables au transfert des Arabes ? Et le tapis de bombes sur Dresde a été très exactement un crime de guerre".

 

Si Shavit insiste, je suis prêt à l’admettre : Israël, cet Etat juif qui pratique l’apartheid, mérite de disparaître. Ses institutions souveraines doivent absolument être démantelées. Et ses défenseurs à l’étranger se rangent parmi les participants aux crimes de guerre, et deviennent des combattants, à leurs risques et périls. Ils ne peuvent prétendre à la neutralité. Le gouffre n’est pas d’ordre ethnique ou religieux, comme l’a prouvé Jerry Levin d’Alabama.

 

Jerry Levin, le chef du Bureau de CNN à Beyrouth qui avait été pris en otage par le Hezbollah en 1984-85, travaille ces jours-ci avec les Equipes de Chrétiens pour la Paix (CPT) à la protection des enfants palestiniens, des femmes et des hommes sans défense, face à la rage et à la violence des colons. Il rappelle le cas « d’Adam Shapiro, qui est juif, membre du Mouvement pour la Solidarité Internationale, et travaille à Ramallah». Il faudrait ajouter la merveilleuse Jennifer Loewenstein, dont les reportages sur Gaza sont maintenant repris par les médias palestiniens, et d’autres amis de l’égalité qui vivent ailleurs. Ces gens d’opinions différentes sont en train de faire face, avec leurs amis, au bloc de ‘droite-gauche’ des partisans de la suprématie juive.

 

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Convoi pour Bethléem

 

 

24 octobre 2001

 

A l'entrée de Bethléem, nous avons été accueillis par la carcasse d'une Audi, flambant neuve mais pliée comme un paquet de cigarettes vide, balancé dans un cendrier par un fumeur nerveux. D'autres voitures étaient aplaties, réduites en minces feuilletés de verre et d'acier. Les équipages servant les chars israéliens adorent écraser les bagnoles et les poubelles, comme n'importe quel punk délinquant. Des petits gamins, accroupis dans un coin, étaient absorbés dans leur jeu avec des douilles vides, profitant au maximum d’un répit inopiné dans les combats. Bethléem était tranquille, pour la première fois depuis le samedi 20 octobre, jour où les chars Merkava envahirent la Ville du Christ, réalisant le projet chéri de Sharon : réoccuper la Palestine.

 

Le calme régnait, lorsqu'une autre force fit son apparition : les Chrétiens de Jérusalem, venus soutenir leurs voisins assiégés. Ce fut un spectacle merveilleux, évoquant le temps des Croisades, de voir le Convoi de la solidarité emmené par des évêques et des prélats de toutes obédiences, catholiques, orthodoxes et musulmans, portant croix et bannières et brisant l'encerclement du bouclage israélien pour emprunter ensuite les ruelles outrageusement défoncées qui conduisent à l'Eglise de la Nativité. Par opposition à la Croisade de Bush en Afghanistan, cette Croisade-ci a été accueillie avec joie tant par les Chrétiens que par les Musulmans, aucune discorde n'opposant ces deux communautés étroitement mêlées. Nous sommes passés devant la carcasse brûlée de l’hôtel Paradise (qui a été atteint de plein fouet), devant des pylônes électriques pliés en deux, la partie supérieure pendouillant dans le vide, devant les photos de jeunes garçons et filles tués par les snipers israéliens, apposées sur les murs, tandis que les habitants sortaient de leurs abris pour venir rejoindre le cortège.

 

Les chars israéliens quittèrent les rues principales et regagnèrent leur antre en se traînant lourdement, comme des dragons dérangés dans l'observation de leur proie. En chemin, j'ai rencontré de nombreux amis de longue date, des boutiquiers du coin et des guides. Ils étaient plutôt résignés : "vu l'état des choses, avec cette guerre qui continue, disaient-ils, il n'y a pas de touristes, pas de revenus, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem : soit elles résistent  ensemble, soit elles tombent ensemble" ; Bethléem est en fait une banlieue de Jérusalem. Je suis venu si souvent accompagner mes touristes et mes pèlerins dans cette ville bourgeoise, avec ses villas spacieuses, ses gigantesques magasins de souvenirs, ses familles gréco-palestiniennes, ses religieuses impeccables, ses meutes de touristes et ses nombreux expatriés, pour rendre hommage à l'Eglise de la Nativité, grandiose édifice de l'ère justinienne et bâtiment le plus ancien de toute la Palestine.

 

L'esplanade devant l'église, la Place de la Nativité, était pleine d'habitants de la ville qui saisissaient la chance qui leur était offerte de profiter un peu du soleil après plusieurs journées passées derrière les volets clos. Dimanche dernier, devant l’entrée de l'église, un sniper israélien a tué un garçon du quartier, âgé de seize ans, Johnny Thaljieh, et son doux visage nous observe, depuis un poster imprimé à la hâte. Cette place a été rebâtie par l'Autorité palestinienne dans un style italianisant, il y a tout juste deux ans, avant les festivités du millénaire. Au temps de l'administration israélienne directe, c'était un parking sordide réservé aux Jeeps de la Police des frontières et aux autobus de tourisme.

 

Dans l'église, parmi les prêtres et les laïcs, j'ai remarqué un Américain, grand, élancé, avec une moue fière, de longs cheveux bouclés et un couvre-chef exotique. C'était le rabbin Jeremy Milgrom, du mouvement Rabbins pour les Droits de l'Homme. "Je croyais être le seul juif, ici", me dit-il. "Je suis certain que des milliers d'Israéliens viendraient s'ils connaissaient la situation". C'est vrai. La télévision israélienne, docile comme un média de Staline, a minimisé l'invasion et diffusé des vues bénignes de chars amicaux surveillant des rues tranquilles. N'empêche que, la nuit précédente, Jérusalem accueillait un gros meeting de Juifs réclamant l'expulsion des non-juifs de la Terre sainte. La télévision israélienne a indiqué, le vendredi soir, juste avant l'incursion, que les deux tiers des Israéliens juifs étaient favorables à cette solution finale. Toutefois, chacun d'entre nous a la liberté de choisir, et le rabbin Milgrom a choisi un judaïsme vivable. J'étais très heureux de le voir ; Dieu sait que cette Sodome a besoin de quelques justes.

 

Dans l'église, il y avait des trous sur la pierre, laissés par les impacts de balles : les équipages des chars israéliens s'entraînent à l'utilisation des mitrailleuses lourdes qui hérissent leurs tourelles en tirant sur le berceau du Christ. Cela me rappela un ouvrage de William Dalrymple, que la critique du Financial Times a qualifié de "splendide, efficace et impressionnant" : Depuis la Montagne Sacrée[10] ; il y indique que, "au cours d'une flambée d'attaques contre les propriétés de l'Eglise, en Israël, une église de Jérusalem, une chapelle baptiste et une librairie chrétienne avaient été entièrement brûlées. Il y avait eu des tentatives pour incendier les églises anglicanes de Jérusalem Ouest et de Ramleh, ainsi que deux églises à Saint-Jean d'Acre. Le cimetière protestant du Mont Sion avait été profané, pas moins de huit fois".

 

Il aurait pu ajouter l'histoire de Daniel Koren, ce soldat israélien qui a pulvérisé sous ses balles les icônes du Christ et de la Vierge Marie dans l'église Saint-Antoine de Jaffa. Dalrymple mentionne les agissements du maire juif de Jérusalem, Ehud Olmert, qui a ordonné la destruction des fondations de monastères chrétiens et d'églises, récemment découvertes à Jérusalem, au cours de fouilles archéologiques, afin d'occulter jusqu'à la mémoire d'une présence chrétienne en Terre sainte. C'est le même Ehud Olmert qui a détruit (dans sa ville) encore trois maisons palestiniennes, ce matin, tandis que nous parcourions les rues de Bethléem.

 

Dans la Grotte de la Nativité, quelques cierges étaient allumés et une famille palestinienne priait en silence devant l'Etoile, comme le faisaient ses ancêtres, depuis le cruel prédécesseur de Sharon, le roi Hérode le Grand.

 

Quelle coïncidence ! Cette incursion a commencé précisément quand les bombardiers de l'US Air Force écrabouillaient les villes afghanes. Apparemment, le gouvernement de Sharon utilise l'expédition américaine en Afghanistan comme une diversion lui permettant de reconquérir la Palestine. Dans un désastre, un voleur ne voit qu'une opportunité de voler. Tandis que nos yeux sont fixés sur les déserts, au-delà du fleuve Oxus, tandis que les Américains sont rendus fous d'angoisse par un peu de poudre blanche dans une enveloppe, tandis que les organisations humanitaires maugréent devant les masses d'Afghans affamés, tandis que la flotte anglo-américaine fait obstacle à une aide possible venue d'Irak ou de Syrie, les Israéliens mettent la main sur ce qui reste de la Palestine en éradiquant de Sa terre natale la mémoire du Christ.

 

Une lecture différente peut être faite. Un certaine participation israélienne aux événements du 11 septembre semble prouvée au delà de tout doute raisonnable. Les partisans d’Israël aux Etats-Unis ont usé de toute leur influence pour que la guerre soit menée en Afghanistan et ailleurs. A-t-on anéanti les Tours et bombardé les villes dans le but d’offrir à Sharon l’opportunité unique d’appliquer la solution finale ?

 

Les supporters de Sharon, dans les médias américains, lui ont apporté leur soutien en faisant monter d'un cran leur vague de ratonnades anti-Arabes et leur chant de guerre raciste. "Les traits fuyants, retors, pas nets - bref, sémitiques - d'un Ben Laden caricaturé surgissent au détour de chaque bulletin d'information : appel à peine dissimulé au racisme du téléspectateur américain. Le Dr Joseph Goebbels n'aurait pas fait mieux", a rapporté sur la situation américaine l'historien britannique David Irving. Il doit savoir de quoi il parle, puisqu’il est le biographe de Goebbels.

 

Le président Bush a demandé qu'Israël se retire immédiatement. Il l'a fait sotto voce, tout en disant par ailleurs "qu'il n'y aurait pas de discussion avec les Afghans". Nous verrons bien qui l'emportera, si les remontrances du Président atteignent Israël, si cet aboiement sera suivi ou non d'un coup de dent.

 

Dans le roman humoristique de P. G. Woodhouse, Une Demoiselle en Péril, on peut lire cette répartie, qui irait comme un gant au Président Bush : "Votre raisonnement semble ne présenter aucune faille. Mais à quoi cela nous avance-t-il ? Nous applaudissons l'homme de logique. Mais qu'en est-il de l'homme d'action ? Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire de vos belles cogitations ?"

 

Après notre visite à la grande église, notre procession se rendit à Beit Jala, une cité jumelle de Bethléem. Les deux hôpitaux de Beit Jala ont été bombardés. Dans cette localité, dix personnes ont été tuées par les Israéliens qui tirent sur tout ce qui bouge, mais aussi au hasard, sans même viser. Les familles éprouvées étaient réunies dans la cour de l'église, portant des portraits de leurs proches disparus et recevant les condoléances. Particulièrement touchante, la beauté absolue de Rania Elias, une jeune fille de vingt ans, tuée par une roquette israélienne dans son propre lit. Sur son portrait, elle portait une robe de mariée immaculée ; ce fut son linceul.

 

Beit Jala est sombre, mais debout. Dans ses rues, des jeunes hommes munis de mitraillettes AK. "C'est le Tanzim, la milice populaire", expliqua en français un prêtre copte à ses frères maronites. Les gars du Tanzim qui avançaient au pas de charge me rappelaient, avec leur béret sur la tête, les jeunes barbudos de Fidel Castro, un peu comme si la révolution palestinienne était en train de connaître une deuxième jeunesse. Tandis que notre convoi sortait de la ville, les chars y entraient, et le crépitement des armes légères, se répondant en écho au-dessus des villes jumelles, se fit entendre.

 

Un chauffeur de taxi juif, colosse au teint basané, me prit en charge devant le checkpoint. L'énorme volant de sa Mercedes tournait comme un joujou dans ses énormes paluches. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à un guérillero imposant du Tanzim, que j'avais vu quinze minutes et cinq cents mètres avant, dans le camp de réfugiés de Aida. "J'ai vécu toute ma vie avec des Arabes", déclare le chauffeur de taxi. "Ma femme me dit que je suis un Arabe de cœur. Nous devrions vivre ensemble. Les choses étant ce qu'elles sont actuellement, avec cette guerre qui continue, il n'y a pas de touristes, pas d'argent, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem ? Soit elles sont debout ensemble, soit elles s'écroulent ensemble".

 

Eh oui, n'en déplaise au lavage de cerveau officiel, il y a une compréhension, des deux côtés de la grande ‘séparation’. La Terre sainte est indivisible. Elle doit être entretenue conjointement par nous tous, dans l'égalité. Il y a assez d'espace pour prier, pour jouer, pour cultiver les oliviers, pour écrire des programmes informatiques et pour piloter des touristes. Les chars doivent partir et, avec eux, la frontière artificiellement tracée entre Israël et la Palestine.

 

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Les héros de la dernière chance

 

 

Lundi 6 mai 2002, 10h32 

 

Cette année, l’Orient a fêté Pâques début mai, longtemps après l’Occident. Mais l’ambiance était bien peu à la fête, l’Eglise de la Nativité, à Bethléem, étant assiégée depuis un mois. Des prêtres et des laïcs affamés sont enfermés dans la grotte où la Vierge mit le Christ au monde ; des corps de policiers abattus par des tireurs d’élite israéliens s’entassent au pied de la mosaïque à l’Arbre de Jessé rutilant. De temps en temps, les attaquants envoyaient des torches  enflammées sur la charpente en bois de la toiture de la basilique et s’amusaient du spectacle des défenseurs assiégés qui couraient pour éteindre les débuts d’incendies. Mais Pâques a produit son miracle, et ce miracle s’appelle ISM.

 

Qu’est-ce donc que cet ISM ? Pour la réponse, déplacez-vous à quelques centaines de mètres de l’église, sur la vaste terrasse qui domine le moutonnement en pente douce des collines, en direction de la Mer Morte, là-bas, au-delà du ‘S’ de la route ; il y a un petit sanctuaire byzantin, jouxtant une citerne. Le vent d’Est, venu du désert, y a amassé une couche de poussière de sable sur le sol de mosaïques, et des chardons de légende ont poussé parmi leurs croix rouges. Ce sanctuaire a un je-ne-sais quoi d’aquatique, comme nombre de tombeaux, en Terre sainte. On l’appelle Bi’r Daoud (le Puits de David), en mémoire d’un exploit légendaire.

 

Il y a bien longtemps, une armée conquérante venue des cités de la plaine avait déclaré la guerre à la ‘Terreur’ et assiégé ce petit village escarpé, dans le but de capturer un homme de la région, un chef terroriste palestinien nommé Daoud, lequel attaquait les colonies des conquérants. Mais les compagnons de ce Daoud, une petite bande hétéroclite, défièrent les ordres des envahisseurs. Ils contournèrent les barrages en travers des routes, ignorèrent les mesures de sécurité, se faufilèrent dans les villages et, chose tout à fait inouïe, ils apportèrent de l’eau, puisée dans un village voisin, Bethléem, à Daoud, que nous appelons aujourd’hui le roi David.

 

Des millénaires se sont écoulés, et cet exploit a été renouvelé par une nouvelle version des compagnons du roi David, le Mouvement International de Solidarité (ISM, International Solidarity Movement). La terre de Palestine est devenue la scène d’une confrontation et de l’engagement international le plus dramatique depuis des décennies, si ce n’est des siècles. De jeunes hommes et jeunes femmes, des Européens et des Américains, nés trop tard pour rejoindre les Brigades Internationales venues au secours des Républicains espagnols, en 1936, ont rejoint l’ISM et sont venus vers les vertes collines de Bethléem et d’Hébron. Ils sont venus en des temps on ne peut plus troublés : des dirigeants israéliens ont en effet planifié l’expulsion et l’extermination des Palestiniens afin de créer un pays aussi juif que l’Allemagne était aryenne. Du fait de leur simple présence, les volontaires de l’ISM ont fait échouer ce plan et ils ont sauvé les paysans locaux de la destruction et de l’expulsion. Ils vivent dangereusement, jouant au chat et à la souris avec les mechaslim (exterminateurs) israéliens, esquivant les balles des snipers, restant auprès des paysans dans des villages sans défense. Si, pour vous, le roi David, c’est trop vieillot, voyez en eux des Héros de la Dernière Chance, rendus célèbres par Schwarzenegger.

 

Bien que certains d’entre ces volontaires aient des parents juifs, ils rejettent les conceptions séparatistes du ‘réservé aux Juifs’, que perpétuent les Peaceniks sionistes du ‘camp de la paix’. Ils sont pour l’égalité, pour "l’Internationale des Hommes de Bonne Volonté", comme dirait Isaac Babel. Ils sont venus du pays de Folke Bernadotte, du pays d’Abraham Lincoln, et aussi du pays de T. E. Lawrence. Certains de ces volontaires de l’ISM ont pris part aux protestations non-violentes de Seattle, de Gothenburg et de Gênes, en affrontant le dragon à deux têtes : celui de la Globalisation et du Sionisme. D’autres sont venus en Terre sainte en avril 2002, en pleine offensive israélienne de Pâques, tandis que les nervis volontaires de Sharon démolissaient les maisons, arrachaient les oliviers, déportaient des milliers de Palestiniens vers des camps de concentration, massacraient des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants dans le camp de réfugiés de Jénine et dans la ville de Naplouse. Lorsque le raz-de-marée israélien a fait irruption dans Bethléem, plus de deux cents habitants de la ville se sont réfugiés dans la basilique.

 

En réalité, la tradition du droit d’asile est plus ancienne que le christianisme ; elle est connue de l’humanité depuis l’aube de la civilisation. Les églises ont de tout temps offert des lieux d’asile, et le Bossu de Notre Dame, de Victor Hugo, vient immédiatement à l’esprit. En Amérique Latine, les gens persécutés, que ce soient des immigrants illégaux ou des dirigeants syndicalistes, ont été sauvés dans des églises où ils s’étaient cachés. De même, pendant la seconde guerre mondiale, des milliers de juifs trouvèrent refuge dans des églises et des monastères. C’est pourquoi les malheureux captifs de Bethléem pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri derrière les murs imposants de la plus ancienne église de toute la chrétienté.

 

L’Eglise de la Nativité, à Bethléem, a été édifiée en l’an 325. Elle est la seule survivante des trois plus importants édifices chrétiens de la Terre sainte. Son histoire tourmentée a été, en fin de compte, plutôt chanceuse : les envahisseurs perses refusèrent les ordres de la détruire (de leurs commissaires juifs), en l’an 614. En 1009, les Sarrasins désobéirent à des ordres similaires de Hakim, le calife d’Egypte, qui était complètement fou. Tandis qu’en ces deux occurrences, l’église sœur, le Saint-Sépulcre de Jérusalem, était incendiée et démolie. En 1099, Tancrède, futur prince de Galilée, eut connaissance, à Latrun, à une quarantaine de kilomètres de là, en territoire hostile, de rapports faisant état de plans de l’ennemi visant à détruire l’Eglise de la Nativité. Il chevaucha, de nuit, à la tête de ses chevaliers, et ils réussirent à la sauver.

 

Les rois croisés de Jérusalem choisirent d’être couronnés dans l’Eglise de la Nativité, et des rois d’Angleterre et de France envoyèrent à son clergé des présents somptueux. En 1145, des mosaïques d’une beauté extraordinaire ornaient les murs : elles représentaient l’Arbre de Jessé, l’Arbre de Vie, et l’incrédule saint Thomas touchant du doigt les plaies du Christ ressuscité. En 1932, les Britanniques découvrirent une magnifique mosaïque du IVe siècle, sur le sol et, en 2000, Yasser Arafat fit entièrement réaménager la Place de la Nativité, devant la basilique. Cette église a été révérée par des millions de croyants à travers les siècles ; c’est pourquoi ces pauvres gens pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri de son enceinte.

 

Mais les Juifs n’ont strictement rien à faire de l’inviolabilité des églises. Bien sûr, entre eux, les avis divergent. Les sionistes adeptes du rabbin Kook, principale obédience religieuse en Israël, professent que toutes les églises doivent être détruites au plus vite, avant même les mosquées ! Pour eux, l’éradication du christianisme est une tâche encore plus urgente que l’élimination des Palestiniens. Leurs opposants traditionalistes pensent qu’il n’y a pas urgence, et que cela devrait être fait par le Messie Vengeur des Juifs, lorsqu’il arrivera. Quant aux Juifs laïques, ils s’en moquent royalement. C’est la raison pour laquelle l’armée juive n’a éprouvé aucune espèce de difficulté (morale) à encercler l’église et à entreprendre le siège le plus cruel de sa longue histoire.

 

Quarante moines et prêtres sont restés à leur poste, dans l’église, avec deux cents réfugiés. Durant un mois, les Israéliens n’ont pas accepté que l’on amenât de l’eau ou des vivres aux assiégés. Comme lors des sièges médiévaux, des gens sont morts de faim, en tentant de survivre grâce à de l’eau de pluie dans laquelle on faisait bouillir quelques feuilles de citronnier et quelques herbes folles. A l’intérieur de l’église vénérable, la puanteur des cadavres et des blessures infectées rendait l’atmosphère irrespirable.

 

Des caméras dernier cri assistaient les tireurs d’élite israéliens, suspendus dans les airs, installés sur des nacelles treuillées par des grues et tirant sur tout ce qui bougeait. Ils ont tué des moines et des prêtres, et aussi des réfugiés. Avant même le siège, ils ont tué un enfant de chœur, Johnny, et au moment où je vous écris, en ce 4 mai, ils ont assassiné un autre homme d’église, dans l’exercice de son sacerdoce. Ils ont fait cela impunément, puisque aussi bien ils savent qu’ils ont les médias occidentaux à leurs bottes. L’écrivain danois de contes de fées, Hans Christian Andersen, a évoqué dans l’un de ses contes le miroir magique de la Reine des Neiges, lequel déforme la réalité, transformant les belles choses en choses horribles, et vice versa. Dans le miroir magique de CNN, cette église ancestrale est devenue “un endroit où certains chrétiens pensent que Jésus serait né”. Les réfugiés y ont été présentés comme des ‘terroristes’. Les moines et les prêtres devinrent leurs ‘otages’ ; voilà le travail du miroir magique de la Reine des Neiges. Les cris des assiégés ne risquaient pas de franchir les portes capitonnées des médias occidentaux dont les Israéliens tirent toutes les ficelles.

 

C’est en ces heures on ne peut plus sombres que le Mouvement International de Solidarité est apparu. Alors que la Terre sainte s’était préparée pour le Vendredi Saint (la majorité des chrétiens palestiniens appartiennent à l’église grecque orthodoxe de Jérusalem), deux dizaines de volontaires se séparèrent en deux groupes : l’un mit en scène une diversion dans la meilleure tradition des Canons de Navarone d’Alistair McLean. Tandis que les soldats israéliens étaient stupéfaits par leur courage frisant la folie et perdaient leur temps à essayer de les capturer, le deuxième groupe se précipitait et réussissait à franchir le portail de l’église. Ils apportèrent un peu de nourriture et d’eau pour les réfugiés affamés et assiégés, de quoi tenir jusqu’au dimanche de Pâques. Sans doute les livres d’histoire appelleront-ils leur percée le ‘Sauvetage de Pâques’.

 

Lorsque le sionisme aura été éradiqué, les noms de ces hommes et femmes courageux seront gravés sur les murs de l’église. Dans la sacristie, à côté de l’épée de Godefroy de Bouillon, le défenseur du Saint-Sépulcre (le chef de la première croisade avait en effet refusé la couronne, mais accepté ce titre), on mettra les casquettes de base-ball et les tennis des défenseurs de la Nativité.

 

Ceux qui sont entrés dans l’église, pour y partager la faim et le danger imposés par le siège israélien :

Alistair Hillman (Royaume Uni), Allan Lindgaard (Danemark), Erik Algers (Suède), Jacqueline Soohen (Canada), Kristen Schurr (Etats-Unis), Larry Hales (Etats-Unis), Mary Kelly (Irlande), Nauman Zaidi (Etats-Unis), Stefan Coster (Suède) et Robert O’Neill (Etats-Unis).

 

Ceux qui, sacrifiant leur liberté, ont créé la diversion et ont été emprisonnés :

Jeff Kingham (Etats-Unis), Jo Harrison (Royaume-Uni), Johannes Wahlstrom (Suède), James Hanna (Etats-Unis), Kate Thomas (Royaume-Uni), Marcia Tubbs (Royaume-Uni), John Caruso, Nathan Musselman, Nathan Mauger, Trevor Baumgartner, Thomas Kootsoukos (Etats-Unis), Ida Fasten (Suède) et Huwaida Arraf (Etats-Unis).

 

Le groupe ayant fait diversion a été arrêté pour le crime affreux d’avoir apporté de la nourriture aux réfugiés affamés, dans l’église, à Pâques. Pour commencer, les hommes ont été séparés des femmes et mis en prison dans la colonie juive illégale d’Etzion. Les femmes ont été envoyées à Jérusalem, et convoquées au tribunal, où on les a condamnées à être expulsées. Sur le chemin de leur transfert vers la prison, les Anglaises ont réussi à sauter de la camionnette et à échapper à leurs gardiens ! L’une d’entre elles a été capturée par un civil israélien, qui n’a pas hésité à la menacer d’un couteau. Deux autres sont toujours en cavale, ainsi qu’une jeune suédoise, Ida. Elles ont montré ce qu’est la vraie désobéissance civile, comment une action humanitaire non-violente peut faire la différence, même dans les circonstances inhumaines de l’occupation israélienne. Aujourd’hui, les hommes sont toujours emprisonnés dans Hébron occupée, ils sont aux mains des colons fanatiques.

 

Bien qu’ils n’aient commis aucune contravention sur le territoire d’Israël, ils ont été condamnés à l’expulsion du territoire israélien, avec interdiction d’y pénétrer durant une période de dix ans. Espérons que l’apartheid israélien ne durera pas aussi longtemps. Leur condamnation a prouvé que, pour les Israéliens, les territoires palestiniens ne sont qu’une fiction légale, que l’on peut respecter ou ignorer à sa guise. Alors, qu’est-ce qui nous empêche d’en user de même, et d’exiger l’égalité pour tous, Juifs comme Gentils, dans l’ensemble de la Palestine ?

 

En tant que journaliste, je regrette que ce drame intense du siège, de la percée, de la diversion, du soulagement, du sauvetage, des arrestations, de la fuite et de la confrontation de Pâques, à l’ombre de la vénérable église, n’ait pas atteint l’audience maximale en Europe et en Amérique, que tout cela n’ait pas été diffusé par toutes les chaînes de télévision et repris par tous les journaux. On n’aurait pourtant pas pu faire mieux en terme de scoop médiatique. Mais ce regret ne diminue en rien ma joie, car l’un des jeunes qui ont brisé le siège était mon propre fils.

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Les collines de Judée

 

La petite organisation radicale Taayush organisait un convoi pour livrer de la nourriture et de l'eau aux paysans assiégés de Yatta. J'y suis allé avec quelque deux cents Israéliens, Juifs et Palestiniens et j’y ai trouvé un tableau sinistre et inquiétant. Mais d'abord, quelques mots au sujet de l'endroit.

 

Yatta est un équivalent palestinien de la Calabre : de rudes collines dénudées, des pentes rocheuses, de rares petites sources, une herbe maigre, une terre pour les bergers et leurs troupeaux. C'est proprement la Judée biblique, le pays du Roi David. Il vécut ici comme un hors la loi avant de devenir roi et les noms de lieux Carmel, Yatta, Maon sont mentionnés dans la Bible. Les paysans d'ici n’ont pas beaucoup changé depuis ces temps immémoriaux. Ils vivent toujours de la même façon et font paître les mêmes troupeaux. Ils ne construisent pas de maisons, mais vivent dans des grottes, de grandes grottes spacieuses et aérées, avec assez de place pour leurs moutons. Ces grottes nous rappellent la grotte de Bethléem tout près, où Jésus est né. Ils recueillent l'eau de pluie et creusent des citernes pour la stocker. Ce sont des gens beaux, plutôt grands, avec des dents merveilleusement blanches et des sourires amicaux. Ils conservent une sorte de dialecte local et même certaines traditions bibliques qui ont disparu ailleurs.

 

Les juifs préfèrent croire à une légende sioniste affirmant que nos ancêtres furent expulsés de ces lieux et que le pays fut repeuplé par des Arabes nomades. Les légendes sont très plaisantes, mais l'archéologie prouve le contraire. Les paysans du sud de la Judée ne quittèrent jamais cet endroit, ils n'étudièrent jamais le Talmud, ils ne parlèrent jamais yiddish ou ladino, ils furent et restèrent des bergers. Certains Roumains romantiques disent qu'ils sont les vrais descendants des Romains, tandis que les Italiens sont des nouveaux venus. C'est une chance pour les Italiens que les Roumains ne soient pas aussi forts et insistants que les Juifs.

 

Les paysans du sud de Yatta n'avaient pas une telle chance. L'Etat d'Israël confisqua leurs terres, dynamita leurs grottes, amena des bulldozers et ruina leurs sources. Des juifs de Brooklyn et de Russie envahirent le sommet des collines et construisirent là une colonie en pierre avec des toits rouges. Ils amenèrent aussi des centaines de Thaï et de Chinois pour travailler pour eux. Ils forèrent les collines pour avoir de l'eau et les minuscules sources locales se tarirent.

 

Maintenant les habitants des grottes vivent sur les pentes dénudées. Chaque fois qu'ils montent des tentes, l'armée juive détruit les tentes. Nous sommes arrivés et nous avons rencontré ces paysans. Ils nous ont montré leurs ruines. Ce n'est pas une chose facile de détruire des grottes et des sources, mais avec la technique moderne, on peut le faire. Avec assez de dynamite, vous pouvez faire remonter le peuple des cavernes au delà de l’Age de pierre.

 

Ce que nous avons vu explique l'attrait des Américains pour Israël.

 

L’Israël/Palestine est le modèle du monde que les Américains veulent réaliser. Il y a des paysans et leurs troupeaux mourant de soif et au sommet des collines il y a des villas avec une  piscine pour le Peuple Elu. Il y a une énorme armée et il y a de nombreux travailleurs sans aucun droit. Afin de transformer le monde entier en une Palestine généralisée, ils commencent dès maintenant la Troisième Guerre mondiale contre le Tiers-Monde.

 

Pendant que nous parlions avec les paysans, une jeep de l'armée arriva. “Nous venons pour vous protéger” dit l'officier. “Nous n'avons pas besoin de protection” répondirent les activistes. “Vous l'aurez de toute façon. Nous ne permettons pas aux Juifs et aux Arabes d'être ensemble sans notre présence” : il insistait comme une duègne démodée dans une commedia del arte.

  

Finalement nous sommes repartis.  “C'est une terre merveilleuse, - dit une jeune fille, - et nous pourrions très bien vivre ici ensemble à une condition : il nous faut des droits égaux. Les juifs et les non-juifs devraient avoir la même protection de la loi, le même droit de vote, et plus important : le même droit de boire de l'eau. Cela semble très radical. Mais si les événements en Palestine sont si riches de signification, c’est parce qu'il y a un lien magique entre la Terre sainte et le monde. Si nous faisons ici le monde de l'égalité, l'égalité adviendra partout”.

 

Mais entre-temps, le monde court dans la direction opposée. Bientôt, l'Amérique bombardera l'Irak et l'Afghanistan, des millions de réfugiés afflueront en Europe. Le mode de vie de l'Europe sera détruit. Les gens riches resteront dans leurs petites colonies avec des périmètres défendus, tandis que l'armée dynamitera les puits. C'est probablement un des buts du Nouvel Ordre mondial américain, mais cela ressemble trop à la vieille idée de revanche.

 

Sur le chemin du retour, la radio de la voiture nous offrait un discours du Président Bush. Il comparait les musulmans aux nazis. Il y a juste quelques années son père comparait les communistes aux nazis. Apparemment, les Américains ne peuvent tolérer que deux idéologies sur la Terre. L’une, c’est le néo-libéralisme, la loi du vae victis, et l’autre c’est le sionisme.

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Partie 2

 

 

La Galilée en fleurs

 

25 février 2001

 

[Le statut réel des chrétiens et des musulmans en Palestine]

 

Quand des navires portugais chassés par un typhon abordèrent la côte japonaise, en 1543, les marins stupéfaits n'en crurent pas leurs yeux : l'île des Tropiques, en cette chaude journée de printemps, était couverte de neige. Ils avaient sous les yeux l'une des sept merveilles du monde, bien réelle celle-là, les cerisiers en fleur du Japon. Dès que le ciel bienveillant accorde son présent annuel à la Terre, les Japonais oublient femmes et enfants, devoirs, patrons et factures ; assis sous les arbres, ils boivent du saké en écrivant des poèmes courts et acérés comme des épées.

 

C'est pourquoi, ces jours-ci, me détournant des ennuis que l'homme se crée, je contemple, assis sous le blanc nuage d'un arbre, les amandiers couverts de fleurs blanches et roses sur les collines de Galilée. Ces fleurs délicates sont l'équivalent des cerisiers du Japon et l'occasion de sacrifier à la coutume de contempler les fleurs. Un parfum de miel flotte dans l'air, le ciel est d'un bleu transparent. Les marguerites jaunes dansent sur l'herbe verte qui reluit au pied de ces merveilleux amandiers, parsemée de cyclamens violets et d'anémones rouges. L’énorme masse enneigée du Djebel al-Cheikh (Mont Hermon) sert de glorieuse toile de fond à l'ensemble. La Palestine est sœur du Japon. Ces deux pays de collines abritent des montagnards têtus, attachés à leurs us et coutumes.

 

Malgré toutes ces ressemblances dans le paysage, il y a des différences. La colline où nous sommes assis, toute blanche comme l'écume de la mer à Jaffa, est un village en ruines. Si nous étions au Japon, il serait vibrant de vie. Le village de Birim est mort depuis cinquante ans. Même mort, il reste beau, comme Ophélie flottant au fil du courant dans le tableau de Millais, le peintre pré-raphaélite.

 

Ce n'est pas la guerre qui l'a détruit. Ses habitants chrétiens ont été chassés de leurs maisons bien après la guerre de 1948. On leur a dit de partir pour une semaine ou deux, pour des raisons de ‘sécurité’. Ils n'avaient pas le choix et partirent. Leur village fut dynamité, leur église entourée de barbelé. Ils en appelèrent aux tribunaux israéliens, au gouvernement, on nomma des commissions et on signa des pétitions mais rien n'y fit. Depuis cinquante ans, ils vivent dans les villages alentour et continuent de se rendre à l'église tous les dimanches ; les Juifs se sont emparés de leurs terres mais ils enterrent toujours leurs morts dans le cimetière de l'église, sous la croix.

 

Jusqu'à l'arrivée de l'armée israélienne, ce village en ruine autour de son église abandonnée était un village de paysans chrétiens qui avaient vécu en paix pendant des siècles sous la loi musulmane, à côté de leurs voisins musulmans de Nebi Yoacha et de l'ancienne communauté juive séfarade de Safed. Ce petit ‘Guernica’ de Galilée, à lui, seul, ruine le mythe d'une civilisation ‘judéo-chrétienne’ opposée à un ‘monstrueux’ islam. Ce mythe sert de fondement au mouvement chrétien sioniste qui compte parmi ses fervents partisans un ami de Mark Rich nouvellement installé à New York, W. J. Clinton, et un ami de Sharon, G.W. Bush.

 

Les problèmes du Proche-Orient sont suffisamment terribles sans qu'on ait besoin de calomnier les musulmans. Pour prouver la cruauté et l'intolérance de l'islam, les pontes du New York Times citent des passages du Coran sur le djihad et rappellent les anciennes traditions de guerres religieuses et de persécutions. Barbara Amiel[11], une riche juive de Londres les répète à l'envie. Discrètement, elle écrit des articles sur ‘l'exclusivisme de l'islam’ et ‘la modération’ juive. Pour déchaîner la haine, le groupe de pression israélien utilise toutes les ficelles. Avant la naissance d'Israël, les cheiks arabes étaient présentés comme des romantiques, dans les rôles interprétés par Rudolf Valentino. Désormais, les producteurs de Hollywood pro-israéliens tournent des films de propagande pleins de terroristes musulmans mal rasés. Ce nouveau préjugé est répercuté par le congrès chrétien sioniste, qui réclame "protection pour les chrétiens de Palestine persécutés par les musulmans." (?!) Aucun d'entre eux, c'est certain, ne connaît les ruines de Birim.

 

Un nouveau message arrive sur mon ordinateur, de Gaza cette fois-ci. Une jeune Américaine de San Francisco, Alisonh Weir, brave les balles israéliennes pour réconforter les enfants palestiniens effrayés et écrit : "Ce qui est terrible, c'est quand vous connaissez la vérité ; c'est trop cruel, trop diamétralement opposé à ce que nous pensions et à ce que tout le monde croit encore aujourd'hui. Ce mensonge est trop éhonté, la répression trop systématique et la vie des Palestiniens trop horrible pour qu'on puisse en parler de manière raisonnable."

 

Oui, elle a raison : on nous assène un mensonge énorme, une calomnie anti-musulmane sanglante et il est temps d'y mettre un terme. Je ne crois pas que les troubles au Proche-Orient aient un quelconque rapport avec la religion. Mais si les partisans d'Israël veulent réveiller le spectre de l'intolérance religieuse pour exciter les chrétiens contre les musulmans, corrigeons leurs propos.

 

Si les chrétiens sionistes s'intéressent au Christ et pas seulement à Sion, qu'ils sachent ce que les juifs et les musulmans éprouvent pour le Christ. Rami Rozen a résumé la tradition juive dans un long article du journal israélien Haaretz : "Les Juifs éprouvent aujourd'hui pour Jésus exactement ce qu'ils éprouvaient au IVe siècle ou au Moyen Age. Ce n’est pas de la peur, c’est de la haine et du mépris... Pendant des siècles, les Juifs ont dissimulé aux Chrétiens leur haine de Jésus, et cette tradition est toujours vivante."

 

"Il [Jésus] est révoltant et répugnant", dit un grand penseur religieux juif moderne. Rozen écrit que "la totalité de la population israélienne a adopté cette répulsion éprouvée par les Juifs religieux."

 

La veille de Noël, d'après un journal local de Jérusalem, Kol Ha-Ir[12], la coutume des Juifs hassidiques est de ne pas lire les livres sacrés parce que cela pourrait sauver Jésus du châtiment éternel (le Talmud enseigne que Jésus bout en enfer)[13]. Cette coutume était en train de disparaître quand les ‘loubavitchi’, groupes hassidiques nationalistes fanatiques, l'ont ressuscitée.

 

Je me souviens encore d'avoir vu des vieillards juifs cracher en passant devant une église et maudire les morts en longeant un cimetière chrétien. L'année dernière, à Jérusalem, un Juif a décidé de renouer avec cette tradition. Il a craché sur la Sainte Croix que l'on portait en procession dans toute la ville. La police l'a sauvé de graves ennuis mais le tribunal lui a infligé  une amende de cinquante dollars, bien qu'il ait prétendu, pour sa défense, avoir accompli un devoir religieux.

 

L'année dernière, le plus grand journal à scandales israélien, Yedioth Aharonoth, a réédité le Toledoth Eshu, un évangile apocryphe juif, qui est une compilation médiévale. C'est la troisième fois qu'on le réédite ces temps-ci, dont une fois dans la presse. Alors que l'Evangile est le livre de l'amour, Toledoth est le livre de la haine du Christ. Le héros du livre est Judas, qui fait Jésus prisonnier en détruisant sa pureté ; d'après Toledoth, Jésus a été conçu dans le péché, ses miracles sont de la sorcellerie et sa résurrection un tour de prestidigitation.

 

Joseph Dan, professeur de mysticisme juif à l'université hébraïque de Jérusalem, a écrit à propos de la mort de Jésus :

"Les apologistes juifs modernes, dont l’Eglise a adopté le point de vue après beaucoup d'hésitations, préfèrent faire peser la responsabilité sur les Romains. Mais les Juifs du Moyen Age ne l'entendaient pas ainsi : ils essayaient de prouver qu'il fallait tuer Jésus, et ils se vantaient de l'avoir fait. Les Juifs haïssaient et méprisaient le Christ et les Chrétiens. De nos jours, ajoute-t-il d’ailleurs, il est hors de doute que ce sont les ennemis juifs de Jésus qui ont provoqué son exécution."

 

De nos jours encore, les juifs d'Israël parlent de Jésus sous le sobriquet de ‘Yeshu’ (au lieu de Yeshua) qui signifie "que son nom périsse". Il y a une discussion en cours pour savoir si on a fait une injure de son nom ou si on lui a donné une injure comme nom. Par un jeu de mots semblable, on appelle le Nouveau Testament ‘Avon Gilaion’, c’est-à-dire ‘le livre du péché’. Tels sont les chaleureux sentiments des amis des chrétiens sionistes pour le Christ.

 

Et les musulmans, alors ? Les musulmans vénèrent le Christ. Ils l'appellent "le verbe de Dieu", le "logos", le Messie, le prophète et il est considéré comme un "messager de Dieu" au même titre qu'Abraham, Moïse et Mahomet. De nombreux chapitres du Coran parlent de l'histoire du Christ, de sa naissance virginale et de sa persécution par les Juifs. On admire sa sainte mère, et l'Immaculée Conception est une des croyances de l'islam. Le nom du Christ glorifie l'édifice doré d'Haram al-Charif. D'après le dogme musulman, c'est là que le fondateur de l'islam a rencontré Jésus et qu'ils ont prié ensemble. La tradition musulmane dit, au nom du prophète, "Nous ne vous interdisons pas de croire au Christ, nous vous l'ordonnons."

 

Les musulmans identifient leur prophète avec le Paraclet, l'Intercesseur (Jn 14, 16) dont la venue a été annoncée par Jésus. Ils vénèrent les lieux de la vie de Jésus : le lieu de l'Ascension, le Tombeau de Lazare, le Saint-Sépulcre sont situés près d'une mosquée et tous les chrétiens peuvent y accéder librement. Les Musulmans ne considèrent pas Jésus comme Dieu mais comme le Messie, l'oint, l'habitant du Paradis. Cette conviction religieuse, familière aux Nestoriens et à d'autres Eglises archaïques mais rejetée par l'ensemble des chrétiens, ouvrait la porte aux juifs qui ne pouvaient renoncer au monothéisme strict.

 

C'est pourquoi beaucoup de Palestiniens, chrétiens ou juifs, se convertirent à l'islam au VIIe siècle et devinrent des Palestiniens musulmans. Ils sont restés dans leurs villages, ils ne sont pas partis en Pologne ou en Angleterre, ils n'ont pas appris le yiddish, ils n'ont pas étudié le Talmud mais ils ont continué à élever leurs troupeaux et à planter des amandiers, ils sont restés fidèles à leur pays et à la grande idée de la fraternité des hommes.

 

Au sud d'Hébron, parmi les ruines de Susiah, on peut voir comment, en l'espace de deux cents ans, une synagogue s'est lentement transformée en mosquée, au fur et à mesure que la population troglodyte alentour abandonnait la foi exclusive des sorciers babyloniens pour l'Islam. Ces bergers sont toujours là, dans les mêmes grottes. L'année dernière, l'armée israélienne a essayé à deux reprises de les expulser pour faire de la place à de nouveaux colons juifs de New York.

 

Pourquoi, alors que les amandiers sont en fleurs, suis-je en train de parler du thème délicat de l'attitude respective des juifs et des musulmans envers le Christ ? Parce qu'il faut arrêter les moulins à haine qu'actionnent les partisans d'Israël. Parce que la langue de bois du ‘judéo-christianisme’ sert à justifier les barbelés qui entourent l'église de Birim et les chars d'assaut qui entourent Bethléem. Parce que c’est un devoir pour nous de lever les obstacles qui encombrent le chemin des aveugles.

 

La majorité des chrétiens sionistes sont des âmes simplistes en errance, des gens pleins de bonnes intentions mais très ignorants. Ils pensent qu'ils "soutiennent les juifs" mais ils ne font qu'encourager les juifs à haïr le Christ. Ce n'est pas un hasard si le héros du livre sioniste Exodus, de Léon Uris, a dans sa chambre une affiche proclamant "Nous avons crucifié le Christ". Ce n'est pas un hasard si un soldat israélien, sur le barrage qui bloque Bethléem, me disait hier : "Nous affamons ces bêtes sauvages", en parlant des chrétiens natifs de la cité de la Nativité.

 

Ce n'est pas un hasard si on a brûlé l'Evangile sur un bûcher en Israël, tandis que la littérature contre l'Evangile se répand partout, que les nouveaux juifs émigrés qui se convertissent au christianisme sont déportés et persécutés, que tout prédicateur du christianisme en Israël peut être mis en prison, selon les nouvelles lois anti-chrétiennes, ou que les archéologues israéliens effacent les lieux saints chrétiens et les autres souvenirs en Terre sainte. Je rappellerai aux dirigeants des chrétiens sionistes, qui sont certainement au courant mais n'en continuent pas moins de mener leur troupeau innocent sur les pas de l’Antéchrist, que Jésus a dit, "mais quiconque pousse au péché l’un de ces petits enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui accroche une pierre à meuler au cou et qu'on le noie au fond de la mer." (Mt 18, 6).

 

Je dis à mes frères juifs : nous ne sommes pas tenus de suivre les opinions des Juifs du Moyen Age. Tout juif peut décider pour lui-même s'il veut prier pour la destruction des non-juifs ou partager la bénédiction de la Terre sainte avec les habitants de Birim et de Bethléem. Parmi les juifs, il y a toujours eu des héritiers spirituels des prophètes qui voulaient apporter la paix et la bénédiction à tous les enfants d'Adam. Aussi vrai que cette fleur d'amandier, en vous s'accomplira la prophétie : "Toutes les nations de la Terre vous béniront." (Deut. 7)

 

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Le réservoir de Mamilla

 

24 avril 2001

 

I

 

Tout va très vite de nos jours. Hier encore, c'est tout juste si nous osions qualifier "d'apartheid" la politique israélienne de discrimination officielle à l'égard des Palestiniens. Aujourd'hui, tandis que les chars et les missiles de Sharon pilonnent des villes et des villages sans défense, le terme suffit à peine à exprimer la réalité ; ou alors, il est devenu une insulte injustifiée pour les tenants de la suprématie blanche en Afrique du Sud. Après tout, ces Blancs n'ont pas employé d’hélicoptères de combat ni de chars contre les indigènes, pas plus qu'ils n'ont assiégé Soweto. Ils n'ont pas refusé de reconnaître l'humanité de leurs cafres. Mais les tenants de la suprématie juive, eux, n'ont pas hésité à sauter le pas. D’un coup de baguette magique, ils nous ramènent à l'époque de Josué et de Saül.

 

Alors que la quête du mot juste se poursuit, le vaillant Robert Fisk[14] propose de qualifier les événements de Palestine de "guerre civile". Si c'est cela une guerre civile, alors on peut dire que l'abattage d'un agneau est une corrida. La disparité entre les forces en présence est tout simplement trop grande. Non, sachez-le, vous qui vivez ailleurs, il ne s'agit pas d'une guerre civile mais d'un génocide rampant.

 

A ce moment précis, dans notre saga, le bon juif est censé sortir son mouchoir et s'exclamer : "Comment se peut-il que nous, éternelles victimes de persécutions, commettions de tels crimes ! " Et bien, cessez de retenir votre souffle : je ne transcrirai rien de tel. Cela s’est déjà produit et il est possible que cela se reproduise.

 

Les juifs ne sont pas plus assoiffés de sang que le reste de l'humanité. Mais l'idée folle d'être le ‘peuple élu’, la notion de supériorité d'une race ou d'une religion sont des moteurs de génocide. Si vous croyez que Dieu a choisi votre peuple pour gouverner le monde, si vous pensez que les autres ne sont que des sous-hommes, vous serez puni par ce Dieu dont vous aurez invoqué le nom en vain. Vous serez métamorphosé non pas en charmante petite grenouille mais en assassin fou.

 

Quand, dans les années trente, les Japonais ont été atteints de cette maladie, ils ont violé Nankin et dévoré le foie de leurs prisonniers. Imbus de leur complexe de supériorité aryenne, les Allemands ont accumulé les cadavres à Babi Yar. Ayant lu attentivement Josué et Le Livre des Juges, les pères pèlerins, fondateurs des Etats-Unis, ont voulu ceindre leur front de la couronne des ‘élus’ et ce faisant, ils ont pratiquement réussi à exterminer les peuples indigènes d'Amérique.

 

Les juifs ne font pas exception, leur sentiment de ‘peuple élu’ provoque un génocide de temps à autre. A la sortie de Jérusalem dite ‘Porte de Jaffa’ (Bab al-Halil), existait autrefois une petite agglomération du nom de Mamilla, qui a été détruite récemment par des promoteurs immobiliers. A sa place, on trouve aujourd'hui un monstrueux ‘village’ accueillant les gens très riches, à côté du luxueux hôtel Hilton. Un peu plus loin, se trouvent le vieux cimetière de Mamilla où repose la noblesse arabe, et le réservoir d'eau de Mamilla que Ponce Pilate avait fait aménager. Au cours des travaux de terrassement, les ouvriers ont découvert une caverne funéraire abritant des centaines de crânes et d'os. Cette grotte était ornée d'une croix et d'une inscription : "Dieu seul sait leurs noms". La Revue d'archéologie biblique éditée par le juif américain Herschel Shanks a publié un long rapport de l'archéologue israélien Ronny Reich[15] sur cette découverte.

 

Les cadavres ont été déposés là pour y dormir du sommeil du juste en 614 après Jésus-Christ, année la plus effroyable de l'histoire de la Palestine jusqu’au XXe siècle. Dans son ouvrage intitulé Historical Geography of Palestine, le chercheur écossais Adam Smith a écrit que de nos jours, l'effroyable dévastation de 614 est encore visible sur le terrain. Les blessures n'ont jamais pu se refermer.

 

En 614, la Palestine faisait partie de l'empire byzantin, qui avait succédé à l'empire romain. C'était une terre prospère, à prédominance chrétienne, où l'agriculture était bien développée, les eaux canalisées et les terrasses soigneusement aménagées. Les pèlerins affluaient en masse vers les lieux saints. Les édifices construits par Constantin, le Saint-Sépulcre et l'Ascension au Mont des Oliviers figuraient parmi les merveilles du monde réalisées par l'homme. Les solitudes de Judée étaient adoucies par quatre-vingts monastères où l'on collectionnait des manuscrits précieux et où l'on priait. Les Pères de l’Eglise, saint Jérôme de Bethléem, Eusèbe et Origène de Césarée étaient encore présents dans les mémoires. Jean Moschos, l’un des meilleurs écrivains palestiniens, l’égal des Prophètes Mineurs, venait de terminer son Pré  spirituel.

 

Il y avait aussi une petite communauté juive prospère, principalement à Tiberias, sur les rives de la mer de Galilée. Ses docteurs venaient d'achever leur version du Talmud qui codifiait leur foi, le judaïsme rabbinique. Mais pour les instructions, ils s'en remettaient à la communauté juive dominante de Babylone, alors sous domination perse.

 

II

 

En 614, les juifs de Palestine s'allièrent à leurs coreligionnaires babyloniens pour prêter main forte aux Perses dans leur conquête de la Terre sainte. 26 000 Juifs participèrent à l’offensive. Après la victoire perse, les Juifs ont perpétré un holocauste massif des Gentils de Palestine. Ils ont incendié les églises et les monastères, tué les moines et les prêtres, et brûlé les livres. La charmante basilique des Poissons et des Pains de Tabgha, l'église de l'Ascension sur le Mont des Oliviers, l'église Saint-Etienne en face de la porte de Damas et Sainte-Sion sur la colline du même nom ne sont que quelques-uns des édifices religieux qu'ils détruisirent. De fait, très peu d'églises ont réchappé au désastre. La Laure de Saint-Sabas, site extraordinaire niché dans la vallée très profonde du Wadi al-Nar, n'a dû son salut qu'à sa situation reculée et aux rochers escarpés qui l'entourent. L'église de la Nativité a survécu par miracle : lorsque les juifs donnèrent l’ordre de la détruire, les Perses refusèrent. Ils avaient cru voir, dans la mosaïque représentant les rois mages au-dessus du linteau, le portrait de rois perses.

 

Mais le pire de ces crimes n'est pas la dévastation. Lorsque Jérusalem se rendit aux Perses, des milliers d'habitants chrétiens furent faits prisonniers et menés à l'abattoir, tout près du réservoir de Mamilla. L'archéologue israélien Ronny Reich écrit :

 

"Ils ont probablement été vendus au plus offrant. Selon certaines sources, les captifs chrétiens du réservoir de Mamilla furent achetés par des juifs et mis à mort sur-le-champ".

 

Dans son Histoire des Juifs, le professeur d’Oxford Henry Hart Milman décrit l’opération en termes plus rudes :

Elle était enfin venue, l’heure tant attendue du triomphe et de la vengeance. Les Juifs n’ont pas laissé passer leur chance, et ils ont lavé, dans le sang des Chrétiens, la profanation de la ville sainte. On dit que les Perses vendirent les misérables captifs pour de l’argent. La soif de vengeance des Juifs fut plus forte que leur avarice. Non seulement ils n’eurent aucun scrupule à sacrifier leurs trésors en échange de ces dévots réduits en esclavage, mais ils les tuèrent tous, malgré leur prix exorbitant. La rumeur de l’époque disait que 90 000 personnes avaient péri de la sorte.

Témoin oculaire, Strategius de Saint-Sabas, nous donne un compte rendu plus précis :

" Sur ce, les vils Juifs... se réjouirent, car ils détestaient les Chrétiens et avaient conçu un plan diabolique. Comme, autrefois, ils avaient acheté le Seigneur à des Juifs pour de l’argent, ils achetèrent les Chrétiens prisonniers des Perses. Combien d’âmes furent assassinées dans le réservoir de Mamilla ! Combien périrent de faim et de soif ! Combien de prêtres et de moines furent passés au fil de l’épée ! Combien de jeunes filles, se refusant aux derniers outrages, furent livrées à la mort par l’ennemi ! Combien de parents ont péri sur les corps de leurs enfants ! Combien de ces gens furent torturés jusqu’à ce qu’ils renient leur foi ! Qui peut compter la multitude des cadavres de ceux qui furent massacrés à Jérusalem !"

Strategius estimait à 66 000 le nombre des victimes de l’holocauste.

 

En d’autres termes, les juifs payèrent une grasse rançon aux soldats perses pour s'emparer des Chrétiens et les massacrèrent avec délectation au réservoir de Mamilla qui "débordait de sang". Dans la seule ville de Jérusalem, les juifs massacrèrent entre 60 000 et 90 000 chrétiens palestiniens, ce qui correspondrait, à l’heure actuelle, à 1,5 million de morts. En effet, la Terre comptait alors, selon l’Encyclopaedia Britanica autour de 300 millions d'habitants, soit vingt fois moins qu'aujourd'hui. Quelques jours plus tard, ayant compris l'ampleur du massacre, les soldats perses empêchèrent les juifs de poursuivre leurs exactions.

 

III

 

Il faut rendre justice à l'archéologue israélien Ronny Reich de n'avoir pas cherché à accuser les Perses du massacre, comme on le fait couramment aujourd'hui. Il admet que "l'empire perse n'avait pas de fondement religieux et était effectivement enclin à la tolérance religieuse". Il est évident que ce brave homme aurait quelques difficultés à publier des articles dans le New York Times. La correspondante de ce journal en Israël, n'hésiterait pas, elle, à décrire ce massacre comme "un acte de représailles des Juifs ayant souffert sous la férule des Chrétiens".

 

L'holocauste des Palestiniens chrétiens de 614 a fait aussi couler beaucoup d’encre, et vous le verrez assez bien décrit dans les livres anciens. Quant aux guides modernes et aux livres d'histoire, la censure est passée par-là. Dans son exposé brillant sur la "Justification juive"[16], Elliot Horowitz a décrit comment presque tous les historiens juifs occultent les faits et ré-écrivent l’histoire. La dissimulation perdure de nos jours. De récentes publications israéliennes accusent les Perses, comme elles rendent les Maronites libanais responsables des massacres de Sabra et Chatila. Horowitz écrit :

 

Raul Hilberg, dans La destruction des Juifs européens, affirmait que "les attaques préventives, la résistance armée et la vengeance sont pratiquement inexistantes au cours des 2000 ans d’histoire du ghetto juif." Avi Yona, un chef de file des historiens israéliens, Leon Polyakov, auteur de L’histoire de l’antisémitisme [publié aux frais de Mark Rich, le voleur – I.SH.] et de nombreux autres qui ont glosé sur l’holocauste de 614, n’ont rien dit, ou l’ont carrément nié. Benzion Dinur, un ancien directeur du musée de l’holocauste Yad va-Shem, a euphémisé, dans un langage qui lui aurait semblé injurieux s’il avait fait référence aux juifs, que "des chrétiens récalcitrants avaient été tenus en échec."

 

Horowitz montre qu’en général, et de façon notoire, les écrits juifs, historiques et idéologiques, tentent de tout justifier et sont peu dignes de foi. Bien entendu, tous les Juifs ne sont pas ainsi ; Horowitz, Finkelstein et d’autres individus extraordinaires le prouvent, mais ils seraient les premiers à confirmer ce qui est écrit ici. Le sentiment d’être éternellement vertueux et victime, renforcé par une version faussée de l’Histoire, est une source de maladie mentale, une obsession commune à de nombreux juifs modernes. Cette obsession intoxique les juifs, et leur donne une force particulière pour répandre leur version des faits. D’une certaine manière, cette grave distorsion de la réalité transforme les juifs en gagnants hystériques de la lutte idéologique. Toutefois, même si elle représente une stratégie victorieuse, c’est une maladie mentale, un danger pour l’âme des juifs et pour la vie des autres.

 

Là encore, les juifs ne font pas exception. Les Allemands ont été intoxiqués par l’injustice du Traité de Versailles, et Adolf Hitler a été l’expression de ce phénomène. Eric Margolis du Toronto Sun[17] a évoqué, dans ses articles, les Arméniens rendus furieux par l'histoire de leur propre holocauste. C'est ainsi qu'ils ont massacré leurs pacifiques voisins d'Azerbaïdjan par milliers dans les années 1990, et provoqué l'exil de huit cent mille habitants non-arméniens de la région. Margolis conclut en disant, "il est temps de reconnaître toutes les horreurs du monde". J’ajouterai qu’il est temps de reconnaître les dangers du discours partial et incendiaire, en un mot, fanatique. Ce discours, qui s’est répandu dans tous les milieux, nous fait vivre dans un monde malade, psychotique. Notre seul système de communication, les médias, transmet la maladie et nous conduit à la perdition. Il faut encourager l’émergence d’un discours alternatif équilibré, afin de revenir au bon sens. Les juifs sont devenus si importants dans le monde moderne, que leur discours bancal doit être déconstruit, et la couronne du martyre soigneusement enlevée.

 

Les événements tragiques de 614 doivent être rapportés dans le respect de la vérité historique, car cela aidera les Juifs à soigner leur illusion paranoïaque. Sans cette connaissance réelle des événements, il est impossible de comprendre, par exemple, les dispositions du traité conclu en 638 entre les habitants de Jérusalem et le calife Omar ibn Khattab. Dans le Sulh al-Quds, nom sous lequel on connaît ce traité de capitulation, le patriarche Sofronius exige, et le puissant dirigeant arabe accepte, de soustraire la population de Jérusalem à la férocité des juifs.

 

Le génocide de 614 après Jésus Christ a été le plus effroyable, mais il n’a pas été le seul génocide perpétré par les Juifs, à cette époque chaotique. Bien que l’histoire biblique de la conquête de Canaan par Josué ne soit qu’un conte, elle a influencé les âmes juives d’alors. Au VIIe siècle, les Juifs étaient puissants et les génocides nombreux. En 610, les Juifs d’Antioche massacrèrent les chrétiens. L’historien juif Graetz a écrit : "[les Juifs] tombèrent sur leurs voisins chrétiens et se vengèrent des souffrances qu’ils avaient subies. Ils tuèrent tous ceux qu’ils purent attraper, et jetèrent les cadavres dans les flammes, comme avaient fait les Chrétiens un siècle auparavant à l’endroit des Juifs. Le patriarche Anastasius, objet d’une haine particulière, fut maltraité de façon scandaleuse, et traîné dans les rues de la ville avant d’être mis à mort."

 

Pour Graetz, comme pour les porte-parole de l’IDF, les Juifs tuent toujours en ‘représailles’. Ce dogme n’a pas été inventé par CNN ni par Sharon. Il est profondément enraciné dans la psyché juive, en tant que justification ultime. Cet historien (comme d’autres historiens juifs) n’a pas pris soin de mentionner que, "les Juifs d’Antioche ont éventré le grand patriarche Anastasius, l’ont forcé à manger ses tripes, et lui ont jeté ses parties génitales au visage", selon Elliot Horowitz.

 

IV

 

Après la conquête arabe, une majorité de Palestiniens juifs ont accepté le message de l'envoyé d'Allah, tout comme la majorité des Palestiniens chrétiens quoique pour des motifs différents. Pour les chrétiens du crû, l'islam était une sorte de christianisme nestorien sans les icônes, sans l'intervention de Constantinople et sans les Grecs (aujourd'hui encore, la soumission de l'Eglise palestinienne à l'Eglise grecque continue de poser problème aux Chrétiens du pays).

 

Aux yeux des juifs de la région, l'islam n'était qu'un retour à la foi d'Abraham et de Moïse. Il faut bien reconnaître que, de toute façon, ils étaient incapables d'appréhender les complexités de la nouvelle foi babylonienne. La majorité d'entre eux sont devenus musulmans et se sont mêlés à la population de Palestine.

 

V

 

 

Pourquoi les juifs d'aujourd'hui se sentiraient-ils coupables des méfaits de leurs ancêtres ? Aucun fils n'est responsable des péchés de son père. Israël aurait pu transformer le charnier de Mamilla, sa chapelle byzantine et ses mosaïques, en un petit mémorial, rappelant à ses citoyens une page effroyable de l'histoire de leur terre, mais aussi les dangers du sentiment de supériorité qui conduit au génocide. Mais les autorités israéliennes ont préféré démolir le tombeau et le transformer en parc de stationnement. Et nul ne s'est insurgé contre ce geste.

 

Les dépositaires de la conscience juive, Amos Oz et d'autres, ont bien élevé des objections contre la destruction de vestiges de l'Antiquité, mais à aucun moment contre celle du tombeau de Mamilla. En revanche, ils ont fait circuler une pétition contre les gardiens du site religieux du Haram al-Charif, qui avaient creusé une tranchée de quelques centimètres afin de poser une nouvelle canalisation. Peu leur importait que, dans une page de chroniques et de commentaires du quotidien Haaretz, le principal archéologue israélien de la région eût nié que les travaux à la mosquée interféraient avec la science. Ils se sont obstinés à les décrire comme "un acte barbare commis par les musulmans pour détruire le patrimoine juif de Jérusalem". A mon grand étonnement et à mon grand regret j'ai constaté que le nom de Ronnie Reich figurait parmi les signataires. On aurait plutôt attendu de lui qu'il dise qui avait détruit les vestiges du patrimoine juif du réservoir de Mamilla.

 

Lorsqu'elle est censurée, l'Histoire présente une fausse image de la réalité. Admettre le passé est une étape indispensable sur la voie de l'équilibre mental. Parce qu'ils ont admis les crimes de leurs pères et ont regardé en face leurs défaillances morales, les Allemands et les Japonais sont devenus des peuples plus humbles, moins orgueilleux, proches du reste de l'humanité. Mais nous autres, juifs, ne sommes jusqu'à présent jamais parvenus à exorciser l'esprit arrogant d'un peuple qui se prétend ‘élu’, et c'est pourquoi nous sommes dans une situation parfaitement insoluble.

 

Tout cela pour dire que l'idée de notre supériorité se perpétue et continue de nous conduire au génocide. En 1982, Amos Oz avait rencontré un Israélien qui lui fit part de son rêve de devenir une sorte de Hitler juif pour les Palestiniens[18]. Des rumeurs persistantes identifient cet Hitler potentiel avec Ariel Sharon. Que ce soit vrai ou faux, peu à peu le rêve est en train de devenir réalité.

 

En première page du quotidien Haaretz est parue une publicité[19], qui n'était autre qu'une fatwa signée par un groupe de rabbins. Ces rabbins proclamaient l'identification théologique d'Ismaël (c'est-à-dire les Arabes) aux ‘Amalécites’, tribu qui, d'après la Bible, a donné du fil à retordre aux enfants d'Israël. Dans cette histoire, le dieu d'Israël ordonna à son peuple d'exterminer totalement cette tribu sans épargner son bétail. Mais le roi Saül avait bâclé le travail. Bien sûr, il avait exterminé tout le monde mais il avait oublié de tuer les jeunes filles nubiles qui n'avaient pas encore contracté mariage. Cette ‘erreur’ lui coûta sa couronne. De nos jours, l'obligation d'exterminer les Amalécites est toujours inscrite dans la doctrine juive quoique personne, pendant des siècles, n'ait identifié une nation existante à la tribu maudite.

 

Il est pourtant une exception qui prouve à quel point cette sentence est dangereuse. A la fin de la deuxième guerre mondiale, un certain nombre de Juifs, dont le futur Premier ministre Begin, ont voulu voir dans les Allemands l'incarnation des Amalécites. De fait, Abba Kovner, Juif pieux, fervent socialiste et combattant contre les Nazis, avait, en 1945, ourdi un complot visant à empoisonner le réseau d'adduction d'eau des villes allemandes et à tuer "six millions d'Allemands". Kovner se procura du poison auprès du futur président d'Israël, Efraim Katzir. Celui-ci croyait, paraît-il, que l’intention était d'empoisonner 'quelques' milliers de prisonniers de guerre allemands. Fort heureusement le complot fut éventé et des officiers britanniques arrêtèrent Kovner dans un port européen. Cette histoire a été publiée l'an dernier en Israël, dans une biographie de Kovner rédigée par Dina Porat, directrice du centre de recherche sur l'antisémitisme à l'université de Tel-Aviv[20].

 

Pour dire les choses simplement, la fatwa des rabbins nous affirme que notre devoir religieux est de tuer tous les Arabes, y compris les femmes, les enfants et le bétail, et de n'épargner personne, pas même les chats. Pourtant, le quotidien libéral Haaretz, dont le rédacteur en chef et le propriétaire sont suffisamment instruits pour comprendre la fatwa, n'ont pas hésité à publier cet appel. Récemment, certains militants pro-palestiniens m'ont critiqué pour avoir collaboré avec l'hebdomadaire russe Zavtra [hebdomadaire du parti communiste russe] et pour avoir cité l'hebdomadaire américain Spotlight. Je me demande pourquoi ils ne m'ont pas blâmé d'avoir écrit dans Haaretz. Pour autant que je sache, ni Zavtra ni Spotlight n'ont jamais appelé au génocide.

 

Il serait injuste de jeter l'opprobre exclusivement sur Haaretz. Le Washington Post, autre journal juif à fort tirage, a publié un appel tout aussi virulent au génocide, signé Charles Krauthammer[21]. Ne pouvant tabler sur la connaissance de la Bible de ses lecteurs, ce disciple du roi Saül renvoie au massacre des troupes irakiennes en déroute, perpétré par le général Colin Powell à la fin de la guerre du Golfe. Krauthammer cite les propres termes de Powell parlant de l'armée irakienne. "D'abord, nous allons leur couper la route, et ensuite nous allons flinguer tout ça". Pour Krauthammer, qui choisit avec soin ses citations, une multitude d'Arabes assassinés ne méritent pas que l'on humanise l'expression en parlant ‘d'eux’. Il se contente de dire "ça". Aux derniers stades de la guerre du Golfe, des Irakiens désarmés battant en retraite ont été assassinés en masse et de sang-froid par l'aviation américaine, leurs cadavres ont été enterrés au bulldozer dans le sable du désert, dans d'immenses charniers qui ne portent pas de noms. Selon les estimations, les victimes de cette hécatombe se chiffreraient entre cent mille et un demi-million. Dieu seul sait leurs noms...

 

Krauthammer souhaite que ce ‘haut fait’ se reproduise en Palestine. D'ailleurs, l'armée israélienne a déjà divisé ‘tout ça’ en soixante-dix lots. Maintenant ‘tout ça’ est prêt pour le grand massacre. "Flinguez-moi tout ça", revendique Krauthammer, dans le feu de la passion. Il craint peut-être que les Perses ne veuillent à nouveau arrêter le bain de sang avant que le réservoir de Mamilla ne déborde. Ses inquiétudes sont notre espérance.

 

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Avril est le mois le plus cruel

 

 

30 mars 2001

 

[Cet article est une commémoration du jour anniversaire de Deir Yassine, le 9 avril.]

 

 

Par les beaux jours de printemps, lorsque le ciel de la Terre sainte est d'un bleu tendre et l'herbe d'un vert ardent, les autocars à air conditionné charrient les touristes de la Ville de la Plaine à la Ville des Montagnes. A peu près à mi-chemin, juste après l'auberge ottomane restaurée de Bab al-Wad (la Porte de la vallée), le car passe le long des squelettes de véhicules blindés. En cet endroit, les guides débitent leur morceau de bravoure habituel : "Ces véhicules commémorent la percée héroïque des Juifs qui mit fin au siège de Jérusalem dû à l'agression de neuf Etats arabes." Le nombre d'Etats arabes varie en fonction de l'humeur du guide et de l'attention que lui prête son auditoire.

 

La bataille pour la route de Jérusalem est un des grands moments de la guerre civile de 1948 en Palestine et elle s'est achevée par l'invasion des quartiers occidentaux prospères de Jérusalem, avec leurs hôtels particuliers en pierre blanche appartenant aux nobles arabes et aux marchands allemands, grecs et arméniens, par les Juifs sionistes de la Plaine. Au cours de ces batailles, les sionistes se sont aussi imposés dans les quartiers juifs non-sionistes et neutres. Les sionistes ont expulsé les non-juifs dans un vaste mouvement de purification ethnique et ont enfermé les Juifs autochtones dans le ghetto. Pour parvenir à leurs fins, ils ont rasé complètement les villages palestiniens qui se trouvaient sur la route de Jérusalem.

 

Les déchets rouillés ne sont pas l'arrière-plan idéal pour le récit israélien traditionnel et ne conviendraient pas du tout pour un film réaliste. C'est un décor dépourvu du cachet d'authenticité que recherchent les metteurs en scène. L'histoire du siège et de l'agression est une pièce de théâtre et non un scénario de cinéma. C'est du déjà-vu pour les touristes que l'on endoctrine tout au long de leur excursion sans escale du Mur des lamentations au Musée de l'holocauste.

 

La guerre pour cette route s'est achevée en fait en 1948, plusieurs semaines avant la déclaration d'indépendance d'Israël, le 15 mai, avant que des unités déguenillées d'Arabes de la région entrent en Palestine pour sauver ce qui restait de la population locale. Comme l'a dit T.S. Elliot, le mois d'avril est le mois le plus cruel. Et c'est vrai du mois d'avril de cette année-là, où les Palestiniens prirent le chemin d'un exil qui dure depuis plus de cinquante ans. L'apothéose s’est déroulée à l'entrée de Jérusalem, près des jardins Sakharov : de là, on va à un cimetière, à un asile de fous et à Deir Yassine.

 

La mort a de multiples noms : pour les Tchèques, c'est Lidice, pour les Français, Oradour, pour les Vietnamiens My Lai et pour tous les Palestiniens, c'est Deir Yassine. Durant la nuit du 9 avril 1947, les groupes terroristes juifs Etsel et Lehi attaquèrent ce village tranquille et massacrèrent tout le monde, hommes, femmes et enfants. Je n'ai pas envie de réciter la sinistre litanie des oreilles coupées, des entrailles arrachées, des femmes violées, des hommes-torches, des cadavres jetés dans les carrières de pierre ou de la parade triomphale des assassins. En soi, tous les massacres se ressemblent, de Babi Yar au gang des tronçonneuses ou à Deir Yassine. Et pourtant, le massacre de Deir Yassine est particulier pour trois raisons.

 

La première, c'est qu'on a sur lui un dossier complet ainsi que des témoignages ; d'autres combattants juifs de la Hagana et de Palmach, des éclaireurs juifs, des délégués de la Croix Rouge et la police britannique de Jérusalem ont tous donné un exposé complet des événements. Bien qu'il s'agisse d'un des nombreux massacres de Palestiniens par les Juifs pendant la guerre de 1948, on lui a prêté une attention exceptionnelle, sans doute parce que cela s'est passé aux portes de Jérusalem, siège du Mandat britannique de Palestine.

 

Ensuite, au delà du sort tragique du village de Deir Yassine, de graves conséquences s’en sont suivies : l'horreur du massacre a incité les Palestiniens des villages voisins à fuir, ce qui a donné aux Juifs le contrôle plein et entier des accès occidentaux à Jérusalem ; la fuite était ce qu'il y avait de plus prudent et de plus raisonnable pour la population civile. Au moment où j'écris ces lignes, la télévision montre des paysans macédoniens fuyant une zone de guerre. Le 22 juin 1941[22], la famille de ma mère s'est enfuie de Minsk en flammes et a survécu, contrairement à celle de mon père qui, restée sur place, a péri ; après la guerre, mes parents ont pu rentrer à Minsk, comme tous les autres réfugiés de guerre. Mais les Palestiniens, eux, n'ont toujours pas l'autorisation de rentrer.

 

Enfin, troisième point, la carrière des assassins : les chefs des bandes terroristes d'Etsel et de Lehi étaient Menahem Begin et Itzhac Shamir, qui sont finalement devenus premiers ministres d'Israël. Aucun des deux n'a exprimé de remords et Begin a vécu jusqu'à la fin de ses jours dans une maison d'où il avait une vue panoramique sur Deir Yassine. Il n'y a pas eu de tribunal de Nuremberg pour eux, pas de vengeance, pas de pénitence, juste un tapis de roses qui menait jusqu'au prix Nobel de la paix. Begin était fier de l'opération et dans la lettre qu'il a adressée aux assassins, il les félicite d'avoir rempli leur devoir national : "Vous êtes les créateurs de l'histoire d'Israël." Itzhac Shamir était heureux aussi car cela lui a permis d'accomplir son rêve : expulser les non-juifs de l'Etat juif.

 

Le commandant en chef de l'opération, Judas Lapidot, a lui aussi, fait une brillante carrière : son supérieur hiérarchique, Begin, lui a confié la campagne pour le droit des juifs russes à émigrer en Israël, campagne dans laquelle il invoquait la compassion et le rapprochement des familles. A Londres et à New York, il a organisé des manifestations dont le mot d'ordre était "Let my people go"[23]. Si vous vous êtes intéressé au droit des juifs russes à émigrer en Israël, vous avez peut-être entendu parler de lui. A cette époque-là, le sang de Deir Yassine était oublié. Pour endoctriner les émigrés russes, il a même publié une traduction russe du livre de Lapierre et Collins, Si je t'oublie Jérusalem, qui édulcore complètement l'affaire de Deir Yassine.

 

Il y a une dernière signification historique de cet événement. Il a mis en lumière toute la tactique sioniste. Lorsque le massacre fut révélé, les dirigeants juifs en firent porter la responsabilité aux Arabes. Ben Gourion, qui était alors Premier ministre d'Israël, annonça que des bandes arabes déchaînées en étaient les auteurs. Lorsque cette version se révéla fausse, les dirigeants juifs firent fonctionner, pour la première fois, le système de limitation des dommages : ils envoyèrent un message d'excuse à l'émir Abdallah. Ben Gourion avec tout le gouvernement prit publiquement ses distances avec le massacre atroce, déclarant qu'il portait atteinte à la réputation de tous les Juifs honnêtes et que c'était l’œuvre de terroristes minoritaires. Ses méthodes de relations publiques sont demeurées un sujet de fierté pour les Gentils pro-sionistes ‘de gauche’ à l'étranger.

 

"Quelle histoire horrible et abominable", me dit un juif humaniste que je conduisais sur les ruines de Deir Yassine, avant d'ajouter : "Mais Ben Gourion a condamné les terroristes et ils ont été punis comme ils le méritaient."

 

"Oui, répondis-je, ils furent justement punis et promus aux plus hautes fonctions politiques."

 

Trois jours exactement après le massacre, les bandes furent incorporées dans l'armée israélienne alors en formation où les commandants occupèrent des postes d'autorité et une amnistie générale couvrit leurs crimes. Le même schéma, c’est-à-dire la dénégation, suivie d’excuses puis d’un geste final de clémence et de promotions, fut appliqué après la première atrocité vérifiable commise par le Premier ministre actuel, Sharon. Cela se passait au village palestinien de Qibya, où l'unité commandée par Sharon fit sauter les maisons à la dynamite avec leurs habitants, massacrant environ soixante hommes, femmes et enfants. Quand l'affaire fut révélée, le Premier ministre Ben Gourion commença par accuser des bandes arabes sauvages ; comme ça ne prenait pas, il accusa les Juifs arabes : comme ils avaient la mentalité arabe, dit-il, ils avaient commis cette agression illégale de vengeance et assassiné les paysans. Pour Sharon, le tapis de roses se déroula sans interruption jusqu'à ce qu'il devienne Premier ministre. On a l'impression que, parfois, pour devenir Premier ministre d'Israël, un petit massacre à l'actif du postulant rend bien service.

 

On retrouve à nouveau cette tactique après le massacre de Kafr Kasem, où les troupes israéliennes ont regroupé les paysans avant de les mitrailler. Quand il devint impossible de nier l'affaire et qu'un député communiste révéla les ignobles détails, les coupables furent traduits devant la cour martiale et condamnés à de longues peines de prison ; ils sortirent au bout de quelques mois et leur commandant fut nommé directeur des ‘Emprunts d'Israël’. S'il vous est arrivé d'en acheter, vous l'avez peut-être rencontré ; je ne doute pas qu'il ait su laver le sang sur ses mains avant de serrer la vôtre.

 

De nos jours, cinquante ans plus tard, les dirigeants juifs ont décidé de poursuivre la révision de l'histoire de Deir Yassine. La ZOA[24], l'organisation sioniste américaine, a publié, aux frais du contribuable américain, une brochure intitulée Deir Yassine : histoire d'un mensonge. Les révisionnistes de l’association utilisent toutes les méthodes de leurs adversaires, les ‘négateurs de l’holocauste’ : ils rejettent les témoignages des rescapés, de la Croix Rouge, de la police britannique, des associations et des observateurs juifs individuels, qui étaient présents sur les lieux du massacre. Ils négligent même les excuses de Ben Gourion parce qu'après tout, les commandants de ces bandes sont devenus, à leur tour, Premier ministre de l'Etat juif. Pour l’organisation sioniste américaine, seul le témoignage des assassins a de la valeur. A condition que les assassins soient juifs, bien entendu.

 

Et pourtant, il y a encore des hommes justes, et c'est sans doute grâce à eux que le Tout-Puissant ne balaie pas l'humanité de la surface de la Terre. Une association, nommée ‘Se souvenir de Deir Yassine’, lutte contre la volonté d'oublier cet événement : elle organise des rencontres, publie des livres et prépare la construction d'un monument sur le site du massacre, pour que les victimes innocentes aient au moins ce dernier hommage, que leur nom et leur souvenir survivent pour l'éternité (Isaïe, 56, 5). Il faudra bien s'en contenter jusqu'à ce que les enfants de Deir Yassine et des villages voisins reviennent des camps de réfugiés sur la terre de leurs ancêtres.

 

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Encore un plan de paix

 

Mardi 12 mars 2002

Il fait déjà chaud, dans les douces collines qui longent la plaine. Le pourpre sombre des lupins, dont la floraison soudaine nous rappelle que nous sommes en mars, borde la piste de terre battue entre le camp de réfugiés et une carrière voisine. L'endroit grouille de soldats, venus assister les agents de sécurité dans leur tâche de sélection. Les hommes sont séparés des femmes ; on leur lie les poings avec des menottes en plastique produites à la chaîne, on leur passe des sacs plastiques standards sur la tête. On les emmène à la carrière, on les frappe. Certains sont abattus, d'autres torturés. Leurs maisons ont été détruites par de gigantesques bulldozers Caterpillar. Aux environs de huit heures, vingt hommes avaient été exécutés. C'était : matinée de nettoyage ethnique ordinaire en Palestine...

Sur une autre planète, à cinquante kilomètres de là, les Israéliens se débattent dans d'inextricables embouteillages. Une nouvelle journée de shopping et de loisirs commence. Dans les buildings Qiriya, qui abritent les services du gouvernement, des hommes politiques et des hauts fonctionnaires discutent du plan de paix saoudien. Le prince Abdallah a proposé la reconnaissance d'Israël par l'ensemble des pays arabes, en échange de son retrait complet des territoires occupés en 1967. En Israël, les réactions reflètent la nature véritable des différences entre les tendances de l'opinion publique israélienne.

Sharon la brute et ses partisans de droite rejettent la proposition catégoriquement. Ils se moquent de la reconnaissance arabe comme de leur première chemise. Le libéral Peres du parti Travailliste y répond, en disant, en gros : "Mais oui, bien sûr ; nous acceptons le plan saoudien, qui nous fait bien plaisir. L'idée du Prince, de reconnaître et d'admettre Israël est une très bonne idée, c'est merveilleux. Nous ne rendrons certainement pas les territoires ni ne nous en retirerons... Mais ça ne fait rien ; quel bon plan ! "

Dans ce quid pro quo, la ‘gauche’ juive en tient pour le 'quid'. Le 'quo' attendra. Cela fait d'ailleurs cinquante ans qu'il attend, alors... La droite israélienne, en revanche, n'est pas très intéressée par le jeu du ‘processus de paix’.

L'objet de ce jeu est de calmer les nerfs tendus de nos contemporains, à qui il est donné d'être les témoins d'une chose déplaisante : un holocauste palestinien. C'est dur, de vivre sans espoir... C'est bien pourquoi des esprits féconds inventent de nouvelles propositions, de nouveaux cadres et de nouvelles tables de négociation. Et pendant les débats, l'holocauste continue : on détruit la Palestine, on assassine les Palestiniens, on les torture. Et nous n'en sommes qu'aux prémisses de la nouvelle Nakbah.

Dans le numéro du Haaretz d’aujourd’hui[25], Amnon Barzilai rend compte du dernier sondage d'opinion réalisé par l'Institut Jaffe pour les Etudes Stratégiques. Selon ce sondage, 46 % des Juifs en Israël sont en faveur de la déportation de masse (transfert) des Palestiniens. Si la question est posée sous une forme ‘politiquement plus correcte’, les opinions en faveur de cette ‘Solution Finale’ grimpent à 60 %.

Les nazis n'ont jamais proclamé ouvertement leur intention de massacrer les Juifs et les Tziganes. Ils ont parlé de ‘déportation’ et de ‘transfert’, ainsi que de leur ‘Solution Finale’. Même en 1938, ces idées ne bénéficiaient pas, dans l'Allemagne nazie, de la même faveur qu'elles ont aujourd'hui dans l’état juif.

Mais, l’Etat juif, qu'est-ce donc ? Serait-ce Israël, cette lichette de terre, au Proche-Orient ? Si tel était le cas, serait-il capable, comme il le fait, de plier à sa volonté Européens et Américains ? Un historien juif, Solomon Lurie, auteur d'une somme incontournable sur l'antisémitisme dans l'antiquité, a parlé d'un ‘Etat-nation juif non-territorial’. Actuellement, ce puissant Etat-nation non-territorial, qui s'étend de New York à Moscou, a repris la doctrine nazie pour politique et adopté le génocide comme pratique. Une bonne illustration nous en est donnée par le professeur de droit d'Harvard, Alan Dershowitz, qui est juif et qui écrit dans le Jérusalem Post[26] (dont le propriétaire est Sir Conrad Black) : "le premier attentat terroriste (palestinien) devrait se traduire par la destruction du village qui a pu servir de base pour l'opération terroriste. Ses habitants auraient vingt-quatre heures pour partir, l'armée viendrait et passerait au bulldozer toutes les maisons". C'est ce que les troupes nazies faisaient couramment, en Europe occupée.

Etant donné que Dershowitz et d'autres, du même genre, ont formé des générations d'étudiants américains, tandis que Black (du Jérusalem Post) et ses camarades d'armes se faisaient les propagandistes zélés de ce programme, il n'est nullement étonnant que les Etats-Unis soutiennent à fond la machine de guerre judéo-nazie. Les rumeurs d'une attaque imminente des Etats-Unis contre l'Irak et l'Arabie Saoudite n'avaient pas d'autre finalité que de pétrifier les pays arabes voisins dans un état d'expectative horrifiée.

Apparemment, cela a marché. Le prince saoudien Abdallah comprend sans doute aussi bien que quiconque, au Proche-Orient, que toute ‘proposition de paix’ sera récupérée par les sionistes pour, en rendant les conversations interminables, poursuivre leurs plans homicides. Mais sans doute le Prince a-t-il senti que son premier devoir s'adressait à son peuple, aux Saoudiens, sous la menace de l'épée de Damoclès de l'US Air Force. Ce plan n'a pas la moindre chance d'aboutir, il connaîtra le sort des autres, que ce soit celui de Zinni, celui de Tenet ou celui de Mitchell. Entre les années 1970 et 1972, toute une collection de plans de paix a été proposée par Jarring et autres hommes d'Etat. Israël a mis à profit le temps gagné en parlotes pour renforcer sa ligne Bar-Lev, sur le canal de Suez, tantôt en usant de manœuvres dilatoires, tantôt en rejetant purement et simplement les propositions versées au débat. La même chose s'est répétée, encore et encore... Après Madrid... Après Oslo...

Les plans des judéo-nazis sont sur la table. Les médias qu'ils contrôlent étouffent les reportages et les commentaires sur l'holocauste palestinien. Les forces armées US les assurent de leur totale protection. Rien n'empêchera leur poignard de s'abattre. Certainement pas les rituelles propositions de paix, en tout état de cause.

Au lieu de dépenser sa salive inutilement, Sa Majesté Royale le Prince Abdallah et autres dirigeants feraient mieux de convertir en Euros et en or, sans plus attendre, leurs dépôts bancaires, toujours en dollars à ce jour. L'activité bancaire usurière, et donc intrinsèquement anti-islamique, devrait être mise hors-la-loi, comme toute autre méthode d'extorsion de fonds. Nous pouvons faire la même chose, et y ajouter un boycott total des journaux et des professeurs d'université qui se font les thuriféraires du génocide en Palestine.

L'humanité a encore une chance de sauver les Palestiniens et de se sauver elle-même. Dershowitz, Black & Co. doivent être traités comme de simples auxiliaires des crimes de guerre de Sharon - ce qu'ils sont - et l’Etat juif doit être dénazifié, aussi complètement que l'Allemagne l'a été après 1945.

 

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PARTIE  3

 

 

 

 

 

L’épreuve était décisive

 

6 janvier 2001 [Mon premier article en anglais ; dès qu’il apparut sur le web il fut répercuté sur des centaines de sites et donna lieu à un nombre de traductions record. Bien des lecteurs y virent un exercice rhétorique, mais pour moi il s’agissait d’assumer une réalité douloureuse : le discours juif traditionnel reposait sur un mensonge.]

 

I

Perdu dans la foule des fêtards hauts en couleurs de la rue Allenby, au milieu des restaurants pleins à craquer des nuits animées de Tel-Aviv, j'ai eu une vision ; celle d'un ange en battle-dress, traçant en lettres immenses, à la craie, trois mots sur un mur : "Mene, Tekel Ufarsin". Mon dictionnaire Angélique-Anglais me propose une traduction : "On vous a testés et vous avez échoué".

 

Les jours que nous vivons sont les plus sombres que le peuple d'Israël ait jamais vécus. Ces jours sont bien sombres, car les lamentations et les protestations - les nôtres, et celles de nos pères - se sont révélées aussi valables qu'un billet de trois dollars !

 

Le jeune Russe juif que j'étais en 1968 écrivait sur les murs de sa ville natale, en Russie, "Pas touche à la Tchécoslovaquie ! " J’entends encore la voix profonde et belle du poète russe juif, Alexander Galitch : "Citoyens, notre mère-patrie est en danger, nos chars sont sur un sol étranger !" Certains juifs russes manifestèrent sur la Place Rouge contre l'invasion, ils furent tabassés par la police. Nous avons protesté contre l'intervention des chars russes à Budapest, à Prague et à Kaboul en tant que citoyens russes plaçant l'honneur très au-dessus d'une loyauté mal comprise, et l'humanité très au-dessus des liens du sang ! En même temps, des jeunes Américains juifs manifestaient contre l'intervention de leur pays au Vietnam, tandis que des juifs, filles et garçons réunis, luttaient contre le racisme, en Europe. Les années ont passé et, maintenant, ce sont nos chars juifs qui sont sur une terre étrangère.

 

Notre armée juive assassine des civils, démolit des maisons, affame des multitudes et met des villages palestiniens en état de siège. Nos crimes égalent les crimes russes commis en Tchétchénie et en Afghanistan, ainsi que les crimes américains au Vietnam. Bien entendu, les intellectuels israéliens doivent manifester massivement sur ce qui équivaut chez nous à Pennsylvania Avenue ou à Trafalgar Square, les juifs américains protestent certainement contre les tueurs de Palestiniens armés par l’Amérique, et les Juifs russes défendent, sans nul doute, les droits humains en Terre sainte, où les Gentils sont réduits en esclavage ? Que nenni ! Nos beaux-penseurs sont effectivement actifs, mais c’est pour exalter le courage de nos soldats juifs, vénérer la main sûre de nos tireurs embusqués juifs et glorifier l'immense humanité du Peuple juif, qui pourrait pulvériser tous les Gentils que compte la Palestine, mais qui s'en tient gentiment à quelques dizaines de blessés et de mutilés par jour.

 

A l’époque du ‘Pale’, la ‘Zone de peuplement juif’, mon grand-père se plaignait des entraves à la liberté de circulation des Juifs dans la Russie impériale. Plus récemment, notre génération a vu Anatoly Sharansky devenir un symbole de la lutte pour les droits humains. Pourtant, dans notre propre pays, les Gentils sont enfermés dans des réserves et des camps de concentration dont le Pale de mon grand-père ne serait qu’un pâle reflet.

 

Un Palestinien ne peut se rendre dans le village voisin sans Ausweis version juive, il est fiché ad vitam aeternam dans nos listes de contrôle. Il peut seulement rêver de la mer, qui baigne les côtes de sa terre ancestrale ; nous ne laissons pas les Palestiniens souiller la pureté juive de nos plages.

 

Des années durant, les juifs ont protesté contre les discriminations en matière d'emploi et d'éducation. Pourtant, dans notre propre Etat, nous avons créé un système de discrimination nationale absolue. Dans notre compagnie nationale d'électricité, sur 13 000 employés, il y a six non-juifs, soit 0,05%. Les non-juifs constituent quarante pour cent de la population de la région s'étendant entre la mer et le Jourdain, mais seulement un sur quatre d'entre eux a le droit de voter. Il n'y a aucun non-juif à la Cour Suprême, aucun dans l'armée de l'air, ni dans les services secrets. Il n'y a même pas un seul non-juif à la rédaction du principal journal libéral israélien, Haaretz.

 

II

 

Toutes les protestations des juifs, dans la diaspora, doivent être examinées à la lumière des événements présents. Nous n'avons pas vraiment combattu pour les droits de l'homme, nous avons combattu pour les droits des juifs. Nous étions pour la liberté de circulation et le droit de choisir - mais seulement pour les juifs. Nous avons parlé de suffrage universel, mais nous voulions dire le droit de vote pour les juifs. Nous n'avons rien contre l'occupation ni contre l'invasion, à partir du moment où c'est nous qui envahissons et qui occupons.

 

La vue d'un enfant levant les bras face à une brute et sa mitraillette ne nous heurte que s'il s'agit d'un enfant juif. L'enfant des non-juifs peut être descendu en toute quiétude. Apparemment, quand le poète juif Bialik a écrit "le Diable lui-même n'a pas inventé de châtiment adéquat pour l'assassinat d'un enfant", il voulait dire, en réalité, "pour l'assassinat d'un enfant juif". S’il était horrifié par les scènes de pogrom, c'est parce que cette violence était dirigée contre des juifs. Autrement, il n'y a rien à redire à un pogrom en tant que tel. Il y a quelques semaines, les Juifs de Nazareth-Illith ont commis un pogrom contre les Gentils de Nazareth, mais aucun pogromtchik n'a été jugé. La police israélienne leur a même donné un coup de main, en achevant quelques-unes de leurs victimes. Sans parler des pogroms de Ramallah et de Beit Jala, perpétrés à l’aide d’hélicoptères de combat et de chars.

 

La Russie tsariste, ‘la terre des pogroms’, était honnie par nos grands-parents, qui finirent par l’anéantir. Pourtant, l’ensemble des pogroms anti-juifs, perpétrés en Russie au XIXe siècle, a fait moins de victimes que ce que nous assassinons en quelques semaines. Le pogrom le plus effroyable, celui de Kishinev, a fait 45 morts et 600 blessés. Au cours des trois derniers mois, quatre cents Palestiniens ont été tués et plusieurs milliers ont été blessés. Après un pogrom, tout ce que la Russie tsariste comptait d'écrivains et d'intellectuels condamnait les bourreaux. Dans l’Etat juif, une manifestation a eu grand-peine à réunir quelques dizaines de protestataires à Tel-Aviv, tandis que l'Union des écrivains juifs manifestait son soutien au pogrom visant les non-juifs.

 

En 1991, la majorité des juifs russes se déterminèrent contre le communisme et en faveur de la propriété privée. Ce qu'ils avaient à l'esprit, en réalité, c'était la propriété privée juive, puisque aussi bien nous confisquons la propriété privée des non-juifs avec la plus grande aisance.

 

Faites donc le tour des beaux quartiers de Jérusalem - Talbieh, le Vieux Katamon, les colonies grecque et allemande – vous pourrez admirer de magnifiques hôtels particuliers. Ceux-ci appartenaient à des Gentils - Allemands, Arméniens, Grecs, Anglais, Russes, Palestiniens – des chrétiens et des musulmans. Toutes ces demeures historiques ont été confisquées et données à des Juifs. Au cours des dernières semaines, des propriétés de plusieurs hectares appartenant à des Gentils ont été confisquées, et de nombreuses maisons, appartenant à des Gentils, saisies ou démolies.

 

Juste avant son arrestation, Gusinsky, le richissime magnat juif de la presse russe, est venu en Israël exprimer son fervent soutien à l’Etat juif. Il a profité de l'occasion pour demander à l’Occident de l'aider dans sa lutte contre le gouvernement russe, qui lui avait confisqué sa chaîne de télévision. Son soutien à Israël montre bien que M. Gusinsky n’a rien contre les confiscations ; il est simplement contre la confiscation de la propriété des juifs. Il est contre l'arrestation des Juifs ; les non-juifs peuvent bien pourrir en taule éternellement, comme cela se passe dans l’Etat juif.

 

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous avons réussi à bousiller les conquêtes durement arrachées par les juifs dans leur lutte pour la démocratie, les droits de l'homme et l'égalité. Qu'est-ce que nous détestions tant, chez les nazis allemands ? Leur racisme ? Notre racisme n'est ni moins répandu ni moins virulent, potentiellement. Le journal en langue russe, Discours Direct, publié à Jérusalem, a demandé à des centaines de Juifs russes leur sentiment à l’égard des Palestiniens. Les réponses les plus significatives furent : "je voudrais tuer tous les Arabes", "il faut expulser les Arabes", "un Arabe, c'est et ça reste un Arabe, il faut les éliminer". Je ne suis pas sûr qu’un sondage dans les rues de Berlin en 1938 aurait donné un résultat plus terrible. L’idée nazie de la solution finale n’est apparue qu’en 1941.

 

III

 

Apparemment, nous les juifs avons lutté contre le racisme tant qu'il s'agissait du racisme des autres. Nous étions contre les escadrons de la mort et le Sonderkommando, mais seulement parce qu'ils agissaient contre nous. Nos propres tueurs, notre propre Sonderkommando juif, font l'objet de notre admiration attendrie. L’Etat juif est le seul endroit au monde, à avoir ses commandos de la mort officiels, qui suivent une politique d'assassinats planifiés, et pratiquent des tortures moyenâgeuses. Mais ne vous en faites pas, chers lecteurs juifs, nous torturons et assassinons, certes, mais seulement des non-juifs.

 

Nous étions contre les ghettos quand nous y étions relégués. Maintenant, le plan de paix israélien le plus libéral prône la création de quelques ghettos pour Gentils, entourés de barbelés, cernés par des chars juifs, avec, à l'entrée, des usines appartenant à des Juifs, dans lesquelles ‘Arbeit Macht Gentils Frei’[27]. Nous accorderons à ces ghettos leur indépendance, non sans leur avoir retiré, au préalable, toute source de revenus et de subsistance.

 

Les Israéliens sont soumis au lavage de cerveau depuis le jardin d'enfants ; on leur inculque qu'ils appartiennent au ‘peuple élu’, qu’ils sont Über Alles. On leur assène que les Gentils ne sont pas des humains à part entière, et que par conséquent on peut les tuer ou les exproprier à volonté. Finalement, Israël a réussi à appliquer une résolution de l'ONU : celle qui a identifié le sionisme à une forme de racisme.

 

Ce qui est désarmant, c'est de voir que même l'éducation internationaliste dispensée en Union Soviétique n'a rien pu contre le poison de la propagande sioniste relative à la supériorité juive. Ce que je regrette le plus, c’est l'effondrement moral de ma propre communauté russe en Terre sainte.

 

L’ange a écrit ses mots de feu, les prophètes ont conjuré le peuple de se repentir, et nous avons encore le choix. Nous pouvons choisir la voie de Ninive, nous repentir, restituer les propriétés volées, accorder l'égalité totale aux Gentils, en finir avec la discrimination et le meurtre, et espérer que Dieu nous pardonnera. S’il ne peut pas nous pardonner, à nous en tant que tels, peut-être le fera-t-il pour nos chiens et nos chats ? Nous pouvons aussi persister dans notre dévoiement, comme le peuple de Sodome, et attendre que les nuées ardentes et le soufre bouillonnant nous tombent sur la tête depuis les cieux courroucés de Palestine.

 

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Le viol de Dulcinée

 

27 janvier 2001

 

[Ce texte a été écrit en réponse à un long article[28] de Elie Wiesel, Juif américain, militant de l’Holocauste et prix Nobel de la paix]

 

I

 

Les paroles émouvantes d'Elie Wiesel dressent un beau portrait du peuple juif qui se languit de Jérusalem, l'aime, prie pour elle depuis des siècles et chérit son nom de génération en génération.

 

Cette image puissante me rappelait, à moi, écrivain israélien de Jaffa, quelque chose de familier mais que je ne réussissais pas à retrouver. Finalement, ça m'est revenu pendant que je feuilletais mon Don Quichotte écorné par mille lectures. L'article évocateur de Wiesel évoque très exactement l'immortel amour du Chevalier de la Triste Figure pour sa belle Dulcinée du Toboso. Don Quichotte parcourait l'Espagne en chantant son nom ; il accomplit des exploits formidables, vainquit des géants, qui n'étaient en fait que des moulins à vent, rendit justice aux opprimés, tout cela au nom de sa bien-aimée. Lorsqu'il décida que ses travaux l'en avaient rendu digne, il chargea son écuyer, Sancho Panza, d'un message d'adoration pour sa Dame.

 

Et voici que je me trouve dans la situation quelque peu embarrassante de Sancho Panza. Je dois informer mon maître, Don Wiesel Quichotte, que sa Dulcinée va bien, qu'elle a un bon mari, une brassée d'enfants et qu'elle se consacre entièrement à la lessive et aux tâches ménagères. Pendant qu'il combattait les brigands et restaurait le pouvoir des gouverneurs, quelqu'un d'autre s'était chargé de sa bien-aimée, l'avait nourrie, aimée, rendue mère, et même grand-mère. Inutile de vous précipiter au Toboso, cher chevalier, vous en auriez le cœur brisé.

 

Elie, la Jérusalem que vous décrivez avec tant d'émotion n'est pas abandonnée à la désolation et elle ne l'a jamais été. Elle prospère, heureuse, depuis des siècles, aux mains d'un autre peuple, les Palestiniens de Jérusalem, qui en ont pris le plus grand soin. Ils en ont fait une ville magnifique, couronnée du Dôme d'or d'Al-Charif, ce joyau resplendissant ; ils y ont construit leurs maisons aux arches pointues et aux vastes terrasses ; ils l'ont plantée de cyprès et de palmiers.

 

Ils veulent bien que des chevaliers errants lui rendent visite en allant de New York à Saragosse. Mais soyez raisonnable, mon vieux ; ayez un peu de décence, n'inventez pas d'histoires. Don Quichotte, lui, n'a pas sauté dans sa Jeep pour aller violer son ancienne flamme au Toboso. D'accord, vous l'aimiez, vous en rêviez, mais cela ne vous donne pas le droit de tuer ses enfants, de défoncer sa roseraie et d'étaler vos pieds bottés sur la table. On comprend, à vous lire, que vous prenez vos rêves pour des réalités. Comment pouvez-vous demander sans cesse pourquoi les Palestiniens revendiquent Jérusalem ? Eh bien, c'est qu'elle leur appartient, qu'ils y vivent et que c'est leur ville natale. Oui, oui, vous avez rêvé d'elle dans votre Transylvanie lointaine, comme l'ont fait beaucoup de gens dans le monde. Elle est merveilleuse et mérite certainement que l'on rêve d'elle.

 

II

 

Nombreux sont ceux qui ont adoré cette ville au fil des siècles. Des artisans suédois ont quitté leurs villages et s'y sont installés pour construire la charmante colonie américaine en compagnie d'une famille chrétienne de Chicago, les Vester. Cette histoire est contée dans les livres de Selma Lagerlof, elle aussi prix Nobel. Sur les pentes du Mont des Oliviers, les Russes ont construit la délicate église Marie-Madeleine. Les Ethiopiens ont érigé le monastère de la Résurrection au milieu des ruines laissées par les Croisés.

 

Les Britanniques sont morts pour elle non sans laisser des souvenirs architecturaux, les cathédrales de Saint-Georges et de Saint-André. Les Allemands ont construit la délicieuse colonie allemande et soigné les malades de la ville à l'hôpital Schneller. Mon pieux arrière-grand-père, qui venait d'un village juif de Lithuanie, s'installa à l'abri de ses murs épais en 1870 et scella alors son sort à celui des habitants de la ville. Il y a trouvé le repos éternel, en attendant la Résurrection, sur les pentes du Mont des Oliviers. Aucun d'eux n'a jamais eu l'idée de violer leur Dulcinée. Ils se sont contentés de léguer des bouquets architecturaux comme témoignage de leur adoration.

 

Les amoureux de Jérusalem sont légion. Il est malhonnête de la part d’Elie Wiesel de réduire la lutte pour cette ville à un combat acharné entre les musulmans et les juifs. Le conflit est entre ceux qui convoitent la propriété et ceux qui ont les titres de propriété. Sa solution devrait se baser sur le dixième commandement qu'observaient nos ancêtres. Ils savaient que la vénération n'emporte pas droit de propriété. Des millions de protestants s’inclinent au jardin de Gethsémani, qui appartient aux catholiques, sans que cela leur donne la propriété des lieux. Des millions de catholiques visitent le tombeau de la Vierge qui ne continue pas moins d'appartenir à l'Eglise orthodoxe. Depuis des générations, les musulmans viennent s'agenouiller sur le lieu de naissance de Jésus à Bethléem mais l'église qui s'y trouve reste chrétienne.

 

III

 

Le sionisme a fait subir aux bons juifs d'Europe centrale ce que l'eau faisait aux Gremlins des films de Spielberg. Il les a contraints à mener une purification ethnique des non-juifs à Jérusalem-Est, à convertir l'hôpital Schneller et son église en base militaire et à construire un Holiday Inn au sommet du sanctuaire révéré du Cheikh Bader. L'Etat d'Israël interdit aux chrétiens de Bethléem de venir prier au Saint-Sépulcre et aux musulmans de moins de quarante ans de prier le vendredi à la mosquée Al-Aqsa. C’est cela le viol de la Ville sainte que vous prétendez aimer.

 

Pour justifier ce viol, vous invoquez les noms du roi Salomon et de Jérémie, vous citez le Coran et la Bible. Je vous rappellerai cette histoire juive, que vous avez peut-être entendue  dans votre enfance. Une légende juive prétendait qu'Abraham avait une fille ; un juif orthodoxe un peu simple demanda à un rabbin pourquoi Abraham n'avait pas marié sa fille à son fils Isaac. Le rabbin répondit qu'Abraham ne voulait pas que son fils bien réel épouse sa fille imaginaire.

 

Les légendes sont la matière dont les rêves sont faits. Certains sont charmants, d'autres horribles, mais aucun ne vaut titre de propriété sur une terre ou ne peut servir de plate-forme politique. Elie, vous n'accepteriez certainement pas de perdre votre maison de New York à cause de quelques versets du Livre de Mormon. Ça n'a plus grand sens de jouer à ce jeu, mais je vais néanmoins vous donner la réplique une fois de plus pour amuser la galerie. N'importe quel archéologue vous dira que le roi Salomon et son temple appartiennent au même univers imaginaire que la fille d'Abraham. De plus, et prenez-le comme vous voudrez, il n'y a pas une seule occurrence du mot ‘Jérusalem’ dans le livre saint juif, la Thora.

 

Voulez-vous continuer ce jeu ? Alors j'irai plus loin. Les Juifs ne sont même pas mentionnés dans la Bible juive. Prenez cet épais volume sur son étagère et vérifiez. Aucun des grands hommes légendaires que vous citez, du roi David aux prophètes, n’est appelé ‘juif’. Cet ethnonyme apparaît une seule fois dans la Bible, et c'est dans l'histoire perse du Livre d'Esther, très tardif. L'identification des juifs avec les tribus d'Israël et les héros de la Bible n’a pas plus de consistance que la fondation de Rome par Enée. Si les Turcs, qui se disent ‘descendants de Troie’, voulaient conquérir Rome, faire sauter les chefs-d'œuvre baroques de Borromini et expulser les habitants pour reprendre le legs d'Enée, on aurait là une copie conforme du délire sioniste.

 

IV

 

La tradition chez nos ancêtres, le modeste peuple yid d'Europe de l'Est, dont la langue était le yiddish, était d’arborer les blasons impressionnants des héros bibliques. Mais leur prétendue filiation avec ces légendes était à peu près aussi fondée que les prétentions de Tess d'Uberville, fille de ferme ambitieuse, l’héroïne de Thomas Hardy[29]. Cependant, même Tess, personnage de roman, n'est pas allée jusqu'à conspirer pour évincer les seigneurs du lieu et s'installer dans leur manoir.

 

Un jour, alors que je me rendais à la grande église du Saint-Sépulcre, avec des pèlerins chrétiens, je fus arrêté par un Juif hassidique. Il me demanda si mes compagnons étaient juifs, et, sur ma réponse négative, s'exclama, stupéfait : "Qu'est-ce que ces gentils, ces espèces de goys, cherchent dans la Ville sainte ?" Il n'avait jamais entendu parler de la Passion de Jésus-Christ, qui pour lui n'était qu'un juron. Fort bien, mais je m'étonne qu'un professeur juif de l'université de Boston soit aussi ignorant qu'un Juif hassidique simple d'esprit. Jérusalem est sainte pour des milliards de croyants : catholiques, orthodoxes et protestants, sunnites et chiites, des milliers de juifs hassidiques ou sépharades. Et malgré cela, Jérusalem, comme n'importe quelle autre ville du monde, appartient à ses habitants.

 

Si le pouvoir sioniste devait durer encore vingt ans, il ferait de cette ville ancienne une banale ville de banlieue et détruirait son charme pour toujours. Il faut rendre Jérusalem à ses habitants. Il faut rendre à leurs légitimes propriétaires les biens saisis à Talbie ou à Lifta, à Katamon ou à Malcha. Professeur Wiesel, respectez la propriété des Gentils comme vous voudriez qu'ils respectent la vôtre. Depuis cent cinquante ans, les lieux saints de Jérusalem sont soumis au statut international dit Statu quo, qu'il faut absolument respecter. La dernière fois qu'on a essayé de les violer, l'affaire s'est terminée par le siège de Sébastopol et la charge de la brigade légère à Balaclava[30]. La prochaine fois, cela pourrait bien s'achever en guerre nucléaire.

 

 

 

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La rengaine des deux Etats

 

[Ce texte a été écrit en janvier 2001 en réponse à un article d’un activiste pacifiste israélien, Uri Avneri. C’est devenu un texte de référence pour le mouvement anti-apartheid qui ne se confond pas avec la demande traditionnelle de la fin à l'occupation. Une des raisons de la création de ce mouvement est la faillite de l'approche traditionnelle du problème judéo-palestinien.]

 

I

 

Quelques semaines avant l’éruption de la deuxième Intifada palestinienne, je flânais sans but vers le square de la Cinémathèque, un quartier de la classe moyenne de Tel Aviv. Dans la brise fraîche de la fin de l'après-midi quelques douzaines de retraités avec leurs familles prenaient l’air. Les vieilles dames tricotaient tandis que les gamins dessinaient des drapeaux sur de grandes feuilles de papier. Ce rassemblement pacifique était la commémoration par le camp de la paix israélien du septième anniversaire des accords d'Oslo. L'orateur chargé du discours-programme était Uri Avneri.

 

Cet homme élégant avec une noble tête à cheveux blancs évoquait, comme il le fait toujours, sa vision de deux Etats coexistants sur la Terre sainte, une Palestine indépendante à côté de l'Etat juif. Chaque mot sonnait bien, mais c'était aussi excitant que les informations d'hier, aussi divertissant qu'une rediffusion d'un feuilleton télévisé. Rien d’étonnant à ce qu’il n'y ait pas eu là de jeunes activistes ; il n’est pas surprenant non plus que le traditionnel camp de la paix n'attire plus de sang nouveau et dynamique. Monsieur Avneri recycle le même discours usé sur le Net ces temps-ci, promouvant la solution des deux Etats.

 

S'il vous plaît ne m'interprétez pas mal. Uri Avneri est un homme qui a de bonnes intentions, un courageux partisan des droits palestiniens, un activiste faisant plus que sa part et un organisateur efficace. Le seul problème est que son programme politique est aussi mort que le dronte[31].

 

Faisons face à la réalité brutale sur le terrain : l'idée des deux Etats en Palestine est, et a toujours été, du bluff. Après avoir été partagée pendant seulement dix-neuf ans, la Palestine a été unie pendant trente-trois ans. Aucun Israélien ou Palestinien en dessous de quarante ans ne se souvient des « années de la partition » entre 1948-1967. C'est une période de l’histoire que monsieur Avneri voit comme une sorte de Paradis perdu. Aucun politicien israélien, y compris le regretté monsieur Rabin, n'a jamais sérieusement envisagé d’abandonner une partie quelconque de la Palestine historique. Les négociations interminables ont été une attraction conçue pour apaiser le public. Il y a trente ans, le chanteur israélien Arik Einstein nous assurait que « Les pourparlers reprendront prochainement ». On chante toujours la même vieille chanson.

 

Pendant ce temps, derrière l'écran de fumée de « l'occupation militaire temporaire », l’administration israélienne a confisqué les champs et les maisons palestiniennes pour faire place aux colonies juives et a emprisonné et tué des milliers de Palestiniens. Une succession de gouvernements israéliens de gauche et de droite a perpétué cette fiction légale de façon à nier les droits civiques de la population conquise. C'était une idée brillante digne du génie juif : toujours continuer les négociations tandis que pour la forme on parlait de l'idée des deux Etats.

 

L'honnêteté me force à dire à mes amis palestiniens et israéliens: vous avez été dupés. Nos sages jouaient un jeu cruel avec vous, vous tourmentant avec des promesses vides comme la vieille « rengaine des deux Etats » récitée par monsieur Avneri. Il n'y a jamais eu pour les Palestiniens que deux façons de sortir du servage. L’une était de battre Israël; l'autre est de s'unir avec lui. La troisième option, celle d'une nouvelle partition, n'est qu'une illusion : une inaccessible carotte savoureuse que l’on fait pendiller devant l'âne.

 

Si j'étais un adepte des théories conspirationistes, je pourrais bien imaginer que ces bonnes gens du mouvement israélien de la paix fournissaient intentionnellement cette béquille à notre apartheid branlant. A force de rariver constamment l’image de la Ligne verte du vieil armistice, ils ont renforcé le statut de non-citoyen des Palestiniens sur leur propre terre. En appelant certaines terres des «territoires occupés », ils se sont exemptés eux-mêmes du besoin de lutter contre l'exclusion des Palestiniens de la vie politique du pays. En combattant l'annexion des territoires, ils ont aidé à concocter la fraude des bantoustans palestiniens indépendants.

 

Mais l'idée d'une telle conspiration est cependant trop ahurissante. Je ne pense pas que monsieur Averi et le camp de la paix recevaient leurs instructions dans les bureaux de la Shabak[32]. Ils voulaient juste, avec trop enthousiasme, croire que les généraux israéliens conclueraient une paix équitable avec les Palestiniens.

 

Même un gamin qui regarde les films de James Bond comprend qu’à la fin le héros ne sera pas mangé par les crocodiles, qu’il ne mourra pas dans les flammes et qu'il n'y a pas de raison de s'attendre à ces éventualités. Il n’y a pas plus de raison de s'attendre à ce qu'un gouvernement israélien signe une juste paix avec les Palestiniens. Il existera toujours une échappatoire stratégique dans le « processus de paix ».

 

II

 

Quelle sorte de « paix » Israël pourrait-il offrir précisément ? Dans un article publié dans ce gardien populaire de la foi sioniste qu’est le New York Times[33], un bon juif américain nommé Richard Bernstein recommanda au Président Bush la lecture d’un livre récent d’un autre pontife du même acabit, Robert Kaplan. Il dévoila ainsi le vrai plan de paix israélien: « Pendant des décennies, j'ai entendu dire qu'il y aurait soit un Grand Israël, soit un Etat palestinien. Il s'avère qu'il y aura les deux: un mini-Etat palestinien, sans contrôle de son ciel et de ses principales autoroutes, situé à l'intérieur d'un dynamique Israël qui continuera à attirer des travailleurs de l'autre côté de la frontière, et qui sera le contrepoids de la Grande Syrie ».

 

Merci, gentil Bernstein et doux Kaplan, de préciser qu'Israël et ses alliés sionistes américains ont l'intention de garder pour toujours les Palestiniens enfermés dans des réserves et en compétition avec leurs frères de Jordanie et de Syrie pour avoir du travail chez leurs maîtres juifs. Telle est la paix qui fait roucouler les colombes israéliennes.

 

Si ceci marche, peut-être que les Etats-Unis pourraient adopter l'idée et accorder l'indépendance aux populations afros-hispaniques des USA, avec une capitale dans le Sud du Bronx. Le nouvel Etat pourrait consister en cinq cents enclaves encerclées par des voies express et des kilomètres de murs en béton renforcé et pourrait contenir tous les Non-Blancs des Etats-Unis. Si cela est la paix, je choisis pour ma part la guerre.

Plus j'y pense, et moins j’ai tendance à donner au camp de la paix le bénéfice du doute quant à ses intentions. Trop souvent, il emploie ces mots empoisonnants : « l'Etat juif ». Il est assez facile de comprendre pourquoi : le Sionisme atteignit sa maturité dans les années du rudimentaire racisme biologique qui faisait partie intégrante des idéologies développées par Weininger, Nordau, Chamberlain et Hitler. Les sionistes croient qu'une personne appartient à une nation en vertu de son sang. Pour eux, un juif est toujours et pour toujours un juif, d’où  l'idée de « deux Etats pour deux nations ». Le mouvement de la paix a, d'abord et avant tout, pour but de préserver l’existence d’un « Etat juif ». Le second de ces deux Etats, le reste de la Palestine, n'est qu'un sous-produit accessoire du processus.

       

III

                                 

Un « Etat binational » est une dénomination également insatisfaisante. Il n'y a pas deux nations, juive et arabe, comme ils veulent nous faire croire. Il y a plutôt un grand nombre de communautés : les Marocains de Ramle, les Russes de Ashdod, les jeunes doués en informatique de Hertzliya Pituah, les millionnaires de Césarée, les colons de Tapuah, les lettrés de Mea Shearim, les Ethiopiens de Ophakim. Celles-ci ainsi que les non moins nombreuses et diverses communautés palestiniennes indigènes pourraient former la jolie mosaïque de la Terre sainte. Ces communautés constituent deux nations seulement dans l'imagination de l'établissement sioniste, les colons d'avant 1948 et leurs enfants vieillissants. Ce « Premier Israël » a de bonnes raisons de s'accrocher à cette chimères, puisque cette minorité monopolise encore le pouvoir au détriment des autres communautés et conserve tous ses privilèges.

 

Aucun étranger à cette minorité fondatrice n'a jamais réussi à s’approcher du centre du pouvoir. Il y a à peine un Russe (20% de l'électorat) ou un Marocain (30%) qui soit dans une position indépendante de pouvoir et d'influence en Israël. Quand un Juif oriental fut élu au poste cérémoniel de Président, le “Premier Israël” prit le deuil.

 

Ce qui est facheux pour l'élite dominante est qu'ils ont manqué de talent et d'idées. Ils ont poussé l’accaparement à l’extrême et ils ont tourné le respect des militaires en idolâtrie. La farce du général Sharon luttant pour le pouvoir avec le général Barak, tandis que l'ancien meurtrier de Kana, Shimon Peres, est le « chevalier blanc », est la preuve suffisante en elle-même de la faillite du “Premier Israël”. L'idée sioniste s'est effondrée ; seuls le sang et la guerre gardent le Golem en mouvement.

 

 

IV

 

Au delà de l’écran des réalités racistes et des illusions de certains, nous vivons déjà dans une Palestine unie. La Ligne verte n'existe que dans nos esprits, tandis que la mer de l'apartheid  éclabousse les deux côtés. C'est notre intérêt commun d'abolir complètement la fiction et établir l'égalité devant la loi pour tout le monde dans toute la Palestine (Israël), du Jourdain à la Méditerranée. Alors nous pourrons jouir d'une loi qui s’applique à la fois à l'enfant né dans le pays et au nouvel arrivant, comme la Bible nous le commande: une même loi pour le kibboutznik d’Afikim et pour le fellah de Yatta.

 

Cela aurait pu se produire, il y a des années, si la gauche israélienne n'avait pas nourri l’illusion de la partition. Jérusalem est un cas à analyser. La population palestinienne de la ville –un tiers de Jérusalem unifiée– est en droit de participer aux élections municipales et peut envoyer ses députés au conseil municipal. Mais elle a suivi l'avis stupide du camp de la paix israélien et elle a boycotté les élections afin de maintenir la Ligne verte. Ce fut une décision ruineuse sur laquelle ils devraient revenir. Rappelons que sans elle, Israël ne pourrait pas démolir de maisons à Jérusalem ; les Palestiniens de Jérusalem Est vivraient mieux s'ils participaient aux élections. Leurs votes chasseraient Ehud Olmert, le “maire” raciste de Jérusalem, élu par les Juifs seulement, et ce serait un bon débarras. Même dans ce seul but nous demanderions aux Palestiniens de voter.

 

Sans la Ligne verte, les horreurs de l'occupation seraient terminées depuis longtemps, de la même manière que l'autorité militaire dans la Galilée palestinienne s’est retirée en 1966. Les 40% des membres de la Knesset élus par les Palestiniens auraient pu annuler toutes les lois discriminatoires, y compris la loi qui concerne les biens dont les propriétaires sont absents et l'actuelle loi de citoyenneté.

 

Dans un Etat démocratique, le retour des réfugiés palestiniens ne doit pas être traumatisant. Si les réfugiés de Deheishe doivent retourner à Sataf et Suba, il n’auront qu’un déménagement de quelques dizaines de kilomètres à faire. Si les paysans de Deir Yassin reviennent à leurs anciennes demeures, personne n’en souffrira. Les paysans de Sheich Munis devront s'arranger pour obtenir une grosse compensation de l'Université de Tel Aviv, qui est construite sur leurs terres. Ils utiliseront peut-être leurs indemnités compensatrices pour construire de nouvelles maisons à côté de l'Université ou simplement pour acheter des appartements à Ramat Aviv Gimel. Nous pouvons nous inspirer de la loi polonaise : la Pologne restitua leur propriété aux réfugiés juifs, mais ne permit pas l'expulsion des locataires.

 

La suppression de la Ligne verte serait vraiment une bonne chose pour nous tous, même pour les colons. Ils pourraient rester et vivre en lieu sûr et en sécurité, égaux avec les autres citoyens, dans notre commonwealth. Sans l'armée pour imposer leur supériorité, ils devraient soit corriger leurs mauvaises manières et devenir de bons voisins, soit retourner à Brooklyn.

 

Ainsi, comment devrions nous aller en Terre Promise ? Nous y sommes déjà ! La Palestine historique est unifiée, mais l'apartheid n'est pas encore démantelé. Nous avons déjà un Etat. Mais nous n'avons pas de démocratie. Mettons fin à la rhétorique vide de l'occupation et des deux Etats. Nous n'avons pas besoin d'astuce, ni de “solution créative”, juste le bon vieux suffrage universel, le principe “un homme = un vote”. Nous demandions cela pour nos grands-pères en Europe orientale. Ils le reçurent des gentils, il y a cent cinquante ans ; c'est le bon moment d’accorder ces droits de base aux Palestiniens nés sur cette terre.

 

Les rêves de retrait israéliens resteront de toute façon des rêves : le pouvoir israélien n'abandonnera jamais ses possessions. Mais nous pouvons utiliser son avarice. S'il ne veut pas donner, laissons-le rafler, et perdre de ce fait ses positions de supériorité.

 

Il est inutile de crier au prêteur qui se noie : “Donnez-moi votre main !” Il ne connaît pas le don. A la place, criez : “Prenez ma main !” et il l'agrippera.

 

C'était l'avis du sage soufi, Haji Nasr ad-Din. Nous dirions :“Annexez les territoires, mais donnez aux Palestiniens une complète égalité”. Cela ne veut pas dire que lutter contre l'occupation militaire soit mal. Bien au contraire, l'occupation est mauvaise, comme le gouvernement militaire de Nazareth et d’Acre entre 1948 et 1966 était mauvais. Mais la solution à cela, ce n'est pas la partition mais l'absorption et l'égalité.

 

En 1948, Sir John Glubb, le commandant britannique de la Légion arabe, fut forcé de céder à l'Etat juif les terres du triangle contenant les villages de Taibe et Umm el-Fahm. Il insistait sur une chose : les paysans devraient rester et recevoir tous les droits de citoyenneté dans l'Etat d'Israël. Le résultat est que nous y avons des communautés plutôt prospères et que leurs habitants ne veulent pas devenir une partie de l'Etat palestinien proposé. C'est la meilleure preuve que l'absorption est préférable à la partition.

 

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Le fou d’été et le fou d’hiver

 

5 février 2001

 

[A propos des élections de 2001, où les Israéliens ont élu Ariel Sharon Premier ministre.]

 

I

 

Alors que je me promenais sur le front de mer à Tel Aviv, un homme blond m’a abordé habilement pour m’inviter à rendre visite à Madame la chance. Une foule de curieux, où les touristes se mêlaient aux gens d’Afula et de Dimona, observait cet artiste de rue aux mains fulgurantes et à l’équipement rudimentaire : trois gobelets et une bille. "Tentez votre chance ; si vous devinez où est la bille, vous gagnez 100 balles", m’a-t-il dit, et j’ai éclaté de rire. Me prenait-il pour un rustaud de la campagne ? Aucun habitant des grandes villes ne se ferait avoir à ce jeu, car il est connu qu’on ne peut battre le donneur. Le seul choix valable, à ce jeu, c’est de refuser de choisir.

 

On me demande souvent comment les Israéliens ont pu choisir Sharon à ces élections, et pourquoi 40% des citoyens israéliens n’ont pas voté du tout. Ces élections n’étaient qu’une farce grotesque. Elles étaient semblables aux élections à parti unique dans le style soviétique. La différence étant que les Russes n’ont jamais eu l’idée géniale de proposer à leurs citoyens de choisir entre Brejnev et Chernenko. Les citoyens israéliens n’avaient rien à envier à l’âne de Buridan. L’animal stupide de la fameuse allégorie médiévale, étant incapable de choisir entre boire et manger, se laissa mourir de soif et de faim. Nous devions choisir entre deux généraux également imbuvables, ennemis des Arabes depuis toujours, prononçant le mot ‘paix’ du bout des lèvres, sans convaincre personne. L’inutilité du choix était d’autant plus évidente qu’ils avaient déclaré leur intention de former un gouvernement de coalition, sitôt après les élections.

 

C’est le général Sharon qui a emporté la victoire. Il est le symbole mondial de la cruauté sioniste. Son nom est à jamais entaché du sang des civils massacrés à Qibya, Sabra et Chatila, ainsi que durant le siège de Beyrouth. Son ‘excursion touristique’ sur l’Esplanade des Mosquées a déclenché la dernière éruption de la guerre civile en Palestine. C’est un criminel de guerre confirmé. Et malgré tout, je ne me suis pas précipité pour sauver la mise à Barak. Le choix de Sharon n’est pas forcément le pire pour les Palestiniens.

 

II

 

On pourrait voir ces élections comme une simple duperie de plus dans la liste interminable qui infeste la politique israélienne. Pour les Palestiniens, c’est toujours la même routine ‘bon flic/mauvais flic’. Les travaillistes et le Likoud rejouent le fameux dialogue de Moby Dick, ce grand roman américain. Quand le héros du livre de Melville, Ishmael, cherche à se faire embaucher sur un baleinier, Bildad, le capitaine abject, lui propose un salaire dérisoire, tandis que Peleg, commandant et copropriétaire, fulmine : "Bon sang, Bildad, il n’est pas question que tu escroques ce jeune homme ! Il a droit à plus que cela", et il lui offre, alors, beaucoup moins que ce à quoi Ishmael pouvait prétendre. C’est exactement comme dans notre réalité, on ne demande pas son avis à Ishmael, il n’a qu’à se soumettre.

 

Cela dit, je serai le premier à admettre que les deux candidats ne sont pas équivalents. Il y a une plaisanterie juive qui parle de deux sortes de fous, le fou d’été et le fou d’hiver. Lorsqu’un fou d’été entre, vous voyez tout de suite que c’est un fou. Lorsqu’un fou d’hiver entre, il met du temps pour ôter son gros manteau, pour secouer la neige de sa toque en fourrure, et ce n’est qu’alors que vous comprenez que c’est un fou. Barak est un fou d’hiver. Tant qu’il n’avait pas tiré, on pouvait conserver des illusions à son sujet. Sharon est un fou d’été. On le perçoit immédiatement tel qu’il est. Il vaut mieux avoir affaire à un tel homme. Ses roucoulements pacifiques ne trompent personne.