Israel Adam Shamir

 

 
Fleurs de Galilée

(recueil d’articles 2001-2002)

 

Traduction française par les amis de Shamir

 

Avant-propos

 

 

 

Les articles rassemblés ici ont été écrits en 2001-2002, dans la vieille ville portuaire de Jaffa sur la côte orientale de la Méditerranée, pendant la seconde Intifada, ‘Intifada Al-Aqsa’, mais ils ne se bornent pas à interpréter les événements de Palestine. La guerre en Terre sainte y est présentée comme la pièce centrale du combat d’idées à l’échelle mondiale, dans le contexte moderne décisif que définissent l’influence grandissante des Juifs américains, le déclin de la gauche, la montée de la globalisation libérale, les premiers pas du mouvement anti-globalisation, et la troisième guerre mondiale des Etats-Unis contre le Tiers monde. C’est une tentative hardie pour relier plusieurs fils conducteurs, dans les domaines politique, théologique, militaire et social, et pour forger des concepts novateurs, fournissant de nouveaux outils d’analyse et d’action. Tout en visant la libération de la Palestine, l’auteur espère contribuer aussi à une libération plus  ambitieuse, celle du discours public.

 

Ces articles tentent de prouver qu’il existe un lien intrinsèque entre les deux mouvements de libération. Celle de la Palestine pourra se réaliser par la victoire de l’éblouissante mosaïque qu’est le monde sur la grisaille de la globalisation rampante, par la victoire de l’esprit sur Mammon, par la démocratisation du discours global, par l’élimination de la disparité des richesses, et par l’unité dialectique de la gauche et de la droite. Mais cela pourrait se produire d’une autre façon : à partir du moment où la Palestine deviendra libre, le discours sera libéré dans la foulée, la globalisation sera battue en brèche, et les revenus seront plus équitablement répartis. Dans ces articles, la Palestine est perçue comme un modèle réduit du monde. Des forces sont en jeu qui visent l’élimination de la population autochtone, la destruction de ses églises et mosquées, la dévastation de sa nature. Mais il y a également des forces, matérielles et spirituelles, nouvelles et anciennes, qui s’y opposent, et elles font converger les meilleurs hommes et femmes vers la bataille pour la Palestine.

 

C’est aussi une histoire d’amour. Je suis (laissons de côté l’hypothétique ‘auteur’ neutre) profondément amoureux de la Terre promise, de ses maigres cours d’eau, de ses oliviers et de son peuple, les Palestiniens natifs et adoptifs. Cette terre est toujours capable de relier l’homme et l’esprit par la vertu de ses tombeaux antiques et de sa nature unique. La chute de la Terre sainte créerait un point de non-retour pour l’humanité, signifierait l’asservissement total de l’homme par les forces de domination. Notre victoire libérera le monde.

 

 

Israel Shamir, Jaffa.

 

 


Pourquoi je défends le droit au retour des Palestiniens

 

 

La Palestine n’est pas quelque chose de mort, c’est un pays vivant. Les Palestiniens en sont l’âme. La Palestine est ce que les Palestiniens sont en train de recréer en temps réel, de la même façon que la France est ce que les Français créent et recréent chaque jour. C’est une grave confusion que d’imaginer qu’on peut aimer la France et détester les Français. Quelle sorte de France pourrait-il exister sans l’âme française ? Seuls des touristes bornés en provenance de pays riches, harcelés par les mendiants, préfèrent rester enfermés dans des hôtels chics d’où ils peuvent admirer le pays sans rencontrer les autochtones. C’est comme si on aimait une belle dame en haïssant son âme. Aimer un pays et souhaiter la disparition de ses habitants relève d’une sentimentalité nécrophile.

 

Le penseur russe Lev Gumilev considère que la réalité d’un pays consiste en une symbiose de ses habitants et du paysage. La Palestine et les Palestiniens sont inséparables, les paysans et leurs oliviers, les sources et les dômes des tombeaux ancestraux au sommet des collines ont besoin les uns des autres, et c’est pour se compléter qu’ils se sont rassemblés là.

 

Les Palestiniens ne sont pas un peuple obscur. Ils ont créé L’Etoile de Ghassul, rédigé la Bible, édifié les temples de Jérusalem et de Grizim, les palais de Jéricho et de Samarie, les églises du Saint-Sépulcre et de la Nativité, les mosquées de Haram al Charif, les ports de Césarée et d’Akka, les châteaux de Monfort et de Belvoir. Ils ont marché avec Jésus, vaincu Napoléon et combattu bravement à Karameh. Dans leurs veines s’est mêlé le sang des guerriers Egéens, de Bene Israël, des héros de David, des premiers apôtres du Christ et des compagnons du Prophète, des cavaliers arabes, des croisés normands et des chefs turcs. Leur flamme ne s’est pas éteinte : la poésie de Mahmoud Darwich, la lucidité d’Edward Saïd, l’huile d’olive parfaite, la ferveur de ceux qui prient et le formidable courage de l’Intifada le prouvent.

 

Sans les Palestiniens, la Palestine meurt. L’eau de ses rivières est empoisonnée, les sources se tarissent, les collines et les vallées sont défigurées, ses champs sont travaillés par des Chinois importés, et ses enfants sont emprisonnés dans des ghettos. L’idée d’un Etat juif distinct s’est effondrée. Au long des dix dernières années, la politique aberrante du gouvernement israélien a provoqué l’afflux de plus d’un million de Roumains, de Russes et d’Ukrainiens, de travailleurs thaïlandais et africains. Certains d’entre eux prétendent avoir des origines juives ; des tribus péruviennes, des Indiens d’Assam et une vague interminable de réfugiés d’Union soviétique sont apparus. Maintenant l’Agence juive projette d’importer une tribu lambda d’Afrique du Sud, afin de renforcer le caractère juif de l’état. Paradoxalement, ceux qui cultivent encore quelques traditions juives sont isolés dans l’état juif, comme ce fut le cas pour Yeshayahu Leibovich, ou ont été emprisonnés comme le Marocain juif rabbi Arie Der’i.

 

Le rêve de rassembler les Juifs s’est brisé contre le réel. Nous devons en finir avec nos illusions. Laisser les fils et filles de Palestine rentrer chez eux et reconstruire Suba et Kakun, Jaffa et Akka. Au lieu de consacrer la Ligne verte, démolissons-la et vivons ensemble, enfants de Palestine, ou des colons de la première heure, ou de Marocains et de Russes.

 

Nous devrions vivre dans un seul pays, et pas seulement à cause de l’échec patent d’Oslo. C’est l’idée même de partition qui est erronée. Nous pouvons suivre l’exemple de la Nouvelle Zélande, où les immigrants européens vivent avec les Maoris natifs, et l’exemple de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, et celui de la Caraïbe, où les fils des colons espagnols, des esclaves africains et des indigènes amérindiens ont fusionné pour donner lieu à une splendide race nouvelle. Déchirons nos déclarations de fausse indépendance pour en écrire une nouvelle, une déclaration de dépendance et d’amour.


 

Partie 1

 

 

‘L’Etat’ (d'esprit)

 

 

14 décembre 2001

 

 

I

 

Les coteaux escarpés du Wadi Keziv, dans l'Ouest de la Galilée, sont couverts des petits chênes trapus de la région et de buissons épineux. Les lauriers-roses et les cyprès se mirent dans de petites vasques alimentées par des sources. J'aime ce canyon coupé de tout. Durant les chaudes journées d'été, on peut s'y cacher dans des grottes profondes et alambiquées et s'étendre dans des eaux limpides et fraîches, guettant le daim qui viendra s'y abreuver ou rêvant à quelque nymphe. On peut profiter d’un jour plus frais pour escalader l’éperon rocheux qui monte des profondeurs de la gorge. Il s’appelle Qurain, ‘la corne’ en arabe, d’où le nom arabe de la vallée, Wadi Qurain. A cheval sur ‘la corne’, le château de Montfort, datant des Croisades, contemple la Méditerranée, que l'on devine dans le lointain.

 

Ce lieu garde de multiples mémoires. Les chevaliers teutoniques, ces sionistes (avant l'heure) du XIIe siècle, avaient acheté ce fort et l’avaient nommé Starkenberg, le Mont de la Force. Mais ni le nom, ni le lieu reculé ne leur permirent de résister. Ils furent défaits par Baibars, ce parangon arabe de bravoure et de compassion, qui leur laissa la liberté. Ils eurent la vie sauve et purent regagner Saint-Jean d’Acre avec armes, bagages et honneur.

 

C’est sur ce chemin de pierre menant à une source que s'étaient rencontrés, puis séparés, les personnages adorables d'Arabesques, un roman exquis de l'écrivain palestinien Antoine Shammas, originaire du village voisin de Fassuta, sans doute le seul non-juif au monde à écrire ses livres et ses poèmes en hébreu moderne.

 

Plus à l'ouest, le petit cours d’eau de Keziv rejoint la mer, après avoir traversé les ruines d'Ahziv, un village chrétien détruit, par des Juifs, en 1948. Dans ce village, il y a maintenant bien longtemps - c'était dans les années vingt - une jeune fille palestinienne reçut la visite d'une autre palestinienne de la région, la Vierge Marie. En d'autres termes, c’est un lieu typique de cette terre étonnante de Palestine.

 

De nos jours, on peut explorer l'endroit sans crainte d'être dérangé ; il n'y a personne. Le village ruiné est désert, tout comme la campagne alentour. La terre de Palestine est souffrante, comme elle ne l'a jamais été depuis les nuits noires de 1948. Personne ne s'aventure plus par ici, la vallée est livrée aux sangliers efflanqués. En descendant le canyon, j'ai vu quelques-uns de ces animaux gracieux, si différents de leurs cousins domestiqués. Ce n'est qu'une fois sorti du défilé, déjà sur la plaine de Saint-Jean d'Acre, que j'ai rencontré une présence humaine. Il s'agissait de quelques paysans thaïlandais - ou chinois, je ne sais - qui travaillaient dans les cultures d'un kibboutz voisin. Un kibboutznik entre deux âges, assis à l'ombre, les surveillait. Je me suis approché pour lui demander un verre d'eau fraîche et une cigarette.

 

C'était l'incarnation du brave Israélien, baraqué, tanné par le soleil, le sourire bienveillant, les moustaches broussailleuses et un langage peu châtié. Voilà cinquante ans, il (ou plutôt, son prédécesseur), aurait été quelque combattant des troupes d'assaut juives, le Palmach, il aurait sans doute conquis les terres agricoles du village d'Ahziv, expulsant ses paysans vers le Liban. Il y a une trentaine d'année, il aurait travaillé les terres volées de ses propres mains. Aujourd'hui, il supervise les Thaïlandais qui y triment, suant sang et eau. Bientôt, me dit-il, il se rendrait à New York, pour aller voir son fils. Ce sont des Russes, habitants de la ville de Maalot, qui viendraient surveiller le kibboutz durant son absence. Les Juifs intéressés par l'agriculture ou même par la surveillance des paysans thaïlandais ne courent pas les rues, m'a-t-il dit. Le kibboutz espère obtenir un permis de construire, afin de bâtir un lotissement et de vendre les logements. L'emplacement est bien situé ; Nahariya et Acre sont toutes proches. Les maisons se vendront bien, malgré la crise, ajouta-t-il.

 

Lui serrant la main, je pris congé en souhaitant bonne chance, à lui, aux Thaïlandais ruisselants de sueur, aux champs verdoyants, aux montagnes du Liban, plus au nord, qui dissimulent les camps de réfugiés peuplés par les anciens habitants d'Ahziv, à la chaîne des monts de Galilée et à sa ville entièrement russe de Maalot, où j’avais passé la nuit.

 

II

 

Maalot est une ville toute neuve pour des habitants tout neufs, amenés en Israël après l’effondrement de l’Union soviétique, de Kharkov et Minsk, de Riga et Bukhara. Il n’y a pas beaucoup de jeunes mais plutôt des babushkas, ces vieilles dames russes. J’ai demandé la mairie, en hébreu, mais c’était comme si je parlais chinois. Maalot parle russe, lit des journaux russes, regarde la télévision en russe et mange des saucisses de porc russes en buvant de la bière russe. Qu’est-ce qui a pu rendre ces Russes moyens sensibles à la lumière de Sion ?

 

En Russie, comme aux Etats-Unis, il doit y avoir au moins vingt millions de personnes ayant le droit de devenir citoyens israéliens. Vous n’avez pas besoin d’être juif. Il suffit que votre fille d’un premier mariage se soit mariée au petit-fils adoptif d’un juif. Vous pouvez alors aller en Israël avec votre nouvelle famille. Les républiques de l’ex-URSS sont dans une situation extrêmement difficile. Les travailleurs n’ont pas touché leur salaire depuis des mois, de nombreuses familles envoient leurs parents âgés en Israël, où ils obtiennent quelques milliers de dollars en arrivant, une petite retraite, et un logement social, s’ils ont de la chance.

 

La majorité des arrivants n’ont connu en Russie ni le judaïsme, ni la culture juive, et ne s’y intéressent pas le moins du monde. Leur carte d’identité israélienne porte la mention ‘origine ethnique et religion incertaines’. Ils ne sont pas considérés comme de ‘vrais Juifs’ et leurs défunts sont enterrés au-delà de la ‘barrière’, dans une parcelle spéciale pour les gens ‘d’origine douteuse’. Après l’épouvantable explosion de la discothèque Dolfi, le problème est apparu au grand jour : les fossoyeurs religieux refusaient d’enterrer les dépouilles des jeunes filles russes dans un cimetière juif, alors que le gouvernement israélien bombardait les Palestiniens pour ‘venger le sang juif’.

 

Dans l’atmosphère bénie de la Terre sainte, nombreux sont les Russes qui cherchent un renouveau spirituel et religieux. Le judaïsme n’en attire qu’un nombre limité, tandis que les autres se tournent vers l’Eglise. C’est une démarche risquée : selon la loi israélienne, ils peuvent être expulsés, en raison de leur foi chrétienne. Ils se rassemblent et prient à l’abri des regards indiscrets, mais les jours de fête, ils se pressent au Saint-Sépulcre de Jérusalem et à l’Eglise de la Nativité de Bethléem, à Saint-Georges de Lydda et Saint-Pierre de Jaffa.

 

En 1991, alors que l’avenir de la Russie était extrêmement incertain, Israël a reçu énormément de sang jeune et frais de ce pays. Les partisans d’Israël dans les médias américains se lancèrent dans une double campagne. Ils ont averti du risque de pogroms en Russie et ils répandaient l’idée d’une vie belle et facile pour les immigrants aux USA. Des numéros entiers de Newsweek et du Time se sont focalisés sur le groupe néo-nazi Pamyat et l’antisémitisme rampant. A cette époque j’étais correspondant à Moscou pour Haaretz et j’ai interviewé les leaders du Pamyat pour ce journal. J’ai pu me rendre compte que cette sinistre organisation comptait à peu près autant de membres que la Société de la Terre Plate. Néanmoins, un cinéaste russe et juif, d’ailleurs fort sympathique, est venu avec sa femme, à notre maison de campagne, pour demander protection en cas de pogrom. J’ai essayé de les rassurer, mais je ne pouvais pas vaincre seul la puissante machine médiatique. Dix ans plus tard, j’ai rencontré une dame, juive, russe et écrivain à Jérusalem, qui m’a dit avoir été l’instigatrice des rumeurs de pogrom.

 

"Vous, les Israéliens, devriez ériger un monument en mon honneur," dit-elle.

"Certainement", dis-je, "Pour quoi, au juste ?"

"Je vous ai amené un million de Russes : j’ai annoncé à la radio moscovite l’imminence d’un pogrom."

 

Je n’ai pas eu le cœur de la détromper ; ses annonces n’auraient eu aucun effet si les amis américains d’Israël ne les avaient amplifiées. Quoi qu’il en soit, les Russes à la fois effrayés et séduits, se sont précipités à l’ambassade américaine, et à ce moment là, Israël a demandé aux USA d’arrêter l’émission de visas pour les Russes. Les portes des Etats-Unis s’étant refermées, tous ces gens sur le départ ont été obligés d’aller en Israël.

 

Ils ont vécu des temps difficiles, car les élites leur ont appliqué une méthode israélienne unique, de ce que l’on pourrait nommer un ‘dé-développement’, déjà expérimenté sur les Juifs orientaux et les Palestiniens. Les médias israéliens les décrivaient comme une bande de criminels et de prostituées ; on leur faisait signer des contrats en hébreu qu’ils ne comprenaient pas ; leurs docteurs et leurs ingénieurs balayaient les rues ou cueillaient les oranges. Le taux de divorce dans cette communauté est monté en flèche. Leurs enfants étaient attirés par la drogue. En 1991, Israël a cessé d’embaucher les Palestiniens des Territoires Occupés et les élites de l’ancienne Union soviétique étaient supposées les remplacer dans les emplois subalternes et mal payés. Mais en vertu de leur nombre, les Russes ont pu créer leur propre Etat dans l’Etat, avec leurs propres médias, leurs commerces et une couverture sociale. Les Russes ont survécu et ont compris les règles du jeu. Les plus malins sont retournés à Moscou, les aventuriers sont partis aux USA, et les pacifiques au Canada. Depuis lors, Israël accueille surtout des personnes âgées, des mères célibataires et les chômeurs sans espoir.

 

Les Russes constituent une communauté belle et travailleuse mais également confuse. Ils ont du mal à comprendre où ils ont atterri, et ils tentent sans cesse de comparer leur situation avec celle qu’ils avaient à Bakou ou à Tachkent. La lecture des journaux russes montre leur désarroi. Un article demande que l’on castre les Palestiniens afin de résoudre la crise démographique. Un autre accuse de tous les maux les Juifs religieux, les décrivant comme des ‘parasites suceurs de sang’. Un troisième rend les Juifs orientaux responsables de leur propre échec social. On leur inculque une version brève de la foi juive moderne, et son commandement unique : ‘les Arabes tu haïras’.

 

Maintenant, le Premier ministre Ariel Sharon compte importer, de nouveau, un million de ‘Juifs russes’. C’est possible : si les Juifs américains amis d’Israël exercent une pression suffisante sur l’Ukraine, dix millions d’Ukrainiens peuvent subitement retrouver leurs ‘racines juives’.

 

Il existe des douzaines de villes dortoirs comme Maalot, apparemment produites par clonage ; pourquoi sinon seraient-elles si semblables, ou plutôt, identiques ? Maalot est construite sur un site agréable, à courte distance du Wadi Keziv, mais les habitants n’en ont jamais entendu parler. Même leurs enfants, après dix ans passés à Maalot, ne s’aventurent pas dans la campagne environnante. Ils passent leur temps autour du pub, dans le centre, en rêvant d’un pub bien meilleur, à Haïfa.

 

III

 

Mais ça, c’était hier. Aujourd’hui, j’ai fait du stop jusqu’à Nahariya, et de là j’ai pris le train pour rentrer chez moi à Jaffa.

 

Dans le train, il y avait quelques Africains, sans doute des immigrés clandestins à en juger par leurs regards fuyants. Des maçons roumains, toute une équipe, s'envoyaient de la bière et rotaient bruyamment. Ils ont été importés de leur patrie est-européenne appauvrie pour venir construire les demeures des immigrants, car, en Israël comme en Californie, les juifs ne veulent pas travailler dans le bâtiment.

 

Un avocat juif israélien, revêtu de sa toge noire, fourrageait dans la paperasse de son attaché-case entrouvert. Un groupe de Marocains parlait de la fermeture de l'aciérie de Saint-Jean d'Acre et de leurs très maigres chances de retrouver du boulot. La crise s'aggrave, dit l'un d'entre eux, c'est comme en 1966, sinon pire.

 

Un soldat israélien, blond et armé, parlait ukrainien, avec force 'h' fricatifs, à sa copine corpulente. Il célébrait ses propres exploits guerriers face à une multitude de terroristes arabes, sous le regard éperdu d'admiration de sa Dulcinée.

 

Je me revoyais à son âge, jeune parachutiste, fier de mes bottes rouges et de mon pistolet mitrailleur Uzi. Le train venait justement de passer à proximité de mon camp d’entraînement de l’époque, niché entre les montagnes de Marj Sannur. C’était le début du printemps, quand les hautes terres de Palestine ont cette beauté de tout le pourtour méditerranéen. Parfois je retrouve leurs traits charmants dans les collines nues autour des Baux de Provence, ou dans les pentes plantées d’oliviers, qui descendent de Delphes vers la mer, comme on croit voir sa bien aimée dans une foule inconnue. Une brume épaisse et blanche comme neige recouvre la vallée de Sannur, au petit matin, faisant de chaque jour un Noël enneigé. Quand la brume disparaît, l’herbe verte brille sous les amandiers en fleurs qui s’éveillent. Le vent froid de février les dépouille de leurs pétales rose pâle qui volettent alentour comme des flocons de neige et retombent sur le sol caillouteux.

 

De l’autre côté de la clôture du camp militaire, j’avais vu un paysan qui bêchait son champ d’oliviers. Il aurait pu être mon père, un homme fort et bronzé, large d’épaules, et portant un chapeau blanc. Je baissai mon fusil et le saluai. Il me salua en retour et posa son outil. Nous nous étions assis, chacun de son côté de la clôture, je sortis mes cigarettes et il en prit une délicatement de ses mains calleuses. Nous parlions d’huile d’olive et de thym, les principaux produits régionaux, du tombeau sacré du Cheikh Ali au sommet de la colline et d’une source d’eau claire dans la vallée. A ma première permission, je me suis habillé en civil et suis allé à son village. On m’a offert une tasse de café turc, très fort, où flottait une graine de cardamome. Des voisins sont venus saluer le visiteur étranger, et nous avons commencé une de ces interminables conversations orientales, où l’on demande à chacun s’il est content, de sa vie, des enfants, du travail. Apparemment, ils ne se plaignaient pas de leur vie de paysans, dure mais pleine de satisfactions. Pour eux, les Israéliens ne représentaient qu’un nouvel arrivage d’étrangers, venant après les Jordaniens, les Britanniques, les Turcs, les Croisés et les Romains. Ils ne nourrissaient aucune haine, mais plutôt une vague curiosité pour l’étranger, rien de plus normal. L’épouse de mon hôte a servi de l’huile d’olive aux reflets verts, du thym très parfumé et du pain tout frais sorti du four du village, le repas palestinien typique.

 

Nous avons marché jusqu’au puits tout proche. Une eau pure se déversait dans une vasque en pierre, construite il y a plusieurs siècles, et portant tous les signes de la sollicitude orientale. Au-delà de la vasque, un petit tunnel de 100 mètres de long avait été creusé dans la paroi de la falaise, par les ancêtres de mon hôte. Les sources palestiniennes ont besoin d’un entretien constant, elles s’envasent facilement si l’on ne veille pas en permanence à leur propreté. C’était le travail de son fils Elias, de prendre soin de la source, “mais il est dans une prison israélienne”, m’a-t-il dit d’un air détaché. Elias avait amené à la maison un journal communiste, quelqu’un l’a dénoncé aux autorités, qui lui ont proposé le choix suivant, l’exil ou la prison. Les Palestiniens peuvent être emprisonnés sans jugement, cela s’appelle ‘détention administrative’. Officiellement, cette détention est limitée à six mois, mais les militaires peuvent la prolonger à volonté. Plutôt que l’exil, Elias avait préféré la prison dans son pays.

 

L’envie est un sentiment misérable, mais je l’enviais, cet enfant de Sannur. J’enviais sa place dans ce paysage serein et la dévotion qu’il lui vouait. Pourquoi n’étais-je pas né dans cette maison, près de la source fraîche, à côté des vignobles, sur ces pentes où broutent les chèvres ? Pourquoi m’étais-je retrouvé enfermé dans le ghetto urbain, ‘réservé aux Juifs’ ? J’ai le droit de vivre dans un tel village en Grèce ou en Provence, mais pas en Palestine. Ce n’est pas à cause du manque d’hospitalité des Palestiniens. Ils ne verraient rien à redire si j’achetais ou louais une maison dans le village. Mais l’Etat juif ne m’autoriserait pas, ni aucun autre Juif, à résider dans un village palestinien. Un Juif ne peut vivre que dans une colonie ‘réservée aux Juifs’, modèle de ségrégation, où les Palestiniens ne peuvent entrer que comme domestiques. Au dehors, un Juif doit être armé. Un touriste étranger peut se balader librement dans les zones palestiniennes, mais l’état juif emprisonne un Israélien juif qui s’y trouve, à moins, évidemment, qu’il n’y participe à quelque intrusion armée.

 

La boucle de l’Histoire est bouclée. En enfermant les Palestiniens à l’extérieur, nous nous sommes enfermés à l’intérieur. L’idée même de l’émancipation juive était de sortir du ghetto et maintenant, nous nous sommes replacés de force dans le ghetto. Nous ne méritons vraiment pas cela. Nous, Israéliens, sommes moins juifs que n’importe lequel d’entre vous. Nous avons été nombreux à demander que figure ‘Israélien’ ou ‘Hébreux’, sur la carte d’identité que nous devons porter en permanence. Mais la Cour Suprême l’a interdit. Nous devons avoir ‘Ethnie : juive’ imprimé sur nos papiers.

 

Notre destin nous a été imposé comme l’a été celui du jeune Frankenstein de Mel Brooks. Dans ce pastiche de film d’horreur, le docteur Frederick Frankenstein (Gene Wilder), un professeur américain, descendant du créateur du monstre, hérite du château de son aïeul, dans cette Transylvanie hantée par les loups-garous. C’est un Américain moderne et rationnel, mais les autochtones attendent de lui qu’il perpétue les fâcheuses traditions de l’infâme Frankenstein. Il tente de lutter contre son destin, il insiste pour qu’on prononce son nom à l’américaine, ‘Fronk-en-steen’, mais les fidèles serviteurs de la famille s’entêtent à l’appeler ‘Frank-en-schtain’.

 

Sans le vouloir, le brillant cinéaste a créé la fable du nouvel Etat juif. Les fondateurs voulaient recommencer leur vie à zéro, devenir ‘Israéliens’, une nouvelle tribu parmi celles de Palestine. Ils ont abandonné leur nom juif, le langage juif, les synagogues et le Talmud. Ils ont appris à travailler la terre et à manier le fusil. Ils ont été rejoints par nombre de gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une synagogue. Mais le destin des Juifs leur est retombé dessus, et les a renvoyés dans le ghetto.

 

Alors nous avons commencé à nous comporter selon le destin juif. Nous traitons les non-juifs comme des animaux, assassinons leurs dirigeants, tuons leurs enfants par centaines, supprimons leur liberté de circulation, leur liberté de culte et leur droit au travail. Nous confisquons leurs terres, tirons sur les églises et assiégeons les mosquées. Nous blanchissons l’argent volé par des escrocs du Pérou ou de France, nous exportons des instruments de torture vers les dictatures d’Amérique du Sud, nous offrons un refuge aux parrains de la Mafia de Miami, nous vidons les coffres américains, allemands, suisses et polonais. Nous avons le plus fort taux d’intérêt, quatre fois celui des Etats-Unis, et le plus grand écart social parmi les pays développés. En bref, nous accomplissons tout ce qu’attend de nous un antisémite. Nous avons même élu, comme Premier ministre, un tueur de Goys professionnel.

 

Le train roulait maintenant dans l'agglomération de Nathania, et je pensais aux centaines de milliers, peut-être même aux millions d'Américains, de sionistes juifs et chrétiens, faisant du lobbying, priant, collectant des fonds... Non, non... pas pour l'Etat juif, construit sur les ruines de la Palestine. Ce serait déjà horrible ; mais la réalité est pire. Je pensais aux millions de Palestiniens, en train de croupir dans les camps de réfugiés et dans les geôles, dépossédés, expulsés - non par le monstre de l'occupation odieuse et du rapt des terres, non ; par quelque chose de pire : par un fantôme.

 

IV

 

L'Etat juif est un Etat virtuel qui perd rapidement le lien ténu qui le relie à la réalité. Cet Etat-fantôme tue les gens tout en collectant des fonds en Amérique ; il poursuit une sorte d'existence scélérate, comme l'illustre l'expression juridique "propriété du défunt". Ses champs sont entretenus par des travailleurs-hôtes importés, gardés par des Russes et des Ethiopiens, importés eux aussi, et font l'objet de conférences en amphi par des professeurs israéliens, enseignant (à temps plein et à vie) dans les universités américaines et de braves généraux, toujours à l’affût d’un brusque revirement des fabriquants d’armes américains. Le chômage augmente de jour en jour, les services publics sont en grève quasi-permanente ; le tourisme s'est effondré, les hôtels sont fermés et d'autres branches de l'économie nationale sont au bord de la faillite. Les Israéliens achètent des appartements en Floride et à Prague, tandis que les logements, en Israël, ne trouvent pas preneur. L'acharnement de Sharon à punir les Palestiniens, ressemble à celui de quelqu'un qui martyrise sa propre main gauche : les Palestiniens et les Israéliens sont mêlés et intégrés les uns aux autres, leur séparation tue l'économie des uns et des autres.

 

Vu de loin, des Etats-Unis, Israël semble un géant : puissance nucléaire, grand ami des Américains, l'Etat juif est un motif de fierté, pour certains Juifs américains. Un visiteur peut quitter nos côtes avec le sentiment, fort, que nous avons une identité marquée et que nous sommes prospères. Mais nous, qui y résidons en permanence, sommes les seuls à savoir qu'Israël n'est qu'un décor de carton-pâte. Israël est en train de s'écrouler, ses forces vives émigrent, en désespoir de cause, tandis que les généraux parachèvent la destruction du pays. C'est un sort cruel qui s'abat sur les Palestiniens : Israël, l'Etat-fantôme qui les assassine, est un corps sans âme, titubant comme un zombie, qui hante les couloirs du Congrès américain et les déserts du Proche-Orient.

 

Et c'est pour ce spectre que de gros bonnets juifs américains pressurent leurs employés et leurs concitoyens comme des citrons, afin d'en extraire jusqu'au dernier centime, exigeant des coupes dans les pensions allouées aux personnes âgées et dans les allocations familiales, des restrictions aux budgets de la santé et de l'éducation, l'assèchement de l'aide internationale à l'Afrique et à l'Amérique du Sud, la mise sur pied de coalitions improbables avec des racistes aussi notoires que Pat Robertson et Jerry Falwell, la vitrification de l'Irak, bénissant le bombardement de réfugiés afghans, faisant tout afin de maintenir les Afro-américains dans leurs ghettos, minant la société qui les a accueillis, se créant des ennemis, à eux-mêmes et, plus largement, à l'Amérique. Ces agissements sont on ne peut plus avilissants. Certes. Mais, de plus, ils sont vains.

 

L'expérience sioniste est pratiquement terminée. Israël peut encore être maintenu en survie artificielle, cas d'acharnement thérapeutique évoquant celui qu'on exerce parfois sur un 'légume humain' en état de mort cérébrale. Il peut, certes, encore tuer des tas de gens, voire même déclencher une guerre mondiale. Mais, pour lui, désormais, tout retour à la vie est impossible.

 

L'Etat juif d'Israël est un état d'esprit ; il n'est que la projection de la mentalité juive américaine. Les préoccupations et les problèmes qui l'agitent sont les problèmes des Juifs américains. Pour nous, ‘Juifs’ israéliens, il n'est nul besoin de ségrégation, de guerre, de soumission des habitants d'origine. Nous ne mangeons pas de bagels, nous ne parlons pas yiddish, nous ne lisons ni Saul Bellow ni Sholom Aleichem et, pour nous, les synagogues "valent le détour". Nous préférons la cuisine arabe et la musique grecque. Dans mon quartier, il y a sept boucheries vendant de la viande de porc contre une boucherie kasher. Quarante pour cent des couples, à Tel Aviv, se forment hors cadre juif : les jeunes Israéliens préfèrent aller se marier à Chypre, ne serait-ce que pour éviter d'avoir affaire à un rabbin. Tel Aviv est la capitale homosexuelle du Proche-Orient, en dépit du fait qu'en vertu de la loi juive, les homosexuels devraient être occis. Parfois j’aimerais que nos grands amis, les juifs américains, nous abandonnent, dégoûtés, en nous jetant un dernier regard méprisant. Il s’agit d’une lamentable erreur d’identité. Nous ne sommes pas ceux qu’ils croient. Nous avons besoin de leur protection contre les Gentils à peu près autant que les poissons ont besoin de bottes imperméables.

 

V

 

J’arrive chez moi à Jaffa la maritime, une ville délabrée où tombent en ruines les hôtels particuliers roses construits par la noblesse arabe et les négociants. Mes voisins sont sortis : l’imam est allé à sa petite mosquée, la famille marocaine d’à côté s’affaire dans le garage pour réparer de vieilles voitures, le guide arménien a emmené ses visiteurs à Jérusalem, un autre voisin, un peintre russe, vient m’emprunter un peu de sucre. Nous vivons ensemble, l’une des rares communautés sans ségrégation, sur cette langue de terre entre la route et la mer, vestige de la Jaffa de jadis.

 

Ce lieu de misère plairait à l’Esme de Salinger. Les bulldozers de l’état juif ont démoli une maison sur deux, ce qui donne à la ville cet aspect dentelé. Ils ont aussi déversé les gravats sur le littoral, en prévision de gros projets immobiliers. Ils avaient l’intention de construire une autre Maalot ici, mais les tensions dues à l’Intifada ont fait capoter leurs plans pour ‘judaïser’ Jaffa. Elle est restée à moitié en ruine et mal entretenue, car les habitants n’ont pas l’autorisation de restaurer leur maison.

 

Cependant, c’est un endroit agréable, rappelant le Quatuor d’Alexandrie de Durrell. Les grosses Cadillac des revendeurs de drogues croisent dans les rues dépavées. Des enfants en gandoura jouent au coin de la rue. Les cloches de l’église catholique de Saint-Antoine, s’unissent à celles de l’église orthodoxe de Saint-Georges et à l’appel du muezzin de la mosquée Ajami toute proche. Des pêcheurs apportent leurs prises aux restaurants du front de mer pour les dîneurs venus de Tel Aviv. Des Palestiniennes papotent devant leur maison en croquant des graines salées. Les effluves des falafels viennent des étals du marché. Dix chats de gouttières observent d’en haut un rat énorme. L’ambassadeur français retourne à sa résidence. Une équipe de cinéastes tourne une scène de Beyrouth.

 

Jaffa fut appelée jadis la fiancée de l’Orient, et elle faisait concurrence à ses voisines Beyrouth et Alexandrie. Entourée d’orangeraies parfumées, cette cité de cent mille habitants, s’enorgueillissait du premier cinéma du Levant, et abritait le siège de compagnies européennes. Les Américains et les Allemands ont construit leurs maisons aux toits rouges à sa périphérie et, en 1909, les juifs sionistes d’Europe de l’Est fondèrent Tel Aviv un peu plus au nord.

 

Un jour funeste de novembre 1947, l’ONU, sous forte pression du gouvernement des Etats-Unis, a décidé de diviser le pays que nous partagions. Cela n’était pas nécessaire, cela n’était même pas demandé. Les Juifs religieux étaient contre, les Juifs éclairés d’Allemagne comme Buber et Magnus, étaient contre. Les Palestiniens étaient contre. Nous pouvions vivre ensemble, comme des frères, et enfin construire une nouvelle nation, unissant la ferveur des Juifs et l’amour pour la terre des Palestiniens. Mais les organisations juives américaines apportèrent leur soutien à Ben Gourion et Golda Meir, les défenseurs de la partition. Comme il fallait s’y attendre, cela n’a rien donné de bon.

 

Les trois cinquièmes (55,6%) de la Palestine passèrent sous le contrôle des Juifs, et deux cinquièmes étaient supposés rester palestiniens. Même dans le nouvel Etat juif, les Palestiniens étaient majoritaires. Jaffa devait rester palestinienne. C’était terrible pour les Palestiniens, mais les nouveaux immigrants israéliens trouvaient que ce n’était pas assez terrible. Ils ont assiégé et bombardé Jaffa, jusqu’à ce que sa population se réduise à cinq mille personnes, alors qu’avant la guerre elle comptait cent mille habitants. Les autres ont fui vers Gaza et le Liban, dans les camps de réfugiés où ils habitent encore aujourd’hui.

 

Dans les palaces et hôtels particuliers de Jaffa, on a logé des réfugiés arabes de villages rasés et des Bulgares, des gens sympathiques importés des Balkans, pour combler le vide. Une petite partie de la ville s’est ‘aristocratisée’, et est devenue Jaffa l’Ancienne, un musée propre et exclusif, où les peintres kitsch et les antiquaires aimaient à s’installer. Notre Jaffa conserve et représente la mémoire d’une Palestine complète, le Paradis perdu. Elle a attiré quelques artistes qui se sont installés dans ces palaces délabrés, et ont vécu aux côtés des Palestiniens d’origine, en partageant leurs espoirs et leurs peines.

 

Avant l’Intifada, un réfugié d’un camp de Gaza pouvait venir visiter sa maison perdue. C’était une situation horrible pour l’habitant actuel et pour le véritable propriétaire, car le propriétaire n’est pas autorisé à revenir s’installer chez lui. Ma voisine, une Bulgare très gentille, a généreusement tenté de rendre sa maison à la famille palestinienne expropriée, mais le gouvernement ne l’a pas permis. Il est difficile de rembourser un prêt, dit-on. Vous prenez l’argent de quelqu’un d’autre, mais c’est votre propre fric que vous rendez. Vous empruntez pour un temps mais vous rendez pour toujours. C’est encore plus dur de rendre ce qu’on a volé. Pourtant, tôt ou tard, il faudra le faire. Il y avait une bonne occasion de résoudre le problème en 1967, lorsque la Palestine fut à nouveau réunie.

 

Beaucoup de braves gens voient la Guerre des six jours comme la ‘mère de tous les problèmes’. Sans elle, les Juifs et les Palestiniens auraient été capables de vivre séparément, disent-ils. Mais des Etats séparés ne ramèneront pas les réfugiés de Gaza dans leur maison de Jaffa, et je pense que ce serait merveilleux que ce retour puisse se réaliser. De plus, je suis persuadé que c’est mieux pour nous de vivre ensemble. Nous sommes assez complémentaires comme populations, et entre individus, nous nous entendons très bien. C’est pourquoi je n’ai rien contre la conquête de 1967, en soi (ce qui est différent du régime d’occupation militaire). Nous pouvions faire revenir les réfugiés, régler les anciennes querelles et vivre ensemble dans l’égalité, enfants de Palestine et nouveaux venus. Nous ne serions pas un Etat juif exclusif, mais nous serions un peuple heureux et satisfait.

 

Il y a eu, une fois, l’illusion d’un choix, un Etat juif ou un Etat démocratique. Nous n’avons choisi ni l’un ni l’autre, car nous avons méprisé la démocratie et asservi les autochtones ; quant à notre judaïté, c’est, au mieux, une idée virtuelle. Si les Juifs américains cessaient de soudoyer massivement Israël, nous pourrions tout simplement oublier la diaspora et nous fondre dans le Proche-Orient hospitalier, comme une autre de ses tribus. S'ils s'entêtent à nous 'financer' de la sorte, nous pourrions bien être tentés de leur montrer de quel bois les Juifs se chauffent.

 

Nous sommes les rois des camelots de l'illusion : pour peu qu'il y ait des clients, nous fournissons. En 1946, sous l'égide des Nations Unies, un groupe de personnes sages et dévouées venant de tous les pays du monde, arriva en Palestine. Ces gens avaient été envoyés en mission préparatoire à la partition du pays. Entre autres lieux, ils visitèrent le kibboutz le plus au sud, Revivim, dans le désert aride du Néguev, et ils évoluèrent parmi de magnifiques bordures de roses, d'anémones et de violettes, avant de parvenir au bureau de la direction. Dans leur rapport d'inspection, les membres de la délégation exprimèrent leur émerveillement et firent tomber la sentence : "les Juifs font fleurir le désert, il faut leur donner le Néguev."

 

A peine eurent-ils le dos tourné que des jeunes kibboutzniks sortirent de leur cachette et entreprirent d'extirper les fleurs du sable où elles avaient été fichées ; ils les avaient achetées le matin même au marché de Jaffa et les avaient plantées là comme décor pour la - courte - durée de la visite de la délégation. Cette simple petite mise en scène a abouti au transfert du Néguev, avec ses deux cent mille habitants palestiniens, à l'Etat juif. Une majorité des habitants palestiniens furent expulsés au-delà de la frontière fraîchement tracée, et allèrent peupler les camps de réfugiés en Jordanie ou à Gaza. C'était cruel et arbitraire ; encore aujourd'hui, cinquante ans plus tard, la partie du Néguev située au sud de Bersheva a une population moindre qu'en 1948.

 

VI

 

Afin de peupler les régions débarrassées de leurs habitants (palestiniens), le Mossad trompa et terrorisa les communautés juives du Maghreb, pour les persuader de quitter leur terre natale et de s’installer en Israël. Les Juifs d’Afrique du Nord sont de braves gens, mais vulnérables. Ils s’inquiétaient pour leur avenir car les Français commençaient à se retirer d’Afrique du Nord. Seules les fortes personnalités firent le bon choix, et restèrent avec leur peuple, les Marocains, les Algériens, les Tunisiens ou les Libyens. Ils n’ont pas eu à le regretter ; ils sont maintenant ministres ou conseillers du roi. D’autres, séduits par le charme puissant de la civilisation française, rejetèrent le fantôme de l’Etat juif, et s’installèrent en France. Ils ont donné au monde Jacques Derrida et Albert Memmi.

 

Ceux qui sont venus en Israël fournissent 75% de sa population carcérale. Leur revenu n’est qu’une fraction de celui des Juifs d’origine européenne. Leurs chercheurs et écrivains ont peu de chance d’exercer dans les universités israéliennes. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes est exécrable. Ce n’est pas une honte d’être marocain, disent les Israéliens. Et ils ajoutent rapidement que ce n’est pas un grand honneur non plus.

 

Les Nord-africains furent amenés en nombre, on leur pulvérisa du DDT afin de tuer leurs poux et on les plaça dans des camps de réfugiés qui devinrent bientôt les villes de Netivot, Dimona, Yerucham. Ils y sont toujours, dans des cités où dominent le chômage et l'indigence, survivant grâce à des allocations et vouant aux gémonies les Juifs ashkénazes qui tiennent salon dans les cafés de Tel Aviv. Certains de ces Juifs orientaux en vinrent à la conclusion que l’Holocauste avait été un châtiment mérité par les tant honnis ‘AshkeNazis’, comme ils l’écrivent. Israël est probablement le seul endroit sur terre où l’on peut entendre : "c'est dommage qu'ils ne t'aient pas brûlé à Auschwitz". Même le grand rabbin séfarade Joseph Obadiah a récemment expliqué l’Holocauste par les péchés des Juifs européens.

 

Pendant un certain temps, mon ami russe a vu les murs de sa maison de Jérusalem ornés du graffiti quelque peu troublant, “les AshkeNazis à Auschwitz”. Il s’est  plaint à la police mais n’a reçu aucune réponse. Les postes les plus bas, dans les forces de police, sont occupés essentiellement par des Juifs orientaux, et ils n’ont pas le temps de s’occuper des plaintes russes. Ils étaient, à une époque, dans la situation des Russes, mais depuis, ils ont été dé-développés encore plus profondément.

 

Chaque fois qu’un Juif oriental réussit à gravir l’échelle sociale, le système organise sa chute. Des politiciens orientaux populaires, qui pourraient menacer la domination des élites ashkénazes, se retrouvent en prison. Arie Der’i, ministre marocain brillant, qui amena son parti de zéro à 17 sièges au Parlement (qui en compte 120), est toujours en prison après qu’une surveillance policière de dix ans ait apporté quelques preuves contestables contre lui. Son prédécesseur Aharon Abu Hatzera, fils d’un Juif marocain sanctifié rabbin et ministre, fut envoyé en prison pour des irrégularités financières qui sont monnaie courante dans notre pays du Proche-Orient. Le puissant éditeur irakien Ofer Nimrodi a passé plus d’un an en prison avant son jugement, mais il a été rapidement libéré ensuite, car les charges contre lui se sont révélées nulles. Yitzhak Mordecai, ministre kurde de la défense et qui visait le poste de Premier ministre, a été poursuivi pour abus sexuel. Le professeur marocain et ministre Shlomo Ben Ami a servi de bouc émissaire pour la visite infamante de Sharon au Mont du Temple.

 

Tandis que les Juifs orientaux souffrent, le kibboutz ne va pas très bien non plus. Ari Shavit du Haaretz a fait paraître un beau reportage sur Negba, le fameux kibboutz prospérant dans le Neguev. Cela fait longtemps que ce kibboutz n’a pas célébré la naissance d’un enfant. Les kibboutzim Negba et Ruhama sont devenus des ‘maisons de retraite’ et leurs jeunes sont partis depuis longtemps s’installer à Los Angeles.

 

 

Ainsi, l’arnaque de Revivim, la conquête du Néguev, l'expulsion des Palestiniens, la destruction de la communauté juive maghrébine ; tout cela a réussi, pris isolément. Mais tout cela a échoué, globalement. Les dirigeants sionistes rêvaient de faire de la Palestine un Etat aussi juif que l'Angleterre est anglaise. C'est raté. La Palestine est aussi peu juive que la Jamaïque n'est anglaise.

 

Nous, enfants de juifs, n’avons que l’embarras du choix. Un Italien est un Italien. L’italien est sa langue, sa culture, sa foi, sa tradition, son art et son paysage. On ne peut le séparer de Dante ni de Giotto, des villages de Toscane ni de la Madone, de la pastasciuta ni de Venise. Mais être un Juif est une question de choix. Un juif italien peut devenir un Italien. Un juif américain peut se contenter d’être un Américain. Les descendants des Juifs qui pratiquent notre vieille religion sont peu nombreux. Encore moins nombreux sont ceux qui parlent hébreu ou d’autres langues juives. La majorité a abandonné les modes de vie et métiers juifs traditionnels.

 

Le choix personnel est entre les mains de chacun. Un Américain riche et puissant, d’origine juive, peut ressentir, à propos de sa judaïté, la même chose que pour n’importe quel autre violon d’Ingres. Peut-être qu’il collectionne les timbres ou qu’il joue au golf. Il ne voudrait pas pour autant construire un Etat philatéliste sur les ruines de Monaco (cette principauté émet des timbres magnifiques). Il n’aurait pas non plus l’idée de doter son club de golf du dernier modèle de F-16. Si les juifs américains pouvaient nous oublier pendant une dizaine d’années, nous pourrions comprendre et résoudre nos problèmes, arriver à un nouvel équilibre naturel en Palestine. S’ils ont trop d’argent et s’ils désirent s’en servir pour gagner de l’influence, qu’ils le dépensent en améliorant le sort des Afro-américains, leurs voisins.

 

En fait, c’est ce qu’ils faisaient avant l’avènement du sionisme. Tom Segev, écrivain et historien israélien, rapporte l’histoire de Julius Rosenwald, homme d’affaire de Chicago, propriétaire de Sears, Roebuck and Co, qui finançait des projets scolaires pour les Afro-américains, dans les années 1920, à hauteur de deux millions de dollars par an. (Un émissaire sioniste s’est plaint : “il est difficile pour nous d’accepter l’idée que l’un des nôtres donne son argent à des nègres arriérés”.) Cette tradition pourrait revenir à l’honneur, car la charité commence chez soi ; et chez eux, c’est l’Amérique.

 

Aujourd'hui, on est en train de dévaster la terre de Palestine, sous nos yeux. Ses beaux villages ancestraux sont bombardés jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre ; ses églises sont vidées de leurs ouailles ; ses oliviers sont arrachés. Cette terre n'avait plus connu une telle ruine depuis l'invasion assyrienne, il y a 2700 ans. Rien ne saurait nous consoler du spectacle de cette immense désolation, et ceux qui en sont responsables - les tueurs israéliens comme leurs sponsors juifs américains - seront damnés à jamais.

 

Toutefois, il restera, en marge des futurs livres d'Histoire, une étrange ironie : "c'est en vain que les dirigeants juifs ont commis tous ces crimes ; ils n'en ont retiré aucun bénéfice."

 

Même si on devait crucifier le dernier Palestinien survivant sur le mont du Golgotha, cela ne ramènerait pas l'état juif d'Israël à la vie.

 

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Les oliviers d'Aboud

 

 

18 juin 2001

 

Au moment, pratiquement, où le cessez-le-feu concocté par la CIA entrait en application, j'ai reçu un appel téléphonique angoissé du village d'Aboud. Ce village est situé sur le versant occidental des collines de Samarie. Il avait été investi par l'armée israélienne ; deux hommes avaient été abattus. J'y suis allé, ce matin. J'y suis allé pour voir ce village et aussi pour me faire une idée du cessez-le-feu, sur le terrain.

 

Le village d'Aboud est cerné par de nouvelles colonies juives, de tous côtés. Une route juive, toute neuve, mène jusqu'aux environs du village. En arrivant à l'embranchement, environ quatre kilomètres avant le village, nous avons constaté que la route est condamnée par des monceaux de terre de dimensions cyclopéennes. Nous avons tenté notre chance en roulant jusqu'à un autre embranchement, aboutissant au village de l'autre côté, avec le même résultat. Nous avons fini par trouver une piste de terre battue et étroite, que les paysans avaient tracée le matin même, et nous l'avons empruntée.

 

Aboud est un très beau village palestinien, il évoque puissamment la Toscane. Ses maisons aux pierres adoucies par le temps semblent pousser sur les pentes de ses collines. Des vignes  ornent les grilles, des figuiers plantureux font de l'ombre aux ruelles. La prospérité de ce village bien implanté dans son environnement saute aux yeux. Il suffit de voir combien les maisons sont vastes et la propreté des ruelles irréprochable. Des hommes âgés étaient assis sur des bancs de pierre, sur une petite place entourée de murs, à l'ombre d'une tonnelle, évoquant les sages d'Ithaque réunis par le jeune Télémaque. L’atmosphère qui s'en dégageait, faisait penser aux "portails de la ville" de la Bible, ou à un diwan. Des enfants apportaient du café et des fruits frais à ces vieux messieurs. Les Palestiniens, ici, ne sont pas des réfugiés de Gaza et de Deheishé. Ici, comme dans une sorte de pli temporel, on peut voir la Terre sainte telle qu'elle devrait - telle qu'elle pourrait - être.

 

Le village d’Aboud est vieux de trois mille ans, et, selon la tradition locale, il a reçu la foi du Christ du Christ lui-même. Une église est là pour le prouver. C'est l'une des plus anciennes églises au monde. Elle a été bâtie au temps de l'empereur Constantin, au IVe siècle. Peut-être est-elle encore plus ancienne, c'est en tout cas ce que pensent certains archéologues. Cette frêle construction fait l'objet de restaurations et de soins attentifs. Les chapiteaux byzantins de ses colonnes sont sculptés de croix et de palmes. Récemment, une dalle portant des inscriptions en langue araméenne ancienne a été découverte dans le mur sud de cette église.

 

Aboud n’a pas qu’une église : il y a une église catholique romaine, une église grecque orthodoxe, et une église construite par des Américains. Il y a aussi à Aboud une mosquée toute neuve, indiquant, s’il en était besoin, qu'en Terre sainte, Chrétiens et Musulmans vivent ensemble en parfaite harmonie. Le 17 décembre, tous les villageois, Chrétiens et Musulmans, vont en procession vénérer la sainte patronne du village : Sainte Barbe. C'était une jeune fille du village, qui était tombée amoureuse d'un jeune chrétien et avait été baptisée. Cela se passait en des temps horriblement difficiles, sous l'empereur Dioclétien, et elle mourut en martyre des persécutions antichrétiennes. Les ruines de la très vieille église byzantine de Sainte Barbe se trouvent à environ deux kilomètres du village, sur une colline. Au pied de la colline, on peut voir le tombeau de la sainte. C'est à cet endroit que les paysans de la région viennent allumer des cierges et prier pour que leurs vœux soient exaucés.

 

C'est l’endroit rêvé pour comprendre la démence du récit juif dominant, qui parle d'une ‘terre sans peuple’ habitée de loin en loin par des nomades venus ici, au VIIe siècle, au moment des conquêtes arabes.

 

Des archéologues ont prouvé que ce village n'a jamais été détruit ni abandonné par ses habitants depuis des temps immémoriaux, et il suffit d'avoir des yeux pour le comprendre. Les collines sont couvertes d’oliviers pluricentenaires, véritables preuves des racines ancestrales du village d'Aboud. Ils lui donnent leur huile, denrée essentielle dans les habitudes alimentaires de sa population, et source de revenus non négligeable.

 

Juste à l'entrée d'un hameau, deux énormes bulldozers Carterpillar, de fabrication américaine, étaient en train de dévorer les oliviers, lentement mais sûrement. Monstrueux, les deux engins étaient caparaçonnés de plaques de blindage, de tous côtés. Ils semblaient inexpugnables, comme deux forteresses animées. Ils dominaient le paysage comme les monstres mécaniques de l'Empire du Mal livrant l'assaut contre Ewocks, dans le film de science-fiction La guerre des étoiles (Star Wars).

 

Les paysans, juchés sur les monceaux de terre bloquant l'entrée du village, observaient les mastodontes en train de détruire leurs gagne-pain. Ils ne pouvaient pas s'approcher dans leur direction, car ils n'étaient pas autorisés à quitter leur village, devenu leur prison. Sur la colline, à l'entrée du village, il y avait une tente, et quelques soldats israéliens autour d'une mitrailleuse. Ils étaient là pour empêcher les habitants de sortir. La nuit précédente, la veille du shabbat, ils avaient ouvert le feu sur les villageois qui s'étaient aventurés à l'extérieur, blessant deux hommes. Les autres avaient pu rentrer au pas de course au village et s'y mettre à l'abri. Puis l'armée avait pénétré dans le village, à bord de ses Jeeps, sillonnant les ruelles, reçue par quelques volées de cailloux lancés par les gamins. Les colons juifs et les soldats avaient arrosé de balles les fenêtres et les toitures, puis s'en étaient allés, avec le sentiment d'avoir accompli leur B.A. du shabat.

 

On m'autorisa à franchir la frontière invisible, puisque aussi bien il ne s'agissait d'une frontière infranchissable que pour les seuls Palestiniens. Il y avait là un officier israélien, assis dans sa Jeep, une grosse Hummer américaine, venu contrôler le désastre. "Pourquoi faites-vous ça ?" lui ai-je demandé, "vous n'avez pas entendu parler du cessez-le-feu ?" "Va dire ça à Arik !" (Sharon), me répondit l'officier ; "nous ne faisons qu'exécuter les ordres." Mais ni lui, ni les autres soldats, ni les conducteurs des deux bulldozers n'étaient abattus, consternés par ces ordres. Ces oliviers hors d'âge étaient insignifiants pour eux, tout comme l'église bimillénaire, le village et les gens qui l'habitent. Tout cela ne leur disait rien. Tout cela devait simplement subir leur destruction.

 

La Palestine n'a jamais été le désert que les premiers sionistes ont prétendu y trouver à leur arrivée. Mais elle le deviendra à coup sûr, si nous n'arrêtons pas l’œuvre sinistre des bulldozers.

 

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La pluie verte de Yassouf

 

Octobre 2002

 

Cueillir les olives, si douces, sensuelles et apaisantes, c’est comme égrener les perles d’un chapelet. En Orient, les hommes portent souvent, autour du poignet, un chapelet aux grains de bois, ou de pierre dure. Cela leur rappelle leurs prières. Cela leur sert aussi – et surtout – à calmer leurs nerfs, mis à rude épreuve. Mais les olives représentent bien plus que cela, car elles sont vivantes… Les olives sont tendres, mais pas fragiles pour deux sous – en cela, elles ressemblent aux jeunes paysannes palestiniennes. Les cueillir vous produit une de ces sensations… comment dire ?… De confort ! Oui, de confort, de sérénité… On dirait que rien ne peut aller de travers. Toutes seules, comme des grandes, sans peur et sans reproche, les olives se détachent des branches. En douceur, elles se faufilent entre les paumes de vos mains et se laissent tomber… Après quoi, elles se blottissent lestement dans la sécurité des grands draps, étendus par terre pour les recevoir.

 

La récolte bat son plein. Chaque olivier, solidement enraciné dans sa parcelle en terrasse, est entouré de cueilleurs aux petits soins. Des familles entières sont dehors, sous les oliviers, et même au-dessus, perchées sur des échelles, formant un vaste tableau digne du pinceau de Bruegel l’Ancien. Nous sommes cinq ou six, à cueillir les olives en compagnie de la famille de Hafez. Au moment où je vous parle, nous sommes sous les frondaisons fournies d’un vieil arbre au tronc énorme, tourmenté et tout crevassé. Nous égrenons ce rosaire vivant : c’est le rosaire de notre dame la douce terre de Palestine. Des cheveux couleur champ de blé mûr du Minnesota, des yeux bleu ciel – inattendu, pour un étranger, mais rien d’inhabituel pour les personnes familières des traits des habitants de ce pays – des lèvres rieuses… Rowan, sept ans, la fille du vigoureux et sagace Hafez, est montée à la cime de l’arbre. Les olives qu’elle cueille tombent, en une pluie verte et parfumée, sur nos mains, sur nos épaules et sur nos têtes. Avant de passer à l’olivier suivant, nous soulevons les bords des draps. Un riche flot d’olives emplit le sac. Un petit âne gris broute, tout près, reprenant des forces pour la suite. C’est à lui qu’échoira la rude tâche de porter les sacs au village, plus haut, dans la vallée – et visiblement, il le sait.

 

Ces olives, nous sommes en train de les ramasser à Yassouf, un village miraculeusement inconnu, sur les hautes terres de la Samarie. Ses maisons vastes et hautes de plafond, construite en pierre claire et douce, témoignent d’une prospérité ancestrale, fruit du travail acharné de ses habitants, génération après génération. Des escaliers spacieux conduisent aux terrasses, où les villageois passent les chaudes soirées estivales, adoucies par la brise venue de la Méditerranée, à la fois lointaine et proche. Beaucoup de grenadiers. Dans une description de la Palestine, écrite par un contemporain de Guillaume le Conquérant voici près d’un millénaire, le village de Yassouf est mentionné. L’abondance des grenadiers y est déjà notée. La localité, peut-on y lire, est connue pour avoir donné le jour à un lettré qui se fit un nom, plus tard, dans la lointaine Damas : le Cheïk Al-Yassoufi.

 

Si ce n’est pas le paradis, cela y ressemble. Nous sommes arrivés à Yassouf hier. Ce village est construit sur une arrête entre deux vallées. Au-dessus du village, un sanctuaire ancestral (bema) occupe le sommet d’une colline, sans doute un de ces hauts lieux où les ancêtres de Hafez et de Rowan avaient été les témoins de communions miraculeuses entre énergies telluriques et célestes. Les villageois s’y rendent souvent, pour y rechercher un soutien spirituel, comme le faisaient avant eux leurs ancêtres, les habitants de la petite principauté d’Israël. Nous sommes, ici, en Terre sainte et, pour ses habitants, le miracle quotidien de la foi est indissociable des tâches journalières. Les rois de la Bible avaient essayé de les brimer et de cantonner la foi au Temple, centralisé et facile-à-taxer-et-à-contrôler… Mais les gens du peuple préféraient aller prier dans leurs sanctuaires locaux. Les paysans conservèrent une combinaison un tiers / deux tiers entre foi locale et foi universelle, très semblable au lien qui peut exister par exemple, au Japon, entre shintoïsme et bouddhisme. Ils sont religieux, mais absolument pas fanatiques. Ils ne portent pas le vêtement islamique. Les femmes ne couvrent pas d’un voile leurs beaux visages. Ces deux aspects de la religion - local et universel – ont survécu aux millénaires et ont fini par fusionner. Le temple est devenu la splendide mosquée ommeyyade d’Al-Aqsa, tandis que dans le haut lieu de Yassouf, les villageois prient leur Dieu.

 

Ces arbres sont anciens et vénérables. Ils ont certainement reçu plus d’une confidence et d’un vœu durant leur longue existence. Un puits peu profond, miraculeux, qui ne tarit jamais, même au plus fort de la canicule de juillet, et ne déborde pas durant l’hiver, pourtant pluvieux ; une tombe sacrée, qui a probablement changé plusieurs fois de nom depuis des temps immémoriaux, est appelée, de nos jours, Cheikh Abou Zarad. Là se trouvent des ruines remontant aux premiers temps de Yassouf, et donc à bien plus de quatre millénaires avant nous. Depuis sa fondation, le village n’a jamais été abandonné. Aux jours de gloire de la Bible, il appartenait à Joseph, la plus puissante des tribus d’Israël. Lorsque Jérusalem se retrouva sous l’empire des Juifs, ces terres et ces gens conservèrent leur propre identité israélite et finirent par adopter le christianisme. Le temple à coupole, au sommet de la colline, invite toujours à la prière. En février, le sommet de la colline est entièrement blanc, tant il y a d’amandiers en fleurs. En ce moment, vert et frais, il offre au visiteur une vue superbe sur le moutonnement des collines de Samarie.

 

Quant à nous, nous sommes arrivés un peu trop tard pour bénéficier de cette vue enchanteresse ; en effet, en automne, en Orient, le soleil se couche très tôt. En compensation, dans la semi-obscurité crépusculaire, nous nous sommes rendus près de la source du village, qui en est le cœur palpitant. D’une faille dans le rocher, paisiblement, l’eau sourdait, puis elle disparaissait dans un tunnel et s’en allait donner vie aux jardins. Nous nous sommes assis sous les figuiers, qui déployaient leurs larges feuilles trilobées, de la même façon que les danseurs Noh, au Japon, tiennent dressés leurs éventails, qu’ils agitent d’un mouvement incessant et gracieux. Entre les feuilles, dans la lumière blafarde de la lune, évoluaient des papillons géants, tout noirs : il s’agissait de chauves-souris, pensionnaires des grottes voisines, qui ne sortent qu’une fois la nuit tombée. Elles vont alors s’abreuver à la source et se régaler d’un festin de figues éclatées par le soleil.

 

Habituellement, autour de la fontaine du village, les conversations vont bon train... Elles s’écoulent, enjouées, comme les eaux abondantes. Il n’est pas d’endroit plus indiqué pour aller s’asseoir et bavarder avec les villageois… de la récolte… du bon vieux temps… des enfants… et du dernier article d’Edward Saïd, repris dans la feuille de chou locale. Les paysans du coin ne sont pas des rustauds : certains ont parcouru le vaste monde, de Bassorah à San Francisco… D’autres ont fait des études dans une petite annexe universitaire, non loin d’ici. Leur éducation politique a été complétée dans les prisons israéliennes – stage pratiquement inévitable pour les jeunes gens de chez nous… Appris dans ces conditions particulières, ou à travers des années de labeur sur les chantiers de construction israéliens, leur hébreu sonne bien. Il est même riche en expressions recherchées. Et ils sont ravis de pouvoir le pratiquer avec un Israélien amical.

 

Mais nos hôtes étaient sombres, et les soucis ne parvenaient pas à quitter leurs regards tristes. Même durant le dîner, tandis que nous nous régalions de riz aux noix et de yoghourt, ils étaient plutôt ailleurs, pensifs. Nous connaissions la raison : une nouvelle créature monstrueuse avait fait son nid sur le sommet pelé de la colline et elle étendait ses pseudopodes en une toile d’araignée menaçante, au-dessus du village. L’armée avait confisqué les terres de Yassouf pour des ‘raisons militaires», et avait livré les lieux aux colons. Ils avaient bâti un préfabriqué monstrueux en béton gris, ficelé, comme un rôti, de fil de fer barbelé, entouré de miradors…Et ils s’étaient même arrogé le nom de la source voisine : Le Pommier. La colonie n’avait nullement l’intention de se contenter des terres volées, voici dix ans, aux habitants de Yassouf : elle commençait à gagner toute la contrée, envoyant ses métastases jusque sur les collines voisines, éradiquant sur son passage oliveraies et vignobles.

 

Les paysans n’osaient plus se rendre dans leurs propres champs, car les colons sont des brutes, armées jusqu’aux dents et à la gâchette facile. Ils tirent sur les villageois. Souvent, ils les kidnappent et les torturent, ils incendient leurs champs. Il leur suffit de tenir les paysans en respect pendant cinq ans, après quoi, en vertu de lois ottomanes qu’ils ont fini par dégoter dans de vieux grimoires, la terre en friche tombera dans l’escarcelle de l’Etat. De l’Etat juif. L’Etat donnera ces terres aux colons juifs. Et en même temps, cela leur permet d’affamer les villageois.

 

Le village était coupé du monde, par des tranchées et des monticules de terre de six pieds de hauteur. Même les petites routes non goudronnées, à peine carrossables, fût-ce en 4x4, avaient été coupées par l’armée. Le village était devenu une île. L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Tel Aviv a déclaré, récemment, qu’Israël est en train de faire de la Palestine un camp de détention géant. Il avait tort ; ce n’est pas un camp géant que les Israéliens ont créé. Ce qu’ils ont créé, c’est un Nouvel Archipel du Goulag de Palestine. L’auteur de L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsine, prix Nobel de littérature, a affirmé que le Goulag russe authentique avait été planifié et était géré par des juifs ; cette affirmation a été remise en question et finalement rejetée par les organisations juives. En revanche, aucun doute à avoir en ce qui concerne l’identité du concepteur du Goulag de Palestine.

 

Les voitures ne peuvent ni entrer dans l’île de Yassouf, ni en sortir, et les visiteurs doivent se garer assez loin, puis terminer à pied. La ville la plus proche, Naplouse – Neapolis, dans l’Antiquité – n’est qu’à vingt kilomètres, mais c’est une distance qui représente quatre heures de voiture et de nombreux checkpoints humiliants. Il nous a fallu un temps infini pour arriver à Yassouf, obligés comme nous l’étions de franchir d’innombrables checkpoints et autres barrages routiers. Bloqués par un barrage de terre totalement inamovible, nous avons dû abandonner notre voiture deux kilomètres avant le village.

 

Sur notre chemin : la dévastation, partout. Des oliviers, de chaque côté de la route, avaient été brûlés ou arrachés ; on aurait dit que cette essence vénérable incarnait l’ennemi le plus honni des Juifs. Et ennemi honni, l’olivier l’était bel et bien, en un sens : l’olivier est le principal pourvoyeur et le principal intercesseur, pour les Palestiniens. Leur plat de résistance se compose de galettes de pain-serviette cuit dans un four en terre, le tannour, arrosées d’huile d’olive, parsemées de thym moulu, le za’atar, et agrémentées d’une grappe de raisins. Leurs rois et leurs prêtres, jadis, étaient oints d’huile d’olive. Les sacrements de l’Eglise – inestimable contribution palestinienne à l’Humanité – ne sont que consécration de l’olivier. Au cours du baptême, les Palestiniens sont oints d’huile d’olive avant leur immersion totale dans les fonts baptismaux, et leur peau conserve le souvenir de la souple douceur de l’huile d’olive. L’huile est utilisée dans les rites de mariage, et pour l’extrême onction, en confirmation du lien indissoluble entre les Palestiniens et leur terre. Le célèbre inventeur des manuscrits de Qumran, John Allegro, a ruiné sa réputation en commettant un opuscule sacrilège identifiant Jésus Christ à des champignons hallucinogènes. Si je me décide un jour à marcher sur ses brisées (si je le décide un jour) je comparerai l’huile d’olive vierge et Notre Dame La Vierge Marie, suprême médiatrice de la Palestine.

 

Tant qu’il y a des oliviers, les paysans de Palestine sont invincibles. C’est bien pourquoi leurs adversaires ont fait retomber leur hargne sur ces arbres. Ils les ont coupés partout où ils ont pu le faire. Ces dernières années, huit mille oliviers magnifiques, entre vieux mastodontes et jeunes scions vigoureux et prometteurs, ont été arrachés. Les colons ont interdit aux paysans de cueillir leurs olives, leur dressant des embuscades aux détours des chemins conduisant aux oliveraies et les dévalisant. Quant à nous, Amis Etrangers et Israéliens de la Palestine, nous sommes venus, comme les Sept Samouraïs du vieux péplum à la japonaise de Kurosawa, afin d’aider les paysans à cueillir leurs olives et de les protéger des exactions des colons prédateurs.

 

De toutes les bonnes choses – innombrables - que l’on peut faire sur notre bonne vieille Terre, aider les Palestiniens est la plus utile et la plus agréable que je connaisse. L’ambiance kibboutz arrive très loin derrière. Les jeunes kibboutzniks sont généralement emmerdants comme la pluie et taciturnes, et les vieux kibboutzniks sont… comment dire… vieux ! Dans un kibboutz, vous êtes entouré d’autres étrangers, parfois même pas. Les Palestiniens sont tellement amicaux, ouverts, désireux de bavarder avec vous… Les militants internationaux venus ici baignent littéralement dans l’amitié…Ils vivent dans des villages enchanteurs, ils voient le ciel bleu, lumineux, chaleureux, au-dessus du paysage incomparable des collines palestiniennes et – surtout - ils sont entourés de l’hospitalité légendaire des paysans. Et si occasionnellement les colons ou les soldats israéliens leur tirent dessus, cela est peu cher payé pour toute la satisfaction et le plaisir qu’ils trouvent à aider les paysans palestiniens. C’est en quelque sorte une animation supplémentaire, offerte par Tsahal, par-dessus le marché. Après tout, c’est bien pour ça qu’on a besoin de samouraïs ici, non ?

 

Les gens qui aident les Palestiniens sont bien différents des volontaires venus travailler dans les kibboutzim. Ils sont beaucoup plus hétérogènes. Les âges, déjà… Cela va de l’étudiant d’Uppsala âgé de dix-neuf printemps à la mère de famille de Brighton, du Révérend venu de Géorgie au prof de Boston, du paysan français au député italien. Ils sont unis par leurs sentiments de compassion, leur sens inné de la justice, et - oui, il faut le dire - par leur courage. Ils travaillent dans l’ombre portée des chars israéliens, ils protègent oliviers et êtres humains de leur propre corps. La récolte, dans les montagnes de Samarie, est une joie, mais ce n’est pas pour les mauviettes. Nous allions découvrir sans plus tarder le revers de la médaille.

 

Nous étions en train de cueillir les olives, de remplir les sacs de cet or vert, lorsque, soudain, une Jeep descendit la route caillouteuse et raboteuse et s’arrêta près de nous, dans un crissement de freins, en soulevant un nuage de poussière ; derrière, suivait un véhicule plus imposant. C’était un transport de troupes, plein de soldats de Tsahal. Un homme, seul, sauta de la Jeep, pointant son fusil automatique M-16 en direction de la fillette perchée sur notre arbre.

 

"Foutez le camp, sales arabes !" aboya-t-il en brooklinais. Il prit un énorme caillou et le balança sur le groupe de travailleurs le plus proche. Un paysan, qui n’avait pas pu esquiver la pierre, fut touché à la main, et il se mit à la masser de son autre main.

 

"Si vous avancez d’un pas, je tire !" cria-t-il lorsque Laurie tenta de lui parler. Il était baraqué, débraillé, féroce et, visiblement, il faisait tout son possible pour atteindre un haut degré d’hystérie.

 

"Ne vous amusez pas à toucher aux olives !" hurla-t-il aux paysans.

 

Dans un coude que faisait la route, trois hommes firent leur apparition, au pas de course. Vision d’extraterrestres. Ils avaient des petites boîtes noires attachées à leur front rasé par des lanières étroites de cuir noir ; des lanières noires saucissonnaient leurs bras, aussi. Les juifs portent des phylactères, car c’est ainsi que cet accoutrement s’appelle, pour leur prière du matin. Mais, sur ces jeunes gaillards, ces phylactères faisaient penser irrésistiblement aux amulettes de quelque tribu guerrière. Ils portaient des pantalons et des tee-shirts de couleur foncée, tandis que leurs châles blancs rayés de noir flottaient derrière leur dos. Leurs flingues étaient pointés sur nous. Ils semblaient possédés par quelque démon étrange, ces jeunes hommes en tenue rituelle juive et aux idées courtes extraites du Livre de Josué. Je ne fus aucunement étonné de voir l’un d’entre eux extirper une longue lame flexible. La scène me rappela un film sorti récemment dans les salles : La machine à explorer le temps (The Time Machine), dans lequel les féroces Morlocks font soudain irruption et prennent d’assaut Eloi, une civilisation bucolique.

 

Les yeux scintillant de haine, ils bousculèrent les femmes et insultèrent les hommes. En paysans timides, les Palestiniens firent le dos rond. Samouraï désarmé que j’étais, je tentai, pour ma part, de raisonner les assaillants.

 

"Laissez donc ces paysans récolter leurs olives", plaidai-je, "ce sont leurs arbres ; c’est leur gagne-pain. Soyez gentils avec eux !"

 

"Dégage, espèce d’arabophile !" siffla l’un d’eux. "Tu aides l’ennemi. C’est NOTRE terre. C’est la terre des Juifs. Les goyim n’ont rien à faire ici !"

 

Dans des circonstances moins tendues, j’aurais éclaté de rire : ces jeunes hommes un peu zinzin venus de New York voulant chasser les descendants légitimes du peuple d’Israël de leur terre ancestrale. Laissons tomber l’incroyable crétinerie d’une prétention fallacieuse à un pays d’où une absence de cinq millénaires rend toute revendication totalement sans objet. Qu’importe, si leurs ancêtres ‘juifs’ venaient probablement des steppes d’Asie centrale et n’avaient jamais vu la Palestine de toute leur vie. Peu importe que même les Juifs de l’Antiquité n’aient jamais habité et soient très exceptionnellement venus sur la terre d’Israël, entre Bethel, Carmel et Jezreel. Bientôt les ouvriers roumains invités de Bucarest pourront chasser la population de Florence, en se prévalant de leur descendance directe de la Rome antique. Mais les flingues de ces gars-là n’incitaient pas particulièrement à la rigolade.

 

"Pourquoi brûlez-vous les oliviers ? Les oliviers sont vos ennemis aussi ?"

 

«Ouaip ! Un peu, mon neveu : les oliviers de nos ennemis sont nos ennemis ! Et vous êtes nos ennemis, aussi !" hurla-t-il d’une voix suraiguë, concluant avec le mot qui tue : "Antisémites !"

 

Avec les Américains, ce mot fait merveille. Dès lors qu’un Américain se fait traiter ‘d’antisémite’, il faut vous attendre à le voir tomber et rester prostré au sol, jurant amour et fidélité éternels au peuple juif. Je le sais, parce que je reçois quotidiennement des lettres de gens qui se sont fait traiter ‘d’antisémites’ du seul fait qu’ils soutiennent les Palestiniens ; généralement, ils ne peuvent pas s’en remettre. Je leur apporte les premiers soins psychologiques : après avoir été puni, personnellement, au motif d’activités anti-soviétiques, et condamné pour mes opinions anti-américaines, étant, de plus, un amateur anti-normatif d’anti-quité, je peux faire face à la diffamation anti-sémitique. De nos jours, si vous n’êtes pas qualifié d’antisémite, cela veut dire que vous êtes certainement dans le faux, pris en sandwich quelque part entre Sharon et Georges Soros.

 

Comme ‘arabophile’ ou ‘négrophile’, ‘antisémite’ est une catégorisation qui salit celui qui l’énonce, par association. Les colons y ont recours à tout bout de champ, à l’instar de Foxman l’espion en chef, Kahane le raciste, Mort Zuckermann le propriétaire de USA Today, richard Perle le marchand de guerre, Tom Friedman l’avocat véreux, Shylock le requin usurier et Elie Wiesel le pleurnicheur holocaustien ‘par ici la monnaie’. Elle a été lancée contre T.S. Elliot et Dostoïevski, Genet et Hamsun, saint Jean et Yeats, Marx et Woody Allen : excellente compagnie ! Toutefois, les Américains qui étaient dans notre groupe hésitèrent un instant. Les braves Israéliens qui étaient avec nous, quant à eux, commencèrent à se lancer dans une longue justification de leur position. Seule Jennifer, une jeune et brave Anglaise, de Manchester, se montra à la hauteur et apporta encore une fois la preuve de la supériorité des Britanniques en lançant un "Allez vous faire foutre !" sans appel.

 

Le canon du fusil M-16 décrivit un arc de cercle et finit pointé sur elle. Les soldats observaient la scène avec un intérêt évident. Je décidai de m’adresser à eux :

 

"Arrêtez-les ! Ils pointent leurs armes sur nous !"

 

"Y vous z’ont pas encore dégommés, apparemment !", répondit le sergent.

 

Les soldats n’allaient visiblement pas intervenir aussi longtemps que les Morlocks feraient leur crise. Mais il était très clair que dès l’instant où nous aurions esquissé un geste contre eux, la terrible puissance armée de l’Etat juif s’abattrait sur nos têtes. Les Morlocks le savaient pertinemment, eux aussi : ils fracassèrent un des appareils photo de Dave, envoyèrent valdinguer Angie, déversèrent un tombereau d’insultes sur les filles, et nous lancèrent force caillasse.

 

"Mais vous allez les laisser faire, comme ça, sans intervenir ?", en appelai-je à la conscience des soldats…

 

"Désolé, mon pote. Y’a que les flics qui puissent faire quelque chose avec ces mecs-là…" répondit l’officier. "Mais on peut t’arrêter TOI, mon petit bonhomme, si t’insistes !"

 

Ainsi, les Palestiniens, c’est l’armée qui s’en occupe. Pour les colons, il faut voir ça avec la police ! Cette ruse grossière est l’une des plus brillantes inventions du génie juif. Probablement ont-ils emprunté ça aux colonies européennes en Chine, où coexistaient différents services de police et des systèmes légaux différents pour les Européens et les Chinois. C’est en tout cas ce qui permet aux Morlocks de faire absolument tout ce qui leur passe par la tête. Les Palestiniens, visiblement, étaient bouleversés : ils n’étaient pas des combattants déguisés en civils, eux, mais des paysans, venus cueillir leurs olives avec femme et enfants. S’ils étaient venus ici, ce n’était pas pour mourir. Pas encore, en tout cas. Les colons tuent les villageois pour la beauté du geste et en guise de distraction, qu’ils aient été – ou non – provoqués. Au cours de la seule semaine dernière, ils ont assassiné plusieurs hommes qui avaient osé venir cueillir les olives de leurs oliviers. Si les villageois esquissaient seulement le geste de se défendre, s’ils osaient seulement lever la main sur un Juif, ils seraient tous massacrés, jusqu’au dernier, et leur village serait rayé de la carte.

 

Mais il fallait cueillir les olives, et le face-à-face continua.

 

"Tous les problèmes, ce sont ces connards de colons qui les causent", clama Uri, un Israélien progressiste, qui tenait tête aux nervis colons, à ma droite. "Sans eux, on vivrait en paix. On viendrait visiter Yassouf, avec notre passeport, en touristes. Le problème, c’est eux : les colons !"

 

De fait, il n’était pas difficile – cela coulait quasiment de source – de haïr des jeunes hommes à l’esprit mal tourné, qui détruisent des récoltes et affament des villages. La colonie à laquelle nous avions affaire est connue pour être un repaire de Kahanistes, que le regretté professeur Leibovitch appelait judéo-nazis. Ils avaient exulté à la nouvelle de l’assassinat du Premier ministre Rabin ; ils adoraient Baruch Goldstein, un criminel de masse venu de Brooklyn ; ils publiaient le livre interdit du Rabbin Alba qui proclame ouvertement qu’exterminer les Gentils est un devoir religieux, pour les vrais Juifs. Ils étaient tellement abominables que les haïr allait de soi, et donc tomber d’accord avec Uri, aussi.

 

Mais tandis que je scrutais le visage fermé des soldats, un souvenir d’enfance émergea dans ma mémoire. Les pickpockets ne dévalisent pas les étrangers eux-mêmes : ils envoient un petit gamin en estafette pour vous délester de votre portefeuille. Si vous repoussez le gamin, ils vous tombent sur le paletot comme une tonne de briques sous prétexte de le sauver, parce que vous seriez en train de le rudoyer. A quoi bon haïr le petit voleur, alors qu’il n’agit qu’à l’instigation des malfrats adultes ?

 

Les jeunes gens fêlés auxquels nous avions affaire nous avaient été envoyés par les gros mafiosi, eux aussi. C’est pourquoi les soldats les laissent agresser les paysans sans sourciller. C’est la division du travail : les malfrats affament les paysans, l’armée protège les malfrats, et le gouvernement assume le tout. Pendant que les canons et les mitraillettes de l’armée israélienne tiennent les Palestiniens en respect, l’armée américaine tient à sa merci l’Irak, le seul pays de la région susceptible d’assurer un équilibre des pouvoirs, et les diplomates américains, pendant ce temps, continuent à produire leur veto automatique au Conseil de Sécurité. Derrière les colons extrémistes, on peut voir distinctement la main des gros mafiosi, qui se moquent des olives, des paysans palestiniens et des soldats israéliens comme de leur première chemise. A une extrémité de la chaîne de commandement, un colon cinglé de Brooklyn avec son M-16 ; à l’autre extrémité, Bronfman et Zuckerman, Sulzberger et Wolfowitz, Foxman et Friedman.

 

Et, quelque part, pris au milieu de tout ça : nous, les Israéliens et les juifs américains, qui remplissons notre devoir électoral et payons dûment nos impôts - et contribuons, de ce fait, au système. Car, sans notre soutien actif, Wolfowitz devrait aller conquérir Bagdad tout seul et Bronfman devrait brûler les oliviers des Palestiniens tout seul aussi.

 

N’empêche, comme on dit, chaque homme et chaque animal a ses parasites, et nous devions nous occuper des nôtres. Les paysans de Yassouf et leurs soutiens internationaux – nous – tinrent bon et ne lâchèrent pas. La police arriva et tint conciliabule avec les colons. Ce fut rondement mené ; en rien de temps, un grand dépendeur d’andouilles hirsute, officier de liaison, descendit nous parler :

 

"Vous pouvez ramasser vos olives, mais allez travailler au fond de la vallée, là-bas ; les colons ne vous verront plus. C’est votre vue qui les dérange."

 

C’était une victoire partielle – un compromis – mais peu importait. Au moins nous allions pouvoir récolter des olives ; nous n’en demandions pas plus. Nous descendîmes dans la vallée dont les deux flancs sont renforcés par de nombreuses terrasses, et la cueillette reprit. En bas, les olives étaient plus petites, moins abondantes ; depuis trois ans, on avait empêché les paysans de travailler leurs vergers. Or, les oliviers requièrent beaucoup d’entretien. Normalement, les paysans labourent entre les arbres chaque année, en utilisant une charrue démodée, tirée par un âne ; en effet, les terrasses ne permettent absolument pas l’utilisation du tracteur. Sans cette opération, les pluies hivernales ne pénètrent pas dans le sol et elles n’atteignent pas les racines des oliviers. Les terrasses exigent elles aussi beaucoup d’entretien. Mais cela n’était plus possible, dans la situation que l’on connaît, car les paysans, prudents, évitaient de monter là-haut leurs houes et leurs bêches, qui sont, comme chacun le sait désormais, des armes dangereuses aux yeux de leurs tourmenteurs armés jusqu’aux dents.

 

A nouveau, les petites cascades d’olives – noires ou vertes – s’échappaient de nos mains avant d’aller rejoindre les draps étendus sous les arbres. Olives noires et olives vertes poussent sur un même arbre, car Dieu les a créées comme ça ; il y en a des vertes, et il y en a des noires – nous a expliqué Husseïn, qui conclut : mais elles donnent la même huile. C’était là un signe adressé par Dieu à nous, les hommes : nous sommes faits différemment, et c’est une bonne chose ; cela rend le monde plus beau et varié – si nous savons tous garder à l’esprit notre commune humanité.

 

Nous étendîmes notre déjeuner sous un olivier géant. Umm Tarik, la seule femme, vêtue de sa robe palestinienne multicolore, apporta une grosse galette de pain, toute chaude ; elle sortait du four. Cette galette fut généreusement arrosée d’huile d’olive, tout comme les boules de fromage de chèvre qui allaient avec. Hassan fit circuler un zir – une amphore palestinienne en terre cuite – rempli d’eau fraîche à la source du Pommier. Le zir était très froid et ses parois étaient humides ; à regarder de plus près, elles étaient couvertes de minuscules gouttes de rosée. C’est une propriété de la glaise utilisée pour tourner ces amphores : elle est poreuse, et l’eau transpire abondamment, l’évaporation des minuscules gouttelettes, à l’extérieur du récipient, produisant le froid qui rafraîchit la boisson. Après plusieurs années d’utilisation, les pores du zir se colmatent et il perd sa propriété réfrigérante. Mais il n’est pas hors d’usage pour autant : on l’utilisera pour entreposer du vin, ou de l’huile.

 

"Ramat Gan me manque (c’est une banlieue de Tel Aviv)", dit Hassan. "Avant l’Intifada, j’y travaillais ; j’étais peintre en bâtiment. C’était un bon travail, et mon patron – un Yéménite – était un homme honnête ; il me traitait comme il l’aurait fait avec un membre de sa famille. Parfois, je passais la nuit, là-bas, et j’allais me balader sur le front de mer de Tel Aviv, l’après-midi. ça va faire deux ans que je n’ai pas quitté le village."

 

Tous avaient de bons souvenirs de l’époque où ils travaillaient dans les grandes villes de l’Ouest de la Palestine et où ils rapportaient un peu d’argent à la maison. C’était un arrangement mutuellement intéressant pour les nouveaux venus et les paysans – un arrangement profondément inégal, mais supportable. Partout dans le monde, villageois et paysans travaillent un moment à la ville quand leur terre n’a ni besoin d’être moissonnée ni d’être plantée. Pour les gens de la région, Tel Aviv et Ramat Gan, ces villes ‘juives’, n’étaient pas plus étrangères que Naplouse ou Jérusalem, ces villes ‘arabes’, le pays ne faisant qu’un. La Palestine est un petit pays, et Yassouf est juste au centre, à quarante kilomètres de la mer, et à quarante kilomètres de la frontière jordanienne. Les villes industrielles de la côte ont été construites bien avant que l’état d’Israël n’ait vu le jour ; elles l’ont été grâce au travail des paysans de Yassouf, et ces villes étaient légitimement à eux. Pas exclusivement à eux, mais à eux aussi. L’accord tacite et l’harmonie entre villageois et citadins furent cassés dès lors que les Juifs eurent entrepris leur grignotage.

 

"Vous voyez la colonie ?", nous demanda Hussein. "Mon père cultivait un champ de blé, sur ce flanc de colline. Au début, ils ont pris la terre. Après, ils nous ont bouclés dans le village. Aujourd’hui, nous n’avons presque plus de terre, et pas de travail".

 

"L’histoire de la Terre sainte répète l’histoire de la promesse divine", dit le Révérend. "Le Christ disait : tout le monde est élu. Les Juifs rétorquèrent : désolés, seuls nous, les Juifs, sommes le peuple élu. Aujourd’hui, que demandent les Palestiniens ? Ils disent : laissez-nous vivre, ensemble, sur ces terres. Et les Juifs de rétorquer : désolés, cette terre est pour nous, pour nous seuls."

 

"Il devrait y avoir un Etat palestinien indépendant", intervint Uri, "avec son drapeau, et une vraie frontière. Barak a trompé tout le monde, en offrant en réalité de diviser votre territoire en plusieurs cantons. Il faut revenir aux frontières de 1967, et tout ira bien."

 

Savez-vous que le Talmud réglemente le partage ? demandai-je, prenant à mon tour la parole. Deux hommes avaient trouvé un châle, et chacun affirmait que ce châle lui appartenait. Ils allèrent devant un juge, et le juge demanda : "Comment dois-je partager ce châle ?" Le premier homme dit au juge : "Divise le en deux parties égales, moitié-moitié". Le deuxième dit : "Non, ce châle est tout entier à moi". Le juge dit alors, "Il n’y a pas de désaccord entre vous sur une moitié du châle, vous êtes tous deux d’accord pour que cette moitié appartienne au deuxième homme. Je vais diviser la moitié du châle restante en parts égales. Ainsi, le premier de vous deux, celui qui demande justice, recevra un quart du châle, tandis que le second de vous deux, l’égoïste, en aura les trois quarts". Telle est l’approche juive en matière de partage. Il faudrait peut-être que les Palestiniens adoptent ces procédés, eux aussi.

 

Kamal ajouta quelques brindilles au petit feu allumé pour préparer le café. C’était un ancien, respecté des villageois, un homme important dans la vie politique locale et aussi au-delà. En 1967, il avait alors vingt ans, il dut se séparer de sa fille nouvellement née avec le sentiment qu’il ne la reverrait jamais, car il avait été condamné par les Juifs à quarante ans de prison, en raison de son appartenance à la Résistance. Lorsqu’il émergea de l’ombre éternelle des geôles de Ramleh, sa fille avait vingt et un ans.

 

"Nous aussi, nous avons une histoire de partage", dit Kamal. "C’est l’histoire d’une femme qui avait trouvé un enfant abandonné et l’avait élevé. Puis une autre femme, la mère naturelle de cet enfant, vint le lui réclamer. Les deux femmes vinrent trouver le Cheikh Abu Zarad, afin qu’il les départage, et le Cheikh dit : je vais couper en deux l’enfant, et j’en donnerai une moitié à chacune de vous deux. Une des femmes dit : d’accord, partageons l’enfant en deux. Mais l’autre femme s’écria, éplorée, jamais de la vie, jamais je ne laisserai dépecer mon enfant ! Et le Cheikh remit l’enfant à la deuxième femme, car elle était la vraie mère ».

 

J’avais les joues en feu. De honte. Kamal ne m’apprenait rien de nouveau, mais, en voulant faire le subtil, j’avais oublié le sens profond du jugement de Salomon, et lui, Kamal, descendant authentique des héros bibliques, me le rappelait. Les Palestiniens, comme la mère légitime, n’ont pas pu choisir le partage. L’Histoire a montré qu’ils avaient raison : la Palestine ne saurait être divisée. Les paysans ont besoin des villes industrieuses pour y travailler à la morte saison et y vendre leur huile ; ils ont besoin des côtes de la Méditerranée, où les vagues de la mer viennent se fracasser, à quelques kilomètres seulement de chez eux ; ils ont besoin de la totalité du pays, de la même manière que tout un chacun a besoin de ses deux mains et de ses deux yeux.

 

Les colons n’étaient pas des monstres, mais des hommes complètement égarés. Comme moi, ils ont trop lu le Talmud de Babylone, et ils n’ont pas assez lu la Bible de Palestine. Ils ont ressenti en eux l’attraction incroyablement puissante de la terre, qui a fini par les attirer sur les collines de la Samarie. Ils aspiraient à l’union avec la terre enchanteresse de Palestine, et ils l’ont aimée d’un amour pervers, comme des nécrophiles. Ils étaient prêts à tuer la terre, simplement pour la posséder. Ils ne comprenaient rien aux us et coutumes locaux, et ils continuaient à vivre en collectant des fonds en Amérique. Plus que de la haine, c’est de la pitié que je ressentais pour les colons. Ils avaient eu une occasion – unique – de faire la paix avec leurs voisins et avec la terre, et ils l’avaient ratée. En vandalisant la terre, ils préparent de leurs propres mains leur exil prochain. La mère légitime obtiendra l’enfant et, par conséquent, la victoire des Palestiniens est inéluctable, car le jugement de Salomon est la parabole du jugement de Dieu.

 

Le lecteur va sans doute demander, mais où sont donc passés les bons juifs ? Pour la symétrie, pour l’objectivité, pour notre confort, vite, je vous en prie, montrez-moi des bons juifs ! Il n’y a pas que des colons, chez les Juifs ; il y a aussi les militants de Peace Now et d’autres mouvements amis des Palestiniens.

 

Oui. Il y a une différence entre les colons brutaux et leurs partisans, d’un côté, et les Israéliens libéraux, électeurs habituels du parti Travailliste, de l’autre. Les chauvinistes juifs veulent une Palestine sans Palestiniens. Ils sont prêts à faire venir des Chinois pour travailler dans les champs et des Russes pour surveiller ces Chinois. Ce sont des gens absolument repoussants.

 

Les Israéliens libéraux peuvent encore envisager une sorte de futur en commun, dans lequel les Palestiniens pourraient quitter leurs bantoustans hyper-surveillés et aller travailler à Tel Aviv, à condition qu’ils possèdent un permis de travail, pour y travailler, harcelés par la police israélienne, sans sécurité sociale, payés au-dessous du SMIC, exploités par leurs employeurs. L’idée d’une égalité fraternelle - non pas une fraternité céleste, mais un comportement correct de tous les jours vis-à-vis des enfants légitimes de la terre - leur est aussi étrangère qu’aux colons. Ils sont prêts à leur donner un drapeau et un hymne national, mais à condition de pouvoir confisquer leurs terres et leur gagne-pain.

 

Ces deux types d’Israéliens sont unis par leur commun rejet de la Palestine. Ils célèbrent le "nouvel habit de ciment et de macadam offert à la vieille terre d’Israël". Les libéraux rêvaient de créer une tranche d’Amérique high-tech, et ils n’avaient nul besoin des collines de Samarie. Les chauvins voulaient effacer jusqu’à la mémoire de la Palestine, et recréer le royaume de haine et de vengeance.

 

Et peu, très peu d’entre nous avons compris que nous avions une occasion unique d’apprendre quelque chose d’essentiel des Palestiniens. Avec notre arrogance d’Europe de l’Est, nous sommes venus les éduquer et les changer, mais c’est nous qui aurions dû apprendre d’eux et nous changer nous-mêmes. Les aider, cela ne suffit pas ; il faut que nous, nous les conquérants, nous nous hissions à la hauteur de la civilisation suprême de ceux que nous avons conquis. Cela a été fait avant nous : les Vikings victorieux s’étaient adaptés aux us et coutumes en vigueur en Angleterre, en France, en Russie et en Sicile ; les Grecs triomphants d’Alexandre le Grand s’étaient faits Egyptiens en Egypte et Syriens en Syrie ; l’Empereur mandchou s’était sinisé. Cela doit être aussi le cas, pour ce qui nous concerne car, si nous ne nous ‘palestinisons’ pas, nous sommes condamnés à recréer un ghetto, pour nous ; et un autre ghetto, pour eux.

 

Prenez une fourmi ; elle vous construira une fourmilière. Prenez un Juif ; il vous créera un ghetto. Prenez un Palestinien… Mon ami Musa avait invité, dans le Vermont où il vivait, son père âgé, habitant d’un village de Samarie. Et que fit-il, son père ? Il se mit à maçonner des terrasses et à planter des oliviers. Dans le Vermont !

 

Les Palestiniens ne peuvent s’imaginer sans la terre et le mode de vie unique qui y est attaché. Il y a plusieurs millénaires, après la fin de la Grande Sécheresse mycénienne, leurs ancêtres formèrent une symbiose avec les oliviers, les vignes, les ânes, les petites sources dans les collines, leurs mausolées sur les crêtes. Ce complexe unique entre paysage, population et esprit divin fut le grand apport des Palestiniens, et ils se le sont transmis à travers les siècles, le préservant jusqu’à ce jour. Si on porte atteinte à cet équilibre, l’humanité rompra ses amarres et elle ira se fracasser contre les récifs de l’histoire. Vraiment, qu’ils aient accepté notre aide – tellement modeste - fut pour nous un privilège insigne.

 

Dans l’après-midi, nous sommes revenus au village, dans la maison de Hussein, si spacieuse qu’elle ne déparerait pas à Cannes ou à Sonoma. Sur sa grande terrasse, nous nous sommes assis dans des fauteuils en rotin fabriqués par les habitants du village voisin, Beidan. Les chats de Hussein, amicaux mais très dignes, sont venus s’installer sur nos genoux, tandis que ses filles, timides, apportaient du thé à la menthe. Des gens entraient, pour bavarder un moment avec les étrangers de passage, comme cela se passe, généralement, dans les villages isolés. Sur les tables et sur la balustrade, des petites lampes à kérosène avaient été posées ; les suzerains israéliens refusent de connecter le village au réseau électrique. Mais même ça, c’était bel et bon, car nous pouvions contempler la lune d’octobre, flottant lentement dans les cieux qui s’assombrissaient, brillant au-dessus des collines en terrasses, sur les toits, sur le blindage lourdaud d’un tank Merkava, à flanc de colline, ses canons pointés vers le village, et sur les vieux oliviers aux troncs noueux de Yassouf.

 

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Ode à Farès ou le retour du Chevalier

 

Mai 2001

 

Nul n'est autorisé à entrer ou sortir de la bande de Gaza. Celle-ci est entourée de fils de fer barbelé, ses portes sont verrouillées et même si vous avez tous les papiers nécessaires, vous ne pourrez pas pénétrer dans la plus grande prison de haute sécurité du monde, qui abrite tout de même plus d'un million de Palestiniens. L'armée israélienne qui, en d'autres temps fut réputée pour sa force de combat, en est réduite au rôle de garde-chiourme. La formulation de la tactique des forces de défense israéliennes nous ramène aux années 30 : " Il n'est pas nécessaire de tuer un million de personnes. Tuez les meilleurs et les autres mourront de peur ". Ce sont les Britanniques, épaulés par leurs alliés juifs lors du soulèvement palestinien de 1936, qui ont employé cette tactique pour la première fois. Depuis lors, des milliers de fils et de filles parmi les plus brillants de cette terre, l'élite palestinienne en devenir, ont été exterminés. Une fois encore, l'armée israélienne est utilisée pour mettre en œuvre le même plan directeur : ‘calmer l'agitation des indigènes’ en neutralisant systématiquement les rebelles en puissance.

 

Sa tâche n'est pas difficile : c’est l'armée la plus grande et la plus puissante du Proche-Orient, celle d'un pays qui détient la puissance nucléaire, et elle dispose de tous les armements possibles alors que les Palestiniens captifs n'ont que des pierres et des armes légères. Récemment, les Israéliens ont intercepté une cargaison d'armes à destination de Gaza. Cette armée se targue d'une grande victoire mais n'en exprime pas moins sa ‘préoccupation’. Il y a de quoi. Depuis 1973, l'armée israélienne a rarement été confrontée à l'idée de faire feu en retour. Les soldats juifs se sont habitués à un travail facile, comme, par exemple, descendre des gosses sans défense.

 

Gaza est une réalité dans un monde de science-fiction qui nous rappelle Le Prisonnier ou quelque autre feuilleton de série B. Ses clôtures de barbelés abritent un secret : l'irrédentisme d'un peuple. D'accord, cela ressemble à une mise en scène de série B mais les acteurs, hommes et femmes, méritent des Oscars.

 

Ce message secret nous vient de Palestine en la personne de Farès Ouda, un adolescent de treize ans. C'est lui le petit David palestinien qui s'est confronté au Goliath juif dans la banlieue de Gaza et qui a été immortalisé par le photographe d'Associated Press, Laurent Rebours. Farès le téméraire, a jeté des pierres contre le monstre blindé avec la grâce de saint Georges, le saint vénéré en Palestine. Il a affronté l'ennemi avec la nonchalance d'un petit villageois chassant un chien enragé. Cette photo a été prise le 29 octobre et, quelques jours plus tard, le 8 novembre, l'enfant a été abattu de sang froid par un tireur israélien isolé.

 

Cet enfant laisse derrière lui l'image d'un héros, un poster à afficher à côté de celui du Che Guevara, un nom à évoquer en même temps que celui de Gavroche, le brave petit rebelle des barricades de Paris du roman de Victor Hugo, Les Misérables, symbole de l'irrédentisme de l'âme humaine. Il vient d’un autre âge, d’une époque où l’héroïsme n’était pas un gros mot, où les hommes partaient pour la guerre prêts à combattre et à mourir pour une noble cause. En termes symboliques, on peut assimiler son prénom au mot ‘Chevalier’ et son nom de famille à la notion de ‘Retour’. L'image de cet enfant nous renvoie indubitablement à celle du ‘retour des preux chevaliers du temps jadis’. Cette notion est totalement étrangère à l'hédonisme commercial au rabais dont on nous rebat les oreilles, l'idéologie dominante de notre époque, abondamment alimentée par la culture populaire américaine. L'héritage de Farès marque l'échec du plan directeur israélien. Né sous l'occupation israélienne, ce jeune rebelle est mort en défiant les soldats de la FDI.

 

Nous, les amis de la Palestine, n'avons pas compris immédiatement ce message d'espoir, habitués que nous étions à l'idée de la souffrance et du martyre palestiniens. Dans nos écrits, nous reproduisons inconsciemment la démarche geignarde qui consiste à présenter ‘les nôtres’ comme de malheureuses victimes dignes de compassion et de pitié. Or, il nous faut absolument nous garder de tout sentiment de pitié à l'égard des Palestiniens. Admiration, amour, solidarité, culte des héros, voire envie, tout sauf la pitié. Si vous prenez les Palestiniens en pitié, pourquoi ne pas vous lamenter sur le sort des 300 guerriers du roi Léonidas qui sont tombés en défendant les Thermopyles, ou sur les soldats russes qui ont fait rempart de leur corps contre l'avancée des chars de Guderian, voire sur Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. Les héros ne devraient pas susciter la pitié. Ils sont au contraire des exemples qui devraient nous insuffler du courage.

 

Dans un premier temps, nous n'avons pas correctement positionné l'image de Farès. L'histoire de cette souffrance nous remettait en mémoire l'image du petit Mohammed Durra, mourant recroquevillé devant nos yeux, compagnon de misère de la petite Vietnamienne nue courant de toutes ses forces pour échapper à l'enfer des bombardements au napalm.

 

L'image du retour du Chevalier Farès Ode appelle une représentation différente : cet enfant est l'icône d'un héros. Il faudrait l'afficher à côté de l'image des Marines de Iwo Jima, ou dans une église à côté de son compatriote, saint Georges. Après tout, le saint martyr a été enterré en terre de Palestine, non loin de Farès, dans la crypte de l'antique église byzantine de Lydda.

 

Il semble que les adversaires des Palestiniens aient mieux appréhendé cette réalité que leurs partisans. La presse américaine dominée par les Juifs n’a épargné aucun effort pour effacer le souvenir de Farès, et éviter que ne se répandent des vocations héroïques. MSNBC.com a organisé un concours stupide pour trouver ‘l'image de l'année’, donnant le choix entre la photo de Mohammed Durra le martyr et des photos de chiens. ( D'ailleurs, vous avez toujours le choix, mais c’est toujours entre deux mauvaises options). Le Consul d'Israël à Los Angeles a fait de la publicité pour la photo des chiens et de nombreux partisans d'Israël ont voté pour tandis que les partisans de la Palestine votaient pour la photo de Mohammed. Mais la photo qui comptait vraiment, l'icône du petit Farès, n'a pas été présentée à ce concours.

 

Comme cela ne suffisait pas, le Washington Post a dépêché Lee Hockstader, son correspondant en Palestine, pour démythifier la mémoire de l'enfant abattu. Ce torchon à la solde de l'AIPAC peut faire confiance à Hockstader. Les articles de ce type devraient être étudiés dans les écoles de journalisme, à la rubrique ‘désinformation’. Quand les chars et les hélicoptères de l'armée israélienne ont bombardé Bethléem, dépourvue de la moindre défense, Hockstader a écrit : "dans le village biblique de Bethléem (il n'allait tout de même pas parler de la Nativité, n'est-ce pas ?), les soldats israéliens et les Palestiniens se sont affrontés en utilisant chars, missiles, hélicoptères, mitrailleuses et pierres." J'ai dans l'idée que si Hockstader racontait la deuxième guerre mondiale, il parlerait des Etats-Unis et du Japon se tapant dessus à coup de bombes atomiques.

 

Hockstader n'a pas manqué de justifier les raids israéliens contre les populations civiles en écrivant que "les porte-parole de l'armée israélienne affirment que ces raids sont limités et essentiellement défensifs. Néanmoins, le gouvernement israélien voit les choses plus largement, faisant remarquer que ces raids permettent aux commandants militaires locaux de "s'attaquer à un ennemi difficile à cerner". Dès lors que ce correspondant adopte ‘une vision plus large’ des actions d'Israël, les Palestiniens, dans ses articles, deviennent des ‘terroristes fous furieux’. "Les Palestiniens ont menacé de faire payer le prix de ce qu'ils considèrent comme une guerre d'agression. Le mouvement de la résistance islamique, plus connu sous le nom de Hamas, a appelé à de nouveaux attentats suicides et au tir de mortiers contre Israël".

 

Parmi d'autres sympathisants qui étudient les écrits de Hockstader, François Smith a diffusé le message suivant sur l'Internet : "je considère comme une insulte que ce type me croie assez stupide pour lui donner raison. Méfiez-vous de Lee Hockstader. A mon avis, il a une idée derrière la tête".

 

Pas de doute là dessus : Hockstader entend affirmer la suprématie des Juifs et salir la mémoire des Palestiniens. L'idée de démythifier l'histoire de Farrris lui convient parfaitement. Hockstader s'est rendu à Gaza et en est revenu en racontant que le petit Farès désobéissait à son papa et sa maman, et faisait l'école buissonnière. Cet adolescent était une "tête brûlée qui ne rêvait que de se faire abattre. Un tireur d'élite juif compréhensif lui a tout simplement permis d'accomplir sa volonté". Hockstader ne nous épargne rien : l'enfant a été abattu alors qu'il se préparait à jeter une pierre et donc à se faire abattre. Sa gloire posthume tient à "toutes les histoires qui ont circulé à propos de sa mort. De toute façon, sa mère a touché un chèque de 10 000 dollars du président irakien, Saddam Hussein".

 

Hockstader jouait sur du velours. S'il était allé jusqu'à sous-entendre que les colons, parents du nourrisson tué à Hébron, souhaitaient la mort de leur enfant, et s'il avait osé qualifier la réaction israélienne de ‘raffut’, s’il s’était même contenté de mentionner le chèque conséquent que le boucher de Sabra et Chatila leur a fait parvenir en mains propres, Hockstader ne serait pas sorti vivant d'Israël et Katherine Graham, propriétaire du Washington Post, n'aurait pas fini de s'en mordre les doigts.

 

Les Juifs sont parvenus à intimider leurs ennemis et ceci pas seulement par la magie du discours. A l'époque de Lord Moyne, ministre d'État britannique pour le Proche-Orient, des officiers et de simples soldats britanniques comme des centaines de dirigeants palestiniens ont été assassinés par des Juifs soucieux d'affirmer leur suprématie sur la Terre sainte dans les années 40. Cela jusqu'à ce que les Britanniques en proie à la terreur mettent toute voile dehors pour quitter la baie de Haïfa, le 15 mai 1948. Aujourd'hui encore, à San Francisco, deux militants pour la paix, le prêtre catholique Labib Kobti et un rabbin du nom de Michael Lerner, continuent à recevoir des menaces de mort de la part de groupes terroristes juifs et ils les prennent très au sérieux.

 

Les Palestiniens sont des agriculteurs et des citadins plutôt pacifiques. Ils ont l'art de prendre soin des oliviers et des vignobles et savent fabriquer le ‘zir’, cette jarre qui garde l'eau fraîche même lorsque souffle le ‘khamsin’ le plus brûlant. Chaque coin de Palestine est orné de constructions en pierres qui témoignent du savoir-faire des maçons de ce pays. Les Palestiniens écrivent des poèmes et vénèrent les tombeaux de leurs saints. Aussi, c'est avec stupeur et incrédulité qu'ils se penchent vers le miroir d'une presse dominée par les Juifs, qui les dépeint sous les traits de terroristes avides de sang. Pourtant, ces simples paysans sont encore capables de nous donner une leçon d'héroïsme, chaque fois qu'un ennemi cherche à s'emparer de leur terre. D'ailleurs, les Palestiniens ont apporté la preuve de leur courage il y a des siècles et des siècles, à l'époque légendaire des ‘Juges’, lorsque leurs ancêtres ont combattu les ‘peuples venus de la mer’.

 

Dans les années 30, un Juif russe, fervent nationaliste et fondateur du parti politique de Sharon, Vladimir Zeev Jabotinsky, a écrit un roman historique (dans sa langue maternelle, le russe), intitulé Samson dans lequel il glosait sur la narration biblique du fauteur d'attentat suicide qui, en tuant trois mille hommes et femmes (Juges, 18:27), avait péri avec ses ennemis. Il y a quelques années, ce roman a été publié en Israël, traduit en hébreu moderne, et un critique littéraire du journal Davar a mis en lumière des propos aussi aberrants qu'intéressants.

 

Selon Jabotinsky, les Britanniques n'étaient autres que les Philistins de l'époque moderne tandis que les Israélites sont devenus les Juifs que l'on connaît aujourd'hui. Aux yeux du lecteur israélien contemporain, cependant, ce roman glorifie le combat des Palestiniens contre l'emprise des Israéliens. Héritiers d'une haute civilisation et détenteurs d'une technologie militaire supérieure, les Philistins, ces envahisseurs venus de la mer, habitants hédonistes de la plaine littorale, et intrus belliqueux dans les Hautes Terres rappellent à l'observateur ce que sont les Juifs israéliens de nos jours. Tandis que les gens de Samson, les ‘gens de la tribu d'Israël’ natifs des Hautes Terres, font penser aux paysans des collines de Palestine, nos contemporains. Ils sont, comme eux, convaincus de la profondeur de leurs racines et de la victoire inéluctable de leur attachement à la terre face à la puissance militaire de l'envahisseur.

 

Tout ceci est logique puisque les Palestiniens sont les authentiques descendants de l'Israël biblique, du peuple indigène qui a embrassé la foi du Christ ou celle de Mahomet, et qui est demeuré à jamais sur la Terre sainte. Cela, les Israéliens en sont parfaitement conscients. Dans les laboratoires de génie génétique de Tel-Aviv, les chercheurs en quête ‘d'ADN juif’ publient fièrement le moindre résultat qui prouverait l'existence d'un lien sanguin ténu entre les Juifs et les Palestiniens d'autrefois. Ils savent très bien que nos prétentions à nous autres Juifs au fier nom d'Israël sont, pour le moins, sujettes à caution. A l'instar de Richard III, nous nous sommes emparés du titre et de la couronne mais tout comme lui, nous nous sentirons menacés aussi longtemps que survivront les héritiers légitimes. Voilà pour les motifs psychologiques de la cruauté inexplicable avec laquelle nous traitons les Palestiniens indigènes.

 

Les Israéliens voudraient être des Palestiniens de souche. Nous avons adopté les pratiques culinaires de ce peuple et servons leurs falafels et leur hommous comme s'il s'agissait de nos propres plats traditionnels. Nous avons repris le nom du cactus local, sabra, qui pousse à l'emplacement de ses villages, pour en faire le nom de nos enfants, filles et garçons, nés sur cette terre. L'hébreu moderne que nous parlons a vu le jour en intégrant des centaines de mots palestiniens. Il faudrait simplement que nous leur demandions pardon, que nous les prenions dans nos bras tels des frères que nous croyions perdus depuis longtemps, et que nous les laissions nous enseigner ce qu'ils savent. C'est là le seul rayon d'espoir qui parviendrait à percer l'obscurité qui nous environne actuellement.

 

Ainsi que les études archéologiques israéliennes l'ont révélé, il y a trois mille ans, les tribus des hautes terres (les Banu Israël de la Bible) ont fini par trouver un modus vivendi avec les ‘peuples de la mer’ installés sur la côte et, ensemble, ces enfants de Samson et Dalila ont engendré les rédacteurs de la Bible, les apôtres du Christ et les Palestiniens contemporains. Le savoir-faire technique évolué des Philistins et l'amour des gens des plateaux pour notre terre parcheminée se sont conjugués pour donner naissance au miracle spirituel de la Palestine antique. Il n'est pas impossible - il est même hautement souhaitable - que l'Histoire se répète. C'est alors que l'image glorieuse du jeune Farès, luttant contre le char, se confondra avec les images du roi David et de saint Georges dans les esprits et les manuels scolaires de nos enfants de Palestine. 

 

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La bataille de Palestine

 

 

 

9 mars 2002

 

La route principale des Hautes-terres de Palestine, entre Naplouse et Jérusalem, passe par un défilé étroit, entre les collines de Samarie : le Wadi Haramiyyéh. Par endroits, ses murets retenant des terrasses plantées d'oliviers s'interrompent et laissent place à un village, comme le petit hameau charmant, aux maisons serrées, de Aïn Siniyyé, ou Sinjil, splendide bourgade dont le nom immortalise Raymond de Saint-Gilles, Comte de Toulouse, bailli et croisé.

 

Nous sommes au cœur de la Palestine ; chaque pierre conserve la mémoire d'anciennes batailles et escarmouches. J'aime cet endroit ; à Sinjil, on m'a pris pour le fils, né à l'étranger, de gens de la région qui étaient partis vivre en Amérique, dans les années quarante. A Aïn Siniyyé, un vieux paysan m'a parlé de son ami Moshe Sharet, Juif palestinien et ministre d'Etat israélien, qui a grandi dans ce village, des années avant la ségrégation sioniste. J'ai bu de l'eau à la petite source d'Aïn al-Haramiyyéh, protégée par un khan ottoman en ruines, et par une autre ruine, la tour du roi Baudouin, surveillant l'entrée méridionale du défilé. Le relief du lieu le rend idéal pour une embuscade de bandits de grands chemins. Son nom est on ne peut mieux choisi : Wadi Haramiyyéh signifie, en effet, ‘Vallée des brigands’.

 

Le 3 mars, un Rob Roy palestinien, armé d'une vieille carabine datant de la seconde guerre mondiale, a réussi à abattre toute une compagnie de Juifs armés jusqu'aux dents. L'un après l'autre, il a abattu les soldats et leurs officiers. Puis il a disparu, sain et sauf.

D'un coup magistral, il a effacé le mythe surfait de la vaillance militaire israélienne. Jamais plus les partisans d'Israël ne pourront se gausser de la couardise des Arabes, jamais plus ils ne raconteront leurs histoires de chaussures abandonnées dans le Sinaï durant la Guerre des six jours. Cet homme, renouvelant l'exploit de Karameh a rendu aux Palestiniens leur honneur.

 

Il a, du même coup, offert une saine alternative à l'attraction morbide des attentats suicides ; ce n'était pas trop tôt. Depuis longtemps je voulais dissuader mes frères palestiniens et mes sœurs palestiniennes de commettre cette folie, mais je détestais l'idée de courir le risque d'être pris pour un instrument du sionisme. Je comprends les motivations des shahids (les martyrs), je salue leur courage, mais je regrette profondément leurs actes. Il s'agit d'actes contre-productifs, inutiles, aveugles. Je suis sûr[1] que certaines cellules terroristes sont complètement manipulées par les services secrets israéliens : trop souvent, les bombes explosent là où il ne faut pas, quand il ne faut pas, contre des objectifs totalement erronés. Leurs actes sont récupérés à fond par la propagande israélienne. Leur mort est une perte terrible pour l'humanité. Ils sacrifient leur vie comme le fils d'Abraham s'était offert au couteau. Mais Dieu lui avait substitué, à l'instant fatidique, un bélier.

 

Le tireur d'élite a ouvert une route différente vers la gloire, une route qui ne passe pas par la ‘Vallée de la Mort’. L'histoire de la Bataille de Haramiyyéh devrait être chantée par les bardes, et enseignée par les résistants qui combattent partout dans le monde. A un contre dix, le ‘Commando Solitaire’ a atteint le symbole le plus haïssable de la loi juive en Palestine, un barrage militaire. Ces barrages où des soldats israéliens désœuvrés, gavés et sadiques humilient quotidiennement, frappent et souvent assassinent la population locale.

 

La veille, justement, les soldats avaient commis l'un de leurs actes de cruauté les plus révoltants et lâches. Une femme palestinienne, sur le point d'accoucher, s'était présentée devant le barrage, soutenue par son mari. Les soldats l'avaient laissé passer, puis ils avaient tiré. Son mari a été tué. La Palestinienne, blessée, a accouché à l'hôpital. Les soldats n'ont nullement été sanctionnés, mais l'armée a "exprimé ses regrets" aux survivants...

 

Le souci principal de l'armée israélienne est de maintenir la population en état de vulnérabilité totale et dans l'incapacité de se défendre. Les soldats sont accoutumés à abattre des civils innocents. Leurs victimes préférées sont les enfants ; leur arme de prédilection, un fusil de précision à longue portée et à haute vélocité. Leur conception de l'amusement a été observée par un expert de "la face sombre des Forces Israéliennes de Défense", le chef du bureau du New York Times au Proche-Orient, Chris Hedges : "ils déversent un torrent d'injures sur les enfants d'un camp de réfugiés, puis ils leur tirent dessus et les estropient à vie lorsqu'ils s'approchent du piège mortel"[2].

 

Il n'en reste pas moins que les tirs contre la femme enceinte étaient un acte aussi fatal que l'assassinat de la femme du Lévite, dans la Bible. Le Seigneur Dieu de Palestine a entrevu le calvaire de Ses enfants. Les agissements odieux des soldats sionistes devaient être punis. La malédiction prononcée par le Seigneur contre les enfants égarés d'Israël (Deutéronome 28) leur est retombée sur la tête. Quelles que soient les conclusions de la commission militaire d'enquête, c'est là l'explication la plus vraisemblable de cet événement. Celui qui a donné la victoire au jeune berger David contre Goliath, a accordé la victoire au combattant isolé de Wadi Haramiyyéh.

 

L'attaque surprise contre le checkpoint a asséné un coup mortel au complexe de supériorité psychotique des Israéliens. Les lâches et les sadiques, en effet, sont incapables d'encaisser une défaite ; ils y répondent par la rage de tuer. C'est pourquoi l'armée israélienne a entrepris sans tarder de livrer un assaut en règle contre des villes et des villages palestiniens. Au moment où j'écris, les soldats israéliens tirent contre les ambulances qui tentent d'emmener les blessés. Les avions de chasse américains, pilotés par des Israéliens, bombardent l'école pour enfants aveugles de Gaza. Des commandos de choc de la division Golani, secondés par des chars, investissent le camp de réfugiés de Tulkarem. Ils se préparent à réitérer le massacre de Sabra et Chatila, dernier en date des hauts faits du général Sharon. Leur manuel ? Les mémoires du commandant de la Waffen-SS qui avait écrasé le ghetto de Varsovie. Ils sont tout excités par les pertes extrêmement faibles de la Wermacht, en 1943, et ils espèrent en répéter la performance en écrasant les Palestiniens[3].

 

Sharon a surpassé Hitler : le dictateur allemand avait évité soigneusement de donner l'ordre de tuer les Juifs. Le führer juif a appelé sans ambages à tuer les Goys, au journal de vingt heures, à la télévision israélienne. Alors que de nombreux Allemands, horrifiés par les nazis, ont, au péril de leur vie, déserté pour aller servir dans les armées alliées contre le Troisième Reich, les Juifs hésitent encore à rompre le lien de fausse loyauté envers leur Troisième Malkuth. Les Israéliens de conscience refusent de participer directement au nettoyage ethnique. C'est très bien. Mais cela ne saurait suffire. Nous devons suivre l'exemple d'Ernst Thaelmann et de Joe Slovo, franchir les lignes et rejoindre les combattants palestiniens sur les barricades de Gaza et de Tulkarem. Dans le quotidien anglais The Guardian[4], Jonathan Freedland qualifie les protestataires israéliens de "héros". Je garde ce titre, en ce qui me concerne, pour le tireur d'élite de la Vallée des Brigands.

 

 

 

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La Ville de la Lune

 

22 Novembre 2002

 

Une ogive, c’est un hommage à la lune : elle est formée de deux croissants face à face. La pleine lune, quant à elle, sert de modèle à la voûte parfaitement semi-circulaire, prisée des Romains. Les arches outrepassées des musulmans sont parfois ornées de pointes : c’est qu’elles sont formées de sept croissants de lune accolés… Un étudiant en architecture avisé pourrait rédiger un mémoire sur l’Histoire de l’Arcature, en prenant tous ses exemples dans cette ville palestinienne ancestrale : Naplouse.

 

Dans la Casbah, un passage voûté débouche sur un autre passage voûté, créant des enfilades, et disparaissant dans les ombres épaisses. Près de la mosquée Salihiyyéh, les passages souterrains forment une rose des vents, qu’on dirait calquée sur quelque antique portulan. Mon regard s’enfonce dans la pupille noire d’une ouverture, il trébuche sur des arcatures semblables aux lames du diaphragme d’un vieil appareil photo. Naplouse ? Une véritable taupinière ! Des générations de petits nains industrieux ont dû creuser tout ce labyrinthe de galeries sous les maisons de pierre indestructibles de la vieille ville, reliant les bazars, les mosquées et les églises.

 

Husseïn, imbattable dans l’art de retrouver son chemin, me conduit à travers les tunnels. Suscitant partout ailleurs la claustrophobie, à Naplouse, ils vous rassurent et vous entourent d’une protection quasi maternelle. Ils nous dissimulent à des yeux malveillants qui épient, aux viseurs des snipers nichés sur le Mont du Blasphème. Nous devons traverser une place, une place à l’italienne, bien proportionnée, avec, au milieu, un joli terrain de jeu pour les enfants. Nous rasons les murs de bâtiments trapus, de style colonial. Les passages étroits et confinés ne nous font pas peur. Ce sont les espaces ouverts que nous craignons.

 

Des balles hurlent au-dessus de nous et viennent frapper un mur caché à nos yeux. Une mitrailleuse répond et, très vite, un orchestre nocturne de volées de projectiles et d’éclairs secoue l’air montagnard. La ville est assiégée depuis six mois, depuis avril, et les Juifs tirent, sporadiquement, sur ses habitants. Les façades donnant sur la place à l’italienne sont rehaussées des portraits vivement colorés des tués : un garçonnet de cinq ans, une jeune fille, à côté d’un combattant costaud et moustachu. Le dôme doré de la coupole du Rocher, symbole palestinien de la parfaite harmonie, brille derrière leur tête, couronnant de gloire les martyrs. A Naplouse, vous n’êtes jamais seul ; les yeux des snipers et les yeux des martyrs vous suivent, partout.

 

L’impression, bizarre, d’être une proie, s’empare de moi. Je me souviens de la première fois où on m’a tiré dessus – c’était parmi les collines pelées, grises et jaunes, qui dominent l’autoroute Suez-Le Caire. L’artillerie égyptienne a ouvert le feu contre nous, compagnie de jeunes parachutistes qui venions d’atterrir dans le désert. Les projectiles, en tombant, soulevaient des nuages de sable et de poussière, la terre tremblait sous les impacts, tout proches, tout à fait à la manière dont elle tremblait sous les impacts lors des exercices de l’hiver précédent, lorsque l’artillerie censée nous couvrir avait mal calculé sa hausse et nous avait presque ensevelis sous ses salves. "Qu’est-ce que vous foutez, imbéciles d’artilleurs – pensais-je – regardez un peu ; nous sommes là ; vous nous tirez dessus ! Allez-y, continuez comme ça et vous finirez par nous avoir !" Mais soudain, je réalisai que là, ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas les manœuvres d’hiver ; c’était la guerre, la vraie. Et l’artillerie nous visait, pour nous tuer.

 

Nous nous faufilons dans un immeuble moderne, et montons au deuxième étage en empruntant un vaste escalier ; là, nous entrons dans le Café Internet. C’est plein de monde : des jeunes, garçons et filles, défiant les tirs des snipers, sont venus dans ce lieu de refuge et d’évasion. Certains d’entre eux sont des combattants ; ils profitent d’une relative accalmie. Ayant posé leurs fusils AK au-dessus de l’écran de leur ordinateur, ils dialoguent ‘online’ avec leurs correspondants de Californie, de Bahreïn, de Stockholm ou de Damas…

 

Je tape un message depuis Naplouse et l’envoie à un forum israélien. Je reçois rapidement une réponse d’un certain David Silver, de Tel Aviv : "Je n’ai pas pitié d’eux. Je ne suis pas triste pour ce qui leur arrive. Si cela dépendait de moi, je les enverrais TOUS au Diable. Avec leurs gamins, leurs filles, leurs jeunes filles à marier, leurs femmes, leurs grands-mères, leur croyance simplette à leurs propres mensonges, leur ruse bestiale, leur patience et leur désespoir, leur rire, leurs larmes, leur nourriture, leur fierté et leur héroïsme, leur revanche, leur force de travail… DEHORS ! Leurs pères, leurs époux et leurs grands-pères sont des assassins sanguinaires, des admirateurs de meurtriers, des scélérats, des voleurs, des lâches et des menteurs pathologiques. Après l’expulsion, ils pourront rechercher notre amitié, mais je ne m'y fierais pas". Voilà réglé le sort de la "pitié et de la douce obstination contre la violence, inhérentes aux Juifs", dont parlait Jean-Paul Sartre en 1945.

 

Un percolateur italien ultramoderne brille de tous ses voyants verts et rouges, laissant échapper sa vapeur dans un sifflement impressionnant. La guerre, dans une ville moderne, a de ces aspects incongrus : les ordinateurs sont connectés au réseau mondial, les télécopieurs crachent leurs rouleaux impeccablement imprimés de nouvelles fraîches, la boulangerie ouvre ses portes à chaque accalmie dans les bombardements, un cousin arrive du Kentucky et de jeunes combattants potassent leurs cours en vue de leur examen du lendemain, à l’université de la ville.

 

Il est bien difficile de comprendre que, juste de l’autre côté de la vallée, des garçons du même âge, venus de petites villes côtières, sont positionnés sur les collines, afin de réduire Naplouse. C’est pourtant la réalité. Un gros boum secoue le bâtiment ; les écrans des ordinateurs s’éteignent après un ultime flash lumineux. C’était une mine artisanale, dit un jeune combattant. Non, c’était un obus de mortier de 81 mm, corrige son ami. Ils se précipitent vers l’extérieur, par l’escalier imposant, et nous les suivons dehors, sous le ciel étoilé. C’est souvent à ces heures là que les Israéliens envoient leurs forces de reconnaissance. Ils entrent dans les maisons, raflent les hommes et les emmènent dans leurs cellules de torture. Pour obtenir des informations, disent-ils, mais il y a un autre objectif : un homme torturé, comme une fille violée, c’est un être brisé et soumis. Plus de cent mille Palestiniens et un nombre incalculable de Libanais ont été torturés par les Israéliens, qui détiennent probablement en la matière un triste record du monde. Les combattants descendent dans les rues afin d’arrêter l’avancée des tortionnaires, ou au moins pour leur en faire payer le prix.

 

Le rapport des forces est incroyablement disproportionné : la troisième (peut-être même est-ce la seconde) armée au monde, soutenue par l’unique superpuissance mondiale, contre ces jeunes hommes et ces jeunes femmes. Si les Israéliens le voulaient, ils pourraient pénétrer dans la vieille ville au moment de leur choix ; de nuit comme de jour. Lors du sanglant avril 2002, plus de cent hommes et femmes furent massacrés, à Naplouse. Une famille au complet, de huit personnes, a trouvé la mort lorsque les chars et les bulldozers blindés israéliens ont écrabouillé leur maison à la limite de la ville ; ils étaient à l’intérieur. Une autre maison a été bombardée par un F-16, et les ouvriers de la municipalité ont eu toutes les peines du monde à extraire des gravats les cadavres de deux vieilles dames.

 

Mais la ville est vivante. Dès que les bombardements et les tirs s’arrêtent, les citoyens sortent de chez eux et s’aventurent dans l’insécurité des marchés, ignorant le couvre-feu. Des marchands déplient leurs étals de fruits et légumes, l’odeur des épices emplit à nouveau l’atmosphère, de vieilles femmes venues des villages voisins se faufilent et viennent vendre leur huile et leurs olives concassées – ne sommes-nous pas au cœur du pays des oliviers ? Les mosquées sont bondées, bien qu’elles n’offrent aucunement un abri sûr : les Israéliens ne voient aucun inconvénient à tirer sur les mosquées et les églises. En avril, une petite chapelle catholique a été réduite à l’état de ruines ; l’église orthodoxe de Saint-Demetrios a par miracle échappé à l’explosion d’un missile qui a dévasté la rue juste en face. La Mosquée Verte, la plus ancienne de la ville, a été défoncée par un char, mais elle a été réparée, depuis.

 

La rapidité avec laquelle les bâtiments sont reconstruits est étonnante. A peine les chars ont-ils abandonné les gravats, les équipes de la municipalité arrivent : elles retirent les cadavres, extraient les blessés et commencent à consolider les murs. Mais les Israéliens détruisent plus vite que les habitants de Naplouse ne peuvent reconstruire. Les chenilles des chars ont pulvérisé le sol carrelé des bazars, démolissant le réseau d’eau potable flambant neuf. Les traces des dévastations récentes se fondent parmi les ruines laissées par le tremblement de terre de 1927, et aussi par une autre catastrophe, beaucoup plus ancienne. Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, les Juifs avaient rasé l’ancêtre de Naplouse, l’antique Sichem (ses murs cyclopéens, vieux de quatre millénaires, sont encore visibles en bordure du camp de réfugiés de Balata, juste à la sortie de la ville).

 

Mais la cité ne mourut pas. Le règne juif en Palestine fut sanglant, cruel, mais plutôt bref. Le pays fut conquis par l’envahisseur juif durant la seconde moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ, les villes furent ruinées et la population en fut chassée, réduite en esclavage ou réduite à l’état de ‘juifs indigènes de seconde catégorie’, comme cela fut le cas, aussi, en Galilée. Des impôts exorbitants, le génocide et l’apartheid étaient des calamités rampantes, déjà à l’époque. Soixante ans plus tard, l’empereur Pompée le Grand débarqua sur les côtes de Palestine, et il libéra les Palestiniens du joug juif.

 

Après que l’armée romaine eût soumis les Juifs rebelles, les soldats romains à la retraite épousèrent de belles femmes de la région et reconstruisirent la ville, qu’ils nommèrent Neapolis, ou Naplouse. Elle est encore aujourd’hui digne de son nom de baptême romain, Neapolis ou Naples, par la continuité de ses styles architecturaux et le tempérament ardent de ses habitants. Ses maisons poussent à la manière d’arbres, arborant les douces traces de ses nombreuses périodes historiques. Les fondations romaines, graduellement, laissent la place aux soubassements byzantins, se transforment là en structure abbasside, plus loin se transmuent en villa citadine d’un Croisé et finissent dans les dernières restaurations faites en mai, après le dernier bombardement israélien ; c’est une composition parfaite, dans le temps et dans l’espace.

 

Telle est la maison de Husseïn. La voûte de la cave a probablement été construite par un maçon de l’époque de Titus Flavius, tandis que le toit vient d’être terminé. Debout, sur la terrasse, nous voyons en face de nous la silhouette imposante et sombre du Mont Garizim (du Blasphème), avec sa base militaire israélienne. Le  halo jaune des projecteurs couronne son enceinte de barbelés, les moteurs des chars rugissent comme des dragons attendant le signal pour dévaler et dévorer la ville. En bas, dans la rue, un petit groupe de combattants, chacun brandit sa kalachnikov. De l’autre côté de la vallée, le Mont de la Bénédiction s’élève jusqu’à l’église de la Sainte Vierge et le site du temple samaritain. Soudain, les éclairs de départs de tirs éteignent les étoiles, et nous rentrons à l’abri tandis qu’une mitrailleuse lourde commence à balayer la ville.

 

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Ce qui s'est vraiment passé au tombeau de Joseph

 

04 mars 2001

 

Il est difficile de rendre visite à Joseph en ce moment. Des barrages routiers surveillés par des soldats israéliens nerveux entourent sa ville de Naplouse ; des tranchées ou des talus bloquent les accès les plus étroits. Habituellement, le matin, les habitants des villages alentour affluent pour travailler ou faire leurs courses mais maintenant, ces simples actes de la vie quotidienne les mettent en danger de mort, car les soldats tirent sans avertissement. On peut néanmoins se glisser dans la vieille capitale de la Samarie à pied.

La ville est là, telle un sachet de myrrhe, entre les deux mamelons du mont Ebal et du mont Gerizim. Naplouse, c'est l'ancienne Neapolis, fondée par Titus à l'apogée de l'empire romain. Les traditions romaines n'ont pas disparu de cette ville d’eau célèbre pour ses bains turcs luxueux. Son savon à l'huile d'olive est réputé lui aussi, de même que sa soupe épicée, le kubbeh, et l'esprit hardi de ses habitants. Ils ont mené une guérilla virulente contre Napoléon, se sont révoltés contre les envahisseurs égyptiens et ont maintenu les colons juifs à distance respectueuse.

Pendant le dernier soulèvement, Naplouse a mérité le nom de Djebel-an-Nar, le mont du Feu. Les Israéliens osent rarement pénétrer dans les rues étroites de la vieille ville. Aujourd'hui, cette cité antique et intraitable abrite Marwan Barghouti, que l'on considère parfois comme le meneur du soulèvement.

Je m'y suis rendu pour visiter l'un des plus charmants tombeaux de la Terre sainte, le tombeau de Joseph, le héros de la Bible et du Coran, originaire du lieu, qui fit fortune en Egypte avant d’être ramené par Banu Israël qui l'a fait enterrer dans la patrie de ses ancêtres. Les habitants du pays le vénèrent comme les nombreux autres tombeaux et sanctuaires qui ornent collines et carrefours de Palestine. Les tombeaux ont une profonde signification spirituelle pour les Palestiniens ; ils sont plus anciens que toutes les religions, ont survécu à toutes les réformes religieuses et sont encore capables de mettre l’homme en relation avec Dieu.

Il ne faut pas prendre leurs noms au sérieux, parce qu'ils changent avec le temps. Il y a une douzaine de tombeaux du cheikh Ali et même Josué ben Nun en a plusieurs. D'autres tombeaux ont plusieurs noms, comme la caverne du mont des Oliviers que les chrétiens appellent Pélagie, les musulmans Rabia elk-Adawiya et les juifs Hulda. Bien que certains musulmans orthodoxes, le clergé chrétien et les lettrés juifs soient hostiles à la vénération des tombeaux, les gens simples continuent à venir ici demander qu’on exauce leurs prières, les hommes pour la gloire et la moisson, les femmes pour les enfants et l'amour. Le tombeau de Joseph est comme les autres. Cet édifice simple, surmonté d'un dôme qui a été redoré récemment, se trouve à côté de l'antique tertre de Sechem. Tous les jours, on peut y voir des paysannes palestiniennes en robes noires richement brodées qui viennent rendre hommage au tombeau de ce chaste amant dont les longs cils ont réduit la forteresse du cœur de Zuleika.

Il y a quelques mois, on ne parlait plus que du tombeau de Joseph aux informations. Les habitants de Naplouse se sont battus contre des soldats israéliens bien armés pour les restes de leur ancêtre Joseph, comme les Achéens avaient combattu les Troyens pour le cadavre de Patrocle. Vingt Palestiniens sont morts ici, les Israéliens ont perdu un mercenaire et il y a eu quelques blessés. Les images de cette bataille au fusil ont été diffusées dans le monde entier et l'on a pu voir les tirs acharnés, les ambulances se ruant vers les hôpitaux et les morgues, les longues rafales de mitraillettes entailler la pierre et la chair. La réalité virtuelle des écrans de télévision, soutenue par la voix des spécialistes, nous présentait cette preuve ultime de la haine des Arabes pour les lieux saints juifs.

On a longtemps parlé de la destruction du Tombeau aux informations. Il se trouva même un théologien musulman de Russie, furieux, pour adresser une lettre ouverte aux Palestiniens condamnant ce sacrilège. Les grands journaux du monde ont tous publié des éditoriaux très durs sur le sujet. Un Martien de passage sur la Terre aurait pensé que le principal désir des Palestiniens était de profaner les lieux saints juifs. Et au cas où vous auriez échappé à la centième répétition de l'affaire, le New York Times est revenu dessus la semaine dernière.

Pour moi, c'était une fois de trop. Ce journal juif américain de grande audience éveille toujours le soupçon en moi. Je me rappelle qu'il racontait, en 1990, qu'on allait massacrer les juifs à Moscou, ce qui n'arriva pas, mais provoqua le départ d'un million de Juifs russes en Israël. Je me souviens qu'ils ont raconté le "massacre" de Timisoara, en Roumanie, qui était une invention pure. Mais la nouvelle provoqua l'exécution sommaire du président Ceaucescu et de sa femme. Je me rappelle que ce journal s'élevait contre la noble assistance militaire de Cuba à la Namibie, qui brisa les reins à l'apartheid en Afrique du Sud. Connaissant les Palestiniens, j'avais du mal à croire, alors qu'ils vénéraient ce tombeau depuis des générations et des générations, qu'ils l'avaient tout à coup détruit.

Ce que je trouvai sur le site de la dernière demeure de Joseph n'était qu'une nouvelle version de la vieille plaisanterie juive : "C'est vrai que Cohen a gagné un million à la loterie ? Oui, c'est vrai, mais c'était seulement dix francs, au poker, et il a perdu, pas gagné." Au lieu des ruines annoncées, le tombeau brillait dans toute sa splendeur d'origine. Aucune trace de la guerre n'était visible. La municipalité de Naplouse a engagé les meilleurs maçons, fait venir des experts italiens et restauré le tombeau à l'identique. Ils ont enlevé les barbelés, les mitraillettes, les véhicules blindés, la minable cantine des soldats et les points de garde. La base militaire qu’avaient construite les Israéliens a cédé la place au saint tombeau ressuscité. Ce fut une joie pour moi de retrouver Joseph alors que, un mois avant le soulèvement, j'avais été décontenancé en le revoyant.

Je me trouvais à Naplouse avec deux touristes, un chrétien et un juif. Nous avions visité la synagogue samaritaine, bu au puits de Jacob dans l'église, jeté un coup d’œil à la Mosquée verte avant de nous rendre au superbe tombeau de Joseph. Un vieux policier palestinien, qui avait fait ses classes dans l'armée anglaise, nous permit de nous approcher du tombeau mais en nous prévenant qu'on ne nous laisserait pas entrer. Il avait raison : de jeunes Russes casqués, portant treillis et fusils, en jaillirent et nous dirent que pour entrer au tombeau, il fallait aller au quartier général, hors de la ville, subir la fouille de sécurité et un interrogatoire avant de revenir dans le bus blindé. Nous avons abandonné le tombeau pour des lieux plus accueillants.

Depuis des générations, les gens de Naplouse chérissent le tombeau de Joseph et le fréquentent, mais les Israéliens s'en sont emparés en 1975. Les infâmes accords d'Oslo lui ont conservé le statut d'enclave israélienne au cœur d'une ville palestinienne. C'est devenu une école religieuse juive de la secte cabalistique, dirigée par le rabbin Isaac Ginzburg, dont le nom doit vous dire quelque chose : dans un entretien avec la Semaine juive, il a déclaré qu'un juif avait le droit d'arracher le foie de n'importe quel non-juif si cela devait lui sauver la vie, puisque la vie d'un juif est infiniment plus précieuse que celle d'un non-juif ; le journaliste lui a demandé d'atténuer ses propos mais il a catégoriquement refusé. Beaucoup de journaux israéliens ont reproduit cet entretien car Ginzburg est très connu.

Un an plus tôt, les disciples de Ginzburg avaient attaqué un village palestinien proche de Naplouse et un membre de la secte avait assassiné une fillette de treize ans. Il a été arrêté et jugé ; Ginzburg a été cité comme témoin de la défense et il a proclamé, sous serment, qu'un juif ne pouvait pas être poursuivi pour le meurtre d'un non-juif car le commandement "Tu ne tueras point" ne s'applique qu'aux juifs. Tuer un non-juif est, au pire, un délit, dit-il, car "il est impossible de comparer le sang des juifs et le sang des non-juifs".

Dans son Histoire de la culture juive (disponible sur le site du département pour l'éducation sioniste des Juifs) Zvi Howard Adelman[5] de Jérusalem cite Ginzburg et certains de ses collègues. Un autre cabaliste, le rabbin Israël Ariel, a écrit en 1982, au moment du massacre de Sabra et Chatila, que "Beyrouth fait partie de la Terre d'Israël ; nos chefs auraient dû envahir le Liban et Beyrouth sans hésitation et les tuer tous jusqu'au dernier, pour que le souvenir même en disparaisse".

Bien sûr, dans toutes les religions il y a des extrémistes et des fanatiques. Il est certain que la majorité des juifs, y compris les juifs pratiquants, ne sont pas d'accord et trouvent même répugnants ces sentiments de cannibales. Mais aucune répulsion n'a empêché l'armée israélienne de monter la garde devant l'école de Ginzburg, le gouvernement israélien de la subventionner ou encore de forcer les Palestiniens à accepter cette enclave de haine au milieu de Naplouse ou de lancer une mini-guerre pour promouvoir le zèle de Ginzburg. La répugnance n'a pas empêché les juifs américains de soutenir inconditionnellement la politique israélienne. La répugnance ne m'a pas empêché de payer mes impôts au régime israélien, en sachant parfaitement qu'une partie servirait à financer la secte de Ginzburg. La répugnance n'a pas empêché le New York Times et ses filiales de la presse américaine de propager le mensonge criminel "les Arabes ont mis à sac un lieu saint juif."

Ginzburg a bien sûr le droit de croire ce qu'il veut, même si c'est odieux. Nous vivons une époque où la tolérance s'applique à tous sauf à la prédication chrétienne dans les écoles. On a le droit d'entrer dans une secte sataniste ou cabalistique. Mais est-il normal que ces sectateurs soient armés d'hélicoptères de combat Apache payés par le contribuable américain ? Ginzburg et sa secte exercent une influence qui dépasse largement le cadre de leurs quelques affiliés. Ils sont dangereux pour tous les non-juifs, et aussi pour les juifs ‘rebelles’ comme le défunt Premier ministre Rabin. Au cours de ce qui s’avérera peut-être une répétition générale d'un affrontement à venir pour les lieux saints de Jérusalem, vingt jeunes Palestiniens sont morts pour que soit restauré le droit de vénérer le tombeau de Joseph.

Désormais, comme avant 1975, les habitants et les touristes, musulmans, samaritains, juifs, chrétiens et libres penseurs peuvent se rendre librement au tombeau, s'ils échappent aux tireurs d’élite israéliens. Ils peuvent déposer des fleurs sur la pierre tombale d'un des grands héros bibliques. Joseph a été rendu à ceux qui l'ont toujours vénéré et vous pouvez désormais lui rendre visite mais, je vous en prie, ne venez pas en char d'assaut.

C'est la base militaire que combattaient les Palestiniens et non le lieu saint. Les lieux saints de Jérusalem, de Bethléem et d'Hébron seraient en sûreté entre les mains des Palestiniens, comme ils l'ont été depuis des temps immémoriaux. S'il n'y avait pas eu la vénération locale, tous ces lieux saints auraient disparu. Ne l'oublions pas lorsque la question de Jérusalem sera à l'ordre du jour ; c'est-à-dire bientôt, très bientôt.

Cette histoire récente des événements qui se sont déroulés au tombeau de Joseph apporte une preuve supplémentaire que les grands médias américains ne sont absolument pas fiables en tant que source d’information.

La grande nation, la formidable superpuissance s'instruit et navigue sur l'océan de la politique mondiale avec le télescope de Mickey Mouse en fait de jumelles électroniques. Si les magnats juifs de la presse vous mentent sur la Palestine, il n'y a aucune raison qu'ils soient honnêtes dans d'autres domaines. On aimerait que la souffrance des Palestiniens permette aux Européens et aux Américains de voir les écueils qui environnent leur propre navire.

 

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Première pierre de la violence

 

13 août 2001

 

I

 

Alors que les F-16 ont repris leurs bombardements des villes de Palestine et que des jeunes gens ont recommencé à sacrifier leur vie et celle des autres, Martin Indyk proclame, dans un article du New York Times, que "la violence empire"[6]Comme un chœur de la Grèce antique, la BBC et CNN font écho à Indyk dans leurs reportages sur la "violence en Palestine". Bush, du haut de son Olympe, renouvelle son plaidoyer en faveur de "l'arrêt du cycle de violence". Cette ‘violence’ sans visage et sans raison devrait probablement s'écrire avec une majuscule à l'instar de la ‘Colère’ des premiers vers de l'Iliade.

 

Epopée éternelle, l'Iliade débute par un chant appelant à célébrer la Colère d'Achille. Dans la bouche d'Homère, la Colère (ou la Fureur, la Guerre, l'Amour, ou l'Espérance) est la personnification d'un état. De nos jours, nous y verrions plutôt un Achille furieux ou un mari violent et non la Colère ou la Violence en soi. Sauf si le maltraitant est l’Etat d'Israël. Dans ce cas, nous en revenons à la notion homérique de Violence, en tant qu'être indépendant, et non comme une action imputable à l'Homme. Certains discutent sérieusement des moyens de ‘traiter’ la violence pour qu'advienne la Paix.

 

Dans la réalité de tous les jours, la Violence n'est pas comme le climat. Elle est provoquée par quelqu'un et nous sommes généralement en mesure de déterminer le facteur qui la produit. A titre d'exemple, lorsque le plan ‘Mitchell’ a été invoqué et que le contingent quotidien de morts a commencé à diminuer, les tenants de la suprématie juive ont rejoué la visite provocatrice de Sharon sur le Haram al-Charif en posant la première pierre du troisième temple.

 

Juste après la provocation que constituait cette action, Israël a embrayé sur une série d'assassinats à Naplouse, Ramallah et ailleurs, en s'efforçant d'obtenir une réaction du même ordre de la part des Palestiniens. Les assassins à la solde de Sharon n'ont pas cessé de sévir jusqu'à ce qu'un candidat à l'attentat-suicide ait l'obligeance de réagir.

 

Ce n'est pas une coïncidence. Les élite juives en Israël et en Amérique font en sorte que dure le soulèvement palestinien. Elles ne veulent pas la paix mais un conflit de basse intensité. L'état de guerre avec les Palestiniens permet aux dirigeants israéliens de maintenir soudées les communautés hétérogènes qu'ils représentent et de les empêcher de se sauter mutuellement à la gorge. Plus encore, la guerre permet aux dirigeants des collectivités juives du monde entier de poursuivre leur tâche ardue qui consiste à revitaliser la ‘juiverie mondiale’, concept plus que dépassé puisqu'il remonte au Moyen Age. C'est la raison pour laquelle s'élever contre la ‘Violence’ ou en faveur de la ‘Paix’ n'a aucun sens. Aussi longtemps que l’état convaincu de la supériorité juive existera, il veillera à maintenir la violence et à éviter la paix.

 

Les récents assassinats avaient également pour objet de dissimuler, sous un amoncellement de cadavres, la provocation que constituait la pose de la première pierre. La signification de cette obscure cérémonie a été encore plus embrouillée par les grands médias, où toute mention de cet événement s'est mystérieusement évaporée. Ainsi, par exemple, le 3 août 2001, l'agence Reuter rapporte que "la police israélienne a pris d'assaut le Mont du Temple, révéré par les musulmans sous le nom de al Haram al-Charif, après que des Palestiniens aient jeté des pierres contre des Juifs en prière au-dessous, devant le mur occidental".

 

II

 

Pourquoi, tout d'un coup, les Palestiniens ont-ils commencé à caillasser des Juifs ? L'histoire de la pose de la première pierre a été passée sous silence et, pour l'Américain ou l'Européen moyen, seule subsiste l'impression que, par pur dépit, des ‘sauvages’ musulmans ont pris à partie des juifs pacifiques en train de prier. Sur ce plan-là, l'unanimité des médias anglophones a de quoi horrifier. La BBC qui, en d'autres temps, était plus objective que les réseaux de médias américains, a rejoint le peloton. Elle aussi a rapporté que "des soldats israéliens pénétraient dans les mosquées en réaction contre les lanceurs de pierres musulmans", rejetant à la fin de l’article la pose de la première pierre du troisième temple. Il semble, aujourd'hui, que la diffusion du documentaire de la BBC sur Sharon fut un acte de courage singulier qui n'est pas près de se reproduire.

 

Quant aux réseaux de médias américains, la couverture des événements qu'ils assurent n'a pas varié d'un iota. Ils répandent le point de vue israélien sans la moindre hésitation. C'est pourquoi nous allons reprendre en détail les événements relatifs à l'étrange histoire, quasiment oubliée, de la pose de la première pierre. Rien à voir avec les provocations dues à l'Israélien moyen. Cette histoire nous remet en mémoire les incantations de magie noire de la Pulsa di Nura, formule cabalistique employée par le Premier ministre Isaac Rabin. En 1995, la presse israélienne avait couvert un rassemblement de cabalistes importants qui invoquaient les esprits du Mal et les imploraient de mettre un terme à la vie du Premier ministre. Peu de temps après, Rabin fut assassiné par un fanatique juif religieux. L'un des organisateurs de la cérémonie de la Pulsa di Nura a été jugé par un tribunal israélien et condamné à la prison pour incitation au meurtre. Point n'est besoin de croire en la magie noire pour saisir la logique du juge.

 

Pour comprendre l'idée de la pose de cette première pierre, imaginez que vous vous réveilliez dans votre maison de banlieue, au matin d'un beau dimanche, que vous preniez votre café puis que vous vous rendiez à l'église de votre paroisse. Devant l'église, un groupe d'hommes, bien protégés par des soldats en armes et par la police, s'affairent à installer un immense panneau affichant : "En ce lieu, une synagogue sera érigée en 2001". A l’arrière plan, les moteurs d'un bulldozer rugissent et vous entendez, venant d’un haut-parleur, la voix d'un rabbin qui bénit la nouvelle synagogue. Dans un cas pareil, il est probable que vous vous sentiriez aussi hystérique qu'Arthur Accroc, héros du Guide du Routard galactique. Remplacez votre église paroissiale par Saint-Pierre ou le Saint-Sépulcre et vous comprendrez les sentiments des habitants de Jérusalem.

 

Si les loyalistes du Mont du Temple (c'est ainsi que s'appellent les célébrants de cette cérémonie magique) sont très peu nombreux et n'ont guère de place dans la vie publique, on ne peut pas en dire autant de l'instance qui leur a donné le feu vert. Ignorant les mises en garde de la police, la Cour Suprême, organe juridique juif le plus éminent, les a autorisés à perpétrer cet acte à une date propice, le neuvième jour du mois de ‘Ab’ selon le calendrier lunaire, avec toute la mystique que cela sous-entend. L’état juif a mobilisé toute sa puissance, dont des milliers de policiers et de militaires, pour permettre que cette cérémonie ait lieu. C'est ce qui nous autorise à comparer les agités du groupuscule loyaliste à la pointe fine et tranchante de l'instrument du dentiste, qui l'enfonce profondément dans la dent pour vérifier si elle est bien dévitalisée.

 

Les résultats de ce douloureux examen ne laissent planer aucun doute. Apparemment, le nerf était toujours vivant et la mobilisation rapide des Palestiniens a contraint les Juifs à modifier l'itinéraire de la procession loyaliste. La cérémonie a bien eu lieu mais en dehors de la vieille ville et un peu plus tôt que prévu. Elle n'a duré que quelques minutes, puis la pierre a été remise à sa place habituelle, dans l'ombre protectrice du consulat des Etats-Unis. Le passage en force de cet instrument a provoqué une douleur aiguë ainsi que la réaction, parfaitement prévisible, des habitants de Jérusalem, suivi de l'assaut haineux de la police contre les fidèles présents à l'intérieur de la mosquée. Quelle est la cause de tous ces troubles ? Pour quelle raison les enfants palestiniens n'ont-ils pas hésité à affronter la police des frontières, célèbre pour sa brutalité ? Pourquoi cette ‘première pierre’ était-elle aussi importante ?

 

III

 

Nombreux sont les Juifs et leurs alliés chrétiens pro-sionistes qui estiment que le joyau que constitue le Haram al-Charif, les superbes mosquées de Jérusalem datant du VIIe siècle, devrait être détruit et que, sur ses ruines, il faudrait ériger un temple juif. Serait-ce une obligation et pourquoi ? Les explications avancées diffèrent. Certaines sont d'ordre historique, d'autres eschatologique. Ce n'est pas une question de justice historique, ni dans un but de prière puisque le judaïsme traditionnel interdit toute relation avec "le temple construit au nom de Yahvé". Certains Juifs mystiques jugent que cette action permettra à leurs coreligionnaires de dominer le monde de manière absolue et irréversible. Cette croyance n'est pas l'apanage de quelques farfelus ou cinglés, ni même celui des seuls sionistes, mais plutôt une conviction assez largement répandue.

 

De façon générale, la presse occidentale présente le conflit comme s'il s'agissait d'un affrontement entre Musulmans et Juifs. Mais, pour les Juifs dont nous avons parlé, c'est un conflit opposant les Juifs aux Gentils. Dans leur esprit, le Mont du Temple est un anneau magique, qu'ils devraient passer à leur doigt le moment venu. Comme dans Le Seigneur des anneaux de Tolkien, l'anneau devrait faire advenir le Messie. Pour les mystiques juifs, le Messie n'est pas celui des Chrétiens. Dans leur Livre, il n'est pas le doux Jésus porteur d'un message à l'intention de l'humanité tout entière. Leur Messie à eux réduira les nations de la Terre en esclavage pour toujours, et fera du Peuple élu le maître de l'univers. Leur Messie, le Seigneur qui asservira les peuples de la Terre, est l'Antéchrist des prophéties.

 

Tandis que, sur notre compteur cosmique, les chiffres des millénaires passent de 2 à 3, des visions apocalyptiques hantent des gens par ailleurs sains d'esprit. Ce n'est pas la première fois qu'une poignée de Juifs rêve de dominer le monde dans le royaume éternel de l'Antéchrist. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, ils disposent d'armes nucléaires, d'avions et de navires de combat à la pointe du progrès, d'une richesse immense, du soutien inconditionnel des Etats-Unis, de dizaines de millions d'esclaves chrétiens pro-sionistes qui leur sont tout dévoués, et d'un large réseau de médias internationaux, bien dressé et docile.

 

Ceci dépasse la simple mystique. Il y a dix ans, Nahum Barnea, journaliste israélien bien connu, écrivait dans Yediot Aharonot :

"L’influence juive sur la politique extérieure des Etats-Unis a augmenté considérablement au cours des années 70 et des années 80. En raison de cette influence, Israël est devenu le principal bénéficiaire de l’aide étrangère américaine. Mais cette influence a aussi généré un mythe. Ce mythe nous amène aux Protocoles des sages de Sion, un livre qui prétend que les Juifs règnent sur le monde. La situation est au comble de l’ironie. Pendant des décennies, les Juifs ont réfuté ce mythe des Protocoles, en le faisant passer pour une manifestation machiavélique de l’antisémitisme. Maintenant, les Juifs tournent ce même mythe à leur avantage. Certains vont jusqu’à y croire". Feu Israël Shahak, intellectuel israélien, a formulé la remarque suivante : "Le Likoud, parti au pouvoir (pour ne rien dire de l'extrême droite), croit véritablement à ce mythe (de la domination du monde par les Juifs et de l'asservissement des Gentils)". Toutefois, ces observations doivent être atténuées.

 

Les Juifs ont une tradition dans la polémique qui consiste à exagérer les allégations de leurs opposants, afin de les contredire plus aisément. Personne ne pense que les Juifs règnent sur le monde ; c’est un travail trop harassant. La question est de savoir si les Juifs se dirigent vers cette domination globale. Est-ce qu’ils voudraient dominer le monde ? Et bien, certains voudraient, tandis que d’autres leur emboîtent le pas en silence.

 

Haaretz, principal quotidien israélien, écrit que Sharon, comme Barak avant lui, va consulter en secret les sorciers de la Cabale pour leur demander conseil. Tout ceci est dans l'air du temps : les écoles, les programmes et les magasins ont tissé leur toile sur l'ensemble de l’Etat juif. Aux termes du discours qu'ils tiennent, la Terre sainte s'est transformée en poubelle. Ce n'est pas un hasard. On attribue la Cabale à Simeon B. Yohai, mystique du premier siècle, dont la maxime la plus connue dit ceci : "Ecrasez la tête des meilleurs parmi les serpents, tuez les meilleurs parmi les goys."

 

Face à ce modèle archaïque de domination, de génocide et d'asservissement, il nous faut rappeler en quoi consistait la religion archaïque. Nombre d'Israéliens ont le sentiment de voir resurgir l'antique esprit de haine et de domination. Dans son supplément du week-end, le quotidien Haaretz publie une nouvelle qui raconte brièvement l'histoire d'un président des Etats-Unis qui, pour avoir essayé de désobéir aux ordres des cabalistes, aurait été déposé par ses subordonnés. "Les Juifs ont vocation à régir le monde" prêchait le rabbin Leichtman, cabaliste notoire, dans un long article publié dans Vesti, journal russe israélien. En Israël, dans les forums de discussion sur Internet, on peut trouver des propos plus ‘durs’, comme par exemple la citation d'un vieux poème de feu Uri Zvi Greenberg, poète hébreu appelant à l'extermination des Gentils. D'ailleurs, Greenberg ne s'est pas limité aux Palestiniens, à l'instar de Menahem Begin, ni même aux Arabes, à l'instar du rabbin Ovadia Joseph, autorité spirituelle suprême d'Israël. L'extermination d'Edom, nom de code traditionnel des Gentils, européens comme américains, semble être une option envisageable dans l'esprit fiévreux des adeptes de la Cabale.

 

IV

 

Ce sentiment se répand au sein de la diaspora juive. A Atlanta, en plein cœur des Etats-Unis, un débat a récemment été organisé par le Centre de la communauté juive, en présence du consul d'Israël, d'un homme d'affaires juif, d'un grand rabbin d'Atlanta ainsi que d'un chroniqueur du New York Times. A ce sujet, un observateur a écrit : "J'ai été particulièrement frappé par les remarques du rabbin. Tout en se proclamant anti-sioniste, il a déclaré (en témoigne la cassette d'enregistrement) que, selon son interprétation, le motif ultime de la création d'Israël est de maîtriser le pouvoir et la richesse du monde. A terme, les Juifs renverseront les gouvernements des autres pays et seront affectés aux postes qui leur permettront de dominer le monde." Pour ce rabbin, "ceci devrait se vérifier dans les années à venir".

 

A l'autre bout du monde, en Russie, Eliezer Dacevich-Voronel (qui se présente lui-même comme professeur d'université juive), disciple juif du mouvement ultra nationaliste de Jabotinski auquel appartient Sharon, a composé un poème qui dit à peu près ceci : "Nous, les Elus, sommes unis par la haine que nous éprouvons à l'égard des tribus d'esclaves qui se sont soulevées, ont renversé nos ancêtres et rejeté notre Dieu. Une fois qu'elles ont su où était leur place dans le monde, elles ont compris que le goret doit demeurer dans sa porcherie. Vous vous êtes révoltés et nous avez contraints à vous servir mais, désormais, votre fin est proche. Nous sommes vos maîtres et vous êtes nos esclaves. C'est là le dessein de Dieu. Bientôt, notre soleil se lèvera de nouveau et les esclaves n'oseront pas lever les yeux vers lui. C'est alors que le Seigneur de mon Peuple apparaîtra dans les cieux tandis que nous, les douze douzaines de milliers (qui ne font d'ailleurs que 144 000) d'Elus, siégerons dans le grand amphithéâtre et observerons les misérables cohortes d'âmes ramper vers leur paradis. Par la volonté de Dieu, nous appellerons cela Auschwitz".

 

Ces gens-là n'hésitent pas à parler de la reconstitution génétique du Roi de l'Antéchrist. ll semble que l'instigateur de ce projet soit Avi Ben Abraham, dissident renommé qui vient de revenir en Israël. Cet homme hors du commun venait de passer quelques années en Californie où il travaillait à un projet de surgélation des morts, digne du feuilleton Star Trek, pour le compte de Juifs extrêmement fortunés. Plein aux as, il s'est fait construire un palace à Césarée, sur les rives de la Méditerranée, à quelques 50 km au nord de Tel-Aviv, et a pris contact avec le Dr. Severino Antinori, spécialiste italien de la génétique. Dans un entretien accordé à Haaretz, Ben Abraham, qui a acquis son titre de docteur en médecine à l'âge de 18 ans, ce qui ne s'était jamais vu, a fait allusion à son projet. Ces jours derniers, ledit projet a fait l'objet d'une brève dans le quotidien New York Daily News, journal appartenant à Mortimer Zuckerman, milliardaire partisan de la suprématie juive qui dirige la Conférence des organisations judéo-américaines.

 

Animés par un esprit de vengeance et de haine, certains sont prêts à s'emparer de l'anneau magique qui confère le pouvoir, le Mont du Temple, afin d'imposer et de perpétuer le règne de l'Antéchrist. Mais cela ne saurait se faire en exerçant la force et la brutalité ainsi que le dit le texte Issur Homah, datant du Moyen Age. Prématuré, le coup pourrait faire long feu. Le rabbin Loubavitch, à la tête d'une communauté juive de Brooklyn, avait été considéré par ses disciples comme un Messie en puissance. C'est pourquoi il ne s'est jamais rendu en Terre sainte. Il ne se sentait pas prêt pour l'épreuve de force. Pendant ce temps, les enfants de Palestine, frères de Farès Ouda et neveux du Christ, tiennent ces religieux fanatiques à distance. Actuellement, Sharon et sa cohorte de croyants fous se font la main en s'emparant de la Maison d'Orient, propriété de la famille Husseini à Jérusalem. Si on laisse passer cet événement sans intervenir, il constituera un pas de plus vers l'Anneau de puissance.

 

V

 

Eugène Zamiatin, écrivain russe porté sur l'introspection, a composé une nouvelle qui trouverait parfaitement sa place dans les Évangiles. C'est l'histoire d'un homme qui, ayant décidé de construire un temple, n'avait pas un sou vaillant. Il attaqua un commerçant sur la grand route, le tortura à mort, lui extorqua beaucoup d'argent et érigea le temple. Il invita l'évêque, de nombreux prêtres ainsi que des gens du commun mais, rapidement, tous quittèrent le temple car l'endroit puait le meurtre. Nul ne saurait ériger un temple sur le sang des innocents. Quoique plus âgé, un contemporain de Zamiatin, le ‘sioniste spirituel’ Ahad Ha-Am, philosophe juif d'Odessa, a exprimé tout cela en termes simples mais de toute beauté : "Si c'est cela le Messie, je ne souhaite pas qu'il advienne".

 

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La tresse du baron

 

 

 

 

 

février 2002

I

 

Magnifique comme toujours, le printemps arrivait en Palestine. C'est une période très agréable : la flamme des fleurs d’amandiers en bouton éclaire les vallées, l'herbe est exceptionnellement verte (elle sera bientôt brûlée par le soleil), le ciel est bleu, doux, sans son éclat aveuglant de l'été, et les moutons dodus paissent dans les collines. Le Créateur du printemps est apparemment indifférent aux activités des humains ou Il connaît toute chose.

 

Au seizième mois de l'Intifada , la facilité avec laquelle les Israéliens pénètrent dans les territoires autonomes dément la fiction légale d'un quasi-Etat palestinien. Les amis de la Palestine craignaient que l'Autorité autonome palestinienne devienne un bantoustan arabe dans le Grand Israël. Nous pouvons nous rassurer: l'Autorité autonome n'est pas près d’être un bantoustan. C'est une réserve de gros gibier. Il est probable que Sharon et son ministre du tourisme, le colon Beni Elon, considèrent que celle-ci attirera des touristes aventureux en Israël, qu'ils la préféreront à celles d'Afrique du Sud ou du Kenya.

 

Edward Herman[7] de Znet annonce une future « solution finale » pour les Palestiniens à l’image de la «solution finale » que les Allemands firent subir aux Juifs. La Force de Défense Israélienne a eu la même idée. Nos généraux ont tiré les leçons de la répression allemande du soulèvement du Ghetto de Varsovie, rapporte Haaretz[8] . Ils sont fascinés par les pertes extrêmement faibles souffertes par la Wermacht à Varsovie en 1943 et ils espèrent en avoir aussi peu, s’ ils doivent écraser ce qui reste de l'Autorité autonome.

 

D'un autre côté, il y a de plus en plus de signes de désobéissance civile et des officiers israéliens refusent de mettre en oeuvre la « solution finale ». Je suis allé à la manifestation au musée de Tel Aviv et il y avait là de magnifiques jeunes gens et jeunes filles, debout près de vieux combattants de la paix. C'était un vrai camp de la paix, sans guillemets. Ils applaudirent un message d'Arafat et soutirent les officiers réfractaires. La Paix maintenant, un mouvement lié aux travaillistes, ne s'était pas joint à cette manifestation : ses membres sont mal à l’aise quand il s’agit de refuser d'obéir aux ordres de l'armée. Il n'est jamais facile de résister aux ordres, bien que l'IDF soit plutôt tolérante vis-à-vis des marques de désaccord. Les rebelles, au pire, se verront privés de postes de commandement, ils ne passeront pas en cour martiale. Leur refus de servir dans les territoires palestiniens a cependant été un coup porté à la machine de guerre israélienne, bien que des centaines d'autres soldats et officiers aient exprimé leur désir de remplir les places vacantes aux points de contrôle et dans les postes de tireurs à l'affût. Les rebelles ont fait un premier pas important en décidant de rester à l'écart du mal.

 

L'hebdomadaire de Tel Aviv Ha-Ir a publié de brèves explications (moins de cent mots chacune) par des soldats de la raison pour laquelle ils décidaient de refuser d'obéir aux ordres. C'est une triste lecture, remplie de récits de mauvais traitements aux points de contrôle, de torture et de manœuvres pour affamer les Palestiniens. Le meurtre d'enfants, qui peut être considéré comme une caractéristique de l'Etat hébreu, occupe une place prépondérante dans cette liste d’horreurs. Les antisémites d'autrefois affirmaient que les juifs tuaient des enfants chrétiens. Ce mythe sanglant et révoltant a été réduit à néant en Israël. Nous n’avons pas de préjugés, nous tuons des enfants musulmans aussi facilement que des enfants chrétiens. Même Ami Ayalon, le dur, maigre, chauve et misérable ex-chef du redoutable Service de sécurité de l'Etat, s'étonnait à haute voix du si faible nombre d'officiers israéliens qui refusaient de tuer des enfants.

 

Je suis un peu moins satisfait que je devrais l’être, parce que les Israéliens ont une capacité merveilleuse pour utiliser la protestation dans leur propre intérêt. Par exemple, après le massacre de Sabra et de Shatila il y eut une manifestation géante, à laquelle participèrent quelques centaines de milliers d'Israéliens. Mais son seul résultat fut que les Israéliens se sentent à l’aise. Pendant les dix-sept années qui suivirent, le centre de torture al-Hiyam dans le Sud du Liban resta en opération et l'occupation du Sud de ce pays ne s'est terminée qu’il y a peu. Sharon, le boucher de Sabra et de Shatila, fut élu Premier ministre. Il est à craindre que l'acte courageux des officiers soit utilisé pour que les partisans d'Israël soient à l’aise avec leur conscience, plutôt que pour changer les choses. Henry Lowe, un ami israélien de Palestine a écrit : “En Amérique, les partisans d’extrême droite de l'Israël colonialiste utilisent déjà la déclaration des réservistes pour dire: ‘Voyez, il n’y a qu'en Israël que cela peut arriver. C'est une indication claire qu'Israël est une démocratie, tandis que les Arabes sont…’” De plus, leur insistance sur le caractère sacré de la Ligne verte est à tout le moins naïve.

 

Comment vont se passer les choses maintenant, pour Israël et la Palestine? Qu'arrivera-t-il ensuite ?

 

II

 

Sharon peut essayer de continuer avec la Solution finale, la création d'une Palestine sans Palestiniens. Jusqu'à maintenant, il avait espéré que les Palestiniens fuiraient leurs insupportables conditions de vie. Les gens relativement aisés et ayant des relations émigrent, prenant eux-mêmes de la distance jusqu'à ce que des jours meilleurs arrivent. Mais les Juifs partent beaucoup plus vite. Les jeunes Israéliens vont à l'étranger pour étudier et ne reviennent pas. Un musicien de talent, Adi Schmidt, un ami de mon fils, a annoncé son intention de partir pour de bon et a donné son concert d'adieu à Tel Aviv. Le shekel est en chute libre et les investissements tendent vers zéro. C'est pourquoi le gouvernement doit prendre des mesures hardies.

 

Il aimerait provoquer une guerre civile parmi les Palestiniens. L’augmentation des pressions en relation avec telle ou telle action des milices, les rencontres avec des ministres choisis de l'Autorité autonome, les demandes d'arrestation et de livraison d’activistes : autant de moyens stratégiques pour déclencher celle-ci. Mais, contre toute attente, les Palestiniens ne se précipitent pas dans l'autodestruction.

 

A défaut d'une guerre civile palestinienne, Sharon a d'autres moyens pour provoquer les Palestiniens et les voisins d'Israël, et pour nettoyer le pays de ses habitants goys. Il peut faire dans la provocation. Il peut forcer l'entrée de la mosquée Al Aqsa, le magnifique complexe construit par les Califes omeyades au septième siècle, le cœur à nu de la Palestine. En 1996, Bibi Netanyahu fit creuser un tunnel près de la mosquée et fut à l’origine de quatre-vingt-seize morts. La violation de l’enceinte de la mosquée par Sharon, il y a seize mois, relança l'Intifada . Récemment Sharon reçut du Shabak l'utile recommandation d'ouvrir la mosquée au culte juif.

 

Dans les circonstances normales, les non-musulmans sont autorisés à visiter al-Aqsa. Ses grandes cours ombragées, la suprême harmonie de Gubbet as-Sahra, le dôme du Rocher et les spacieuses nefs du bâtiment principal en font un lieu parfait pour flâner agréablement, se reposer et se livrer à la contemplation. Des millions de touristes et des dizaines de millions de croyants avaient l'habitude d'y venir. Mais depuis bien longtemps, le gouvernement israélien a interdit aux musulmans de venir à l'endroit où le Prophète (la paix soit sur lui) pria avec les autres prophètes. Un musulman de Jérusalem doit être âgé de plus de quarante ans pour franchir les postes de contrôle de la police qu’il rencontrera sur son chemin vers le lieu de sa prière. Un musulman de Gaza ou de Ramallah ne peut pas, lui, venir prier ici. Les dirigeants de la mosquée ne désirent pas voir des étrangers venir chez eux, tant que leurs propres enfants ne sont pas autorisés à y entrer. 

 

Des parties du domaine de la mosquée ont déjà été confisquées par les juifs. Le vaste square devant le Mur occidental était l'emplacement d'un pittoresque quartier Mughrabi. Il appartenait également à la mosquée, mais après la conquête israélienne de Jérusalem en 1967, il fut rasé. La hâte des conquérants pour éliminer la présence palestinienne fut telle que certains de ses habitants furent enterrés sous les ruines. Le Mur occidental est également une partie du terrain de la mosquée. Selon une tradition vieille comme le temps, confirmée par les autorités britanniques, le Mur appartient à la mosquée, bien que les Juifs soient en droit d'y prier. Après 1967, il fut confisqué en même temps que le Mur sud.

 

La droite juive nationaliste rêve d'ériger le Temple juif sur les ruines de la mosquée. Ses membres croient que la montagne a des qualités magiques et qu’une fois en des mains juive, elle donnerait la suprématie aux Juifs sur le monde chrétien et musulman (3). Le Temple juif ferait aussi de l'ombre au Saint-Sépulcre. Pour eux, la prise de possession de la mosquée n'est pas seulement un moyen de provoquer plus de violence, mais une fin en soi.

 

Cette opinion est partagée par les “Chrétiens sionistes” un groupe religieux américain qui renie le Nouveau Testament, qui rejette l'Eucharistie et la Vierge, et qui croit que le peuple juif a été choisi par Dieu pour l'éternité. Les Chrétiens sionistes considèrent qu’il est de leur devoir de servir les Juifs en hâtant la grande guerre. Comme la venue d'une telle secte, à la fin des temps, était prophétisée par les Pères de l'Eglise, leurs opposants les appellent ‘‘ l'Eglise de l'Antéchrist’’. Le Président des Etats-Unis Georges W. Bush et certains de ses conseillers sont extrêmement proches de cette Eglise de ‘‘ceux qui attendent l'Armageddon’’. Ils favoriseront les juifs et menaceront les voisins d'Israël, l’Iran et l’Irak de destruction nucléaire, lorsqu' Israël prendra possession des mosquées.

 

Si la prise de possession se passe pacifiquement, Sharon inscrira son nom à la suite du Roi Hérode, le précédent constructeur du Temple juif. Si cela cause de grandes perturbations, Sharon pourra tuer et expulser les Palestiniens. Si cela cause une grande guerre, les éclaireurs d'Armaggedon seront bien contents

 

III

 

Il y a un plan de rechange pour les moins naïfs. Certains sionistes discrets et tortueux ont envisagé l'élection de Sharon comme une simple étape dans la réalisation de la stratégie d'Oslo. Les Palestiniens avaient rejeté la proposition de Barak d'un ‘‘Etat palestinien indépendant’’ c'est-à-dire d’une chaîne de bantoustans sans droit au retour des réfugiés, sans Jérusalem, sans frontières propres et sans espoir. Mais ils ont beaucoup souffert depuis lors et perdu beaucoup de leurs meilleurs hommes et femmes.

 

Un conte juif populaire parle d'un homme qui se sentait misérable dans sa maison petite et encombrée. Son rabbin lui conseilla d'y faire rentrer sa chèvre. L'homme vint en pleurs une semaine plus tard, maintenant il lui était vraiment impossible de se retourner dans sa maison. Le rabbin lui permit de faire sortir la chèvre et il devint un citoyen heureux et content.

 

Sharon est la chèvre de cette fable. Quand il sera renvoyé, les médias juifs des Etats-Unis feront l'éloge de notre grand humanisme. Les Européens nous bénirons pour notre générosité. Les gentils garçons qui refusaient de servir dans les territoires deviendront des héros. La place du sanglant Sharon sera prise par le non moins sanglant ministre de la Défense Fuad Ben Eliezer, par Avrum Burg ou par un général du Parti travailliste. L'armée se retirera de Naplouse et de Ramallah. Les Palestiniens seront heureux d’accepter les accord d'Oslo dans l'interprétation de Barak, moins la déclaration de fin de conflit. Ils retourneront dans leurs enclaves pour connaître de nouveau la lente strangulation de l’époque de Barak. Ils devront oublier leurs revendications au sujet de leurs terres et de leurs maisons confisquées, au sujet de la mosquée al-Aqsa et au sujet de Jérusalem.

 

La droite israélienne et ses alliés dans l’AIPAC présenteront cela comme une trahison américaine, de niveau égal aux ordres du Général Eisenhower en 1956. L'indépendance de l'administration des Etats-Unis vis-à-vis du lobby juif sera confirmée. Les pénibles événements de l'Intifada et son issue seront présentés comme une victoire du Bien sur le Mal. Ils ne sera jamais mentionné que le bon sioniste et le mauvais sioniste s'assirent d’abord autour de la même table et planifièrent tout cela ensemble. Ce qui, pour un observateur objectif, donnerait une signification toute différente à l’événement. Une fois de plus, pour la énième fois, le “mauvais flic” aura remis sa victime palestinienne, une fois “attendrie”, entre les “tendres pattes” du “ bon flic”.

 

Oui, les soldats et les officiers qui refusent de participer à l'oppression sont de très braves types et ils font une bonne action. Mais je crains que cela ne soit employé pour donner bonne conscience aux partisans d'Israël et pour légitimer la structure même de l'apartheid. Leurs paroles courageuses sont utilisées pour soutenir la “séparation unilatérale”, un nom de code pour l’acte d’enfermer les Palestiniens dans une grande zone bien gardée.

 

On ne peut pas changer de l'intérieur le paradigme de l'Etat juif, le paradigme de l'oppression et de l'apartheid. Le personnage du livre de Raspe, Le baron de Münchhausen (popularisé par le film de Terry Gilliam) se dégage avec son cheval d'une profonde tourbière en tirant sur sa tresse. Si vous croyez cette histoire à dormir debout, vous pouvez croire que les bons peuvent changer la société juive d'Israël de l'intérieur, sans unir leurs forces avec celles des Palestiniens.

 

Une bien meilleure solution fut proposée par la congrégation juive orthodoxe de Neturei Karta, les fils de la communauté juive pré-sioniste de la Terre sainte. Ils furent maltraités presque autant que les autres fils natifs de Palestine, principalement pour leur refus constant de participer aux atrocités sionistes. Ces sages aux grands chapeaux noirs, comme mon oncle de Tibériade, un rabbin pacifique et pieux, me rappellent qu'autrefois les Juifs vivaient en bon voisinage avec les Palestiniens. Dans une déclaration pleine de passion, ils affirment que le cœur du problème est l'existence même de l'Etat “juif”. Le seul espoir réaliste pour une paix durable est alors que les Nations Unies aident au démantèlement de l'Etat d'Israël et rendent la terre aux Gentils.

 

Autrefois, Staline en plaisantant demanda combien le pape pouvait aligner de divisions. Mais c’est un pape qui vit l'Union Soviétique démantelée. Les juifs de Neturei Karta n'ont pas de bataillons, mais je pense qu'ils verront l'Etat d'Israël démantelé et une nouvelle Palestine, un pays pour tous ses fils et filles, prendre sa place.

 

 

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L’invasion

 

 

3 avril 2002

 

I

 

Cette semaine, nous avons touché le fond du désespoir et de l’humiliation. Nos protestations et pétitions, nos courriers électroniques et nos manifestations se sont avérés aussi efficaces que les sortilèges et les malédictions contre les chars. Tant les gens politiquement corrects que les gens louches, les spirituels que les mal embouchés, bref les amis de l’égalité en Palestine ont été mis hors combat. Le président des Etats-Unis a applaudi le ‘droit d’Israël à se défendre’, la BBC et CNN ont trouvé la formule ‘en réponse à’, et les troupes de Sharon ont envahi les villes palestiniennes. Elles ont effectivement mis fin à l’autonomie palestinienne, et mené à bien des rafles, des arrestations massives, et des exécutions de sang-froid. A Bethléem, une manifestation pacifique de protestataires européens a été repoussée à la mitraillette par les envahisseurs. Les habitants parlent de douzaines de Palestiniens exécutés, à bout portant. Israël et les Etats-Unis, depuis longtemps dirigés par une même équipe, bloquent les Nations Unies et les organisations internationales, tandis qu’ils préparent la phase 2 de leur opération, l’invasion de Gaza.

 

C’est un moment difficile, mais pas aussi noir que nos ennemis voudraient nous le faire croire. Les médias occidentaux vendus ont fait état de ‘combats entre Palestiniens et Israéliens’. Mais, en fait, les soldats israéliens n’ont trouvé que peu de résistance. Pourquoi est-ce que les combattants palestiniens au courage légendaire n’ont pas livré bataille aux envahisseurs juifs ?

 

Il y a une réponse évidente, et c’est le journaliste et militant pacifiste Uri Avnery qui l’a donnée. La disparité des forces est trop grande pour que les Palestiniens pauvrement équipés affrontent la troisième armée du monde, qui s’appuie sur son gros géant docile, les Etats-Unis. Mais il y a une autre raison qu’Uri Avnery n’a pas mentionnée : pour les Palestiniens, l’Autorité Nationale Palestinienne (ANP) n’est pas devenue le symbole national pour lequel la population serait prête à mourir. La vie sous l’ANP reste ce qu’elle était auparavant, la vie sous le régime juif.

 

Ce n’est pas le moment de débattre des erreurs de l’ANP, qui ont déjà été bien analysées par Robert Fisk et bien d’autres. Je me bornerai à citer Muna Hamzeh, du camp de réfugiés de Deheishé, qui a écrit :

"Depuis qu’Arafat et son Autorité ont pris le contrôle de la Zone A à Bethléem en décembre 1995, voilà à quoi ils ont dépensé les 'fonds' : il a fait construire un nouveau commissariat de police comportant une nouvelle prison, un nouveau quartier général pour ses services de renseignement, de nouveaux locaux présidentiels pour Arafat et ses invités VIP et un nouvel héliport installé à Jabal Anton, une petite hauteur qui domine Deheishé et la seule étendue naturelle dans le prolongement du camp, où Arafat aurait dû construire un espace de récréation pour les enfants du camp de réfugiés. Voilà ce qu’Arafat a construit à Bethléem"[9].

 

Muna Hamzeh exagère : Bethléem a été rénovée, ses rues ont été pavées, la place de la Nativité a été restaurée, de nouveaux hôtels ont ouvert et la qualité de vie s’est améliorée pendant les années où l’ANP a exercé le contrôle administratif. Cependant, elle exprimait bien le sentiment viscéral de beaucoup de gens parmi ses concitoyens, du professeur Edward Saïd aux réfugiés de Deheishé, profondément insatisfaits par l’ANP. Qu’ils aient essayé de satisfaire aux désirs du véritable gouvernement, celui d’Israël, ou à ceux de la population étranglée, ils ne sont pas populaires. L’ANP a été installée par les Israéliens pour contrôler la population palestinienne, et non pour lui faciliter l’existence. Je doute qu’elle ait la capacité d’en faire beaucoup plus que ce qui s’est fait jusqu’à présent.

 

Dans l’holocauste palestinien qui est en cours, l’ANP a été forcée de jouer le rôle moralement ambigu, ou plutôt impossible, du Judenrat, l’autorité juive établie par les Allemands dans les ghettos et les camps de l’Europe occupée. Les Allemands avaient aussi peu envie que les Israéliens d’administrer et de contrôler les étrangers qu’ils écrasaient. Ils préféraient leur laisser une autonomie limitée dans le domaine de leurs affaires intérieures. Quelques nazis éclairés étaient prêts à organiser un Etat juif à l’intérieur du cadre du Troisième Reich, quelque chose de semblable aux grandes lignes de ce que Sharon envisage au titre d’un Etat palestinien. Ils l’ont réalisé autour de Lublin, dans une région de Pologne qui comporte une importante population juive. Le projet eut plusieurs noms : Lublinland, Judenland, Réserve juive, et Aire autonome juive.

 

Après la guerre, il y eut un certain nombre de livres et de pièces de théâtre autour des activités de cette Autorité juive. Les Juifs étaient mécontents de leur propre Judenrat, ils le considéraient comme ‘corrompu’, ‘docile aux exigences de l’ennemi’, et avaient tous ces griefs qui nous sont tellement familiers maintenant. Mais le Judenrat n’aurait pas pu aller au-delà de ce qu’il faisait, tout comme l’ANP ne le peut pas. Les Palestiniens n’ont pas reçu une part du gâteau ; ils ont été et restent écrasés par l’état juif pratiquant l’apartheid, avec ou sans l’ANP.

 

L’invasion de Sharon a enterré à jamais l’idée tordue d’un gouvernement autonome palestinien (appelée ‘indépendance’) sur une mince tranche de la Palestine. C’était, dans le fond, l’idée nazie de Lublinland transférée à Ramallah par la pseudo-gauche juive. Mais l’idée de démocratie dans toute la Palestine, la liquidation de l’apartheid, est à nouveau en première ligne. Ne regardons pas en arrière en éprouvant de la nostalgie pour les jours de l’ANP ; regardons vers l’avant, pleins d’espérance, vers la Palestine qui demain sera libre et démocratique, du Jourdain jusqu’à la mer.

 

II

 

Muna Hamzel a intitulé son essai L’holocauste revu et corrigé. L’image de l’holocauste a été invoquée par José Saramago, le Prix Nobel de Littérature portugais qui a comparé Ramallah assiégée au ghetto de Varsovie. Le même Saramago, qui était encensé jusqu’à hier par la presse juive pour son traitement non orthodoxe de Jésus, est devenu l’objet d’une attaque massive. Parmi ses assaillants, il y avait les personnalités phares de la pseudo-gauche juive israélienne, Ari Shavit et Tom Segev.

 

Tom Segev a enrôlé sa plume dans la défense de l’état juif :

"Saramago a déclaré que les actions d’Israël dans les Territoires sont comparables aux crimes perpétrés à Auschwitz et à Buchenwald. Cela ressemble à quelque chose qu’il aurait lu sur la porte d’un WC public plutôt qu’à ce qu’il a écrit dans ses livres. Ce qu’il a dit a fait du tort à la cause qu’il voulait défendre, si bien qu’il fait figure d’imbécile à l’issue de l’épisode".

 

En fait je suis fatigué de l’entendre, ce mantra judicieux : ‘cela fait du tort à la cause’, qu’assènent les sermonneurs juifs ‘de gauche’ aux Palestiniens, de Tom Friedman à Tom Segev. Je ne crois pas qu’ils souhaitent que cette cause triomphe. Et maintenant, la différence pratique entre gauche juive ‘molle’ et ‘dure’ se situe au niveau du maquillage. Les lignes qui suivent ont été écrites par le ‘gauchiste’ Ari Shavit, mais auraient pu être écrites par ‘ l’extrémiste de droite’ Barbara Amiel, épouse de Conrad Black et amie de Sharon comme de Pinochet :

"Les propos de José Saramago, lundi dernier à Ramallah, n’étaient pas une critique claire de l’occupation. C’étaient des incitations sinistres contre les Juifs, et pas seulement des absurdités et des affirmations dépourvues de bases historiques réelles. C’était une façon de nous égorger. Car si Ramallah c’est Auschwitz - c’est là le parallèle qu’établissait Saramago - alors Israël est le Troisième Reich, et mérite de disparaître. Peut-être que tous ses citoyens ne devraient pas être assassinés, mais ses institutions souveraines devraient être démantelées. Et si Ramallah c’est Auschwitz, alors Tel-Aviv c’est Dresde, et ce ne serait pas un crime de guerre de la ravager par le feu".

 

Le professeur Alan Stoleroff lui a justement répondu :

"Une fois de plus nous assistons à une tentative de la part d’un Israélien de gauche pour accepter froidement la réalité des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre qui sont commis de jour en jour par l’occupation israélienne. Si, comme les propos de Saramago, mes termes juifs à moi avaient débouché sur la comparaison avec l’encerclement et le blocus du ghetto de Varsovie, auriez-vous réagi de la même manière ? Est-ce que nous n’avons pas lu dans la presse israélienne qu’un général israélien avait recommandé l’étude des tactiques nazies à Varsovie afin de mettre l’Intifada à genoux ? Est-ce que les soldats israéliens n’ont pas tatoué des numéros de série sur les prisonniers palestiniens ? Est-ce que 40% des Juifs israéliens n’ont pas répondu positivement lors d’un sondage pour savoir s’ils étaient favorables au transfert des Arabes ? Et le tapis de bombes sur Dresde a été très exactement un crime de guerre".

 

Si Shavit insiste, je suis prêt à l’admettre : Israël, cet Etat juif qui pratique l’apartheid, mérite de disparaître. Ses institutions souveraines doivent absolument être démantelées. Et ses défenseurs à l’étranger se rangent parmi les participants aux crimes de guerre, et deviennent des combattants, à leurs risques et périls. Ils ne peuvent prétendre à la neutralité. Le gouffre n’est pas d’ordre ethnique ou religieux, comme l’a prouvé Jerry Levin d’Alabama.

 

Jerry Levin, le chef du Bureau de CNN à Beyrouth qui avait été pris en otage par le Hezbollah en 1984-85, travaille ces jours-ci avec les Equipes de Chrétiens pour la Paix (CPT) à la protection des enfants palestiniens, des femmes et des hommes sans défense, face à la rage et à la violence des colons. Il rappelle le cas « d’Adam Shapiro, qui est juif, membre du Mouvement pour la Solidarité Internationale, et travaille à Ramallah». Il faudrait ajouter la merveilleuse Jennifer Loewenstein, dont les reportages sur Gaza sont maintenant repris par les médias palestiniens, et d’autres amis de l’égalité qui vivent ailleurs. Ces gens d’opinions différentes sont en train de faire face, avec leurs amis, au bloc de ‘droite-gauche’ des partisans de la suprématie juive.

 

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Convoi pour Bethléem

 

 

24 octobre 2001

 

A l'entrée de Bethléem, nous avons été accueillis par la carcasse d'une Audi, flambant neuve mais pliée comme un paquet de cigarettes vide, balancé dans un cendrier par un fumeur nerveux. D'autres voitures étaient aplaties, réduites en minces feuilletés de verre et d'acier. Les équipages servant les chars israéliens adorent écraser les bagnoles et les poubelles, comme n'importe quel punk délinquant. Des petits gamins, accroupis dans un coin, étaient absorbés dans leur jeu avec des douilles vides, profitant au maximum d’un répit inopiné dans les combats. Bethléem était tranquille, pour la première fois depuis le samedi 20 octobre, jour où les chars Merkava envahirent la Ville du Christ, réalisant le projet chéri de Sharon : réoccuper la Palestine.

 

Le calme régnait, lorsqu'une autre force fit son apparition : les Chrétiens de Jérusalem, venus soutenir leurs voisins assiégés. Ce fut un spectacle merveilleux, évoquant le temps des Croisades, de voir le Convoi de la solidarité emmené par des évêques et des prélats de toutes obédiences, catholiques, orthodoxes et musulmans, portant croix et bannières et brisant l'encerclement du bouclage israélien pour emprunter ensuite les ruelles outrageusement défoncées qui conduisent à l'Eglise de la Nativité. Par opposition à la Croisade de Bush en Afghanistan, cette Croisade-ci a été accueillie avec joie tant par les Chrétiens que par les Musulmans, aucune discorde n'opposant ces deux communautés étroitement mêlées. Nous sommes passés devant la carcasse brûlée de l’hôtel Paradise (qui a été atteint de plein fouet), devant des pylônes électriques pliés en deux, la partie supérieure pendouillant dans le vide, devant les photos de jeunes garçons et filles tués par les snipers israéliens, apposées sur les murs, tandis que les habitants sortaient de leurs abris pour venir rejoindre le cortège.

 

Les chars israéliens quittèrent les rues principales et regagnèrent leur antre en se traînant lourdement, comme des dragons dérangés dans l'observation de leur proie. En chemin, j'ai rencontré de nombreux amis de longue date, des boutiquiers du coin et des guides. Ils étaient plutôt résignés : "vu l'état des choses, avec cette guerre qui continue, disaient-ils, il n'y a pas de touristes, pas de revenus, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem : soit elles résistent  ensemble, soit elles tombent ensemble" ; Bethléem est en fait une banlieue de Jérusalem. Je suis venu si souvent accompagner mes touristes et mes pèlerins dans cette ville bourgeoise, avec ses villas spacieuses, ses gigantesques magasins de souvenirs, ses familles gréco-palestiniennes, ses religieuses impeccables, ses meutes de touristes et ses nombreux expatriés, pour rendre hommage à l'Eglise de la Nativité, grandiose édifice de l'ère justinienne et bâtiment le plus ancien de toute la Palestine.

 

L'esplanade devant l'église, la Place de la Nativité, était pleine d'habitants de la ville qui saisissaient la chance qui leur était offerte de profiter un peu du soleil après plusieurs journées passées derrière les volets clos. Dimanche dernier, devant l’entrée de l'église, un sniper israélien a tué un garçon du quartier, âgé de seize ans, Johnny Thaljieh, et son doux visage nous observe, depuis un poster imprimé à la hâte. Cette place a été rebâtie par l'Autorité palestinienne dans un style italianisant, il y a tout juste deux ans, avant les festivités du millénaire. Au temps de l'administration israélienne directe, c'était un parking sordide réservé aux Jeeps de la Police des frontières et aux autobus de tourisme.

 

Dans l'église, parmi les prêtres et les laïcs, j'ai remarqué un Américain, grand, élancé, avec une moue fière, de longs cheveux bouclés et un couvre-chef exotique. C'était le rabbin Jeremy Milgrom, du mouvement Rabbins pour les Droits de l'Homme. "Je croyais être le seul juif, ici", me dit-il. "Je suis certain que des milliers d'Israéliens viendraient s'ils connaissaient la situation". C'est vrai. La télévision israélienne, docile comme un média de Staline, a minimisé l'invasion et diffusé des vues bénignes de chars amicaux surveillant des rues tranquilles. N'empêche que, la nuit précédente, Jérusalem accueillait un gros meeting de Juifs réclamant l'expulsion des non-juifs de la Terre sainte. La télévision israélienne a indiqué, le vendredi soir, juste avant l'incursion, que les deux tiers des Israéliens juifs étaient favorables à cette solution finale. Toutefois, chacun d'entre nous a la liberté de choisir, et le rabbin Milgrom a choisi un judaïsme vivable. J'étais très heureux de le voir ; Dieu sait que cette Sodome a besoin de quelques justes.

 

Dans l'église, il y avait des trous sur la pierre, laissés par les impacts de balles : les équipages des chars israéliens s'entraînent à l'utilisation des mitrailleuses lourdes qui hérissent leurs tourelles en tirant sur le berceau du Christ. Cela me rappela un ouvrage de William Dalrymple, que la critique du Financial Times a qualifié de "splendide, efficace et impressionnant" : Depuis la Montagne Sacrée[10] ; il y indique que, "au cours d'une flambée d'attaques contre les propriétés de l'Eglise, en Israël, une église de Jérusalem, une chapelle baptiste et une librairie chrétienne avaient été entièrement brûlées. Il y avait eu des tentatives pour incendier les églises anglicanes de Jérusalem Ouest et de Ramleh, ainsi que deux églises à Saint-Jean d'Acre. Le cimetière protestant du Mont Sion avait été profané, pas moins de huit fois".

 

Il aurait pu ajouter l'histoire de Daniel Koren, ce soldat israélien qui a pulvérisé sous ses balles les icônes du Christ et de la Vierge Marie dans l'église Saint-Antoine de Jaffa. Dalrymple mentionne les agissements du maire juif de Jérusalem, Ehud Olmert, qui a ordonné la destruction des fondations de monastères chrétiens et d'églises, récemment découvertes à Jérusalem, au cours de fouilles archéologiques, afin d'occulter jusqu'à la mémoire d'une présence chrétienne en Terre sainte. C'est le même Ehud Olmert qui a détruit (dans sa ville) encore trois maisons palestiniennes, ce matin, tandis que nous parcourions les rues de Bethléem.

 

Dans la Grotte de la Nativité, quelques cierges étaient allumés et une famille palestinienne priait en silence devant l'Etoile, comme le faisaient ses ancêtres, depuis le cruel prédécesseur de Sharon, le roi Hérode le Grand.

 

Quelle coïncidence ! Cette incursion a commencé précisément quand les bombardiers de l'US Air Force écrabouillaient les villes afghanes. Apparemment, le gouvernement de Sharon utilise l'expédition américaine en Afghanistan comme une diversion lui permettant de reconquérir la Palestine. Dans un désastre, un voleur ne voit qu'une opportunité de voler. Tandis que nos yeux sont fixés sur les déserts, au-delà du fleuve Oxus, tandis que les Américains sont rendus fous d'angoisse par un peu de poudre blanche dans une enveloppe, tandis que les organisations humanitaires maugréent devant les masses d'Afghans affamés, tandis que la flotte anglo-américaine fait obstacle à une aide possible venue d'Irak ou de Syrie, les Israéliens mettent la main sur ce qui reste de la Palestine en éradiquant de Sa terre natale la mémoire du Christ.

 

Une lecture différente peut être faite. Un certaine participation israélienne aux événements du 11 septembre semble prouvée au delà de tout doute raisonnable. Les partisans d’Israël aux Etats-Unis ont usé de toute leur influence pour que la guerre soit menée en Afghanistan et ailleurs. A-t-on anéanti les Tours et bombardé les villes dans le but d’offrir à Sharon l’opportunité unique d’appliquer la solution finale ?

 

Les supporters de Sharon, dans les médias américains, lui ont apporté leur soutien en faisant monter d'un cran leur vague de ratonnades anti-Arabes et leur chant de guerre raciste. "Les traits fuyants, retors, pas nets - bref, sémitiques - d'un Ben Laden caricaturé surgissent au détour de chaque bulletin d'information : appel à peine dissimulé au racisme du téléspectateur américain. Le Dr Joseph Goebbels n'aurait pas fait mieux", a rapporté sur la situation américaine l'historien britannique David Irving. Il doit savoir de quoi il parle, puisqu’il est le biographe de Goebbels.

 

Le président Bush a demandé qu'Israël se retire immédiatement. Il l'a fait sotto voce, tout en disant par ailleurs "qu'il n'y aurait pas de discussion avec les Afghans". Nous verrons bien qui l'emportera, si les remontrances du Président atteignent Israël, si cet aboiement sera suivi ou non d'un coup de dent.

 

Dans le roman humoristique de P. G. Woodhouse, Une Demoiselle en Péril, on peut lire cette répartie, qui irait comme un gant au Président Bush : "Votre raisonnement semble ne présenter aucune faille. Mais à quoi cela nous avance-t-il ? Nous applaudissons l'homme de logique. Mais qu'en est-il de l'homme d'action ? Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire de vos belles cogitations ?"

 

Après notre visite à la grande église, notre procession se rendit à Beit Jala, une cité jumelle de Bethléem. Les deux hôpitaux de Beit Jala ont été bombardés. Dans cette localité, dix personnes ont été tuées par les Israéliens qui tirent sur tout ce qui bouge, mais aussi au hasard, sans même viser. Les familles éprouvées étaient réunies dans la cour de l'église, portant des portraits de leurs proches disparus et recevant les condoléances. Particulièrement touchante, la beauté absolue de Rania Elias, une jeune fille de vingt ans, tuée par une roquette israélienne dans son propre lit. Sur son portrait, elle portait une robe de mariée immaculée ; ce fut son linceul.

 

Beit Jala est sombre, mais debout. Dans ses rues, des jeunes hommes munis de mitraillettes AK. "C'est le Tanzim, la milice populaire", expliqua en français un prêtre copte à ses frères maronites. Les gars du Tanzim qui avançaient au pas de charge me rappelaient, avec leur béret sur la tête, les jeunes barbudos de Fidel Castro, un peu comme si la révolution palestinienne était en train de connaître une deuxième jeunesse. Tandis que notre convoi sortait de la ville, les chars y entraient, et le crépitement des armes légères, se répondant en écho au-dessus des villes jumelles, se fit entendre.

 

Un chauffeur de taxi juif, colosse au teint basané, me prit en charge devant le checkpoint. L'énorme volant de sa Mercedes tournait comme un joujou dans ses énormes paluches. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à un guérillero imposant du Tanzim, que j'avais vu quinze minutes et cinq cents mètres avant, dans le camp de réfugiés de Aida. "J'ai vécu toute ma vie avec des Arabes", déclare le chauffeur de taxi. "Ma femme me dit que je suis un Arabe de cœur. Nous devrions vivre ensemble. Les choses étant ce qu'elles sont actuellement, avec cette guerre qui continue, il n'y a pas de touristes, pas d'argent, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem ? Soit elles sont debout ensemble, soit elles s'écroulent ensemble".

 

Eh oui, n'en déplaise au lavage de cerveau officiel, il y a une compréhension, des deux côtés de la grande ‘séparation’. La Terre sainte est indivisible. Elle doit être entretenue conjointement par nous tous, dans l'égalité. Il y a assez d'espace pour prier, pour jouer, pour cultiver les oliviers, pour écrire des programmes informatiques et pour piloter des touristes. Les chars doivent partir et, avec eux, la frontière artificiellement tracée entre Israël et la Palestine.

 

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Les héros de la dernière chance

 

 

Lundi 6 mai 2002, 10h32 

 

Cette année, l’Orient a fêté Pâques début mai, longtemps après l’Occident. Mais l’ambiance était bien peu à la fête, l’Eglise de la Nativité, à Bethléem, étant assiégée depuis un mois. Des prêtres et des laïcs affamés sont enfermés dans la grotte où la Vierge mit le Christ au monde ; des corps de policiers abattus par des tireurs d’élite israéliens s’entassent au pied de la mosaïque à l’Arbre de Jessé rutilant. De temps en temps, les attaquants envoyaient des torches  enflammées sur la charpente en bois de la toiture de la basilique et s’amusaient du spectacle des défenseurs assiégés qui couraient pour éteindre les débuts d’incendies. Mais Pâques a produit son miracle, et ce miracle s’appelle ISM.

 

Qu’est-ce donc que cet ISM ? Pour la réponse, déplacez-vous à quelques centaines de mètres de l’église, sur la vaste terrasse qui domine le moutonnement en pente douce des collines, en direction de la Mer Morte, là-bas, au-delà du ‘S’ de la route ; il y a un petit sanctuaire byzantin, jouxtant une citerne. Le vent d’Est, venu du désert, y a amassé une couche de poussière de sable sur le sol de mosaïques, et des chardons de légende ont poussé parmi leurs croix rouges. Ce sanctuaire a un je-ne-sais quoi d’aquatique, comme nombre de tombeaux, en Terre sainte. On l’appelle Bi’r Daoud (le Puits de David), en mémoire d’un exploit légendaire.

 

Il y a bien longtemps, une armée conquérante venue des cités de la plaine avait déclaré la guerre à la ‘Terreur’ et assiégé ce petit village escarpé, dans le but de capturer un homme de la région, un chef terroriste palestinien nommé Daoud, lequel attaquait les colonies des conquérants. Mais les compagnons de ce Daoud, une petite bande hétéroclite, défièrent les ordres des envahisseurs. Ils contournèrent les barrages en travers des routes, ignorèrent les mesures de sécurité, se faufilèrent dans les villages et, chose tout à fait inouïe, ils apportèrent de l’eau, puisée dans un village voisin, Bethléem, à Daoud, que nous appelons aujourd’hui le roi David.

 

Des millénaires se sont écoulés, et cet exploit a été renouvelé par une nouvelle version des compagnons du roi David, le Mouvement International de Solidarité (ISM, International Solidarity Movement). La terre de Palestine est devenue la scène d’une confrontation et de l’engagement international le plus dramatique depuis des décennies, si ce n’est des siècles. De jeunes hommes et jeunes femmes, des Européens et des Américains, nés trop tard pour rejoindre les Brigades Internationales venues au secours des Républicains espagnols, en 1936, ont rejoint l’ISM et sont venus vers les vertes collines de Bethléem et d’Hébron. Ils sont venus en des temps on ne peut plus troublés : des dirigeants israéliens ont en effet planifié l’expulsion et l’extermination des Palestiniens afin de créer un pays aussi juif que l’Allemagne était aryenne. Du fait de leur simple présence, les volontaires de l’ISM ont fait échouer ce plan et ils ont sauvé les paysans locaux de la destruction et de l’expulsion. Ils vivent dangereusement, jouant au chat et à la souris avec les mechaslim (exterminateurs) israéliens, esquivant les balles des snipers, restant auprès des paysans dans des villages sans défense. Si, pour vous, le roi David, c’est trop vieillot, voyez en eux des Héros de la Dernière Chance, rendus célèbres par Schwarzenegger.

 

Bien que certains d’entre ces volontaires aient des parents juifs, ils rejettent les conceptions séparatistes du ‘réservé aux Juifs’, que perpétuent les Peaceniks sionistes du ‘camp de la paix’. Ils sont pour l’égalité, pour "l’Internationale des Hommes de Bonne Volonté", comme dirait Isaac Babel. Ils sont venus du pays de Folke Bernadotte, du pays d’Abraham Lincoln, et aussi du pays de T. E. Lawrence. Certains de ces volontaires de l’ISM ont pris part aux protestations non-violentes de Seattle, de Gothenburg et de Gênes, en affrontant le dragon à deux têtes : celui de la Globalisation et du Sionisme. D’autres sont venus en Terre sainte en avril 2002, en pleine offensive israélienne de Pâques, tandis que les nervis volontaires de Sharon démolissaient les maisons, arrachaient les oliviers, déportaient des milliers de Palestiniens vers des camps de concentration, massacraient des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants dans le camp de réfugiés de Jénine et dans la ville de Naplouse. Lorsque le raz-de-marée israélien a fait irruption dans Bethléem, plus de deux cents habitants de la ville se sont réfugiés dans la basilique.

 

En réalité, la tradition du droit d’asile est plus ancienne que le christianisme ; elle est connue de l’humanité depuis l’aube de la civilisation. Les églises ont de tout temps offert des lieux d’asile, et le Bossu de Notre Dame, de Victor Hugo, vient immédiatement à l’esprit. En Amérique Latine, les gens persécutés, que ce soient des immigrants illégaux ou des dirigeants syndicalistes, ont été sauvés dans des églises où ils s’étaient cachés. De même, pendant la seconde guerre mondiale, des milliers de juifs trouvèrent refuge dans des églises et des monastères. C’est pourquoi les malheureux captifs de Bethléem pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri derrière les murs imposants de la plus ancienne église de toute la chrétienté.

 

L’Eglise de la Nativité, à Bethléem, a été édifiée en l’an 325. Elle est la seule survivante des trois plus importants édifices chrétiens de la Terre sainte. Son histoire tourmentée a été, en fin de compte, plutôt chanceuse : les envahisseurs perses refusèrent les ordres de la détruire (de leurs commissaires juifs), en l’an 614. En 1009, les Sarrasins désobéirent à des ordres similaires de Hakim, le calife d’Egypte, qui était complètement fou. Tandis qu’en ces deux occurrences, l’église sœur, le Saint-Sépulcre de Jérusalem, était incendiée et démolie. En 1099, Tancrède, futur prince de Galilée, eut connaissance, à Latrun, à une quarantaine de kilomètres de là, en territoire hostile, de rapports faisant état de plans de l’ennemi visant à détruire l’Eglise de la Nativité. Il chevaucha, de nuit, à la tête de ses chevaliers, et ils réussirent à la sauver.

 

Les rois croisés de Jérusalem choisirent d’être couronnés dans l’Eglise de la Nativité, et des rois d’Angleterre et de France envoyèrent à son clergé des présents somptueux. En 1145, des mosaïques d’une beauté extraordinaire ornaient les murs : elles représentaient l’Arbre de Jessé, l’Arbre de Vie, et l’incrédule saint Thomas touchant du doigt les plaies du Christ ressuscité. En 1932, les Britanniques découvrirent une magnifique mosaïque du IVe siècle, sur le sol et, en 2000, Yasser Arafat fit entièrement réaménager la Place de la Nativité, devant la basilique. Cette église a été révérée par des millions de croyants à travers les siècles ; c’est pourquoi ces pauvres gens pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri de son enceinte.

 

Mais les Juifs n’ont strictement rien à faire de l’inviolabilité des églises. Bien sûr, entre eux, les avis divergent. Les sionistes adeptes du rabbin Kook, principale obédience religieuse en Israël, professent que toutes les églises doivent être détruites au plus vite, avant même les mosquées ! Pour eux, l’éradication du christianisme est une tâche encore plus urgente que l’élimination des Palestiniens. Leurs opposants traditionalistes pensent qu’il n’y a pas urgence, et que cela devrait être fait par le Messie Vengeur des Juifs, lorsqu’il arrivera. Quant aux Juifs laïques, ils s’en moquent royalement. C’est la raison pour laquelle l’armée juive n’a éprouvé aucune espèce de difficulté (morale) à encercler l’église et à entreprendre le siège le plus cruel de sa longue histoire.

 

Quarante moines et prêtres sont restés à leur poste, dans l’église, avec deux cents réfugiés. Durant un mois, les Israéliens n’ont pas accepté que l’on amenât de l’eau ou des vivres aux assiégés. Comme lors des sièges médiévaux, des gens sont morts de faim, en tentant de survivre grâce à de l’eau de pluie dans laquelle on faisait bouillir quelques feuilles de citronnier et quelques herbes folles. A l’intérieur de l’église vénérable, la puanteur des cadavres et des blessures infectées rendait l’atmosphère irrespirable.

 

Des caméras dernier cri assistaient les tireurs d’élite israéliens, suspendus dans les airs, installés sur des nacelles treuillées par des grues et tirant sur tout ce qui bougeait. Ils ont tué des moines et des prêtres, et aussi des réfugiés. Avant même le siège, ils ont tué un enfant de chœur, Johnny, et au moment où je vous écris, en ce 4 mai, ils ont assassiné un autre homme d’église, dans l’exercice de son sacerdoce. Ils ont fait cela impunément, puisque aussi bien ils savent qu’ils ont les médias occidentaux à leurs bottes. L’écrivain danois de contes de fées, Hans Christian Andersen, a évoqué dans l’un de ses contes le miroir magique de la Reine des Neiges, lequel déforme la réalité, transformant les belles choses en choses horribles, et vice versa. Dans le miroir magique de CNN, cette église ancestrale est devenue “un endroit où certains chrétiens pensent que Jésus serait né”. Les réfugiés y ont été présentés comme des ‘terroristes’. Les moines et les prêtres devinrent leurs ‘otages’ ; voilà le travail du miroir magique de la Reine des Neiges. Les cris des assiégés ne risquaient pas de franchir les portes capitonnées des médias occidentaux dont les Israéliens tirent toutes les ficelles.

 

C’est en ces heures on ne peut plus sombres que le Mouvement International de Solidarité est apparu. Alors que la Terre sainte s’était préparée pour le Vendredi Saint (la majorité des chrétiens palestiniens appartiennent à l’église grecque orthodoxe de Jérusalem), deux dizaines de volontaires se séparèrent en deux groupes : l’un mit en scène une diversion dans la meilleure tradition des Canons de Navarone d’Alistair McLean. Tandis que les soldats israéliens étaient stupéfaits par leur courage frisant la folie et perdaient leur temps à essayer de les capturer, le deuxième groupe se précipitait et réussissait à franchir le portail de l’église. Ils apportèrent un peu de nourriture et d’eau pour les réfugiés affamés et assiégés, de quoi tenir jusqu’au dimanche de Pâques. Sans doute les livres d’histoire appelleront-ils leur percée le ‘Sauvetage de Pâques’.

 

Lorsque le sionisme aura été éradiqué, les noms de ces hommes et femmes courageux seront gravés sur les murs de l’église. Dans la sacristie, à côté de l’épée de Godefroy de Bouillon, le défenseur du Saint-Sépulcre (le chef de la première croisade avait en effet refusé la couronne, mais accepté ce titre), on mettra les casquettes de base-ball et les tennis des défenseurs de la Nativité.

 

Ceux qui sont entrés dans l’église, pour y partager la faim et le danger imposés par le siège israélien :

Alistair Hillman (Royaume Uni), Allan Lindgaard (Danemark), Erik Algers (Suède), Jacqueline Soohen (Canada), Kristen Schurr (Etats-Unis), Larry Hales (Etats-Unis), Mary Kelly (Irlande), Nauman Zaidi (Etats-Unis), Stefan Coster (Suède) et Robert O’Neill (Etats-Unis).

 

Ceux qui, sacrifiant leur liberté, ont créé la diversion et ont été emprisonnés :

Jeff Kingham (Etats-Unis), Jo Harrison (Royaume-Uni), Johannes Wahlstrom (Suède), James Hanna (Etats-Unis), Kate Thomas (Royaume-Uni), Marcia Tubbs (Royaume-Uni), John Caruso, Nathan Musselman, Nathan Mauger, Trevor Baumgartner, Thomas Kootsoukos (Etats-Unis), Ida Fasten (Suède) et Huwaida Arraf (Etats-Unis).

 

Le groupe ayant fait diversion a été arrêté pour le crime affreux d’avoir apporté de la nourriture aux réfugiés affamés, dans l’église, à Pâques. Pour commencer, les hommes ont été séparés des femmes et mis en prison dans la colonie juive illégale d’Etzion. Les femmes ont été envoyées à Jérusalem, et convoquées au tribunal, où on les a condamnées à être expulsées. Sur le chemin de leur transfert vers la prison, les Anglaises ont réussi à sauter de la camionnette et à échapper à leurs gardiens ! L’une d’entre elles a été capturée par un civil israélien, qui n’a pas hésité à la menacer d’un couteau. Deux autres sont toujours en cavale, ainsi qu’une jeune suédoise, Ida. Elles ont montré ce qu’est la vraie désobéissance civile, comment une action humanitaire non-violente peut faire la différence, même dans les circonstances inhumaines de l’occupation israélienne. Aujourd’hui, les hommes sont toujours emprisonnés dans Hébron occupée, ils sont aux mains des colons fanatiques.

 

Bien qu’ils n’aient commis aucune contravention sur le territoire d’Israël, ils ont été condamnés à l’expulsion du territoire israélien, avec interdiction d’y pénétrer durant une période de dix ans. Espérons que l’apartheid israélien ne durera pas aussi longtemps. Leur condamnation a prouvé que, pour les Israéliens, les territoires palestiniens ne sont qu’une fiction légale, que l’on peut respecter ou ignorer à sa guise. Alors, qu’est-ce qui nous empêche d’en user de même, et d’exiger l’égalité pour tous, Juifs comme Gentils, dans l’ensemble de la Palestine ?

 

En tant que journaliste, je regrette que ce drame intense du siège, de la percée, de la diversion, du soulagement, du sauvetage, des arrestations, de la fuite et de la confrontation de Pâques, à l’ombre de la vénérable église, n’ait pas atteint l’audience maximale en Europe et en Amérique, que tout cela n’ait pas été diffusé par toutes les chaînes de télévision et repris par tous les journaux. On n’aurait pourtant pas pu faire mieux en terme de scoop médiatique. Mais ce regret ne diminue en rien ma joie, car l’un des jeunes qui ont brisé le siège était mon propre fils.

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Les collines de Judée

 

La petite organisation radicale Taayush organisait un convoi pour livrer de la nourriture et de l'eau aux paysans assiégés de Yatta. J'y suis allé avec quelque deux cents Israéliens, Juifs et Palestiniens et j’y ai trouvé un tableau sinistre et inquiétant. Mais d'abord, quelques mots au sujet de l'endroit.

 

Yatta est un équivalent palestinien de la Calabre : de rudes collines dénudées, des pentes rocheuses, de rares petites sources, une herbe maigre, une terre pour les bergers et leurs troupeaux. C'est proprement la Judée biblique, le pays du Roi David. Il vécut ici comme un hors la loi avant de devenir roi et les noms de lieux Carmel, Yatta, Maon sont mentionnés dans la Bible. Les paysans d'ici n’ont pas beaucoup changé depuis ces temps immémoriaux. Ils vivent toujours de la même façon et font paître les mêmes troupeaux. Ils ne construisent pas de maisons, mais vivent dans des grottes, de grandes grottes spacieuses et aérées, avec assez de place pour leurs moutons. Ces grottes nous rappellent la grotte de Bethléem tout près, où Jésus est né. Ils recueillent l'eau de pluie et creusent des citernes pour la stocker. Ce sont des gens beaux, plutôt grands, avec des dents merveilleusement blanches et des sourires amicaux. Ils conservent une sorte de dialecte local et même certaines traditions bibliques qui ont disparu ailleurs.

 

Les juifs préfèrent croire à une légende sioniste affirmant que nos ancêtres furent expulsés de ces lieux et que le pays fut repeuplé par des Arabes nomades. Les légendes sont très plaisantes, mais l'archéologie prouve le contraire. Les paysans du sud de la Judée ne quittèrent jamais cet endroit, ils n'étudièrent jamais le Talmud, ils ne parlèrent jamais yiddish ou ladino, ils furent et restèrent des bergers. Certains Roumains romantiques disent qu'ils sont les vrais descendants des Romains, tandis que les Italiens sont des nouveaux venus. C'est une chance pour les Italiens que les Roumains ne soient pas aussi forts et insistants que les Juifs.

 

Les paysans du sud de Yatta n'avaient pas une telle chance. L'Etat d'Israël confisqua leurs terres, dynamita leurs grottes, amena des bulldozers et ruina leurs sources. Des juifs de Brooklyn et de Russie envahirent le sommet des collines et construisirent là une colonie en pierre avec des toits rouges. Ils amenèrent aussi des centaines de Thaï et de Chinois pour travailler pour eux. Ils forèrent les collines pour avoir de l'eau et les minuscules sources locales se tarirent.

 

Maintenant les habitants des grottes vivent sur les pentes dénudées. Chaque fois qu'ils montent des tentes, l'armée juive détruit les tentes. Nous sommes arrivés et nous avons rencontré ces paysans. Ils nous ont montré leurs ruines. Ce n'est pas une chose facile de détruire des grottes et des sources, mais avec la technique moderne, on peut le faire. Avec assez de dynamite, vous pouvez faire remonter le peuple des cavernes au delà de l’Age de pierre.

 

Ce que nous avons vu explique l'attrait des Américains pour Israël.

 

L’Israël/Palestine est le modèle du monde que les Américains veulent réaliser. Il y a des paysans et leurs troupeaux mourant de soif et au sommet des collines il y a des villas avec une  piscine pour le Peuple Elu. Il y a une énorme armée et il y a de nombreux travailleurs sans aucun droit. Afin de transformer le monde entier en une Palestine généralisée, ils commencent dès maintenant la Troisième Guerre mondiale contre le Tiers-Monde.

 

Pendant que nous parlions avec les paysans, une jeep de l'armée arriva. “Nous venons pour vous protéger” dit l'officier. “Nous n'avons pas besoin de protection” répondirent les activistes. “Vous l'aurez de toute façon. Nous ne permettons pas aux Juifs et aux Arabes d'être ensemble sans notre présence” : il insistait comme une duègne démodée dans une commedia del arte.

  

Finalement nous sommes repartis.  “C'est une terre merveilleuse, - dit une jeune fille, - et nous pourrions très bien vivre ici ensemble à une condition : il nous faut des droits égaux. Les juifs et les non-juifs devraient avoir la même protection de la loi, le même droit de vote, et plus important : le même droit de boire de l'eau. Cela semble très radical. Mais si les événements en Palestine sont si riches de signification, c’est parce qu'il y a un lien magique entre la Terre sainte et le monde. Si nous faisons ici le monde de l'égalité, l'égalité adviendra partout”.

 

Mais entre-temps, le monde court dans la direction opposée. Bientôt, l'Amérique bombardera l'Irak et l'Afghanistan, des millions de réfugiés afflueront en Europe. Le mode de vie de l'Europe sera détruit. Les gens riches resteront dans leurs petites colonies avec des périmètres défendus, tandis que l'armée dynamitera les puits. C'est probablement un des buts du Nouvel Ordre mondial américain, mais cela ressemble trop à la vieille idée de revanche.

 

Sur le chemin du retour, la radio de la voiture nous offrait un discours du Président Bush. Il comparait les musulmans aux nazis. Il y a juste quelques années son père comparait les communistes aux nazis. Apparemment, les Américains ne peuvent tolérer que deux idéologies sur la Terre. L’une, c’est le néo-libéralisme, la loi du vae victis, et l’autre c’est le sionisme.

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Partie 2

 

 

La Galilée en fleurs

 

25 février 2001

 

[Le statut réel des chrétiens et des musulmans en Palestine]

 

Quand des navires portugais chassés par un typhon abordèrent la côte japonaise, en 1543, les marins stupéfaits n'en crurent pas leurs yeux : l'île des Tropiques, en cette chaude journée de printemps, était couverte de neige. Ils avaient sous les yeux l'une des sept merveilles du monde, bien réelle celle-là, les cerisiers en fleur du Japon. Dès que le ciel bienveillant accorde son présent annuel à la Terre, les Japonais oublient femmes et enfants, devoirs, patrons et factures ; assis sous les arbres, ils boivent du saké en écrivant des poèmes courts et acérés comme des épées.

 

C'est pourquoi, ces jours-ci, me détournant des ennuis que l'homme se crée, je contemple, assis sous le blanc nuage d'un arbre, les amandiers couverts de fleurs blanches et roses sur les collines de Galilée. Ces fleurs délicates sont l'équivalent des cerisiers du Japon et l'occasion de sacrifier à la coutume de contempler les fleurs. Un parfum de miel flotte dans l'air, le ciel est d'un bleu transparent. Les marguerites jaunes dansent sur l'herbe verte qui reluit au pied de ces merveilleux amandiers, parsemée de cyclamens violets et d'anémones rouges. L’énorme masse enneigée du Djebel al-Cheikh (Mont Hermon) sert de glorieuse toile de fond à l'ensemble. La Palestine est sœur du Japon. Ces deux pays de collines abritent des montagnards têtus, attachés à leurs us et coutumes.

 

Malgré toutes ces ressemblances dans le paysage, il y a des différences. La colline où nous sommes assis, toute blanche comme l'écume de la mer à Jaffa, est un village en ruines. Si nous étions au Japon, il serait vibrant de vie. Le village de Birim est mort depuis cinquante ans. Même mort, il reste beau, comme Ophélie flottant au fil du courant dans le tableau de Millais, le peintre pré-raphaélite.

 

Ce n'est pas la guerre qui l'a détruit. Ses habitants chrétiens ont été chassés de leurs maisons bien après la guerre de 1948. On leur a dit de partir pour une semaine ou deux, pour des raisons de ‘sécurité’. Ils n'avaient pas le choix et partirent. Leur village fut dynamité, leur église entourée de barbelé. Ils en appelèrent aux tribunaux israéliens, au gouvernement, on nomma des commissions et on signa des pétitions mais rien n'y fit. Depuis cinquante ans, ils vivent dans les villages alentour et continuent de se rendre à l'église tous les dimanches ; les Juifs se sont emparés de leurs terres mais ils enterrent toujours leurs morts dans le cimetière de l'église, sous la croix.

 

Jusqu'à l'arrivée de l'armée israélienne, ce village en ruine autour de son église abandonnée était un village de paysans chrétiens qui avaient vécu en paix pendant des siècles sous la loi musulmane, à côté de leurs voisins musulmans de Nebi Yoacha et de l'ancienne communauté juive séfarade de Safed. Ce petit ‘Guernica’ de Galilée, à lui, seul, ruine le mythe d'une civilisation ‘judéo-chrétienne’ opposée à un ‘monstrueux’ islam. Ce mythe sert de fondement au mouvement chrétien sioniste qui compte parmi ses fervents partisans un ami de Mark Rich nouvellement installé à New York, W. J. Clinton, et un ami de Sharon, G.W. Bush.

 

Les problèmes du Proche-Orient sont suffisamment terribles sans qu'on ait besoin de calomnier les musulmans. Pour prouver la cruauté et l'intolérance de l'islam, les pontes du New York Times citent des passages du Coran sur le djihad et rappellent les anciennes traditions de guerres religieuses et de persécutions. Barbara Amiel[11], une riche juive de Londres les répète à l'envie. Discrètement, elle écrit des articles sur ‘l'exclusivisme de l'islam’ et ‘la modération’ juive. Pour déchaîner la haine, le groupe de pression israélien utilise toutes les ficelles. Avant la naissance d'Israël, les cheiks arabes étaient présentés comme des romantiques, dans les rôles interprétés par Rudolf Valentino. Désormais, les producteurs de Hollywood pro-israéliens tournent des films de propagande pleins de terroristes musulmans mal rasés. Ce nouveau préjugé est répercuté par le congrès chrétien sioniste, qui réclame "protection pour les chrétiens de Palestine persécutés par les musulmans." (?!) Aucun d'entre eux, c'est certain, ne connaît les ruines de Birim.

 

Un nouveau message arrive sur mon ordinateur, de Gaza cette fois-ci. Une jeune Américaine de San Francisco, Alisonh Weir, brave les balles israéliennes pour réconforter les enfants palestiniens effrayés et écrit : "Ce qui est terrible, c'est quand vous connaissez la vérité ; c'est trop cruel, trop diamétralement opposé à ce que nous pensions et à ce que tout le monde croit encore aujourd'hui. Ce mensonge est trop éhonté, la répression trop systématique et la vie des Palestiniens trop horrible pour qu'on puisse en parler de manière raisonnable."

 

Oui, elle a raison : on nous assène un mensonge énorme, une calomnie anti-musulmane sanglante et il est temps d'y mettre un terme. Je ne crois pas que les troubles au Proche-Orient aient un quelconque rapport avec la religion. Mais si les partisans d'Israël veulent réveiller le spectre de l'intolérance religieuse pour exciter les chrétiens contre les musulmans, corrigeons leurs propos.

 

Si les chrétiens sionistes s'intéressent au Christ et pas seulement à Sion, qu'ils sachent ce que les juifs et les musulmans éprouvent pour le Christ. Rami Rozen a résumé la tradition juive dans un long article du journal israélien Haaretz : "Les Juifs éprouvent aujourd'hui pour Jésus exactement ce qu'ils éprouvaient au IVe siècle ou au Moyen Age. Ce n’est pas de la peur, c’est de la haine et du mépris... Pendant des siècles, les Juifs ont dissimulé aux Chrétiens leur haine de Jésus, et cette tradition est toujours vivante."

 

"Il [Jésus] est révoltant et répugnant", dit un grand penseur religieux juif moderne. Rozen écrit que "la totalité de la population israélienne a adopté cette répulsion éprouvée par les Juifs religieux."

 

La veille de Noël, d'après un journal local de Jérusalem, Kol Ha-Ir[12], la coutume des Juifs hassidiques est de ne pas lire les livres sacrés parce que cela pourrait sauver Jésus du châtiment éternel (le Talmud enseigne que Jésus bout en enfer)[13]. Cette coutume était en train de disparaître quand les ‘loubavitchi’, groupes hassidiques nationalistes fanatiques, l'ont ressuscitée.

 

Je me souviens encore d'avoir vu des vieillards juifs cracher en passant devant une église et maudire les morts en longeant un cimetière chrétien. L'année dernière, à Jérusalem, un Juif a décidé de renouer avec cette tradition. Il a craché sur la Sainte Croix que l'on portait en procession dans toute la ville. La police l'a sauvé de graves ennuis mais le tribunal lui a infligé  une amende de cinquante dollars, bien qu'il ait prétendu, pour sa défense, avoir accompli un devoir religieux.

 

L'année dernière, le plus grand journal à scandales israélien, Yedioth Aharonoth, a réédité le Toledoth Eshu, un évangile apocryphe juif, qui est une compilation médiévale. C'est la troisième fois qu'on le réédite ces temps-ci, dont une fois dans la presse. Alors que l'Evangile est le livre de l'amour, Toledoth est le livre de la haine du Christ. Le héros du livre est Judas, qui fait Jésus prisonnier en détruisant sa pureté ; d'après Toledoth, Jésus a été conçu dans le péché, ses miracles sont de la sorcellerie et sa résurrection un tour de prestidigitation.

 

Joseph Dan, professeur de mysticisme juif à l'université hébraïque de Jérusalem, a écrit à propos de la mort de Jésus :

"Les apologistes juifs modernes, dont l’Eglise a adopté le point de vue après beaucoup d'hésitations, préfèrent faire peser la responsabilité sur les Romains. Mais les Juifs du Moyen Age ne l'entendaient pas ainsi : ils essayaient de prouver qu'il fallait tuer Jésus, et ils se vantaient de l'avoir fait. Les Juifs haïssaient et méprisaient le Christ et les Chrétiens. De nos jours, ajoute-t-il d’ailleurs, il est hors de doute que ce sont les ennemis juifs de Jésus qui ont provoqué son exécution."

 

De nos jours encore, les juifs d'Israël parlent de Jésus sous le sobriquet de ‘Yeshu’ (au lieu de Yeshua) qui signifie "que son nom périsse". Il y a une discussion en cours pour savoir si on a fait une injure de son nom ou si on lui a donné une injure comme nom. Par un jeu de mots semblable, on appelle le Nouveau Testament ‘Avon Gilaion’, c’est-à-dire ‘le livre du péché’. Tels sont les chaleureux sentiments des amis des chrétiens sionistes pour le Christ.

 

Et les musulmans, alors ? Les musulmans vénèrent le Christ. Ils l'appellent "le verbe de Dieu", le "logos", le Messie, le prophète et il est considéré comme un "messager de Dieu" au même titre qu'Abraham, Moïse et Mahomet. De nombreux chapitres du Coran parlent de l'histoire du Christ, de sa naissance virginale et de sa persécution par les Juifs. On admire sa sainte mère, et l'Immaculée Conception est une des croyances de l'islam. Le nom du Christ glorifie l'édifice doré d'Haram al-Charif. D'après le dogme musulman, c'est là que le fondateur de l'islam a rencontré Jésus et qu'ils ont prié ensemble. La tradition musulmane dit, au nom du prophète, "Nous ne vous interdisons pas de croire au Christ, nous vous l'ordonnons."

 

Les musulmans identifient leur prophète avec le Paraclet, l'Intercesseur (Jn 14, 16) dont la venue a été annoncée par Jésus. Ils vénèrent les lieux de la vie de Jésus : le lieu de l'Ascension, le Tombeau de Lazare, le Saint-Sépulcre sont situés près d'une mosquée et tous les chrétiens peuvent y accéder librement. Les Musulmans ne considèrent pas Jésus comme Dieu mais comme le Messie, l'oint, l'habitant du Paradis. Cette conviction religieuse, familière aux Nestoriens et à d'autres Eglises archaïques mais rejetée par l'ensemble des chrétiens, ouvrait la porte aux juifs qui ne pouvaient renoncer au monothéisme strict.

 

C'est pourquoi beaucoup de Palestiniens, chrétiens ou juifs, se convertirent à l'islam au VIIe siècle et devinrent des Palestiniens musulmans. Ils sont restés dans leurs villages, ils ne sont pas partis en Pologne ou en Angleterre, ils n'ont pas appris le yiddish, ils n'ont pas étudié le Talmud mais ils ont continué à élever leurs troupeaux et à planter des amandiers, ils sont restés fidèles à leur pays et à la grande idée de la fraternité des hommes.

 

Au sud d'Hébron, parmi les ruines de Susiah, on peut voir comment, en l'espace de deux cents ans, une synagogue s'est lentement transformée en mosquée, au fur et à mesure que la population troglodyte alentour abandonnait la foi exclusive des sorciers babyloniens pour l'Islam. Ces bergers sont toujours là, dans les mêmes grottes. L'année dernière, l'armée israélienne a essayé à deux reprises de les expulser pour faire de la place à de nouveaux colons juifs de New York.

 

Pourquoi, alors que les amandiers sont en fleurs, suis-je en train de parler du thème délicat de l'attitude respective des juifs et des musulmans envers le Christ ? Parce qu'il faut arrêter les moulins à haine qu'actionnent les partisans d'Israël. Parce que la langue de bois du ‘judéo-christianisme’ sert à justifier les barbelés qui entourent l'église de Birim et les chars d'assaut qui entourent Bethléem. Parce que c’est un devoir pour nous de lever les obstacles qui encombrent le chemin des aveugles.

 

La majorité des chrétiens sionistes sont des âmes simplistes en errance, des gens pleins de bonnes intentions mais très ignorants. Ils pensent qu'ils "soutiennent les juifs" mais ils ne font qu'encourager les juifs à haïr le Christ. Ce n'est pas un hasard si le héros du livre sioniste Exodus, de Léon Uris, a dans sa chambre une affiche proclamant "Nous avons crucifié le Christ". Ce n'est pas un hasard si un soldat israélien, sur le barrage qui bloque Bethléem, me disait hier : "Nous affamons ces bêtes sauvages", en parlant des chrétiens natifs de la cité de la Nativité.

 

Ce n'est pas un hasard si on a brûlé l'Evangile sur un bûcher en Israël, tandis que la littérature contre l'Evangile se répand partout, que les nouveaux juifs émigrés qui se convertissent au christianisme sont déportés et persécutés, que tout prédicateur du christianisme en Israël peut être mis en prison, selon les nouvelles lois anti-chrétiennes, ou que les archéologues israéliens effacent les lieux saints chrétiens et les autres souvenirs en Terre sainte. Je rappellerai aux dirigeants des chrétiens sionistes, qui sont certainement au courant mais n'en continuent pas moins de mener leur troupeau innocent sur les pas de l’Antéchrist, que Jésus a dit, "mais quiconque pousse au péché l’un de ces petits enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui accroche une pierre à meuler au cou et qu'on le noie au fond de la mer." (Mt 18, 6).

 

Je dis à mes frères juifs : nous ne sommes pas tenus de suivre les opinions des Juifs du Moyen Age. Tout juif peut décider pour lui-même s'il veut prier pour la destruction des non-juifs ou partager la bénédiction de la Terre sainte avec les habitants de Birim et de Bethléem. Parmi les juifs, il y a toujours eu des héritiers spirituels des prophètes qui voulaient apporter la paix et la bénédiction à tous les enfants d'Adam. Aussi vrai que cette fleur d'amandier, en vous s'accomplira la prophétie : "Toutes les nations de la Terre vous béniront." (Deut. 7)

 

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Le réservoir de Mamilla

 

24 avril 2001

 

I

 

Tout va très vite de nos jours. Hier encore, c'est tout juste si nous osions qualifier "d'apartheid" la politique israélienne de discrimination officielle à l'égard des Palestiniens. Aujourd'hui, tandis que les chars et les missiles de Sharon pilonnent des villes et des villages sans défense, le terme suffit à peine à exprimer la réalité ; ou alors, il est devenu une insulte injustifiée pour les tenants de la suprématie blanche en Afrique du Sud. Après tout, ces Blancs n'ont pas employé d’hélicoptères de combat ni de chars contre les indigènes, pas plus qu'ils n'ont assiégé Soweto. Ils n'ont pas refusé de reconnaître l'humanité de leurs cafres. Mais les tenants de la suprématie juive, eux, n'ont pas hésité à sauter le pas. D’un coup de baguette magique, ils nous ramènent à l'époque de Josué et de Saül.

 

Alors que la quête du mot juste se poursuit, le vaillant Robert Fisk[14] propose de qualifier les événements de Palestine de "guerre civile". Si c'est cela une guerre civile, alors on peut dire que l'abattage d'un agneau est une corrida. La disparité entre les forces en présence est tout simplement trop grande. Non, sachez-le, vous qui vivez ailleurs, il ne s'agit pas d'une guerre civile mais d'un génocide rampant.

 

A ce moment précis, dans notre saga, le bon juif est censé sortir son mouchoir et s'exclamer : "Comment se peut-il que nous, éternelles victimes de persécutions, commettions de tels crimes ! " Et bien, cessez de retenir votre souffle : je ne transcrirai rien de tel. Cela s’est déjà produit et il est possible que cela se reproduise.

 

Les juifs ne sont pas plus assoiffés de sang que le reste de l'humanité. Mais l'idée folle d'être le ‘peuple élu’, la notion de supériorité d'une race ou d'une religion sont des moteurs de génocide. Si vous croyez que Dieu a choisi votre peuple pour gouverner le monde, si vous pensez que les autres ne sont que des sous-hommes, vous serez puni par ce Dieu dont vous aurez invoqué le nom en vain. Vous serez métamorphosé non pas en charmante petite grenouille mais en assassin fou.

 

Quand, dans les années trente, les Japonais ont été atteints de cette maladie, ils ont violé Nankin et dévoré le foie de leurs prisonniers. Imbus de leur complexe de supériorité aryenne, les Allemands ont accumulé les cadavres à Babi Yar. Ayant lu attentivement Josué et Le Livre des Juges, les pères pèlerins, fondateurs des Etats-Unis, ont voulu ceindre leur front de la couronne des ‘élus’ et ce faisant, ils ont pratiquement réussi à exterminer les peuples indigènes d'Amérique.

 

Les juifs ne font pas exception, leur sentiment de ‘peuple élu’ provoque un génocide de temps à autre. A la sortie de Jérusalem dite ‘Porte de Jaffa’ (Bab al-Halil), existait autrefois une petite agglomération du nom de Mamilla, qui a été détruite récemment par des promoteurs immobiliers. A sa place, on trouve aujourd'hui un monstrueux ‘village’ accueillant les gens très riches, à côté du luxueux hôtel Hilton. Un peu plus loin, se trouvent le vieux cimetière de Mamilla où repose la noblesse arabe, et le réservoir d'eau de Mamilla que Ponce Pilate avait fait aménager. Au cours des travaux de terrassement, les ouvriers ont découvert une caverne funéraire abritant des centaines de crânes et d'os. Cette grotte était ornée d'une croix et d'une inscription : "Dieu seul sait leurs noms". La Revue d'archéologie biblique éditée par le juif américain Herschel Shanks a publié un long rapport de l'archéologue israélien Ronny Reich[15] sur cette découverte.

 

Les cadavres ont été déposés là pour y dormir du sommeil du juste en 614 après Jésus-Christ, année la plus effroyable de l'histoire de la Palestine jusqu’au XXe siècle. Dans son ouvrage intitulé Historical Geography of Palestine, le chercheur écossais Adam Smith a écrit que de nos jours, l'effroyable dévastation de 614 est encore visible sur le terrain. Les blessures n'ont jamais pu se refermer.

 

En 614, la Palestine faisait partie de l'empire byzantin, qui avait succédé à l'empire romain. C'était une terre prospère, à prédominance chrétienne, où l'agriculture était bien développée, les eaux canalisées et les terrasses soigneusement aménagées. Les pèlerins affluaient en masse vers les lieux saints. Les édifices construits par Constantin, le Saint-Sépulcre et l'Ascension au Mont des Oliviers figuraient parmi les merveilles du monde réalisées par l'homme. Les solitudes de Judée étaient adoucies par quatre-vingts monastères où l'on collectionnait des manuscrits précieux et où l'on priait. Les Pères de l’Eglise, saint Jérôme de Bethléem, Eusèbe et Origène de Césarée étaient encore présents dans les mémoires. Jean Moschos, l’un des meilleurs écrivains palestiniens, l’égal des Prophètes Mineurs, venait de terminer son Pré  spirituel.

 

Il y avait aussi une petite communauté juive prospère, principalement à Tiberias, sur les rives de la mer de Galilée. Ses docteurs venaient d'achever leur version du Talmud qui codifiait leur foi, le judaïsme rabbinique. Mais pour les instructions, ils s'en remettaient à la communauté juive dominante de Babylone, alors sous domination perse.

 

II

 

En 614, les juifs de Palestine s'allièrent à leurs coreligionnaires babyloniens pour prêter main forte aux Perses dans leur conquête de la Terre sainte. 26 000 Juifs participèrent à l’offensive. Après la victoire perse, les Juifs ont perpétré un holocauste massif des Gentils de Palestine. Ils ont incendié les églises et les monastères, tué les moines et les prêtres, et brûlé les livres. La charmante basilique des Poissons et des Pains de Tabgha, l'église de l'Ascension sur le Mont des Oliviers, l'église Saint-Etienne en face de la porte de Damas et Sainte-Sion sur la colline du même nom ne sont que quelques-uns des édifices religieux qu'ils détruisirent. De fait, très peu d'églises ont réchappé au désastre. La Laure de Saint-Sabas, site extraordinaire niché dans la vallée très profonde du Wadi al-Nar, n'a dû son salut qu'à sa situation reculée et aux rochers escarpés qui l'entourent. L'église de la Nativité a survécu par miracle : lorsque les juifs donnèrent l’ordre de la détruire, les Perses refusèrent. Ils avaient cru voir, dans la mosaïque représentant les rois mages au-dessus du linteau, le portrait de rois perses.

 

Mais le pire de ces crimes n'est pas la dévastation. Lorsque Jérusalem se rendit aux Perses, des milliers d'habitants chrétiens furent faits prisonniers et menés à l'abattoir, tout près du réservoir de Mamilla. L'archéologue israélien Ronny Reich écrit :

 

"Ils ont probablement été vendus au plus offrant. Selon certaines sources, les captifs chrétiens du réservoir de Mamilla furent achetés par des juifs et mis à mort sur-le-champ".

 

Dans son Histoire des Juifs, le professeur d’Oxford Henry Hart Milman décrit l’opération en termes plus rudes :

Elle était enfin venue, l’heure tant attendue du triomphe et de la vengeance. Les Juifs n’ont pas laissé passer leur chance, et ils ont lavé, dans le sang des Chrétiens, la profanation de la ville sainte. On dit que les Perses vendirent les misérables captifs pour de l’argent. La soif de vengeance des Juifs fut plus forte que leur avarice. Non seulement ils n’eurent aucun scrupule à sacrifier leurs trésors en échange de ces dévots réduits en esclavage, mais ils les tuèrent tous, malgré leur prix exorbitant. La rumeur de l’époque disait que 90 000 personnes avaient péri de la sorte.

Témoin oculaire, Strategius de Saint-Sabas, nous donne un compte rendu plus précis :

" Sur ce, les vils Juifs... se réjouirent, car ils détestaient les Chrétiens et avaient conçu un plan diabolique. Comme, autrefois, ils avaient acheté le Seigneur à des Juifs pour de l’argent, ils achetèrent les Chrétiens prisonniers des Perses. Combien d’âmes furent assassinées dans le réservoir de Mamilla ! Combien périrent de faim et de soif ! Combien de prêtres et de moines furent passés au fil de l’épée ! Combien de jeunes filles, se refusant aux derniers outrages, furent livrées à la mort par l’ennemi ! Combien de parents ont péri sur les corps de leurs enfants ! Combien de ces gens furent torturés jusqu’à ce qu’ils renient leur foi ! Qui peut compter la multitude des cadavres de ceux qui furent massacrés à Jérusalem !"

Strategius estimait à 66 000 le nombre des victimes de l’holocauste.

 

En d’autres termes, les juifs payèrent une grasse rançon aux soldats perses pour s'emparer des Chrétiens et les massacrèrent avec délectation au réservoir de Mamilla qui "débordait de sang". Dans la seule ville de Jérusalem, les juifs massacrèrent entre 60 000 et 90 000 chrétiens palestiniens, ce qui correspondrait, à l’heure actuelle, à 1,5 million de morts. En effet, la Terre comptait alors, selon l’Encyclopaedia Britanica autour de 300 millions d'habitants, soit vingt fois moins qu'aujourd'hui. Quelques jours plus tard, ayant compris l'ampleur du massacre, les soldats perses empêchèrent les juifs de poursuivre leurs exactions.

 

III

 

Il faut rendre justice à l'archéologue israélien Ronny Reich de n'avoir pas cherché à accuser les Perses du massacre, comme on le fait couramment aujourd'hui. Il admet que "l'empire perse n'avait pas de fondement religieux et était effectivement enclin à la tolérance religieuse". Il est évident que ce brave homme aurait quelques difficultés à publier des articles dans le New York Times. La correspondante de ce journal en Israël, n'hésiterait pas, elle, à décrire ce massacre comme "un acte de représailles des Juifs ayant souffert sous la férule des Chrétiens".

 

L'holocauste des Palestiniens chrétiens de 614 a fait aussi couler beaucoup d’encre, et vous le verrez assez bien décrit dans les livres anciens. Quant aux guides modernes et aux livres d'histoire, la censure est passée par-là. Dans son exposé brillant sur la "Justification juive"[16], Elliot Horowitz a décrit comment presque tous les historiens juifs occultent les faits et ré-écrivent l’histoire. La dissimulation perdure de nos jours. De récentes publications israéliennes accusent les Perses, comme elles rendent les Maronites libanais responsables des massacres de Sabra et Chatila. Horowitz écrit :

 

Raul Hilberg, dans La destruction des Juifs européens, affirmait que "les attaques préventives, la résistance armée et la vengeance sont pratiquement inexistantes au cours des 2000 ans d’histoire du ghetto juif." Avi Yona, un chef de file des historiens israéliens, Leon Polyakov, auteur de L’histoire de l’antisémitisme [publié aux frais de Mark Rich, le voleur – I.SH.] et de nombreux autres qui ont glosé sur l’holocauste de 614, n’ont rien dit, ou l’ont carrément nié. Benzion Dinur, un ancien directeur du musée de l’holocauste Yad va-Shem, a euphémisé, dans un langage qui lui aurait semblé injurieux s’il avait fait référence aux juifs, que "des chrétiens récalcitrants avaient été tenus en échec."

 

Horowitz montre qu’en général, et de façon notoire, les écrits juifs, historiques et idéologiques, tentent de tout justifier et sont peu dignes de foi. Bien entendu, tous les Juifs ne sont pas ainsi ; Horowitz, Finkelstein et d’autres individus extraordinaires le prouvent, mais ils seraient les premiers à confirmer ce qui est écrit ici. Le sentiment d’être éternellement vertueux et victime, renforcé par une version faussée de l’Histoire, est une source de maladie mentale, une obsession commune à de nombreux juifs modernes. Cette obsession intoxique les juifs, et leur donne une force particulière pour répandre leur version des faits. D’une certaine manière, cette grave distorsion de la réalité transforme les juifs en gagnants hystériques de la lutte idéologique. Toutefois, même si elle représente une stratégie victorieuse, c’est une maladie mentale, un danger pour l’âme des juifs et pour la vie des autres.

 

Là encore, les juifs ne font pas exception. Les Allemands ont été intoxiqués par l’injustice du Traité de Versailles, et Adolf Hitler a été l’expression de ce phénomène. Eric Margolis du Toronto Sun[17] a évoqué, dans ses articles, les Arméniens rendus furieux par l'histoire de leur propre holocauste. C'est ainsi qu'ils ont massacré leurs pacifiques voisins d'Azerbaïdjan par milliers dans les années 1990, et provoqué l'exil de huit cent mille habitants non-arméniens de la région. Margolis conclut en disant, "il est temps de reconnaître toutes les horreurs du monde". J’ajouterai qu’il est temps de reconnaître les dangers du discours partial et incendiaire, en un mot, fanatique. Ce discours, qui s’est répandu dans tous les milieux, nous fait vivre dans un monde malade, psychotique. Notre seul système de communication, les médias, transmet la maladie et nous conduit à la perdition. Il faut encourager l’émergence d’un discours alternatif équilibré, afin de revenir au bon sens. Les juifs sont devenus si importants dans le monde moderne, que leur discours bancal doit être déconstruit, et la couronne du martyre soigneusement enlevée.

 

Les événements tragiques de 614 doivent être rapportés dans le respect de la vérité historique, car cela aidera les Juifs à soigner leur illusion paranoïaque. Sans cette connaissance réelle des événements, il est impossible de comprendre, par exemple, les dispositions du traité conclu en 638 entre les habitants de Jérusalem et le calife Omar ibn Khattab. Dans le Sulh al-Quds, nom sous lequel on connaît ce traité de capitulation, le patriarche Sofronius exige, et le puissant dirigeant arabe accepte, de soustraire la population de Jérusalem à la férocité des juifs.

 

Le génocide de 614 après Jésus Christ a été le plus effroyable, mais il n’a pas été le seul génocide perpétré par les Juifs, à cette époque chaotique. Bien que l’histoire biblique de la conquête de Canaan par Josué ne soit qu’un conte, elle a influencé les âmes juives d’alors. Au VIIe siècle, les Juifs étaient puissants et les génocides nombreux. En 610, les Juifs d’Antioche massacrèrent les chrétiens. L’historien juif Graetz a écrit : "[les Juifs] tombèrent sur leurs voisins chrétiens et se vengèrent des souffrances qu’ils avaient subies. Ils tuèrent tous ceux qu’ils purent attraper, et jetèrent les cadavres dans les flammes, comme avaient fait les Chrétiens un siècle auparavant à l’endroit des Juifs. Le patriarche Anastasius, objet d’une haine particulière, fut maltraité de façon scandaleuse, et traîné dans les rues de la ville avant d’être mis à mort."

 

Pour Graetz, comme pour les porte-parole de l’IDF, les Juifs tuent toujours en ‘représailles’. Ce dogme n’a pas été inventé par CNN ni par Sharon. Il est profondément enraciné dans la psyché juive, en tant que justification ultime. Cet historien (comme d’autres historiens juifs) n’a pas pris soin de mentionner que, "les Juifs d’Antioche ont éventré le grand patriarche Anastasius, l’ont forcé à manger ses tripes, et lui ont jeté ses parties génitales au visage", selon Elliot Horowitz.

 

IV

 

Après la conquête arabe, une majorité de Palestiniens juifs ont accepté le message de l'envoyé d'Allah, tout comme la majorité des Palestiniens chrétiens quoique pour des motifs différents. Pour les chrétiens du crû, l'islam était une sorte de christianisme nestorien sans les icônes, sans l'intervention de Constantinople et sans les Grecs (aujourd'hui encore, la soumission de l'Eglise palestinienne à l'Eglise grecque continue de poser problème aux Chrétiens du pays).

 

Aux yeux des juifs de la région, l'islam n'était qu'un retour à la foi d'Abraham et de Moïse. Il faut bien reconnaître que, de toute façon, ils étaient incapables d'appréhender les complexités de la nouvelle foi babylonienne. La majorité d'entre eux sont devenus musulmans et se sont mêlés à la population de Palestine.

 

V

 

 

Pourquoi les juifs d'aujourd'hui se sentiraient-ils coupables des méfaits de leurs ancêtres ? Aucun fils n'est responsable des péchés de son père. Israël aurait pu transformer le charnier de Mamilla, sa chapelle byzantine et ses mosaïques, en un petit mémorial, rappelant à ses citoyens une page effroyable de l'histoire de leur terre, mais aussi les dangers du sentiment de supériorité qui conduit au génocide. Mais les autorités israéliennes ont préféré démolir le tombeau et le transformer en parc de stationnement. Et nul ne s'est insurgé contre ce geste.

 

Les dépositaires de la conscience juive, Amos Oz et d'autres, ont bien élevé des objections contre la destruction de vestiges de l'Antiquité, mais à aucun moment contre celle du tombeau de Mamilla. En revanche, ils ont fait circuler une pétition contre les gardiens du site religieux du Haram al-Charif, qui avaient creusé une tranchée de quelques centimètres afin de poser une nouvelle canalisation. Peu leur importait que, dans une page de chroniques et de commentaires du quotidien Haaretz, le principal archéologue israélien de la région eût nié que les travaux à la mosquée interféraient avec la science. Ils se sont obstinés à les décrire comme "un acte barbare commis par les musulmans pour détruire le patrimoine juif de Jérusalem". A mon grand étonnement et à mon grand regret j'ai constaté que le nom de Ronnie Reich figurait parmi les signataires. On aurait plutôt attendu de lui qu'il dise qui avait détruit les vestiges du patrimoine juif du réservoir de Mamilla.

 

Lorsqu'elle est censurée, l'Histoire présente une fausse image de la réalité. Admettre le passé est une étape indispensable sur la voie de l'équilibre mental. Parce qu'ils ont admis les crimes de leurs pères et ont regardé en face leurs défaillances morales, les Allemands et les Japonais sont devenus des peuples plus humbles, moins orgueilleux, proches du reste de l'humanité. Mais nous autres, juifs, ne sommes jusqu'à présent jamais parvenus à exorciser l'esprit arrogant d'un peuple qui se prétend ‘élu’, et c'est pourquoi nous sommes dans une situation parfaitement insoluble.

 

Tout cela pour dire que l'idée de notre supériorité se perpétue et continue de nous conduire au génocide. En 1982, Amos Oz avait rencontré un Israélien qui lui fit part de son rêve de devenir une sorte de Hitler juif pour les Palestiniens[18]. Des rumeurs persistantes identifient cet Hitler potentiel avec Ariel Sharon. Que ce soit vrai ou faux, peu à peu le rêve est en train de devenir réalité.

 

En première page du quotidien Haaretz est parue une publicité[19], qui n'était autre qu'une fatwa signée par un groupe de rabbins. Ces rabbins proclamaient l'identification théologique d'Ismaël (c'est-à-dire les Arabes) aux ‘Amalécites’, tribu qui, d'après la Bible, a donné du fil à retordre aux enfants d'Israël. Dans cette histoire, le dieu d'Israël ordonna à son peuple d'exterminer totalement cette tribu sans épargner son bétail. Mais le roi Saül avait bâclé le travail. Bien sûr, il avait exterminé tout le monde mais il avait oublié de tuer les jeunes filles nubiles qui n'avaient pas encore contracté mariage. Cette ‘erreur’ lui coûta sa couronne. De nos jours, l'obligation d'exterminer les Amalécites est toujours inscrite dans la doctrine juive quoique personne, pendant des siècles, n'ait identifié une nation existante à la tribu maudite.

 

Il est pourtant une exception qui prouve à quel point cette sentence est dangereuse. A la fin de la deuxième guerre mondiale, un certain nombre de Juifs, dont le futur Premier ministre Begin, ont voulu voir dans les Allemands l'incarnation des Amalécites. De fait, Abba Kovner, Juif pieux, fervent socialiste et combattant contre les Nazis, avait, en 1945, ourdi un complot visant à empoisonner le réseau d'adduction d'eau des villes allemandes et à tuer "six millions d'Allemands". Kovner se procura du poison auprès du futur président d'Israël, Efraim Katzir. Celui-ci croyait, paraît-il, que l’intention était d'empoisonner 'quelques' milliers de prisonniers de guerre allemands. Fort heureusement le complot fut éventé et des officiers britanniques arrêtèrent Kovner dans un port européen. Cette histoire a été publiée l'an dernier en Israël, dans une biographie de Kovner rédigée par Dina Porat, directrice du centre de recherche sur l'antisémitisme à l'université de Tel-Aviv[20].

 

Pour dire les choses simplement, la fatwa des rabbins nous affirme que notre devoir religieux est de tuer tous les Arabes, y compris les femmes, les enfants et le bétail, et de n'épargner personne, pas même les chats. Pourtant, le quotidien libéral Haaretz, dont le rédacteur en chef et le propriétaire sont suffisamment instruits pour comprendre la fatwa, n'ont pas hésité à publier cet appel. Récemment, certains militants pro-palestiniens m'ont critiqué pour avoir collaboré avec l'hebdomadaire russe Zavtra [hebdomadaire du parti communiste russe] et pour avoir cité l'hebdomadaire américain Spotlight. Je me demande pourquoi ils ne m'ont pas blâmé d'avoir écrit dans Haaretz. Pour autant que je sache, ni Zavtra ni Spotlight n'ont jamais appelé au génocide.

 

Il serait injuste de jeter l'opprobre exclusivement sur Haaretz. Le Washington Post, autre journal juif à fort tirage, a publié un appel tout aussi virulent au génocide, signé Charles Krauthammer[21]. Ne pouvant tabler sur la connaissance de la Bible de ses lecteurs, ce disciple du roi Saül renvoie au massacre des troupes irakiennes en déroute, perpétré par le général Colin Powell à la fin de la guerre du Golfe. Krauthammer cite les propres termes de Powell parlant de l'armée irakienne. "D'abord, nous allons leur couper la route, et ensuite nous allons flinguer tout ça". Pour Krauthammer, qui choisit avec soin ses citations, une multitude d'Arabes assassinés ne méritent pas que l'on humanise l'expression en parlant ‘d'eux’. Il se contente de dire "ça". Aux derniers stades de la guerre du Golfe, des Irakiens désarmés battant en retraite ont été assassinés en masse et de sang-froid par l'aviation américaine, leurs cadavres ont été enterrés au bulldozer dans le sable du désert, dans d'immenses charniers qui ne portent pas de noms. Selon les estimations, les victimes de cette hécatombe se chiffreraient entre cent mille et un demi-million. Dieu seul sait leurs noms...

 

Krauthammer souhaite que ce ‘haut fait’ se reproduise en Palestine. D'ailleurs, l'armée israélienne a déjà divisé ‘tout ça’ en soixante-dix lots. Maintenant ‘tout ça’ est prêt pour le grand massacre. "Flinguez-moi tout ça", revendique Krauthammer, dans le feu de la passion. Il craint peut-être que les Perses ne veuillent à nouveau arrêter le bain de sang avant que le réservoir de Mamilla ne déborde. Ses inquiétudes sont notre espérance.

 

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Avril est le mois le plus cruel

 

 

30 mars 2001

 

[Cet article est une commémoration du jour anniversaire de Deir Yassine, le 9 avril.]

 

 

Par les beaux jours de printemps, lorsque le ciel de la Terre sainte est d'un bleu tendre et l'herbe d'un vert ardent, les autocars à air conditionné charrient les touristes de la Ville de la Plaine à la Ville des Montagnes. A peu près à mi-chemin, juste après l'auberge ottomane restaurée de Bab al-Wad (la Porte de la vallée), le car passe le long des squelettes de véhicules blindés. En cet endroit, les guides débitent leur morceau de bravoure habituel : "Ces véhicules commémorent la percée héroïque des Juifs qui mit fin au siège de Jérusalem dû à l'agression de neuf Etats arabes." Le nombre d'Etats arabes varie en fonction de l'humeur du guide et de l'attention que lui prête son auditoire.

 

La bataille pour la route de Jérusalem est un des grands moments de la guerre civile de 1948 en Palestine et elle s'est achevée par l'invasion des quartiers occidentaux prospères de Jérusalem, avec leurs hôtels particuliers en pierre blanche appartenant aux nobles arabes et aux marchands allemands, grecs et arméniens, par les Juifs sionistes de la Plaine. Au cours de ces batailles, les sionistes se sont aussi imposés dans les quartiers juifs non-sionistes et neutres. Les sionistes ont expulsé les non-juifs dans un vaste mouvement de purification ethnique et ont enfermé les Juifs autochtones dans le ghetto. Pour parvenir à leurs fins, ils ont rasé complètement les villages palestiniens qui se trouvaient sur la route de Jérusalem.

 

Les déchets rouillés ne sont pas l'arrière-plan idéal pour le récit israélien traditionnel et ne conviendraient pas du tout pour un film réaliste. C'est un décor dépourvu du cachet d'authenticité que recherchent les metteurs en scène. L'histoire du siège et de l'agression est une pièce de théâtre et non un scénario de cinéma. C'est du déjà-vu pour les touristes que l'on endoctrine tout au long de leur excursion sans escale du Mur des lamentations au Musée de l'holocauste.

 

La guerre pour cette route s'est achevée en fait en 1948, plusieurs semaines avant la déclaration d'indépendance d'Israël, le 15 mai, avant que des unités déguenillées d'Arabes de la région entrent en Palestine pour sauver ce qui restait de la population locale. Comme l'a dit T.S. Elliot, le mois d'avril est le mois le plus cruel. Et c'est vrai du mois d'avril de cette année-là, où les Palestiniens prirent le chemin d'un exil qui dure depuis plus de cinquante ans. L'apothéose s’est déroulée à l'entrée de Jérusalem, près des jardins Sakharov : de là, on va à un cimetière, à un asile de fous et à Deir Yassine.

 

La mort a de multiples noms : pour les Tchèques, c'est Lidice, pour les Français, Oradour, pour les Vietnamiens My Lai et pour tous les Palestiniens, c'est Deir Yassine. Durant la nuit du 9 avril 1947, les groupes terroristes juifs Etsel et Lehi attaquèrent ce village tranquille et massacrèrent tout le monde, hommes, femmes et enfants. Je n'ai pas envie de réciter la sinistre litanie des oreilles coupées, des entrailles arrachées, des femmes violées, des hommes-torches, des cadavres jetés dans les carrières de pierre ou de la parade triomphale des assassins. En soi, tous les massacres se ressemblent, de Babi Yar au gang des tronçonneuses ou à Deir Yassine. Et pourtant, le massacre de Deir Yassine est particulier pour trois raisons.

 

La première, c'est qu'on a sur lui un dossier complet ainsi que des témoignages ; d'autres combattants juifs de la Hagana et de Palmach, des éclaireurs juifs, des délégués de la Croix Rouge et la police britannique de Jérusalem ont tous donné un exposé complet des événements. Bien qu'il s'agisse d'un des nombreux massacres de Palestiniens par les Juifs pendant la guerre de 1948, on lui a prêté une attention exceptionnelle, sans doute parce que cela s'est passé aux portes de Jérusalem, siège du Mandat britannique de Palestine.

 

Ensuite, au delà du sort tragique du village de Deir Yassine, de graves conséquences s’en sont suivies : l'horreur du massacre a incité les Palestiniens des villages voisins à fuir, ce qui a donné aux Juifs le contrôle plein et entier des accès occidentaux à Jérusalem ; la fuite était ce qu'il y avait de plus prudent et de plus raisonnable pour la population civile. Au moment où j'écris ces lignes, la télévision montre des paysans macédoniens fuyant une zone de guerre. Le 22 juin 1941[22], la famille de ma mère s'est enfuie de Minsk en flammes et a survécu, contrairement à celle de mon père qui, restée sur place, a péri ; après la guerre, mes parents ont pu rentrer à Minsk, comme tous les autres réfugiés de guerre. Mais les Palestiniens, eux, n'ont toujours pas l'autorisation de rentrer.

 

Enfin, troisième point, la carrière des assassins : les chefs des bandes terroristes d'Etsel et de Lehi étaient Menahem Begin et Itzhac Shamir, qui sont finalement devenus premiers ministres d'Israël. Aucun des deux n'a exprimé de remords et Begin a vécu jusqu'à la fin de ses jours dans une maison d'où il avait une vue panoramique sur Deir Yassine. Il n'y a pas eu de tribunal de Nuremberg pour eux, pas de vengeance, pas de pénitence, juste un tapis de roses qui menait jusqu'au prix Nobel de la paix. Begin était fier de l'opération et dans la lettre qu'il a adressée aux assassins, il les félicite d'avoir rempli leur devoir national : "Vous êtes les créateurs de l'histoire d'Israël." Itzhac Shamir était heureux aussi car cela lui a permis d'accomplir son rêve : expulser les non-juifs de l'Etat juif.

 

Le commandant en chef de l'opération, Judas Lapidot, a lui aussi, fait une brillante carrière : son supérieur hiérarchique, Begin, lui a confié la campagne pour le droit des juifs russes à émigrer en Israël, campagne dans laquelle il invoquait la compassion et le rapprochement des familles. A Londres et à New York, il a organisé des manifestations dont le mot d'ordre était "Let my people go"[23]. Si vous vous êtes intéressé au droit des juifs russes à émigrer en Israël, vous avez peut-être entendu parler de lui. A cette époque-là, le sang de Deir Yassine était oublié. Pour endoctriner les émigrés russes, il a même publié une traduction russe du livre de Lapierre et Collins, Si je t'oublie Jérusalem, qui édulcore complètement l'affaire de Deir Yassine.

 

Il y a une dernière signification historique de cet événement. Il a mis en lumière toute la tactique sioniste. Lorsque le massacre fut révélé, les dirigeants juifs en firent porter la responsabilité aux Arabes. Ben Gourion, qui était alors Premier ministre d'Israël, annonça que des bandes arabes déchaînées en étaient les auteurs. Lorsque cette version se révéla fausse, les dirigeants juifs firent fonctionner, pour la première fois, le système de limitation des dommages : ils envoyèrent un message d'excuse à l'émir Abdallah. Ben Gourion avec tout le gouvernement prit publiquement ses distances avec le massacre atroce, déclarant qu'il portait atteinte à la réputation de tous les Juifs honnêtes et que c'était l’œuvre de terroristes minoritaires. Ses méthodes de relations publiques sont demeurées un sujet de fierté pour les Gentils pro-sionistes ‘de gauche’ à l'étranger.

 

"Quelle histoire horrible et abominable", me dit un juif humaniste que je conduisais sur les ruines de Deir Yassine, avant d'ajouter : "Mais Ben Gourion a condamné les terroristes et ils ont été punis comme ils le méritaient."

 

"Oui, répondis-je, ils furent justement punis et promus aux plus hautes fonctions politiques."

 

Trois jours exactement après le massacre, les bandes furent incorporées dans l'armée israélienne alors en formation où les commandants occupèrent des postes d'autorité et une amnistie générale couvrit leurs crimes. Le même schéma, c’est-à-dire la dénégation, suivie d’excuses puis d’un geste final de clémence et de promotions, fut appliqué après la première atrocité vérifiable commise par le Premier ministre actuel, Sharon. Cela se passait au village palestinien de Qibya, où l'unité commandée par Sharon fit sauter les maisons à la dynamite avec leurs habitants, massacrant environ soixante hommes, femmes et enfants. Quand l'affaire fut révélée, le Premier ministre Ben Gourion commença par accuser des bandes arabes sauvages ; comme ça ne prenait pas, il accusa les Juifs arabes : comme ils avaient la mentalité arabe, dit-il, ils avaient commis cette agression illégale de vengeance et assassiné les paysans. Pour Sharon, le tapis de roses se déroula sans interruption jusqu'à ce qu'il devienne Premier ministre. On a l'impression que, parfois, pour devenir Premier ministre d'Israël, un petit massacre à l'actif du postulant rend bien service.

 

On retrouve à nouveau cette tactique après le massacre de Kafr Kasem, où les troupes israéliennes ont regroupé les paysans avant de les mitrailler. Quand il devint impossible de nier l'affaire et qu'un député communiste révéla les ignobles détails, les coupables furent traduits devant la cour martiale et condamnés à de longues peines de prison ; ils sortirent au bout de quelques mois et leur commandant fut nommé directeur des ‘Emprunts d'Israël’. S'il vous est arrivé d'en acheter, vous l'avez peut-être rencontré ; je ne doute pas qu'il ait su laver le sang sur ses mains avant de serrer la vôtre.

 

De nos jours, cinquante ans plus tard, les dirigeants juifs ont décidé de poursuivre la révision de l'histoire de Deir Yassine. La ZOA[24], l'organisation sioniste américaine, a publié, aux frais du contribuable américain, une brochure intitulée Deir Yassine : histoire d'un mensonge. Les révisionnistes de l’association utilisent toutes les méthodes de leurs adversaires, les ‘négateurs de l’holocauste’ : ils rejettent les témoignages des rescapés, de la Croix Rouge, de la police britannique, des associations et des observateurs juifs individuels, qui étaient présents sur les lieux du massacre. Ils négligent même les excuses de Ben Gourion parce qu'après tout, les commandants de ces bandes sont devenus, à leur tour, Premier ministre de l'Etat juif. Pour l’organisation sioniste américaine, seul le témoignage des assassins a de la valeur. A condition que les assassins soient juifs, bien entendu.

 

Et pourtant, il y a encore des hommes justes, et c'est sans doute grâce à eux que le Tout-Puissant ne balaie pas l'humanité de la surface de la Terre. Une association, nommée ‘Se souvenir de Deir Yassine’, lutte contre la volonté d'oublier cet événement : elle organise des rencontres, publie des livres et prépare la construction d'un monument sur le site du massacre, pour que les victimes innocentes aient au moins ce dernier hommage, que leur nom et leur souvenir survivent pour l'éternité (Isaïe, 56, 5). Il faudra bien s'en contenter jusqu'à ce que les enfants de Deir Yassine et des villages voisins reviennent des camps de réfugiés sur la terre de leurs ancêtres.

 

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Encore un plan de paix

 

Mardi 12 mars 2002

Il fait déjà chaud, dans les douces collines qui longent la plaine. Le pourpre sombre des lupins, dont la floraison soudaine nous rappelle que nous sommes en mars, borde la piste de terre battue entre le camp de réfugiés et une carrière voisine. L'endroit grouille de soldats, venus assister les agents de sécurité dans leur tâche de sélection. Les hommes sont séparés des femmes ; on leur lie les poings avec des menottes en plastique produites à la chaîne, on leur passe des sacs plastiques standards sur la tête. On les emmène à la carrière, on les frappe. Certains sont abattus, d'autres torturés. Leurs maisons ont été détruites par de gigantesques bulldozers Caterpillar. Aux environs de huit heures, vingt hommes avaient été exécutés. C'était : matinée de nettoyage ethnique ordinaire en Palestine...

Sur une autre planète, à cinquante kilomètres de là, les Israéliens se débattent dans d'inextricables embouteillages. Une nouvelle journée de shopping et de loisirs commence. Dans les buildings Qiriya, qui abritent les services du gouvernement, des hommes politiques et des hauts fonctionnaires discutent du plan de paix saoudien. Le prince Abdallah a proposé la reconnaissance d'Israël par l'ensemble des pays arabes, en échange de son retrait complet des territoires occupés en 1967. En Israël, les réactions reflètent la nature véritable des différences entre les tendances de l'opinion publique israélienne.

Sharon la brute et ses partisans de droite rejettent la proposition catégoriquement. Ils se moquent de la reconnaissance arabe comme de leur première chemise. Le libéral Peres du parti Travailliste y répond, en disant, en gros : "Mais oui, bien sûr ; nous acceptons le plan saoudien, qui nous fait bien plaisir. L'idée du Prince, de reconnaître et d'admettre Israël est une très bonne idée, c'est merveilleux. Nous ne rendrons certainement pas les territoires ni ne nous en retirerons... Mais ça ne fait rien ; quel bon plan ! "

Dans ce quid pro quo, la ‘gauche’ juive en tient pour le 'quid'. Le 'quo' attendra. Cela fait d'ailleurs cinquante ans qu'il attend, alors... La droite israélienne, en revanche, n'est pas très intéressée par le jeu du ‘processus de paix’.

L'objet de ce jeu est de calmer les nerfs tendus de nos contemporains, à qui il est donné d'être les témoins d'une chose déplaisante : un holocauste palestinien. C'est dur, de vivre sans espoir... C'est bien pourquoi des esprits féconds inventent de nouvelles propositions, de nouveaux cadres et de nouvelles tables de négociation. Et pendant les débats, l'holocauste continue : on détruit la Palestine, on assassine les Palestiniens, on les torture. Et nous n'en sommes qu'aux prémisses de la nouvelle Nakbah.

Dans le numéro du Haaretz d’aujourd’hui[25], Amnon Barzilai rend compte du dernier sondage d'opinion réalisé par l'Institut Jaffe pour les Etudes Stratégiques. Selon ce sondage, 46 % des Juifs en Israël sont en faveur de la déportation de masse (transfert) des Palestiniens. Si la question est posée sous une forme ‘politiquement plus correcte’, les opinions en faveur de cette ‘Solution Finale’ grimpent à 60 %.

Les nazis n'ont jamais proclamé ouvertement leur intention de massacrer les Juifs et les Tziganes. Ils ont parlé de ‘déportation’ et de ‘transfert’, ainsi que de leur ‘Solution Finale’. Même en 1938, ces idées ne bénéficiaient pas, dans l'Allemagne nazie, de la même faveur qu'elles ont aujourd'hui dans l’état juif.

Mais, l’Etat juif, qu'est-ce donc ? Serait-ce Israël, cette lichette de terre, au Proche-Orient ? Si tel était le cas, serait-il capable, comme il le fait, de plier à sa volonté Européens et Américains ? Un historien juif, Solomon Lurie, auteur d'une somme incontournable sur l'antisémitisme dans l'antiquité, a parlé d'un ‘Etat-nation juif non-territorial’. Actuellement, ce puissant Etat-nation non-territorial, qui s'étend de New York à Moscou, a repris la doctrine nazie pour politique et adopté le génocide comme pratique. Une bonne illustration nous en est donnée par le professeur de droit d'Harvard, Alan Dershowitz, qui est juif et qui écrit dans le Jérusalem Post[26] (dont le propriétaire est Sir Conrad Black) : "le premier attentat terroriste (palestinien) devrait se traduire par la destruction du village qui a pu servir de base pour l'opération terroriste. Ses habitants auraient vingt-quatre heures pour partir, l'armée viendrait et passerait au bulldozer toutes les maisons". C'est ce que les troupes nazies faisaient couramment, en Europe occupée.

Etant donné que Dershowitz et d'autres, du même genre, ont formé des générations d'étudiants américains, tandis que Black (du Jérusalem Post) et ses camarades d'armes se faisaient les propagandistes zélés de ce programme, il n'est nullement étonnant que les Etats-Unis soutiennent à fond la machine de guerre judéo-nazie. Les rumeurs d'une attaque imminente des Etats-Unis contre l'Irak et l'Arabie Saoudite n'avaient pas d'autre finalité que de pétrifier les pays arabes voisins dans un état d'expectative horrifiée.

Apparemment, cela a marché. Le prince saoudien Abdallah comprend sans doute aussi bien que quiconque, au Proche-Orient, que toute ‘proposition de paix’ sera récupérée par les sionistes pour, en rendant les conversations interminables, poursuivre leurs plans homicides. Mais sans doute le Prince a-t-il senti que son premier devoir s'adressait à son peuple, aux Saoudiens, sous la menace de l'épée de Damoclès de l'US Air Force. Ce plan n'a pas la moindre chance d'aboutir, il connaîtra le sort des autres, que ce soit celui de Zinni, celui de Tenet ou celui de Mitchell. Entre les années 1970 et 1972, toute une collection de plans de paix a été proposée par Jarring et autres hommes d'Etat. Israël a mis à profit le temps gagné en parlotes pour renforcer sa ligne Bar-Lev, sur le canal de Suez, tantôt en usant de manœuvres dilatoires, tantôt en rejetant purement et simplement les propositions versées au débat. La même chose s'est répétée, encore et encore... Après Madrid... Après Oslo...

Les plans des judéo-nazis sont sur la table. Les médias qu'ils contrôlent étouffent les reportages et les commentaires sur l'holocauste palestinien. Les forces armées US les assurent de leur totale protection. Rien n'empêchera leur poignard de s'abattre. Certainement pas les rituelles propositions de paix, en tout état de cause.

Au lieu de dépenser sa salive inutilement, Sa Majesté Royale le Prince Abdallah et autres dirigeants feraient mieux de convertir en Euros et en or, sans plus attendre, leurs dépôts bancaires, toujours en dollars à ce jour. L'activité bancaire usurière, et donc intrinsèquement anti-islamique, devrait être mise hors-la-loi, comme toute autre méthode d'extorsion de fonds. Nous pouvons faire la même chose, et y ajouter un boycott total des journaux et des professeurs d'université qui se font les thuriféraires du génocide en Palestine.

L'humanité a encore une chance de sauver les Palestiniens et de se sauver elle-même. Dershowitz, Black & Co. doivent être traités comme de simples auxiliaires des crimes de guerre de Sharon - ce qu'ils sont - et l’Etat juif doit être dénazifié, aussi complètement que l'Allemagne l'a été après 1945.

 

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PARTIE  3

 

 

 

 

 

L’épreuve était décisive

 

6 janvier 2001 [Mon premier article en anglais ; dès qu’il apparut sur le web il fut répercuté sur des centaines de sites et donna lieu à un nombre de traductions record. Bien des lecteurs y virent un exercice rhétorique, mais pour moi il s’agissait d’assumer une réalité douloureuse : le discours juif traditionnel reposait sur un mensonge.]

 

I

Perdu dans la foule des fêtards hauts en couleurs de la rue Allenby, au milieu des restaurants pleins à craquer des nuits animées de Tel-Aviv, j'ai eu une vision ; celle d'un ange en battle-dress, traçant en lettres immenses, à la craie, trois mots sur un mur : "Mene, Tekel Ufarsin". Mon dictionnaire Angélique-Anglais me propose une traduction : "On vous a testés et vous avez échoué".

 

Les jours que nous vivons sont les plus sombres que le peuple d'Israël ait jamais vécus. Ces jours sont bien sombres, car les lamentations et les protestations - les nôtres, et celles de nos pères - se sont révélées aussi valables qu'un billet de trois dollars !

 

Le jeune Russe juif que j'étais en 1968 écrivait sur les murs de sa ville natale, en Russie, "Pas touche à la Tchécoslovaquie ! " J’entends encore la voix profonde et belle du poète russe juif, Alexander Galitch : "Citoyens, notre mère-patrie est en danger, nos chars sont sur un sol étranger !" Certains juifs russes manifestèrent sur la Place Rouge contre l'invasion, ils furent tabassés par la police. Nous avons protesté contre l'intervention des chars russes à Budapest, à Prague et à Kaboul en tant que citoyens russes plaçant l'honneur très au-dessus d'une loyauté mal comprise, et l'humanité très au-dessus des liens du sang ! En même temps, des jeunes Américains juifs manifestaient contre l'intervention de leur pays au Vietnam, tandis que des juifs, filles et garçons réunis, luttaient contre le racisme, en Europe. Les années ont passé et, maintenant, ce sont nos chars juifs qui sont sur une terre étrangère.

 

Notre armée juive assassine des civils, démolit des maisons, affame des multitudes et met des villages palestiniens en état de siège. Nos crimes égalent les crimes russes commis en Tchétchénie et en Afghanistan, ainsi que les crimes américains au Vietnam. Bien entendu, les intellectuels israéliens doivent manifester massivement sur ce qui équivaut chez nous à Pennsylvania Avenue ou à Trafalgar Square, les juifs américains protestent certainement contre les tueurs de Palestiniens armés par l’Amérique, et les Juifs russes défendent, sans nul doute, les droits humains en Terre sainte, où les Gentils sont réduits en esclavage ? Que nenni ! Nos beaux-penseurs sont effectivement actifs, mais c’est pour exalter le courage de nos soldats juifs, vénérer la main sûre de nos tireurs embusqués juifs et glorifier l'immense humanité du Peuple juif, qui pourrait pulvériser tous les Gentils que compte la Palestine, mais qui s'en tient gentiment à quelques dizaines de blessés et de mutilés par jour.

 

A l’époque du ‘Pale’, la ‘Zone de peuplement juif’, mon grand-père se plaignait des entraves à la liberté de circulation des Juifs dans la Russie impériale. Plus récemment, notre génération a vu Anatoly Sharansky devenir un symbole de la lutte pour les droits humains. Pourtant, dans notre propre pays, les Gentils sont enfermés dans des réserves et des camps de concentration dont le Pale de mon grand-père ne serait qu’un pâle reflet.

 

Un Palestinien ne peut se rendre dans le village voisin sans Ausweis version juive, il est fiché ad vitam aeternam dans nos listes de contrôle. Il peut seulement rêver de la mer, qui baigne les côtes de sa terre ancestrale ; nous ne laissons pas les Palestiniens souiller la pureté juive de nos plages.

 

Des années durant, les juifs ont protesté contre les discriminations en matière d'emploi et d'éducation. Pourtant, dans notre propre Etat, nous avons créé un système de discrimination nationale absolue. Dans notre compagnie nationale d'électricité, sur 13 000 employés, il y a six non-juifs, soit 0,05%. Les non-juifs constituent quarante pour cent de la population de la région s'étendant entre la mer et le Jourdain, mais seulement un sur quatre d'entre eux a le droit de voter. Il n'y a aucun non-juif à la Cour Suprême, aucun dans l'armée de l'air, ni dans les services secrets. Il n'y a même pas un seul non-juif à la rédaction du principal journal libéral israélien, Haaretz.

 

II

 

Toutes les protestations des juifs, dans la diaspora, doivent être examinées à la lumière des événements présents. Nous n'avons pas vraiment combattu pour les droits de l'homme, nous avons combattu pour les droits des juifs. Nous étions pour la liberté de circulation et le droit de choisir - mais seulement pour les juifs. Nous avons parlé de suffrage universel, mais nous voulions dire le droit de vote pour les juifs. Nous n'avons rien contre l'occupation ni contre l'invasion, à partir du moment où c'est nous qui envahissons et qui occupons.

 

La vue d'un enfant levant les bras face à une brute et sa mitraillette ne nous heurte que s'il s'agit d'un enfant juif. L'enfant des non-juifs peut être descendu en toute quiétude. Apparemment, quand le poète juif Bialik a écrit "le Diable lui-même n'a pas inventé de châtiment adéquat pour l'assassinat d'un enfant", il voulait dire, en réalité, "pour l'assassinat d'un enfant juif". S’il était horrifié par les scènes de pogrom, c'est parce que cette violence était dirigée contre des juifs. Autrement, il n'y a rien à redire à un pogrom en tant que tel. Il y a quelques semaines, les Juifs de Nazareth-Illith ont commis un pogrom contre les Gentils de Nazareth, mais aucun pogromtchik n'a été jugé. La police israélienne leur a même donné un coup de main, en achevant quelques-unes de leurs victimes. Sans parler des pogroms de Ramallah et de Beit Jala, perpétrés à l’aide d’hélicoptères de combat et de chars.

 

La Russie tsariste, ‘la terre des pogroms’, était honnie par nos grands-parents, qui finirent par l’anéantir. Pourtant, l’ensemble des pogroms anti-juifs, perpétrés en Russie au XIXe siècle, a fait moins de victimes que ce que nous assassinons en quelques semaines. Le pogrom le plus effroyable, celui de Kishinev, a fait 45 morts et 600 blessés. Au cours des trois derniers mois, quatre cents Palestiniens ont été tués et plusieurs milliers ont été blessés. Après un pogrom, tout ce que la Russie tsariste comptait d'écrivains et d'intellectuels condamnait les bourreaux. Dans l’Etat juif, une manifestation a eu grand-peine à réunir quelques dizaines de protestataires à Tel-Aviv, tandis que l'Union des écrivains juifs manifestait son soutien au pogrom visant les non-juifs.

 

En 1991, la majorité des juifs russes se déterminèrent contre le communisme et en faveur de la propriété privée. Ce qu'ils avaient à l'esprit, en réalité, c'était la propriété privée juive, puisque aussi bien nous confisquons la propriété privée des non-juifs avec la plus grande aisance.

 

Faites donc le tour des beaux quartiers de Jérusalem - Talbieh, le Vieux Katamon, les colonies grecque et allemande – vous pourrez admirer de magnifiques hôtels particuliers. Ceux-ci appartenaient à des Gentils - Allemands, Arméniens, Grecs, Anglais, Russes, Palestiniens – des chrétiens et des musulmans. Toutes ces demeures historiques ont été confisquées et données à des Juifs. Au cours des dernières semaines, des propriétés de plusieurs hectares appartenant à des Gentils ont été confisquées, et de nombreuses maisons, appartenant à des Gentils, saisies ou démolies.

 

Juste avant son arrestation, Gusinsky, le richissime magnat juif de la presse russe, est venu en Israël exprimer son fervent soutien à l’Etat juif. Il a profité de l'occasion pour demander à l’Occident de l'aider dans sa lutte contre le gouvernement russe, qui lui avait confisqué sa chaîne de télévision. Son soutien à Israël montre bien que M. Gusinsky n’a rien contre les confiscations ; il est simplement contre la confiscation de la propriété des juifs. Il est contre l'arrestation des Juifs ; les non-juifs peuvent bien pourrir en taule éternellement, comme cela se passe dans l’Etat juif.

 

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous avons réussi à bousiller les conquêtes durement arrachées par les juifs dans leur lutte pour la démocratie, les droits de l'homme et l'égalité. Qu'est-ce que nous détestions tant, chez les nazis allemands ? Leur racisme ? Notre racisme n'est ni moins répandu ni moins virulent, potentiellement. Le journal en langue russe, Discours Direct, publié à Jérusalem, a demandé à des centaines de Juifs russes leur sentiment à l’égard des Palestiniens. Les réponses les plus significatives furent : "je voudrais tuer tous les Arabes", "il faut expulser les Arabes", "un Arabe, c'est et ça reste un Arabe, il faut les éliminer". Je ne suis pas sûr qu’un sondage dans les rues de Berlin en 1938 aurait donné un résultat plus terrible. L’idée nazie de la solution finale n’est apparue qu’en 1941.

 

III

 

Apparemment, nous les juifs avons lutté contre le racisme tant qu'il s'agissait du racisme des autres. Nous étions contre les escadrons de la mort et le Sonderkommando, mais seulement parce qu'ils agissaient contre nous. Nos propres tueurs, notre propre Sonderkommando juif, font l'objet de notre admiration attendrie. L’Etat juif est le seul endroit au monde, à avoir ses commandos de la mort officiels, qui suivent une politique d'assassinats planifiés, et pratiquent des tortures moyenâgeuses. Mais ne vous en faites pas, chers lecteurs juifs, nous torturons et assassinons, certes, mais seulement des non-juifs.

 

Nous étions contre les ghettos quand nous y étions relégués. Maintenant, le plan de paix israélien le plus libéral prône la création de quelques ghettos pour Gentils, entourés de barbelés, cernés par des chars juifs, avec, à l'entrée, des usines appartenant à des Juifs, dans lesquelles ‘Arbeit Macht Gentils Frei’[27]. Nous accorderons à ces ghettos leur indépendance, non sans leur avoir retiré, au préalable, toute source de revenus et de subsistance.

 

Les Israéliens sont soumis au lavage de cerveau depuis le jardin d'enfants ; on leur inculque qu'ils appartiennent au ‘peuple élu’, qu’ils sont Über Alles. On leur assène que les Gentils ne sont pas des humains à part entière, et que par conséquent on peut les tuer ou les exproprier à volonté. Finalement, Israël a réussi à appliquer une résolution de l'ONU : celle qui a identifié le sionisme à une forme de racisme.

 

Ce qui est désarmant, c'est de voir que même l'éducation internationaliste dispensée en Union Soviétique n'a rien pu contre le poison de la propagande sioniste relative à la supériorité juive. Ce que je regrette le plus, c’est l'effondrement moral de ma propre communauté russe en Terre sainte.

 

L’ange a écrit ses mots de feu, les prophètes ont conjuré le peuple de se repentir, et nous avons encore le choix. Nous pouvons choisir la voie de Ninive, nous repentir, restituer les propriétés volées, accorder l'égalité totale aux Gentils, en finir avec la discrimination et le meurtre, et espérer que Dieu nous pardonnera. S’il ne peut pas nous pardonner, à nous en tant que tels, peut-être le fera-t-il pour nos chiens et nos chats ? Nous pouvons aussi persister dans notre dévoiement, comme le peuple de Sodome, et attendre que les nuées ardentes et le soufre bouillonnant nous tombent sur la tête depuis les cieux courroucés de Palestine.

 

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Le viol de Dulcinée

 

27 janvier 2001

 

[Ce texte a été écrit en réponse à un long article[28] de Elie Wiesel, Juif américain, militant de l’Holocauste et prix Nobel de la paix]

 

I

 

Les paroles émouvantes d'Elie Wiesel dressent un beau portrait du peuple juif qui se languit de Jérusalem, l'aime, prie pour elle depuis des siècles et chérit son nom de génération en génération.

 

Cette image puissante me rappelait, à moi, écrivain israélien de Jaffa, quelque chose de familier mais que je ne réussissais pas à retrouver. Finalement, ça m'est revenu pendant que je feuilletais mon Don Quichotte écorné par mille lectures. L'article évocateur de Wiesel évoque très exactement l'immortel amour du Chevalier de la Triste Figure pour sa belle Dulcinée du Toboso. Don Quichotte parcourait l'Espagne en chantant son nom ; il accomplit des exploits formidables, vainquit des géants, qui n'étaient en fait que des moulins à vent, rendit justice aux opprimés, tout cela au nom de sa bien-aimée. Lorsqu'il décida que ses travaux l'en avaient rendu digne, il chargea son écuyer, Sancho Panza, d'un message d'adoration pour sa Dame.

 

Et voici que je me trouve dans la situation quelque peu embarrassante de Sancho Panza. Je dois informer mon maître, Don Wiesel Quichotte, que sa Dulcinée va bien, qu'elle a un bon mari, une brassée d'enfants et qu'elle se consacre entièrement à la lessive et aux tâches ménagères. Pendant qu'il combattait les brigands et restaurait le pouvoir des gouverneurs, quelqu'un d'autre s'était chargé de sa bien-aimée, l'avait nourrie, aimée, rendue mère, et même grand-mère. Inutile de vous précipiter au Toboso, cher chevalier, vous en auriez le cœur brisé.

 

Elie, la Jérusalem que vous décrivez avec tant d'émotion n'est pas abandonnée à la désolation et elle ne l'a jamais été. Elle prospère, heureuse, depuis des siècles, aux mains d'un autre peuple, les Palestiniens de Jérusalem, qui en ont pris le plus grand soin. Ils en ont fait une ville magnifique, couronnée du Dôme d'or d'Al-Charif, ce joyau resplendissant ; ils y ont construit leurs maisons aux arches pointues et aux vastes terrasses ; ils l'ont plantée de cyprès et de palmiers.

 

Ils veulent bien que des chevaliers errants lui rendent visite en allant de New York à Saragosse. Mais soyez raisonnable, mon vieux ; ayez un peu de décence, n'inventez pas d'histoires. Don Quichotte, lui, n'a pas sauté dans sa Jeep pour aller violer son ancienne flamme au Toboso. D'accord, vous l'aimiez, vous en rêviez, mais cela ne vous donne pas le droit de tuer ses enfants, de défoncer sa roseraie et d'étaler vos pieds bottés sur la table. On comprend, à vous lire, que vous prenez vos rêves pour des réalités. Comment pouvez-vous demander sans cesse pourquoi les Palestiniens revendiquent Jérusalem ? Eh bien, c'est qu'elle leur appartient, qu'ils y vivent et que c'est leur ville natale. Oui, oui, vous avez rêvé d'elle dans votre Transylvanie lointaine, comme l'ont fait beaucoup de gens dans le monde. Elle est merveilleuse et mérite certainement que l'on rêve d'elle.

 

II

 

Nombreux sont ceux qui ont adoré cette ville au fil des siècles. Des artisans suédois ont quitté leurs villages et s'y sont installés pour construire la charmante colonie américaine en compagnie d'une famille chrétienne de Chicago, les Vester. Cette histoire est contée dans les livres de Selma Lagerlof, elle aussi prix Nobel. Sur les pentes du Mont des Oliviers, les Russes ont construit la délicate église Marie-Madeleine. Les Ethiopiens ont érigé le monastère de la Résurrection au milieu des ruines laissées par les Croisés.

 

Les Britanniques sont morts pour elle non sans laisser des souvenirs architecturaux, les cathédrales de Saint-Georges et de Saint-André. Les Allemands ont construit la délicieuse colonie allemande et soigné les malades de la ville à l'hôpital Schneller. Mon pieux arrière-grand-père, qui venait d'un village juif de Lithuanie, s'installa à l'abri de ses murs épais en 1870 et scella alors son sort à celui des habitants de la ville. Il y a trouvé le repos éternel, en attendant la Résurrection, sur les pentes du Mont des Oliviers. Aucun d'eux n'a jamais eu l'idée de violer leur Dulcinée. Ils se sont contentés de léguer des bouquets architecturaux comme témoignage de leur adoration.

 

Les amoureux de Jérusalem sont légion. Il est malhonnête de la part d’Elie Wiesel de réduire la lutte pour cette ville à un combat acharné entre les musulmans et les juifs. Le conflit est entre ceux qui convoitent la propriété et ceux qui ont les titres de propriété. Sa solution devrait se baser sur le dixième commandement qu'observaient nos ancêtres. Ils savaient que la vénération n'emporte pas droit de propriété. Des millions de protestants s’inclinent au jardin de Gethsémani, qui appartient aux catholiques, sans que cela leur donne la propriété des lieux. Des millions de catholiques visitent le tombeau de la Vierge qui ne continue pas moins d'appartenir à l'Eglise orthodoxe. Depuis des générations, les musulmans viennent s'agenouiller sur le lieu de naissance de Jésus à Bethléem mais l'église qui s'y trouve reste chrétienne.

 

III

 

Le sionisme a fait subir aux bons juifs d'Europe centrale ce que l'eau faisait aux Gremlins des films de Spielberg. Il les a contraints à mener une purification ethnique des non-juifs à Jérusalem-Est, à convertir l'hôpital Schneller et son église en base militaire et à construire un Holiday Inn au sommet du sanctuaire révéré du Cheikh Bader. L'Etat d'Israël interdit aux chrétiens de Bethléem de venir prier au Saint-Sépulcre et aux musulmans de moins de quarante ans de prier le vendredi à la mosquée Al-Aqsa. C’est cela le viol de la Ville sainte que vous prétendez aimer.

 

Pour justifier ce viol, vous invoquez les noms du roi Salomon et de Jérémie, vous citez le Coran et la Bible. Je vous rappellerai cette histoire juive, que vous avez peut-être entendue  dans votre enfance. Une légende juive prétendait qu'Abraham avait une fille ; un juif orthodoxe un peu simple demanda à un rabbin pourquoi Abraham n'avait pas marié sa fille à son fils Isaac. Le rabbin répondit qu'Abraham ne voulait pas que son fils bien réel épouse sa fille imaginaire.

 

Les légendes sont la matière dont les rêves sont faits. Certains sont charmants, d'autres horribles, mais aucun ne vaut titre de propriété sur une terre ou ne peut servir de plate-forme politique. Elie, vous n'accepteriez certainement pas de perdre votre maison de New York à cause de quelques versets du Livre de Mormon. Ça n'a plus grand sens de jouer à ce jeu, mais je vais néanmoins vous donner la réplique une fois de plus pour amuser la galerie. N'importe quel archéologue vous dira que le roi Salomon et son temple appartiennent au même univers imaginaire que la fille d'Abraham. De plus, et prenez-le comme vous voudrez, il n'y a pas une seule occurrence du mot ‘Jérusalem’ dans le livre saint juif, la Thora.

 

Voulez-vous continuer ce jeu ? Alors j'irai plus loin. Les Juifs ne sont même pas mentionnés dans la Bible juive. Prenez cet épais volume sur son étagère et vérifiez. Aucun des grands hommes légendaires que vous citez, du roi David aux prophètes, n’est appelé ‘juif’. Cet ethnonyme apparaît une seule fois dans la Bible, et c'est dans l'histoire perse du Livre d'Esther, très tardif. L'identification des juifs avec les tribus d'Israël et les héros de la Bible n’a pas plus de consistance que la fondation de Rome par Enée. Si les Turcs, qui se disent ‘descendants de Troie’, voulaient conquérir Rome, faire sauter les chefs-d'œuvre baroques de Borromini et expulser les habitants pour reprendre le legs d'Enée, on aurait là une copie conforme du délire sioniste.

 

IV

 

La tradition chez nos ancêtres, le modeste peuple yid d'Europe de l'Est, dont la langue était le yiddish, était d’arborer les blasons impressionnants des héros bibliques. Mais leur prétendue filiation avec ces légendes était à peu près aussi fondée que les prétentions de Tess d'Uberville, fille de ferme ambitieuse, l’héroïne de Thomas Hardy[29]. Cependant, même Tess, personnage de roman, n'est pas allée jusqu'à conspirer pour évincer les seigneurs du lieu et s'installer dans leur manoir.

 

Un jour, alors que je me rendais à la grande église du Saint-Sépulcre, avec des pèlerins chrétiens, je fus arrêté par un Juif hassidique. Il me demanda si mes compagnons étaient juifs, et, sur ma réponse négative, s'exclama, stupéfait : "Qu'est-ce que ces gentils, ces espèces de goys, cherchent dans la Ville sainte ?" Il n'avait jamais entendu parler de la Passion de Jésus-Christ, qui pour lui n'était qu'un juron. Fort bien, mais je m'étonne qu'un professeur juif de l'université de Boston soit aussi ignorant qu'un Juif hassidique simple d'esprit. Jérusalem est sainte pour des milliards de croyants : catholiques, orthodoxes et protestants, sunnites et chiites, des milliers de juifs hassidiques ou sépharades. Et malgré cela, Jérusalem, comme n'importe quelle autre ville du monde, appartient à ses habitants.

 

Si le pouvoir sioniste devait durer encore vingt ans, il ferait de cette ville ancienne une banale ville de banlieue et détruirait son charme pour toujours. Il faut rendre Jérusalem à ses habitants. Il faut rendre à leurs légitimes propriétaires les biens saisis à Talbie ou à Lifta, à Katamon ou à Malcha. Professeur Wiesel, respectez la propriété des Gentils comme vous voudriez qu'ils respectent la vôtre. Depuis cent cinquante ans, les lieux saints de Jérusalem sont soumis au statut international dit Statu quo, qu'il faut absolument respecter. La dernière fois qu'on a essayé de les violer, l'affaire s'est terminée par le siège de Sébastopol et la charge de la brigade légère à Balaclava[30]. La prochaine fois, cela pourrait bien s'achever en guerre nucléaire.

 

 

 

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La rengaine des deux Etats

 

[Ce texte a été écrit en janvier 2001 en réponse à un article d’un activiste pacifiste israélien, Uri Avneri. C’est devenu un texte de référence pour le mouvement anti-apartheid qui ne se confond pas avec la demande traditionnelle de la fin à l'occupation. Une des raisons de la création de ce mouvement est la faillite de l'approche traditionnelle du problème judéo-palestinien.]

 

I

 

Quelques semaines avant l’éruption de la deuxième Intifada palestinienne, je flânais sans but vers le square de la Cinémathèque, un quartier de la classe moyenne de Tel Aviv. Dans la brise fraîche de la fin de l'après-midi quelques douzaines de retraités avec leurs familles prenaient l’air. Les vieilles dames tricotaient tandis que les gamins dessinaient des drapeaux sur de grandes feuilles de papier. Ce rassemblement pacifique était la commémoration par le camp de la paix israélien du septième anniversaire des accords d'Oslo. L'orateur chargé du discours-programme était Uri Avneri.

 

Cet homme élégant avec une noble tête à cheveux blancs évoquait, comme il le fait toujours, sa vision de deux Etats coexistants sur la Terre sainte, une Palestine indépendante à côté de l'Etat juif. Chaque mot sonnait bien, mais c'était aussi excitant que les informations d'hier, aussi divertissant qu'une rediffusion d'un feuilleton télévisé. Rien d’étonnant à ce qu’il n'y ait pas eu là de jeunes activistes ; il n’est pas surprenant non plus que le traditionnel camp de la paix n'attire plus de sang nouveau et dynamique. Monsieur Avneri recycle le même discours usé sur le Net ces temps-ci, promouvant la solution des deux Etats.

 

S'il vous plaît ne m'interprétez pas mal. Uri Avneri est un homme qui a de bonnes intentions, un courageux partisan des droits palestiniens, un activiste faisant plus que sa part et un organisateur efficace. Le seul problème est que son programme politique est aussi mort que le dronte[31].

 

Faisons face à la réalité brutale sur le terrain : l'idée des deux Etats en Palestine est, et a toujours été, du bluff. Après avoir été partagée pendant seulement dix-neuf ans, la Palestine a été unie pendant trente-trois ans. Aucun Israélien ou Palestinien en dessous de quarante ans ne se souvient des « années de la partition » entre 1948-1967. C'est une période de l’histoire que monsieur Avneri voit comme une sorte de Paradis perdu. Aucun politicien israélien, y compris le regretté monsieur Rabin, n'a jamais sérieusement envisagé d’abandonner une partie quelconque de la Palestine historique. Les négociations interminables ont été une attraction conçue pour apaiser le public. Il y a trente ans, le chanteur israélien Arik Einstein nous assurait que « Les pourparlers reprendront prochainement ». On chante toujours la même vieille chanson.

 

Pendant ce temps, derrière l'écran de fumée de « l'occupation militaire temporaire », l’administration israélienne a confisqué les champs et les maisons palestiniennes pour faire place aux colonies juives et a emprisonné et tué des milliers de Palestiniens. Une succession de gouvernements israéliens de gauche et de droite a perpétué cette fiction légale de façon à nier les droits civiques de la population conquise. C'était une idée brillante digne du génie juif : toujours continuer les négociations tandis que pour la forme on parlait de l'idée des deux Etats.

 

L'honnêteté me force à dire à mes amis palestiniens et israéliens: vous avez été dupés. Nos sages jouaient un jeu cruel avec vous, vous tourmentant avec des promesses vides comme la vieille « rengaine des deux Etats » récitée par monsieur Avneri. Il n'y a jamais eu pour les Palestiniens que deux façons de sortir du servage. L’une était de battre Israël; l'autre est de s'unir avec lui. La troisième option, celle d'une nouvelle partition, n'est qu'une illusion : une inaccessible carotte savoureuse que l’on fait pendiller devant l'âne.

 

Si j'étais un adepte des théories conspirationistes, je pourrais bien imaginer que ces bonnes gens du mouvement israélien de la paix fournissaient intentionnellement cette béquille à notre apartheid branlant. A force de rariver constamment l’image de la Ligne verte du vieil armistice, ils ont renforcé le statut de non-citoyen des Palestiniens sur leur propre terre. En appelant certaines terres des «territoires occupés », ils se sont exemptés eux-mêmes du besoin de lutter contre l'exclusion des Palestiniens de la vie politique du pays. En combattant l'annexion des territoires, ils ont aidé à concocter la fraude des bantoustans palestiniens indépendants.

 

Mais l'idée d'une telle conspiration est cependant trop ahurissante. Je ne pense pas que monsieur Averi et le camp de la paix recevaient leurs instructions dans les bureaux de la Shabak[32]. Ils voulaient juste, avec trop enthousiasme, croire que les généraux israéliens conclueraient une paix équitable avec les Palestiniens.

 

Même un gamin qui regarde les films de James Bond comprend qu’à la fin le héros ne sera pas mangé par les crocodiles, qu’il ne mourra pas dans les flammes et qu'il n'y a pas de raison de s'attendre à ces éventualités. Il n’y a pas plus de raison de s'attendre à ce qu'un gouvernement israélien signe une juste paix avec les Palestiniens. Il existera toujours une échappatoire stratégique dans le « processus de paix ».

 

II

 

Quelle sorte de « paix » Israël pourrait-il offrir précisément ? Dans un article publié dans ce gardien populaire de la foi sioniste qu’est le New York Times[33], un bon juif américain nommé Richard Bernstein recommanda au Président Bush la lecture d’un livre récent d’un autre pontife du même acabit, Robert Kaplan. Il dévoila ainsi le vrai plan de paix israélien: « Pendant des décennies, j'ai entendu dire qu'il y aurait soit un Grand Israël, soit un Etat palestinien. Il s'avère qu'il y aura les deux: un mini-Etat palestinien, sans contrôle de son ciel et de ses principales autoroutes, situé à l'intérieur d'un dynamique Israël qui continuera à attirer des travailleurs de l'autre côté de la frontière, et qui sera le contrepoids de la Grande Syrie ».

 

Merci, gentil Bernstein et doux Kaplan, de préciser qu'Israël et ses alliés sionistes américains ont l'intention de garder pour toujours les Palestiniens enfermés dans des réserves et en compétition avec leurs frères de Jordanie et de Syrie pour avoir du travail chez leurs maîtres juifs. Telle est la paix qui fait roucouler les colombes israéliennes.

 

Si ceci marche, peut-être que les Etats-Unis pourraient adopter l'idée et accorder l'indépendance aux populations afros-hispaniques des USA, avec une capitale dans le Sud du Bronx. Le nouvel Etat pourrait consister en cinq cents enclaves encerclées par des voies express et des kilomètres de murs en béton renforcé et pourrait contenir tous les Non-Blancs des Etats-Unis. Si cela est la paix, je choisis pour ma part la guerre.

Plus j'y pense, et moins j’ai tendance à donner au camp de la paix le bénéfice du doute quant à ses intentions. Trop souvent, il emploie ces mots empoisonnants : « l'Etat juif ». Il est assez facile de comprendre pourquoi : le Sionisme atteignit sa maturité dans les années du rudimentaire racisme biologique qui faisait partie intégrante des idéologies développées par Weininger, Nordau, Chamberlain et Hitler. Les sionistes croient qu'une personne appartient à une nation en vertu de son sang. Pour eux, un juif est toujours et pour toujours un juif, d’où  l'idée de « deux Etats pour deux nations ». Le mouvement de la paix a, d'abord et avant tout, pour but de préserver l’existence d’un « Etat juif ». Le second de ces deux Etats, le reste de la Palestine, n'est qu'un sous-produit accessoire du processus.

       

III

                                 

Un « Etat binational » est une dénomination également insatisfaisante. Il n'y a pas deux nations, juive et arabe, comme ils veulent nous faire croire. Il y a plutôt un grand nombre de communautés : les Marocains de Ramle, les Russes de Ashdod, les jeunes doués en informatique de Hertzliya Pituah, les millionnaires de Césarée, les colons de Tapuah, les lettrés de Mea Shearim, les Ethiopiens de Ophakim. Celles-ci ainsi que les non moins nombreuses et diverses communautés palestiniennes indigènes pourraient former la jolie mosaïque de la Terre sainte. Ces communautés constituent deux nations seulement dans l'imagination de l'établissement sioniste, les colons d'avant 1948 et leurs enfants vieillissants. Ce « Premier Israël » a de bonnes raisons de s'accrocher à cette chimères, puisque cette minorité monopolise encore le pouvoir au détriment des autres communautés et conserve tous ses privilèges.

 

Aucun étranger à cette minorité fondatrice n'a jamais réussi à s’approcher du centre du pouvoir. Il y a à peine un Russe (20% de l'électorat) ou un Marocain (30%) qui soit dans une position indépendante de pouvoir et d'influence en Israël. Quand un Juif oriental fut élu au poste cérémoniel de Président, le “Premier Israël” prit le deuil.

 

Ce qui est facheux pour l'élite dominante est qu'ils ont manqué de talent et d'idées. Ils ont poussé l’accaparement à l’extrême et ils ont tourné le respect des militaires en idolâtrie. La farce du général Sharon luttant pour le pouvoir avec le général Barak, tandis que l'ancien meurtrier de Kana, Shimon Peres, est le « chevalier blanc », est la preuve suffisante en elle-même de la faillite du “Premier Israël”. L'idée sioniste s'est effondrée ; seuls le sang et la guerre gardent le Golem en mouvement.

 

 

IV

 

Au delà de l’écran des réalités racistes et des illusions de certains, nous vivons déjà dans une Palestine unie. La Ligne verte n'existe que dans nos esprits, tandis que la mer de l'apartheid  éclabousse les deux côtés. C'est notre intérêt commun d'abolir complètement la fiction et établir l'égalité devant la loi pour tout le monde dans toute la Palestine (Israël), du Jourdain à la Méditerranée. Alors nous pourrons jouir d'une loi qui s’applique à la fois à l'enfant né dans le pays et au nouvel arrivant, comme la Bible nous le commande: une même loi pour le kibboutznik d’Afikim et pour le fellah de Yatta.

 

Cela aurait pu se produire, il y a des années, si la gauche israélienne n'avait pas nourri l’illusion de la partition. Jérusalem est un cas à analyser. La population palestinienne de la ville –un tiers de Jérusalem unifiée– est en droit de participer aux élections municipales et peut envoyer ses députés au conseil municipal. Mais elle a suivi l'avis stupide du camp de la paix israélien et elle a boycotté les élections afin de maintenir la Ligne verte. Ce fut une décision ruineuse sur laquelle ils devraient revenir. Rappelons que sans elle, Israël ne pourrait pas démolir de maisons à Jérusalem ; les Palestiniens de Jérusalem Est vivraient mieux s'ils participaient aux élections. Leurs votes chasseraient Ehud Olmert, le “maire” raciste de Jérusalem, élu par les Juifs seulement, et ce serait un bon débarras. Même dans ce seul but nous demanderions aux Palestiniens de voter.

 

Sans la Ligne verte, les horreurs de l'occupation seraient terminées depuis longtemps, de la même manière que l'autorité militaire dans la Galilée palestinienne s’est retirée en 1966. Les 40% des membres de la Knesset élus par les Palestiniens auraient pu annuler toutes les lois discriminatoires, y compris la loi qui concerne les biens dont les propriétaires sont absents et l'actuelle loi de citoyenneté.

 

Dans un Etat démocratique, le retour des réfugiés palestiniens ne doit pas être traumatisant. Si les réfugiés de Deheishe doivent retourner à Sataf et Suba, il n’auront qu’un déménagement de quelques dizaines de kilomètres à faire. Si les paysans de Deir Yassin reviennent à leurs anciennes demeures, personne n’en souffrira. Les paysans de Sheich Munis devront s'arranger pour obtenir une grosse compensation de l'Université de Tel Aviv, qui est construite sur leurs terres. Ils utiliseront peut-être leurs indemnités compensatrices pour construire de nouvelles maisons à côté de l'Université ou simplement pour acheter des appartements à Ramat Aviv Gimel. Nous pouvons nous inspirer de la loi polonaise : la Pologne restitua leur propriété aux réfugiés juifs, mais ne permit pas l'expulsion des locataires.

 

La suppression de la Ligne verte serait vraiment une bonne chose pour nous tous, même pour les colons. Ils pourraient rester et vivre en lieu sûr et en sécurité, égaux avec les autres citoyens, dans notre commonwealth. Sans l'armée pour imposer leur supériorité, ils devraient soit corriger leurs mauvaises manières et devenir de bons voisins, soit retourner à Brooklyn.

 

Ainsi, comment devrions nous aller en Terre Promise ? Nous y sommes déjà ! La Palestine historique est unifiée, mais l'apartheid n'est pas encore démantelé. Nous avons déjà un Etat. Mais nous n'avons pas de démocratie. Mettons fin à la rhétorique vide de l'occupation et des deux Etats. Nous n'avons pas besoin d'astuce, ni de “solution créative”, juste le bon vieux suffrage universel, le principe “un homme = un vote”. Nous demandions cela pour nos grands-pères en Europe orientale. Ils le reçurent des gentils, il y a cent cinquante ans ; c'est le bon moment d’accorder ces droits de base aux Palestiniens nés sur cette terre.

 

Les rêves de retrait israéliens resteront de toute façon des rêves : le pouvoir israélien n'abandonnera jamais ses possessions. Mais nous pouvons utiliser son avarice. S'il ne veut pas donner, laissons-le rafler, et perdre de ce fait ses positions de supériorité.

 

Il est inutile de crier au prêteur qui se noie : “Donnez-moi votre main !” Il ne connaît pas le don. A la place, criez : “Prenez ma main !” et il l'agrippera.

 

C'était l'avis du sage soufi, Haji Nasr ad-Din. Nous dirions :“Annexez les territoires, mais donnez aux Palestiniens une complète égalité”. Cela ne veut pas dire que lutter contre l'occupation militaire soit mal. Bien au contraire, l'occupation est mauvaise, comme le gouvernement militaire de Nazareth et d’Acre entre 1948 et 1966 était mauvais. Mais la solution à cela, ce n'est pas la partition mais l'absorption et l'égalité.

 

En 1948, Sir John Glubb, le commandant britannique de la Légion arabe, fut forcé de céder à l'Etat juif les terres du triangle contenant les villages de Taibe et Umm el-Fahm. Il insistait sur une chose : les paysans devraient rester et recevoir tous les droits de citoyenneté dans l'Etat d'Israël. Le résultat est que nous y avons des communautés plutôt prospères et que leurs habitants ne veulent pas devenir une partie de l'Etat palestinien proposé. C'est la meilleure preuve que l'absorption est préférable à la partition.

 

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Le fou d’été et le fou d’hiver

 

5 février 2001

 

[A propos des élections de 2001, où les Israéliens ont élu Ariel Sharon Premier ministre.]

 

I

 

Alors que je me promenais sur le front de mer à Tel Aviv, un homme blond m’a abordé habilement pour m’inviter à rendre visite à Madame la chance. Une foule de curieux, où les touristes se mêlaient aux gens d’Afula et de Dimona, observait cet artiste de rue aux mains fulgurantes et à l’équipement rudimentaire : trois gobelets et une bille. "Tentez votre chance ; si vous devinez où est la bille, vous gagnez 100 balles", m’a-t-il dit, et j’ai éclaté de rire. Me prenait-il pour un rustaud de la campagne ? Aucun habitant des grandes villes ne se ferait avoir à ce jeu, car il est connu qu’on ne peut battre le donneur. Le seul choix valable, à ce jeu, c’est de refuser de choisir.

 

On me demande souvent comment les Israéliens ont pu choisir Sharon à ces élections, et pourquoi 40% des citoyens israéliens n’ont pas voté du tout. Ces élections n’étaient qu’une farce grotesque. Elles étaient semblables aux élections à parti unique dans le style soviétique. La différence étant que les Russes n’ont jamais eu l’idée géniale de proposer à leurs citoyens de choisir entre Brejnev et Chernenko. Les citoyens israéliens n’avaient rien à envier à l’âne de Buridan. L’animal stupide de la fameuse allégorie médiévale, étant incapable de choisir entre boire et manger, se laissa mourir de soif et de faim. Nous devions choisir entre deux généraux également imbuvables, ennemis des Arabes depuis toujours, prononçant le mot ‘paix’ du bout des lèvres, sans convaincre personne. L’inutilité du choix était d’autant plus évidente qu’ils avaient déclaré leur intention de former un gouvernement de coalition, sitôt après les élections.

 

C’est le général Sharon qui a emporté la victoire. Il est le symbole mondial de la cruauté sioniste. Son nom est à jamais entaché du sang des civils massacrés à Qibya, Sabra et Chatila, ainsi que durant le siège de Beyrouth. Son ‘excursion touristique’ sur l’Esplanade des Mosquées a déclenché la dernière éruption de la guerre civile en Palestine. C’est un criminel de guerre confirmé. Et malgré tout, je ne me suis pas précipité pour sauver la mise à Barak. Le choix de Sharon n’est pas forcément le pire pour les Palestiniens.

 

II

 

On pourrait voir ces élections comme une simple duperie de plus dans la liste interminable qui infeste la politique israélienne. Pour les Palestiniens, c’est toujours la même routine ‘bon flic/mauvais flic’. Les travaillistes et le Likoud rejouent le fameux dialogue de Moby Dick, ce grand roman américain. Quand le héros du livre de Melville, Ishmael, cherche à se faire embaucher sur un baleinier, Bildad, le capitaine abject, lui propose un salaire dérisoire, tandis que Peleg, commandant et copropriétaire, fulmine : "Bon sang, Bildad, il n’est pas question que tu escroques ce jeune homme ! Il a droit à plus que cela", et il lui offre, alors, beaucoup moins que ce à quoi Ishmael pouvait prétendre. C’est exactement comme dans notre réalité, on ne demande pas son avis à Ishmael, il n’a qu’à se soumettre.

 

Cela dit, je serai le premier à admettre que les deux candidats ne sont pas équivalents. Il y a une plaisanterie juive qui parle de deux sortes de fous, le fou d’été et le fou d’hiver. Lorsqu’un fou d’été entre, vous voyez tout de suite que c’est un fou. Lorsqu’un fou d’hiver entre, il met du temps pour ôter son gros manteau, pour secouer la neige de sa toque en fourrure, et ce n’est qu’alors que vous comprenez que c’est un fou. Barak est un fou d’hiver. Tant qu’il n’avait pas tiré, on pouvait conserver des illusions à son sujet. Sharon est un fou d’été. On le perçoit immédiatement tel qu’il est. Il vaut mieux avoir affaire à un tel homme. Ses roucoulements pacifiques ne trompent personne.

 

Barak me rappelle ma défunte tante Ethel, qui était restée vieille fille. Elle éconduisait tous ses soupirants, après leur avoir donné encouragements et promesses. Durant des années, nous avons espéré qu’elle finirait par agir normalement et prendre un époux. Si ce n’était un époux, au moins un amant pour compenser ces décennies de solitude. Mais elle en fut incapable. Le malheureux qui se trouvait être le prétendant du moment nous inspirait de la pitié lorsque, se traînant lamentablement, il rentrait chez lui, dépité. Il aurait fallu qu’il sache que tante Ethel ne céderait jamais, même si elle en mourait d’envie, car elle avait peur des hommes.

 

Ehud Barak était connu pour son habitude de promettre et de ne pas respecter ses promesses. En fait, il n’a pas tenu une seule des promesses qu’il a faites aux Palestiniens (ni à qui que ce soit d’autre). Par exemple, son gouvernement avait décidé de libérer les villages d’Anata et Abu Dis. Quelques jours plus tard, il avait trouvé une raison pour les conserver sous occupation militaire. Lors de l’interview qu’il a donnée au journal Vesti la semaine dernière, on lui a demandé de dire quelle était sa principale réalisation. Barak a répondu : "j’ai révélé au monde le vrai visage d’Arafat". Barak changeait d’avis deux fois par jour, il renvoyait puis rappelait des délégations, on ne pouvait pas compter sur lui. Il a promis à la communauté russe d’éliminer le diktat religieux, et il ne l’a jamais fait. Pour parler comme les Américains, je dirais qu’on ne lui achèterait pas une voiture neuve, alors pensez, une voiture d’occasion !

 

Mais le pire, c’est que Barak n’aime pas les Palestiniens. Cet homme désagréable et arrogant a refusé d’inviter dans son gouvernement les Palestiniens citoyens d’Israël qui l’ont élu. Sur le plan personnel, j’imagine plus facilement Sharon en compagnie d’amis palestiniens autour d’un hommous que Barak embauchant un jardinier palestinien. Il préférerait certainement un Thaïlandais. La série de crimes de guerre de Sharon n’est pas unique. La longue liste d’assassinats perpétrés par Barak serait aussi du plus mauvais effet à La Haye. Notre malédiction est de vivre parmi des criminels de guerre. Le tribunal pour une justice véritable ne se contenterait pas de juger Sharon et Barak, mais également ceux qui ont perpétré les sanctions contre le peuple irakien et les bombardements en Serbie. Les assassins de cinq millions de Vietnamiens sont toujours en liberté, et siègent probablement au Capitole. De nombreux Israéliens de la génération de Sharon ont combattu les Arabes, et souvent de façon impitoyable. Mais ils ne considéraient pas les Palestiniens comme une forme de vie inférieure, qui doit être maîtrisée ou exterminée.

 

III

 

Comme de nombreux Israéliens de mon âge, j’ai servi dans l’armée. Je me souviens de l’odeur de la cordite, des courses en Jeep dans le désert, du ciel vert de la vision nocturne, des cris aigus de la mitraille, de la traversée de Suez, des tentes jumelles et des frères d’armes. En tant que jeune soldat dans une unité d’élite, j’étais fier de mes bottes rouges et de mes épaulettes de parachutiste. J’écoutais, songeur, raconter les hauts faits d’Arik Sharon et de Meir Har Zion. (Oui, c’était avant Sabra et Chatila). Je n’ai pas honte de dire que je les admirais, comme j’admirais le courage des combattants de Karameh et de l’audacieuse Leila Khaled. Les soldats comprennent les autres soldats. Ensemble, nous formons la Palestine.

 

Les élections ont montré que la majorité des Israéliens, y compris ceux qui n’ont pas voté, désapprouvent Barak et son idée de séparation, qu’on la nomme hafrada en hébreu ou apartheid en afrikaans. La majorité ne veut pas que le pays soit de nouveau partitionné, car cette idée a fait faillite. Dans ce pays, aucun habitant de moins de 40 ans ne se souvient de l’existence séparée du ‘petit Israël’. Nous devons aller de l’avant et non pas retourner en arrière, c’est à dire en direction de la normalisation et non de la séparation.

 

Quand notre Palestine verte et belle sera unifiée, toutes ses communautés apporteront le meilleur d’elles-mêmes dans le creuset commun, pour faire de cette terre si particulière le meilleur pays au monde, comme il se doit. Les Palestiniens y contribueront avec leur art de cultiver les olives et de prendre soin des sources, leur amour campagnard de la terre et leur esprit indomptable d’intifada. Notre contribution israélienne ne sera pas la théorie d’Einstein, ni l’habileté financière de Wall Street, car nous n’y comprenons rien, mais les exploits militaires dignes de la gloire des Croisés. En Palestine, ce n’est pas la paix qu’il nous faut. Ce n’est pas la séparation, même dans les meilleurs termes. Ce qu’il nous faut, c’est l’amour et la compassion. Ce qu’il nous faut, c’est vivre ensemble. Cette solution a mis fin aux guerres maori en Nouvelle Zélande, elle marchera ici aussi. Au poste de Premier ministre, ce n’est pas un De Gaulle qu’il nous faut, mais un De Klerk.

 

La répression israélienne subie par les Palestiniens depuis1947 n’a été rendue possible que par le soutien extérieur des alliés mal avisés d’Israël. Le passé sinistre de Sharon rend aujourd’hui plus difficile le soutien illimité de la juiverie américaine organisée. La présence attentive d’observateurs internationaux, la possibilité d’une intervention de l’ONU sans veto des Etats-Unis, la présence menaçante d’un Irak ressuscité, tout cela sera nécessaire pour faire pression sur cette tête-de-mule de Sharon. Il n’a rien du messie pacifique sur un blanc destrier, mais il n’est pas pire que Barak.

 

Voici le choix que l’on devrait proposer au soldat Sharon : soit l’unification du pays suivant le principe d’un homme : une voix, avec les mêmes droits pour tous les habitants, soit le tribunal de La Haye.

 

 

[Je me suis trompé ; les Juifs américains ont soutenu Sharon massivement, et l’administration Bush s’est constamment rangée de son côté. Les Juifs américains étaient beaucoup plus forts et nuisibles que je ne le pensais. Pourtant, pendant un certain temps, j’ai essayé de les raisonner.]

 

 

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Partie 4

 

 

Elle est vraiment impossible cette petite sœur !

 

17 février 2001

I

 

Juste avant l’Intifada, le Congrès américain adoptait une résolution soutenant Israël et appelait les Palestiniens à accepter leur sort stoïquement. Aujourd’hui, quatre mois et quatre cents morts plus tard, le Congrès a confirmé sa position et envoyé une chaleureuse bénédiction au général Sharon. Même au sein du parlement israélien, on ne pourrait obtenir pareil résultat. C’est la raison pour laquelle une commission de l'ONU, dépêchée pour enquêter sur les crimes de guerre, a reçu une fin de non recevoir : comment ose-t-on parler de crimes de guerre ? La semaine dernière, la Commission Mitchell s'est, elle aussi, fait envoyer sur les roses. En réaction, les bombardiers américains ont bombardé… l'Irak (une erreur dans le scénario, sans doute ?).

 

Les observateurs innocents doivent se demander comment il se fait que les crimes de guerre d'Israël demeurent impunis et qu'en prime, ils ont la bénédiction du Congrès américain. Serait-ce une intervention divine ? Que nenni ! C'est un autre intermédiaire qu'il faut remercier pour cet état de choses. Nous autres, Israéliens, bénéficions d'une totale immunité. Et nous savons pertinemment que, si notre gouvernement décidait soudain de réduire les Palestiniens en chair à pâté, le New York Times en vanterait la valeur nutritive. D’ailleurs, si telle est son intention, il ferait mieux de se dépêcher, car avec le blocus actuel, les Palestiniens sont en train de perdre du poids.

 

Tout va bien du côté israélien des barricades. Le shekel reste fort. Même le célèbre financier George Soros sait qu'il serait malsain de s’en prendre à notre monnaie. Ce grand sponsor de Bill et Hillary Clinton n’a pas craint de parier contre la livre et l’Angleterre, ni contre le dollar et l’économie américaine. Il a acheté à la baisse et déclaré, "je ne pense pas que l’on puisse diriger un marché suivant des principes patriotiques"[34]. Néanmoins, en ce qui concerne Israël, connu pour faire exception, la prudence (ou, après tout, un réel patriotisme ?) le maintient au large.

La Bourse de Tel-Aviv se félicite en apprenant que Intel a décidé d'investir la coquette somme de cinq milliards de dollars en Israël. Le plus beau, c'est que ce sont le contribuable et l'investisseur américains qui payent pour le siège des localités palestiniennes et la prospérité de Tel-Aviv. Depuis 1967, nous avons reçu quelques 170 milliards de dollars du peuple américain. Cet argent aurait pu servir à nourrir et à scolariser tous les gosses défavorisés des Etats-Unis, ou encore à indemniser les descendants des esclaves africains et à les aider à sortir de la misère. Il aurait pu être utilisé pour sauver des malades et réconforter des miséreux, voire transformer l'Afrique en paradis. Mais il a été détourné et expédié sur nos rivages. Chaque dollar investi par le lobby pro-israélien pour financer la campagne des sénateurs et des membres du Congrès a été rendu au centuple, comme le promettait la Bible.

 

Outre l'argent du contribuable, les supporters d'Israël - les grands chefs d'entreprises - ont investi les milliards que leurs actionnaires leur ont confiés. Il n'y a pas de raison commerciale valable derrière l'investissement d'Intel ni, d'ailleurs, derrière tout autre investissement du même genre. Israël n'est pas un vivier de travailleurs qualifiés, il les importe comme tout le reste. Les investissements dans notre pays sont à haut risque et les bénéfices sont maigres. Mais, là encore, ces gens jouent avec un argent qui n’est pas le leur.

 

II

 

Les partisans d'Israël rançonnent l'Amérique dans les grandes largeurs, mais ils sont aussi à l'affût d'autres proies. En Angleterre, un émigré juif de Tchécoslovaquie, qui s’est fait appeler Robert Maxwell, a soustrait des millions de dollars au fonds de pension auquel cotisaient ses employés et a envoyé l'argent en Israël. Certes, il a été retrouvé mort dans des circonstances mal élucidées, mais l'Etat d'Israël n'a jamais remboursé l'argent détourné. Dans un autre scandale au Royaume-Uni, Lady Shirley Porter, fille de l'homme d'affaires Jack Cohen, propriétaire d'une chaîne de supermarchés qui fut un temps maire de Westminster, a détourné 50 millions de dollars et inondé de ses dons généreux l'université de Tel-Aviv (qui est bâtie sur les ruines du village palestinien de Cheikh Munis). En Angleterre, la Haute Cour l'a jugée coupable et l'a condamnée à verser une amende de 27 millions de livres. Mais comme tout son patrimoine avait déjà été transféré en Israël, l'amende n'a jamais été payée. Là encore, Israël n'a pas restitué les biens volés.

 

Passons en France, maintenant : un groupe de financiers israéliens et de juifs locaux ont viré en Israël quelques 40 millions de dollars de fonds publics et l'on a perdu leur trace à Tel-Aviv. Lev Cherny, Russe juif et citoyen israélien, grand défenseur de la démocratie à la Eltsine, a ‘privatisé’ l'industrie de l'aluminium en Russie, pays qui possède les plus grands gisements de bauxite du monde. Actuellement, les bénéfices de cette industrie filent directement vers la jolie Savion, le ‘Beverly Hills’ israélien, pendant que, dans l'immensité désertique et glacée de Sibérie, la population est réduite à la misère. Suisses et Allemands continuent de verser je ne sais combien de milliards de dollars à Israël à titre de dédommagement pour les biens confisqués aux juifs, alors qu’Israël n'a jamais payé un centime pour ce qu'il a confisqué aux non-juifs. Les Européens élèvent la voix, mais pas trop fort, face à la menace proférée par le plus dur des frères Kray, le plus puissant des agents de recouvrement des emprunts juifs, autrement dit les Etats-Unis.

 

Les supporters d'Israël à l'étranger sont comme un gigantesque aspirateur qui avale l'argent et la sueur de tous les travailleurs du monde. En témoigne Mark Rich, le milliardaire escroc, pardonné par le meilleur avocat d'Israël, Bill Clinton. Rich était un agent du Mossad. Et puis, souvenons-nous de Fujimori, ce scélérat, ex-président du Pérou. Les banques israéliennes l'ont aidé à blanchir l'argent sale. Parfois, les Palestiniens et leurs amis déplorent leur incapacité à constituer leur propre lobby arabe pour contrer le lobby pro-israélien. Mais un point important leur échappe : il n'y a pas que les Palestiniens qui devraient s’inquiéter à propos de ce lobby pro-israélien, tous les Américains devraient s'en préoccuper également. Quand le pétrole s'échappe des réservoirs d'un pétrolier, cela devrait inquiéter l'équipage et l’armateur, pas seulement les poissons. Les supporters d'Israël escroquent tous les Américains et éveillent l'hostilité de tous les amis potentiels de l'Amérique à l'étranger. Nombre d'hommes politiques américains font semblant d'ignorer la duperie pour rester au pouvoir. Au nom d'ambitions politiques personnelles, ils trahissent la confiance de leurs électeurs.

 

John F. Kennedy a raconté à Gore Vidal qu'en 1948, Harry Truman avait failli perdre les élections présidentielles mais qu'un sioniste de ses partisans lui avait apporté deux millions de dollars en liquide et lui avait sauvé la mise. C'est ainsi que l'Amérique a voté en faveur de la création de l'Etat juif. Or, ce schéma se perpétue. Les hommes politiques acceptent des pots-de-vin, monnayent des pardons, acceptent des ‘donations’ et aident le lobby pro-israélien à dépouiller le peuple américain.

 

A vrai dire, les juifs américains ne contribuent que très modestement au bien-être d'Israël (mais cela leur permet quand même de bénéficier d'un abattement fiscal). Leur contribution ne suffirait pas à couvrir le coût des missiles et des hélicos destinés à neutraliser les Palestiniens, encore moins à perpétuer le mode de vie israélien auquel nous nous sommes habitués. Mais ce que les supporters d'Israël récoltent en contributions aux campagnes suffit à acheter des hommes politiques et à détourner une bonne partie des fonds américains du Trésor. Si c'était, disons, le lobby libyen qui avait manigancé cette escroquerie, les médias exigeraient - à juste titre - que ces gens-là soient fichés en tant qu'agents étrangers coupables de trafic d'influence. C'est en ce sens que le lobby pro-israélien tire profit de la solidarité de nombreux juifs américains et des chrétiens pro-sionistes de droite qui s'expriment dans les médias nationaux.

 

Ahmed Amr, journaliste indépendant de Seattle, dans l'Etat de Washington, déplore l'absence totale des Arabes américains dans les médias des Etats-Unis et se demande si, "de même que les Blancs sont incapables de remporter les championnats de saut en longueur, les Arabes américains sont incapables d'écrire ? Est-il possible que ce soit principalement les Juifs de bonne famille qui sachent écrire ?" Voyons, il devrait savoir que même les Juifs lettrés sont privés d'accès aux grands médias nationaux, s’ils ne soutiennent pas Israël. Les partisans d'Israël ont fait taire les Américains qui seraient prêts à s'exprimer en faveur des Palestiniens, dont de célèbres intellectuels juifs tels Noam Chomsky. Ils ont aussi réduit au silence la voix de l'Amérique ‘profonde’. La Bourse connaît des hauts et des bas mais on n'a pas vu surgir de nouveau Faulkner dans le Sud, de nouveau Cheever en Nouvelle Angleterre ni de nouveau John Barth au Maryland. La production cinématographique hollywoodienne s'est dégradée au point de faire carrément l'impasse sur la réalité et de ne produire que des navets suant la haine des Arabes.

 

III

 

Contrairement à ce que certains voudraient croire, l'ennemi des Palestiniens et des simples citoyens américains, britanniques ou français, ce n'est pas ‘le Juif’. Il existe bel et bien des milliers et des milliers de gens charmants d'ascendance juive, médecins, artistes, rabbins ou simples chômeurs. Ils sont nombreux à s'élever contre les crimes d'Israël et la politique de l'AIPAC[35]. Certains sont en première ligne dans la lutte pour les droits humains. Néanmoins, la communauté juive organisée se plie, en majorité, aux exigences de ses chefs autoproclamés.

 

Les juifs américains indécis se retrouvent dans la même situation que la sœur aînée qui, dans le roman de Raymond Chandler, Le Grand Sommeil, couvre les crimes de sa terrible cadette. Vous vous souvenez probablement de l'un des meilleurs films américains de tous les temps, qui avait William Faulkner pour scénariste, Howard Hawks pour metteur en scène, avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall pour interprètes. Comme la grande sœur s'efforce d'étouffer ses crimes, la petite commence à croire qu'elle peut agir en toute impunité et continue de tuer. Elle finit par compromettre la situation de son aînée qui paraissait n'avoir rien à craindre. L’imprudente Lauren n'a plus un jour à perdre et doit appeler Bogart en renfort pour maîtriser la petite qui a perdu la raison. Sinon, le ciel finira par tomber sur la tête de tous ceux qui soutiennent aveuglément ses exactions.

 

En termes spirituels, c'est le soutien aveugle à Israël qui a divisé les juifs en moutons et en chèvres (Mt 25:32), en fils de saints et en fils d'adorateurs de Mammon, en descendants des prophètes et en leurs assassins. Cet aveuglement a séparé ceux qui professent l'unité de l'humanité et les tenants de l'exclusivité nationale, ceux qui attendent le Sauveur et ceux qui espèrent l’avènement du vengeur qui réduira les Gentils à l'esclavage. Les premiers contribueront à la sanctification du nom des juifs tandis que ceux qui continueront d'affamer les pauvres agriculteurs assiégés par Israël et les laisseront pourrir en prison nous couvriront de honte, tous autant que nous sommes.

 

L'alliance formée par les partisans d'Israël n'est pas une entité ethnique, une et indivisible. Elle admet aussi les non-juifs. Pour en faire partie, il vous suffit de mépriser les pauvres, les faibles et les opprimés. En revanche, n'importe quel juif peut choisir de ne pas s'y rallier en dénonçant les crimes israéliens. On ne naît pas coupable ou vertueux. Les juifs adeptes de Naturei Karta ont choisi de rester en retrait et de défendre le droit des Palestiniens à l’égalité. Il en va de même du mouvement des Juifs pour la justice et de beaucoup d'autres qui, sans souhaiter se rallier à un groupement politique, veulent se garder du mal. En France, les nobles les plus sages ont pris position contre l'Ancien Régime en 1789. Ils n'ont pas attendu la ‘dictature de la guillotine’ de 1793.

 

Il est dans l'intérêt des Américains, juifs et non-juifs confondus, d'imposer un embargo total à Israël, comme ceux imposés à la Libye et à l’Irak. La notion d'Etat exclusivement juif est aussi fausse que celle d'un Etat purement aryen ou réservé aux seuls Blancs. La Palestine/Israël doit devenir une démocratie fondée sur le principe Un homme : une voix. Ne vous en faites pas pour nous, Israéliens et Palestiniens, tous descendants d'Abraham. Nous saurons vivre côte à côte. Contentez-vous d'arrêter d'approvisionner la junte des généraux, et nous verrons le bout du tunnel.

 

La démocratie en Israël/Palestine débranchera l'aspirateur sioniste. La longue folie de Don Quichotte prendra fin, et il redeviendra Alonso Quijano le Bon. Le fruit de nos efforts ira à ceux qui en ont besoin, et non aux généraux israéliens. Alors les Américains seront de nouveau les bienvenus au Proche-Orient. Et… qui sait, peut-être que même le grand cinéma américain renaîtra de ses cendres dorées.

 

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La nouvelle complainte de Portnoy

 

 

 

Les juifs viennois hérissés viennent de décider de désinviter le professeur palestinien Edward Said, qui avait été sollicité pour leur faire une conférence à la mémoire de Sigmund Freud. Il avait lancé un caillou en direction de la frontière israélienne. Les psychiatres ont dit que cela en disait long sur son subconscient. Ils n’auraient jamais jeté un caillou comme un arabe, un sauvage de l’université de Columbia ; ils préfèrent les missiles de Sharon.

Je pense que si cette approche vaut pour le professeur Said, on devrait l’appliquer à d’autres. Une génération plus tôt, en 1969, Philip Roth avait décidé d’éprouver le subconscient de ses contemporains juifs des Etats-Unis. Dans son roman La complainte de Portnoy, le héros, Alexander Portnoy, s’étend sur le divan du psy et lui raconte ses émotions secrètes, sa mère autoritaire et sa sexualité d’adolescent. Que déballerait un Portnoy de maintenant sur un divan neuf, modèle 2001 ?

 

Nous pouvons trouver des indices importants en explorant la presse. Philip Weiss a fait remarquer dans le New York Observer[36]que les juifs sont à la politique et aux médias ce que les Noirs sont au basket-ball. Les grandes maisons qui donnent le la comme le New York Times Corporation et le Washington Post sont parfaitement kasher, appartiennent à des juifs, ceux-ci inspirent la plupart des éditoriaux, et les articles les plus sensationnels y sont écrits par des juifs. Leurs voix sont représentatives du subconscient judéo-américain. A part quelques rares exceptions, ils soutiennent Israël, sa politique envers les Palestiniens et son brave patron, le général Sharon. On connaît bien la situation dans notre pays. Les juifs y font la loi, et les habitants n’ont que des droits réduits. Une grande majorité d’entre eux est privée du droit de vote. On confisque leurs propriétés à volonté et l’on détruit leurs ressources indépendantes. Leurs villes sont assiégées, leurs activistes assassinés, on affame les femmes et les enfants. Ils n’ont pas d’accès aux médias, ni à la protection sociale ; ils n’ont même pas le droit d’aller à la plage. Ce n’est un secret pour personne, et l’on en discute librement dans les médias israéliens.

 

Ce serait une grave exagération que d’affirmer que les juifs d’Israël détestent les goys et souhaitent les voir tous partir au diable. Pour reprendre l’expression de Conrad Black, le propriétaire de journaux anglais et canadiens, ce serait un “mensonge digne de Goebbels”. Israël importe des centaines de milliers de goys et de shiksas : Chinois, Thaïs, Roumains, Ukrainiens, Russes et Africains. Rien que ces derniers mois, le ministre israélien du travail a délivré des milliers de nouveaux permis de séjour pour faire venir des travailleurs. Les juifs d’Israël sont ravis d’accueillir des goys, dans la mesure où ils n’ont aucun droit, ne réclament rien, et acceptent de travailler pour un salaire minimum. Au premier signe de complications, on les rattrape par la force et on les renvoie chez eux par le premier avion.

 

C’est là le pays qu’adorent William Safir, Tom Friedman et d’autres juifs conscients de leur intérêt dans les médias qui dominent le discours. “Dis moi ce que tu aimes, et je te dirai ce que tu es”, dit un adage latin. La position pro-israélienne des juifs américains dans les médias est un bon indice sur leurs sentiments subconscients envers le vaste monde.

 

Leur penchant pour la globalisation néo-libérale n’est que l’autre face d’une envie de transformer le monde entier, Etats-Unis compris, en une Palestine dirigée par un petit secteur, avec un grand système sécuritaire et des indigènes appauvris et sans voix. Mais rendons aux gentlemen de la presse ce qui leur est dû. Ils pourraient être pires. La partie la plus vociférante de la communauté juive organisée les trouve plutôt mous. Le correspondant de Haaretz à Washington Nitzan Horowits écrit[37] que “le lobby israélien aux Etats-Unis (AIPAC) est plus intransigeant[38] qu’aucun des gouvernements israéliens, celui de Sharon inclus”. C’est une organisation suprématiste juive, selon Yossi Beilin, ex-ministre israélien qui n’est guère libéral pour sa part.

 

Pourquoi détestent-ils les Palestiniens ? Les Palestiniens ont des racines, ils vivent en harmonie avec leur environnement, ils aiment leurs villages, s’accrochent à leur terre, et peuvent se passer de la direction juive pour vivre. Les suprématistes juifs voudraient détruire leur société, confisquer leur territoire et en faire des esclaves suants dans des usines juives. Si c’est cela que le Portnoy 2001 éprouve envers les Palestiniens, pourquoi aurait-il d’autres sentiments envers d’autres goys ? Un bon Viennois hérissé se déclarerait malade et probablement dangereux pour son entourage. Il est aussi malade que n’importe quel bigot du Ku Klux Klan, mais bien plus influent , grâce à son emprise sur les médias.

 

II

 

Quelle est l’origine de l’influence de Portnoy ? Pourquoi a-t-il autant changé depuis 1969 ? Philip Weiss se l’explique par le succès des juifs quand il s’agit de briser des barrières, de s’enrichir et d’occuper des positions de commandement dans l’élite. Il écrit : “Je ne prétends pas savoir jusqu’à quel point les membres de l’establishment sont juifs. Vingt pour cent, cinquante pour cent ? Je dirais trente”. Or 30% suffiraient pour promouvoir n’importe quelle idée, si les 70% restants n’ont pas d’intérêt particulier à défendre. Dans bien des compagnies financières, une part de 10% est bien suffisante pour avoir le contrôle de la boîte, dans la mesure où le reste est réparti entre de petits actionnaires.

 

En l’absence de statistiques solides pour les Etats-Unis, il est instructif de considérer l’économie de l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid. L’hebdomadaire britannique The Economist, qu’on ne saurait taxer de «“publication haineuse”, a estimé que les juifs qui constituaient 0,03% de la population possédaient 60% des capitaux sur le marché de ce riche pays. Tous les autres partenaires, Anglais, Boers, Indiens et Africains de souche étaient en concurrence pour les 40% restants.

 

Le pouvoir de l’argent se retrouve transféré dans le domaine de l’orientation spirituelle par la structure féodale des médias. Tout en haut, se trouvent les seigneurs des médias, les propriétaires. Ils délèguent l’autorité à des lieutenants de toute confiance, les rédacteurs en chef, qui à leur tour, choisissent des soldats loyaux. La structure n’est pas isolée mais liée aux structures financières et commerciales, les principaux financeurs. Les financeurs sont plus importants que les lecteurs. En Angleterre, le Daily Herald, un journal visé parce qu’il favorisait l’émergence d’une pensée sociale, se retrouva en faillite. Il avait cinq fois plus de lecteurs que le Times, mais n’attirait que la moitié des ressources publicitaires. La publicité compte pour environ 75% des ressources d’un journal moyen. Dans le cas des chaînes de radio et de télévision, cette proportion atteint presque 100%. Il ne fait aucun doute que les médias ne rendent compte qu’à des patrons payeurs, une poignée de privilégiés qui sont membres d’un club élitiste.

 

Contrairement à la croyance conventionnelle, le médium n’est pas le message. Les médias ne sont pas du domaine des affaires non plus. Lev Chernoi, un multimillionaire russo-israélien qui a vendu son vaste empire médiatique à un autre acolyte juif, M. Berezovsky, l’a dit de façon concise dans un récent entretien : “Les médias, c’est de la politique”. Les médias sont l’outil pour formater l’opinion publique, pour modeler la conscience d’une nation. Il fut un temps où le lectorat alimentait à son tour les journaux en opinions. Mais c’est bien fini : les gens ordinaires continuent à posséder la plus grande partie du corps de l’Amérique, et ils sont ses muscles, mais les nerfs et le cerveau ont été confisqués par le club des seigneurs des médias alliés aux chefs de la finance et du commerce, le nouveau pouvoir dominant dans le monde entier. Ce sont eux qui décident ce que les Américains pensent. Les Américains ratifient leurs décisions sur la façon dont nous devrions diriger notre planète, depuis les forêts amazoniennes jusqu’au moindre village palestinien assiégé.

 

Le club a disposé à sa guise de la prétention au pluralisme dans la presse. Les politiciens et journalistes russes qui visitent les Etats-Unis expriment souvent leur étonnement face à l’étroitesse du paysage de l’opinion exprimée dans ce pays énorme et si hétérogène. “Vous avez réussi là où les communistes ont échoué”, voilà un refrain fréquent. Certes, les différences entre la couverture des journaux américains et les informations télévisées ont quasiment disparu.

 

Noam Chomsky écrivait récemment : “Les rédacteurs du New York Times et leurs frères ont refusé, et non simplement omis par inadvertance, de publier un seul mot sur l’envoi sans précédent d’un grand nombre d’hélicoptères militaires en Israël. La semaine dernière, un contrat portant sur 5,5 milliards de dollars a été signé entre le Pentagone et les FID (Forces Israéliennes de Défense), pour des Apaches plus modernes. Ils tiennent compte de la façon dont la population étasunienne pourrait réagir. A ce jour, ce transfert massif de fonds publics a fait l’objet d’un commentaire, en tout et pour tout, dans un journal de Raleigh, en Caroline du nord. J’ai personnellement essayé d’entrer en contact avec des chefs de rédaction que je connais depuis des années, sans résultat. La discipline et l’uniformité sont réellement impressionnantes. Les gens qui pensaient que Staline avait atteint les limites du totalitarisme se trompent complètement”.

 

En fait, Joseph Staline n’avait pas à sa disposition un système médiatique aussi complaisant, ni une technologie aussi moderne. Ils n’ont pas encore mis en œuvre tout son potentiel, car les trois réseaux les plus importants prévoient de servir un programme d’informations unitaire et unifié chaque soir, pour répandre le même message dans chaque foyer américain. Le peintre Diane Harvey a écrit, désespérée, “leur technique principale consiste à nourrir le public avec une vision mondiale faite à partir de substituts toxiques en lieu et place de l’information et de la vérité. L’esprit de la vérité a disparu, une version mise à jour du totalitarisme global a cristallisé en mortelle emprise sur la liberté humaine”[39].

 

III

 

Paradoxalement, c’est parce qu’elle est colossale que cette machine est vulnérable. L’asservissement et la destruction de la Palestine n’est que l’une de ses applications. “Ne demandez pas pour qui sonne le glas, c’est pour vous qu’il sonne, et nul homme n’est une île, a dit le poète élisabéthain John Donne, en proclamant que l’humanité est commune à l’homme. Ce sont les mots qui poussèrent Ernest Hemingway à combattre pour la liberté en Espagne en 1936, parce que la liberté est indivisible. Nous avons répété ces mots en 1968 ; nous devrions les redire maintenant. Le combat pour la liberté aux Etats-Unis et la bataille pour la Palestine font partie de la même guerre.

 

Chaque fois que le Tout-puissant envoie une plaie sur terre, dit une parabole juive, il envoie le remède correspondant. Le remède réside dans la démocratie. Il faudrait rendre les médias au peuple, les reprendre des mains des magnats. La Palestine/Israël devrait être démocratisée, et des droits égaux devraient être garantis aux juifs et aux gentils à égalité. Et Portnoy serait guéri, sa nouvelle complainte retournerait au silence.

 

 

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Dans une certaine mesure

 

 

[Débat à la conférence de l’UNESCO sur la façon d’‘établir la véracité des faits’, en juin 2001.]

 

Le monde des médias était bien décrit dans Scoop, le superbe roman d’Evelyn Waugh. Dans cette œuvre, bien que l’intrigue principale se déroule en Afrique, les scènes les plus pertinentes se situent à Fleet Street, dans le bureau de Lord Copper, patron du Daily Beast. Ce magnat de la presse demandait parfois à son rédacteur international, est-ce que Yokohama est la capitale du Japon ? Ou encore, Hong Kong nous appartient-elle ? Le rédacteur n’avait que deux réponses ‘correctes’ à sa disposition. Lorsque Lord Copper avait raison, il lui disait : "absolument, Lord Copper". Lorsqu’il avait tort, il lui répondait, "dans une certaine mesure, Lord Copper". Absolument et dans une certaine mesure, balisent le discours médiatique autorisé. Nous autres, journalistes, sommes des créatures dépendantes. Nous aimerions être honnêtes et sincères, mais nous devons penser à notre salaire et à notre carrière. Si nous franchissions les limites imposées par nos employeurs, les empires médiatiques, il nous faudrait immédiatement chercher un autre boulot.

 

Pour ce qui est de la Palestine, le champ du discours autorisé est aussi étroit que la taille de Zuleika Dobson. Disons qu’il s’ajuste aux limites du discours officiel juif israélien, du Meretz à Sharon. Si nous comparons avec l’Afrique du Sud d’avant Mandela, il est comparable au discours officiel blanc, des nationalistes jusqu’aux progressistes, sans y inclure l’ANC. A mon avis, ce discours est celui de l’exclusion, et même de la suprématie. Il est un pilier important de la domination juive en Palestine. Il n’offre pas l’égalité, ni même un avenir sécurisé aux habitants du pays. Mais il est le seul discours autorisé. Vous avez deux possibilités : soit vous êtes en faveur de la création de bantoustans pour les Palestiniens, ce qui vous place résolument dans le camp des Israéliens “progressistes” ; soit vous soutenez la déportation massive et le nettoyage ethnique, et vous suivez alors la ligne dure des faucons. Ces bornes sont les frontières intangibles du discours. Quiconque traverse la frontière pour défendre l’égalité des Juifs et des Gentils en Terre sainte, se retrouve seul dans le désert. Sa voix sera réduite au silence, peut-être pour toujours.

 

Je sais cela pour l’avoir vécu. J’habite Jaffa, une ville à la population mélangée. Il y a des Palestiniens, des Marocains, des Juifs ashkénazes israéliens, des Russes, et nous vivons tous ensemble, de façon assez harmonieuse. Mais un grand nombre de gens qui sont nés à Jaffa vivent dans des camps de réfugiés, car on leur interdit de revenir chez eux, en raison de leur religion ou de leur ethnie. Je trouve moralement insoutenable qu’un Juif de New York, Paris ou Novossibirsk, comme moi, puisse venir habiter à Jaffa, tandis qu’un homme qui est né dans cette ville, n’a pas le droit de revenir vivre chez lui. Je me suis prononcé en faveur du retour des réfugiés palestiniens et j’ai immédiatement perdu mon emploi à Haaretz, qui est pourtant le plus progressiste des journaux israéliens.

 

La couverture médiatique de la question palestinienne est particulière pour une simple et bonne raison. Nous avons mis en place un vocabulaire spécifique pour rapporter l’actualité locale. Si je tuais Ahmad par exemple, il serait relaté qu’"Ahmad a été tué par un Israélien". Mais si, à Dieu ne plaise, Ahmad me tuait, vous apprendriez alors qu’"un Juif a été assassiné".

Comme dans Dr Jekyll and Mr Hyde, un Israélien peut tuer ; mais si un Israélien est tué, il se transforme en Juif. Il est absolument interdit de parler d’atrocités ou d’assassinats commis par des Juifs. Les Juifs sont, pour toujours, des victimes. Il semble souvent que nous ayons trois nationalités en Palestine : les Juifs, les Israéliens et les Palestiniens. Les Israéliens peuvent commettre des crimes, mais ce sont des Juifs innocents – toujours innocents – qui sont assassinés. Si vous confondez ces deux mots et si vous dites d’un assassin qu’il est juif, vous serez traité d’antisémite et vous perdrez probablement votre boulot.

 

Parler de notre histoire ne devrait pas être si compliqué. Cela devrait même être plus simple qu’en bien des endroits du monde, où la situation est autrement épineuse. Le droit à l’autodétermination nationale, y compris l’autonomie ou l’indépendance, n’est pas quelque chose de facile à concrétiser, bien des Corses vous le diront. La question de la Palestine devrait être plus facile à expliquer, car ce qui est en jeu n’est pas l’autodétermination nationale, mais bien les droits humains les plus élémentaires. Le Kosovo ? Au Kosovo, les Albanais étaient victimes de discrimination, et de persécutions de la part des autorités serbes, mais ils ont toujours eu, dans les faits, le droit de vote et le gouvernement yougoslave ne les a jamais privés de leur nationalité. Ils étaient des citoyens confinés, des citoyens de deuxième classe, mais des citoyens quand même. Les Kurdes en Turquie ? Eux aussi peuvent voter.

 

La couverture médiatique en Palestine devrait être plus aisée, mais elle est plus difficile. Un journaliste peut écrire et parler de problèmes marginaux, par exemple des colons juifs au-delà de la Ligne Verte. Mais on n’est pas autorisé à remettre en question la domination juive en Palestine qui représente le fondement de l’Etat. Nous ne sommes pas autorisés à dire que les Palestiniens n’ont pas le droit de vote, pas le droit de se déplacer dans leur propre pays, pas le droit de retourner chez eux, dans le seul pays qu’ils aient jamais connu.

 

A mon avis, le parti pris des médias au sujet de la Palestine représente une source immense d’enseignement. En effet, cela en dit long sur le fonctionnement du pouvoir aux Etats-Unis et en Europe. Cela nous apporte aussi une connaissance précieuse sur le monde obscur des “empires médiatiques”, connaissance dont les journalistes aux ordres ne peuvent guère se faire l’écho, occupés qu’ils sont à écrire “Absolument ”.

 

La raison en est évidente. Trop nombreux sont ceux, parmi nos magnats de la presse, qui approuvent la notion de suprématie juive, et ils sont présents aux quatre coins de la planète. Conrad Black, par exemple, est en Angleterre, et il possède de nombreux journaux au Canada, aux Etats-Unis, et en Israël. Dans notre pays, il possède The Jerusalem Post. Lorsqu’il a acheté ce journal, il a licencié le personnel et embauché des gens qui partageaient ses opinions. C’est un sioniste de droite, un partisan zélé de la suprématie juive.

 

Aux Etats-Unis, ils sont trop nombreux pour qu’on puisse les compter. Mentionnons tout de même Mortimer Zuckerman, un magnat de la presse, actuellement à la tête de la Conférence des Organisations Juives Américaines, le ‘paternel’ de tous les groupes juifs en Amérique. Il est l’un des hommes les plus riches du pays ; il a fait fortune en spéculant dans l’immobilier et possède le troisième plus gros tirage parmi les magazines hebdomadaires américains dignes de ce nom, US News and World Report. Il possède aussi le tabloïde The Daily News, populaire aux deux sens du terme, également parmi les plus vendus à New York et dans le New Jersey. En principe, ses journaux défendent l’impitoyable loi du marché. Avec une exception cependant : une fois l’an, ils appellent à offrir une subvention généreuse à Israël, payée par le contribuable américain. Deux anciens premiers ministres israéliens, Netanyahou du Likoud des faucons, et Barak du légèrement moins belliciste Parti travailliste, ont soutenu Zuckerman dans sa campagne pour diriger la Conférence des Présidents des Grandes Organisations Juives. Si l’on se place à la gauche du Ku Klux Klan, cette association des cinquante deux chefs des organisations juives américaines représente le groupe politique le plus fanatique des Etats-Unis. Haaretz a récemment relaté que Mortimer Zuckerman avait répudié son épouse shiksa[40], afin d’obtenir ce siège convoité. Tant qu’il demeurait l’époux d’une femme non-juive, ses collègues, milliardaires juifs, ne lui accordaient pas leur confiance. Et c’est là l’un des éditeurs les plus influents des Etats-Unis.

 

De l’autre côté du globe, en Russie, les chaînes de télévision et les journaux appartiennent aussi à des citoyens israéliens. L’un d’eux, Vladimir Gusinsky, a dû se séparer de son canal de TV. Mais son personnel, extrêmement pro-israélien, fut rapidement embauché par une autre chaîne, appartenant à un autre citoyen israélien, M. Chernoi. En 1985, il était comptable et touchait un salaire mensuel de 100 dollars. Aujourd’hui il pèse 5 milliards de dollars, possède pratiquement toutes les usines d’aluminium de Russie, et vit dans une banlieue résidentielle de Tel Aviv. Ces jours-ci, il est mis en examen pour 34 meurtres, blanchiment d’argent et appartenance à la maffia russe. Dernièrement, dans une histoire drôle, on le citait disant : “les médias n’ont rien à voir avec les affaires ; les médias c’est la politique et l’influence.” M. Chernoi utilise son empire médiatique pour anéantir, en Russie, toute critique envers Israël.

 

J’ai rencontré récemment un jeune militaire russe, attaché d’ambassade dans une capitale occidentale. Il m’a dit : votre situation en Israël est semblable à la nôtre, mais nous avons la Tchétchénie à plus de mille kilomètres, alors que vous l’avez juste à côté de chez vous. Je lui demandai alors, voulez-vous dire que les Tchétchènes n’ont pas le droit de vote ? Il était stupéfait. Il ne savait pas que les Palestiniens n’ont pas le droit de voter. Les empires médiatiques des citoyens israéliens Gusinsky, Chernoi, et Berezovsky, ont bien pris soin de cultiver l’ignorance de ce jeune russe et de tous ses compatriotes.

 

Ce groupe international d’empires médiatiques juifs, de Washington à Moscou, n’est pas assujetti aux intérêts d’Israël. Mais soutenir Israël fait partie de son programme. En priorité, dans ce programme, il y a la globalisation et le néolibéralisme ; ce qu’il appelle “la liberté du marché”. Sur le plan politique, il a tendance à se méfier de la démocratie et des libertés individuelles, tout en exigeant de façon continuelle la liberté pour les entreprises.

 

Le soutien mutuel est lui aussi bien placé sur la liste des priorités. Lorsque Gusinsky a été mis en examen pour détournement de fonds, le New York Times et le Washington Post ont publié des éditoriaux et articles de fond pratiquement identiques, en soutien à la ‘presse russe indépendante’. ‘Indépendante’ semble être ici un mot codé, qui signifie ‘appartenant aux Juifs’.

 

Ceci devrait provoquer une sérieuse inquiétude. Lorsqu’un homme d’affaire égyptien a acheté Harrods à Londres, les journaux ont laissé éclater leur fureur. Les titres se sont enflammés, “des étrangers s’emparent de notre héritage national”. En Israël, aucun intrus n’est autorisé à posséder un journal. Il y eut un riche juif russe, Gregory Lerner, qui essaya d’acheter un journal en Israël. Il fut condamné à six ans de prison, pour différents crimes en liaison avec la maffia. Il est intéressant de remarquer que ses délits ne dérangeaient personne jusqu’à ce qu’il tente de s’introduire dans le monde des médias. Un juif irakien a un jour repris un journal, et il s’est rapidement retrouvé en prison. Parce que les médias n’ont rien à voir avec les affaires. Les médias sont le système nerveux d’un pays.

 

Pour vous, Européens et Américains, il me semble que la question de la Palestine est beaucoup plus importante que n’importe quel autre cas d’injustice. Parce qu’elle est la preuve que ce groupe international d’empires médiatiques juifs est devenu un tantinet trop puissant. D’après mon expérience, les journalistes juifs peuvent être aussi objectifs que les autres. En fait, la meilleure couverture de la question palestinienne est faite par des journalistes juifs, de Susanne Goldenberg du Guardian à Gideon Levy du Haaretz. Mais il est plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que de trouver un magnat des médias objectif. On pourrait résoudre ce problème en traitant les journaux comme on le ferait de précieuses sources d’eau et d’autres services publics importants. A moins, bien entendu, que nous ne nous décidions à abandonner tous ces journaux au royaume obscur de la presse ethnique, et à construire, en repartant de zéro, un nouveau réseau de presse libre.

 

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Le bal des vampires

 

 

14 mars 2001

 

I

 

Les histoires populaires de vampires donnent à leurs lecteurs de nombreuses recettes, au cas où ils seraient victimes d'une attaque macabre. La poignée de terre de cimetière fait partie des remèdes courants, il est recommandé d'avoir un chapelet de gousses d'ail à portée de main, et le crucifix est souverain. Mais ces remèdes ne marchent pas toujours. Dans la comédie d'horreur de Roman Polansky, Le bal des vampires, le héros essaie de mettre en déroute un vampire juif en faisant le signe de croix. Le vampire juif lui sourit d'une manière qui en dit long, venue tout droit du Violon sur le Toit, et montre ses crocs ; la croix ne l'impressionne absolument pas. Ce film de Polansky me revient à l'esprit au moment où je me penche sur la nouvelle vague de controverses au sujet de l'Holocauste.

 

Les ‘historiens révisionnistes’, que leurs adversaires considèrent comme des ‘négationnistes’, avaient l’intention de tenir une conférence à Beyrouth afin d'y comparer leurs informations sur le génocide nazi. L'establishment juif américain, notamment l'organisation sioniste américaine (ZOA, Zionist Organization of America) et la Ligue Anti-Diffamation, a exigé que cette conférence soit annulée, et le gouvernement libanais a accédé à cette demande.

 

La ZOA n'a rien contre le révisionnisme en tant que tel. C'est même cette organisation qui est pionnière dans l'art de renier l'histoire, puisqu'elle a commis, aux frais du contribuable américain, un opuscule intitulé : Deir Yassine : Histoire d'un mensonge. Deir Yassine, c'est ce paisible village que les groupes juifs terroristes Etzel et Lehi ont attaqué, le 9 avril 1948, en massacrant toute la population : hommes, femmes et enfants. Mon texte intitulé “Avril est le mois le plus cruel”, est d’ailleurs consacré à ce jour-là.

 

Les révisionnistes de la ZOA ont utilisé toutes les méthodes de leurs adversaires, les ‘négationnistes’ : ils rejettent les récits des témoins oculaires survivants, de la Croix Rouge, de la police britannique, des scouts israélites et des autres observateurs juifs, qui ont assisté à toute la scène. Ils occultent même les excuses présentées par Ben Gourion, puisque en fait les chefs de ces gangs étaient devenus, à leur tour, premiers ministres de l'Etat juif. Pour la ZOA, seuls le témoignage des meurtriers est digne de foi, sous réserve que ces meurtriers soient juifs.

 

Si les victimes sont juives, alors ces mêmes organisations sionistes américaines n'épargnent aucun effort pour défier le révisionnisme. Cette position douteuse sur le plan moral a sans aucun doute apporté beaucoup d'eau au moulin des congressistes de Beyrouth. A suivre leur logique, si les Israéliens racontent des salades sur ce qui s'est réellement passé en 1948, peut-être les souvenirs juifs sur l'Holocauste sont-ils tout aussi fallacieux.

 

Cela nous rappelle des ré-évaluations à la baisse d’autres calamités de notre époque. Le massacre de Timisoara, en Roumanie, fut longuement rapporté par le New York Time, la BBC, CNN et consort, perpétré nous dit-on par Ceausescu et estimé à 90 000 victimes civiles. Ceausescu a été exécuté sommairement. Des amis de l’Occident ont été installés au pouvoir, mais les enquêteurs indépendants ont découvert que le nombre des victimes étaient finalement de 96 ! Mille fois moins que l’estimation. Les premiers reportages sur le onze septembre parlent de 60 000 morts, parmi lesquels 4000 Israéliens. Nous savons maintenant que les victimes étaient au nombre de 3000, dont quarante Juifs. Par rapport à l’estimation, le nombre total de victimes a été divisé par vingt, et le nombre des victimes juives par cent !

 

Une telle diminution a déjà existé à l’époque du pogrom de Kishinev. Tout d’abord, les organisations et les témoins juifs ont revendiqué cinq cents morts. Le nombre a ensuite dégringolé jusqu’à atteindre la valeur de 48, soit moins de cent fois moins. Des historiens modernes remarquent que, dans tous les pogroms de la Russie tsariste, les juifs constituaient à peu près un tiers du nombre total des victimes du conflit de basse intensité que menaient les paysans ukrainiens contre la bourgeoisie juive (que certains appellent même ‘l’Intifada ukrainienne’). C’est effectivement très différent de l’histoire que nous, les juifs, avons apprise à l’école.

 

Le monstrueux massacre des Juifs en 1648, perpétré par les cosaques de Chmielnicki, était estimé à 500 000 victimes juives, jusqu’à ce que ce nombre soit divisé par dix par le chercheur juif moderne Jonathan Israël[41]. Il a même démenti qu’il y ait eu un massacre de Juifs. Mais les Juifs ont souffert autant que les autres dans cette guerre civile entre les Ukrainiens, les Polonais et les Juifs.

 

Inspirés par ces faits, les révisionnistes ont marqué quelques points et les récits de graisse humaine transformée en savonnettes, ou les fournaises ardentes selon Elie Wiesel, ont été remisés au placard, avec d’autres fadaises. Les révisionnistes s’interrogent aussi sur le véritable nombre de victimes juives. Ce n'est pas du tout une question facile, la définition de qui est une victime donnant elle-même lieu à interprétation.

 

Un bon exemple de ‘définition de la victime’ a été donné dans le journal Haaretz du week-end dernier. Lorsque la guerre du Golfe prit fin, en 1991, on ne relevait qu'une unique victime israélienne de la guerre. Aujourd'hui, il y a, officiellement, cent Israéliens qui sont reconnus victimes de la guerre du Golfe, et leurs descendants et collatéraux perçoivent une pension aux frais de l'Irak. Certaines de ces victimes sont mortes de stress, d'autres, n'ayant pu retirer leur masque à gaz, sont mortes étouffées. L'article du Haaretz soutient que des plaintes en nombre beaucoup plus important ont été déclarées irrecevables par les autorités israéliennes.

 

Pour estimer le nombre des victimes juives de la seconde guerre mondiale, les organisations juives ont pris les estimations d’avant-guerre, en ont soustrait les chiffres d’après la guerre, et ont déduit que plus de cinq millions de juifs avaient été tués. Ce nombre comprend les soldats juifs, comme mon oncle qui s’est battu à Leningrad et a péri pendant la bataille. Il comprend aussi les gens qui, comme mon grand-père déjà âgé, sont morts de faim et de vieillesse dans le quartier juif de Stanislawow. Il comprend les victimes de maladies, du typhus et de la malnutrition. Cela fait beaucoup de monde, parce que c’était une guerre horrible. Par exemple, en Biélorussie, où les juifs étaient nombreux, la guerre a tué une personne sur quatre, juive ou non.

 

Voilà pourquoi on devrait rejeter le concept même d’holocauste juif. Parce qu’il sépare artificiellement les juifs tués, du grand nombre de leurs compatriotes et compagnons d’infortune tués aussi. Ce concept sépare mon oncle, le soldat Abraham, de son frère de tranchée, le soldat Yvan; alors qu’ils ont été tués par le même obus.

 

Les ‘révisionnistes’ ont suivi une autre voie. Ils ont mis en jeu leur carrière et leur fortune en tentant de démolir ce qu'ils appellent le "mythe de l'Holocauste". On peut comprendre leur intérêt. Aujourd'hui, n'importe qui peut mettre en doute ouvertement l'Immaculée Conception ou (pourquoi pas) défier les mythes fondateurs d'Israël. Mais le culte de l'Holocauste jouit d'un interdit exorbitant, qui a force de loi, frappant toute enquête qui pourrait être de nature à jeter un doute sur son dogme sacré. Les dogmes ont le don d'attirer les esprits critiques. Toutefois, derrière cette muleta écarlate, les cornes du taureau chargeant ne transpercent que du vide. Les disputes sur les chambres à gaz et la production de savon sont peut-être fort intéressantes, mais elles sont complètement hors-sujet car où est donc le matador ?

 

II

 

Une avancée courageuse a été effectuée par Norman Finkelstein dans son ouvrage devenu best-seller L’industrie de l'Holocauste. Toutefois, il y a une différence importante entre Finkelstein et les historiens révisionnistes rassemblés à Beyrouth. Finkelstein, fils de survivants de l'holocauste, s'est gardé de toute bataille de chiffres illégale et s'est focalisé sur la construction idéologique du culte de l'Holocauste.

 

Et il a drôlement bien fait. Une organisation juive, appelée ‘Avocats Sans Frontières’ a même été jusqu'à lui intenter un procès, en France. Ces avocats ne s'étaient absolument pas manifestés, quand la machine légale israélienne avait prononcé une peine probatoire - dérisoire - de six mois, à l'encontre du meurtrier juif d'un enfant non-juif. Ils n'avaient pas levé le petit doigt lorsque la jeune Suad, quinze ans, placée en isolement total et victime de tortures psychologiques, s'était vue refuser toute assistance juridique. Ils brillent par leur absence dans les tribunaux militaires israéliens où un simple officier juif peut prononcer une sentence d'emprisonnement de longue durée contre un civil non-juif, sur la base de présomptions tenues secrètes. Apparemment, ces avocats-là tiennent compte de certaines frontières.

 

Finkelstein s'est mis en tête d'explorer le secret de notre charme juif discret, un charme qui ouvre les cœurs américains et les coffres des banquiers suisses. Sa conclusion est que nous y arrivons en faisant appel aux sentiments de culpabilité des Européens et des Américains. "Le culte de l'Holocauste a montré qu'il était une arme idéologique irremplaçable. En la déployant, l'une des puissances militaires les plus redoutables du monde, avec un palmarès horrifiant en matière de droits de l'homme, se présente elle-même comme un Etat-victime, et le groupe ethnique le plus prospère aux Etats-Unis a acquis le statut de victime". Finkelstein procède à une analyse brillante du culte de l'Holocauste, et aboutit à une découverte bouleversante : ce n'est qu'une construction chancelante de quelques clichés cousus du fil blanc de la voix geignarde d'Elie Wiesel, depuis sa luxueuse limousine.

 

Finkelstein n'a pas pleine conscience de l'importance de sa découverte, puisqu'il croit encore que le culte de l'Holocauste est un grand concept, venant tout juste après l'invention de la roue. Il a permis de résoudre le problème éternel des riches et des puissants, celui de se défendre contre l'envie et la haine des pauvres et des exploités. Il a permis à Mark Rich et autres escrocs de tricher et de voler, il a permis à l'armée israélienne d'assassiner des enfants et d'affamer des femmes impunément. Cette opinion est partagée par de nombreux Israéliens. Ari Shavit, éditorialiste connu du journal Haaretz, l'a fort bien exprimée en 1996, quand l'armée israélienne a tué plus de cent civils réfugiés à Cana, au Liban : "Nous pouvons assassiner en toute impunité : le musée de l'Holocauste, c'est bien chez nous ?". Boaz Evron, Tom Segev et d'autres essayistes israéliens ont développé cette même idée.

 

On peut résumer la thèse de Finkelstein comme suit. Les Juifs ont réussi à résoudre la quadrature du cercle, ils ont résolu le problème sur lequel butaient l'aristocratie et les millionnaires ordinaires. En substance, ils ont réussi à désarmer leurs ennemis en faisant appel à leur compassion et à leur complexe de culpabilité.

 

III

 

J'admire Finkelstein de continuer à croire en la bonté de cœur de l'homme, son semblable. J'aurais aussi tendance à penser qu'il croit encore aux contes de fées. A mon humble avis, les sentiments de compassion et de culpabilité peuvent, à la rigueur, vous procurer un bol de soupe gratis. Mais pas un nombre incalculable de milliards de dollars. Finkelstein n'est pas aveugle. Il a remarqué que les Gitans, autres victimes des nazis, ont reçu des queues de cerises de la part de la ‘compatissante’ Allemagne. La capacité des Américains à se sentir collectivement coupables vis-à-vis de leurs victimes vietnamiennes (5 millions de morts, un million de veuves, plusieurs équivalents des bombardements de Coventry, arrosés de gaz orange), a été évaluée récemment, par le Secrétaire à la défense William Cohen : "Il n'y a pas lieu de présenter des excuses (et encore moins des dédommagements). Une guerre est une guerre". Bien que disposant de toute l'information, Finkelstein, s'entêtant à vouloir faire peur au vampire, se cramponne à son crucifix.

 

Quelle est la source d'énergie qui alimente l'industrie de l'Holocauste ? Ce n'est pas une question oiseuse, ni théorique. Actuellement en Palestine, la fabrication d'une nouvelle tragédie bat son plein, avec le lent étouffement de ses villes et villages. Chaque jour, un arbre est déraciné, une maison est démolie, un enfant est assassiné. A Jérusalem, les Juifs célèbrent Pourim en faisant un pogrom contre des Gentils, et cela donne lieu à un entrefilet à la page six des quotidiens locaux. A Hébron, les fans de Kahane ont célébré Pourim devant la tombe du tueur en série, Goldstein. Ce n'est vraiment pas le moment de faire sa chochotte.

 

Dans Ulysse, le personnage Bloom exprime les sentiments de son créateur James Joyce envers le concept sanglant de libération irlandaise en lâchant un pet en direction de l'épitaphe d'un combattant pour la liberté de l'Irlande. Mes grands-parents, mes tantes et oncles sont morts durant la Deuxième Guerre mondiale. Mais je jure, sur leur mémoire, que si je pensais que le sentiment de culpabilité autour de l'Holocauste devait causer la mort d'un seul enfant palestinien, je transformerais immédiatement le mémorial de l'Holocauste en pissotière.

 

Le pathos du culte de l'Holocauste et la facilité avec laquelle il réussit à pomper des milliards sont les preuves tangibles de l'existence d'un réel pouvoir derrière cette industrie. Ce pouvoir est obscur, invisible, ineffable, mais bien réel. Il ne s'agit pas d'un pouvoir dérivé de l'Holocauste. C'est l'inverse : le culte de l'Holocauste correspond à l'étalage des muscles de ceux qui exercent le pouvoir réel.

 

Dans la nouvelle ferveur religieuse des Etats-Unis, parfois appelée ‘judéo-chrétienne’, l’Holocauste a détrôné la Passion du Christ, la création d’Israël a remplacé la résurrection, et cela confirme la centralité des Juifs dans le discours américain.

 

C'est pourquoi tous les efforts des révisionnistes sont peine perdue. Les gens qui font la promotion de ce culte pourraient faire la promotion de n'importe quoi, étant donné qu'ils dominent complètement le discours public. Le culte de l'Holocauste est juste une manifestation, à petite échelle, de ce dont ils sont capables. Les représentants de ce Pouvoir, confrontés aux révélations de Finkelstein, se contenteraient vraisemblablement d'esquisser un sourire entendu.

 

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Banquiers et voleurs

 

 

Octobre 2001

 

I

 

"L'Holocauste suisse : un mythe", titrait le Times samedi dernier (13 octobre), baissant ainsi le rideau sur ce qui restera dans les annales comme un cas odieux d'extorsion de fonds et de pure escroquerie. Tout avait commencé en 1995, lorsque deux personnalités notables, Edgar Bronfman, président du Congrès juif mondial, et Abraham Burg, étoile montante du monde politique israélien, avaient demandé à rencontrer les dirigeants des banques suisses, se disant chargés d'une mission humanitaire. "Vous avez dans vos coffres des milliards de dollars déposés par des juifs avant la seconde guerre mondiale", leur avaient-ils dit. "Nous voulons que ces dépôts soient immédiatement restitués aux survivants de l'holocauste. Faites en sorte qu'ils puissent au moins finir leur existence dans un certain confort." Bronfman et Burg sont des hommes influents auxquels banques et compagnies d'assurance accordent généralement une oreille attentive.

 

Edgar Bronfman est l'heureux héritier des milliards de son père, Sam. Ce dernier a fait fortune grâce au trafic illégal d'alcool aux Etats-Unis : il fabriquait ses spiritueux au Canada et les passait en contrebande par les Grands Lacs, par l'intermédiaire de son réseau de gangsters. Cela se passait à l'époque de la fameuse Prohibition. Mais Sam Bronfman dégageait plus de profits encore de son activité de requin de la finance. Peu avant sa mort, un journaliste lui ayant demandé quelle était la plus grande invention de l'Homme, il avait répondu, "le prêt à intérêt".

 

Des capitaux extorqués par des moyens criminels et en pressurant des débiteurs peuvent aussi faciliter les carrières politiques. Il en va ainsi dans la politique juive, tant il est vrai que l’on n'a pas besoin d'être élu pour devenir quelqu'un d'important. Il suffit de louer deux pièces dans une tour et d'apposer une plaque du genre, "Association des Juifs du monde", "Assemblée des Survivants" ou "Front de libération juive", et l'affaire est faite. Aucun brevet ne protège ces appellations. Le Congrès juif mondial de Bronfman n'était rien d'autre, au départ, qu'une entité minuscule au nom grandiloquent. Avant Bronfman, ce Congrès était présidé par tel ou tel personnage d'allure patriarcale, comme Nahum Goldmann, mais cela ne faisait de mal à personne. Avec Bronfman, changement de décor, le Congrès juif mondial devient un centre de pouvoir.

 

Abraham Burg (Avrum pour les intimes), président du parlement israélien (Knesset) et candidat à la présidence du Parti travailliste, est le fils d'un homme politique israélien connu, leader du parti national religieux, qui a servi tous les gouvernements d'Israël en qualité de ministre, quarante années durant, jusqu'à sa mort. Avrum a suscité un beau tollé, lors de l'émission Nightline de la chaîne de télévision américaine ABC, le 2 août dernier, lorsqu'il a dit que les Palestiniens étaient "des gens auxquels on ne marierait pas sa fille ". Avrum avait besoin d'un chaperon pour stimuler sa carrière politique, au moment même où Bronfman avait, lui, besoin d'un partenaire israélien fiable, pour réaliser son plan.

 

Aucune banque ni aucune compagnie d'assurance ne saurait se permettre de refuser de recevoir des personnages aussi importants. Après avoir opposé une résistance de principe, les nains de jardin helvétiques cédèrent, et les ‘chefs titulaires’ des Juifs repartirent avec leur gros pactole. "Ah là là... ces Juifs veulent voler nos banques et nos compagnies d'assurance sous prétexte de leur holocauste", ont probablement fulminé les Suisses. Mais ils se trompaient.

 

Alors que cette histoire avait commencé comme une nouvelle version des Protocoles des Sages de Sion, la suite se déroule plutôt selon le scénario du film L’arnaque. Six ans ont passé, mais pratiquement pas un dollar n'est ressorti des griffes des commissions internationales créées par Bronfman et Burg. Les survivants juifs de l'holocauste n'ont quasiment rien reçu. L’argent avait été subtilisé par ceux-là même qui exigeaient réparation pour les victimes. Récemment, un journal de grande audience, le Los Angeles Times, écrivait[42] :

 

"Une commission internationale, créée afin de résoudre les contentieux d'assurances concernant la période de l'holocauste, aurait versé plus de trente millions de dollars en salaires, frais d'hôtel et encarts publicitaires dans la presse, ne distribuant que trois millions de dollars aux héritiers." Les membres de la commission ont fait de celle-ci une agence de voyage de luxe et un club de loisirs. Le Los Angeles Times poursuivait : "Les documents montrent que, depuis 1998, la commission a tenu plus de 18 congrès, réunissant jusqu'à une centaine de participants, dans des grands hôtels de Londres, Jérusalem, Rome, Washington et New York". En ce qui concerne, cette fois, la question du travail forcé, le journal The Independent indique :que, "tandis que les victimes de l'holocauste recevront (peut-être) entre 2.500 et 7.500 dollars, les juristes juifs qui ont négocié l'arrangement recevront chacun des honoraires dépassant le million de dollars"[43].

 

Le Times révèle que les banques suisses ont vérifié les comptes dormants et qu'elles ont constaté qu'ils n'appartenaient même pas à des victimes juives de l'holocauste. Ils appartenaient, pour la plupart, à "des personnes très aisées, non juives, qui avaient oublié leurs bas de laine".

 

Si les Suisses ont effectivement payé un milliard et demi de dollars à Bronfman et Burg, ce n'est certainement pas parce que les récriminations de ces deux personnages les ont convaincus. Ils ont déboursé cette somme parce qu'ils n'avaient pas le choix. Bronfman (avec Mark Rich) était un important soutien du Président Bill Clinton, et Clinton, sans aller jusqu’à bombarder Zurich, a appuyé la requête avec des moyens beaucoup plus persuasifs.

 

Certains éléments de cette histoire commencent à faire surface. C'est le cas, notamment, dans l'ouvrage de Normam Finkelstein, professeur à l'université de New York. Devenu un best-seller, L'industrie de l'Holocauste[44]a été l’objet de nombreuses controverses. Finkelstein s'est insurgé contre les méthodes d'extorsion de fonds pratiquées par les organisations juives. Ces dernières l'ont accusé de mensonge et d'antisémitisme. Aujourd'hui, un an après la parution de son livre, de nouveaux détails, inattendus et croustillants, sur des manœuvres sordides commencent à transpirer. Si ces informations sont confirmées, nous avons affaire à la plus grande escroquerie du XXe siècle.

 

Apparemment, le professeur Finkelstein a commis quelques erreurs : au grand dam des pourfendeurs de Juifs, les victimes de l'escroquerie n'ont pas été seulement les banques et les compagnies d'assurances, mais aussi des gens ordinaires, d'origine juive. Et, pour le grand embarras des Juifs, les truands étaient les dirigeants juifs autoproclamés, qui prétendaient représenter le peuple juif.

 

II

 

L'homme qui est à l'origine de cette découverte est bien différent du professeur new-yorkais Finkelstein. Martin Stern est un homme d'affaires britannique prospère et très engagé dans les affaires immobilières, ainsi que dans la cause judéo-sioniste. Il travaille à Londres et passe le week-end dans son vaste appartement du quartier orthodoxe de Jérusalem. Il ne rate pas une prière à la synagogue de quartier, pratique la charité et aime sincèrement Israël.

 

Sa rencontre fortuite avec un banquier suisse à Villar, prestigieuse station des Alpes suisses, a été à l'origine du ‘montage’ des revendications relatives à l'holocauste. Le banquier raconta à Stern une anecdote intéressante. Sa banque, l'Union Suisse (USB), en procédant à un inventaire informatique de ses comptes pour 1987, avait découvert qu'elle détenait de nombreux comptes ‘dormant’ depuis 1939. Les dirigeants de la banque en vinrent à conclure que ces quarante-cinq millions de francs suisses environ (équivalant à environ 30 millions de dollars) appartenaient vraisemblablement à des juifs morts pendant ou après la dernière guerre.

 

"Nous ne voulions pas conserver de l'argent qui ne nous appartenait pas", lui avait expliqué l'honnête banquier suisse, "c'est pourquoi nous avons demandé au Congrès juif mondial de nous aider à trouver les héritiers de ces fonds". Le Congrès avait alors répondu : "Ce n'est pas à l'ordre du jour". Les Suisses, vexés de cette rebuffade, transférèrent les quarante-cinq millions à la Croix Rouge.

 

Cette histoire frappa Martin Stern qui l'évoqua à la radio israélienne. Quinze jours après, ‘incidemment’, Bronfman et Burg frappaient à la porte de la Corporation des banques suisses, exigeant le grisbi. Comme nous l'avons déjà indiqué, ils l'ont obtenu. Mais, petit détail, ils l'ont gardé pour leurs menues dépenses personnelles. Martin Stern, se sentant en partie responsable, s'est efforcé de suivre les développements de l'affaire.

 

Il s’inquiétait de plus en plus quant à la manière dont "l’argent de l'holocauste" était manipulé. Après déduction des salaires de ses membres, la ‘Conférence des Réclamations’ dépensa 43 millions de dollars dans des envois de colis alimentaires aux juifs de Russie. Bronfman et Burg n'ont pas évoqué ce sujet lorsqu'ils sont allés demander aux banques suisses d'accélérer le paiement aux survivants et aux ayants droit légitimes. Leurs priorités auraient-elles changé ?

 

Des circonstances familiales ont amené Stern à prendre connaissance d'une histoire liée au scandale des Assurances Generali. Avant la Seconde guerre mondiale, Generali était une grande compagnie d'assurances italienne, dont les propriétaires étaient des juifs italiens. "Avant la guerre, de nombreuses compagnies d'assurance étaient entre les mains de juifs, et il faut savoir qu'à cette époque-là, l'assurance était la banque des gens modestes", explique Stern. La Generali possédait des biens considérables en Palestine, ainsi que dans les Balkans et, bien sûr, en Italie. En dépit de la guerre, du fascisme italien et de l'holocauste, la Generali a conservé ses relations avec les juifs, ne voulant pas suivre l'exemple des Suisses et des Allemands, mais elle a nié avoir conservé une trace quelconque des polices d'assurances conclues avant-guerre. Stern a mené l'enquête, à ses frais, et a réussi à localiser les entrepôts secrets où les patrons de Generali conservaient les contrats d'avant-guerre. Il a découvert que la société devait des sommes colossales aux héritiers de ses assurés. Contrainte par sa découverte, la Generali a changé d'attitude et accepté de payer, en manifestant le désir de liquider ses dettes auprès de chacun de ses assurés, individuellement.

 

III

 

Ainsi, si la personne décédée n’était pas juive, ses héritiers étaient libres de retirer la valeur de son assurance directement auprès de la compagnie d'assurances ou de la banque concernée. Mais, comme vous l'avez certainement subodoré depuis le début, nous, les juifs, nous ne sommes pas comme les autres. Nous sommes différents des autres, parce que nous sommes plus naïfs que la moyenne. C'est pourquoi nous trouvons normal de passer par un intermédiaire - les responsables juifs - pour traiter avec le vaste (et largement gentil) monde.

 

Depuis 1950, les dirigeants des juifs ont fait fortune en s'érigeant en intermédiaires, les compensations (financières) n'allant pas directement aux ayants droit et aux rescapés, mais atterrissant dans les mains avides de ces dirigeantss. Les juifs israéliens étaient supposés recevoir dédommagements et pensions via des canaux financiers israéliens, tandis que les Juifs européens reçurent leur argent directement des Goys. Curieusement, les survivants payés par des intermédiaires juifs ont toujours reçu moins, et parfois beaucoup moins. L'Etat juif, les banques juives et les organisations juives se sont sucrés sur chaque transaction, et ils ont pour cela tiré sur toutes les ficelles financières imaginables. Lorsqu'en Israël l'inflation flambait, les pensions versées aux survivants de l'holocauste étaient immanquablement indexées à un taux inférieur, tandis que les banques avaient toujours du retard dans leurs versements.

 

Lorsque les juifs russes arrivèrent massivement en Israël, les dirigeants juifs signèrent un accord avec l'Allemagne pour financer les rescapés. Une part énorme des fonds donnés par l'Allemagne resta entre les mains des organisations juives, des intermédiaires et autres répartiteurs.

 

Quiconque faisait confiance à nos frères juifs l'avait dans le baba, puisque aussi bien escroquer leurs coreligionnaires est le passe-temps favori des escrocs juifs, banquiers ou dirigeants. Un cynique pourrait dire que la notion même de peuple juif est une invention géniale de ces escrocs. Du temps de nos grands-parents, cela ne marchait pas aussi bien, car les Juifs savaient parfaitement qu'un escroc juif était capable de rouler un juif aussi facilement qu'un goy, et même, peut-être, plus facilement. Mais, de nos jours, nous avons oublié cette importante notion.

 

IV

 

Après que Martin Stern eut retrouvé les polices d'assurances, la Generali accepta de coopérer et de payer. Mais les hommes politiques israéliens et juifs voulaient rester en piste. Ils négocièrent une convention d'agrément avec la Generali, au nom des porteurs de polices d'origine juive. C'était une idée incroyable ! Que les juifs soient un groupe religieux ou un groupe ethnique, peu importe : s'ils ont souscrit des assurances-vie, c'est certainement à titre personnel. De plus, ils n'ont jamais mandaté un quelconque politicard israélien pour les représenter. Mais les hommes politiques négocièrent l'accord, reçurent à ce titre cent millions de dollars qu'ils baptisèrent ‘Fonds Generali’, et s’en servirent immédiatement comme s’il s’agissait de leurs propres économies. Ils ont oublié de défendre les intérêts des souscripteurs juifs, clients de la Generali, à moins qu'ils n'aient jamais considéré ces intérêts que comme une clause de style.

 

En juin 2001, le ‘Fonds Generali’ n’avait liquidé que 72 dossiers sur 1250. Les autres souscripteurs ont été laissés pour compte, souvent déboutés sans motif, ou même n’ont jamais reçu de réponse. En désespoir de cause, certains s'adressèrent aux Italiens, qui payèrent sans barguigner. Encore une preuve, si besoin était, que les juifs n'ont aucun besoin d'intermédiaires juifs. Au même moment, les gardiens du Fonds procédaient à 270 ‘paiements gracieux, à titre humanitaire’. Ils envoyèrent des colis alimentaires aux Juifs russes, afin de les attirer en Israël. Je suis sûr que les assurances Generali auraient été ravies de nourrir les juifs russes afin d'augmenter leur zèle sioniste, mais pourquoi nos hommes politiques israéliens ne les ont-ils pas invitées à le faire, quand ils négociaient leur fameuse convention avec cette compagnie ?

 

Martin Stern a découvert que les ‘gérants’ du Fonds Generali prenaient de plus en plus fréquemment l'avion pour l'Italie aux frais du Fonds, et puis un beau jour, cela ne leur suffit plus et ils exigèrent de Generali des émoluments substantiels. L'affaire traversa l'Atlantique, et les plaignants américains découvrirent que leurs réclamations étaient ‘réglées’ par nos fameux hommes politiques. Les organisations juives américaines prirent la défense de leurs comparses israéliens. Lawrence Eagleburger, ancien ministre des Affaires étrangères américain, joua un rôle clé dans le système. Ce grand homme préside à la commission des dirigeants juifs engagés dans les affaires de compensation pour les avoirs des victimes juives de l'holocauste, cela lui vaut un salaire annuel de 350.000 dollars. Stern est d'avis que les compensations négociées avec la Generali suffiraient à peine à payer les ayants droit. C'est pourquoi il est horrifié par la légèreté avec laquelle messieurs Bronfman et Burg dilapident les fonds à des fins qu'ils jugent autrement plus importantes.

 

V

 

Alors que les organisations juives donnaient du fil à retordre aux banques suisses et allemandes, elles étaient beaucoup plus timides lorsqu'elles avaient affaire à une banque juive. La banque israélienne Leumi a probablement, dans ses coffres, plus d'argent de juifs disparus que n'importe quelle banque suisse ou allemande. Vous allez rire, mais les banquiers israéliens ne sont pas particulièrement pressés de rendre cet argent. En l'occurrence, l'argent leur colle aux mains. Avant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux juifs d'Europe déposèrent leurs économies à la Banque Anglo-Palestinienne, la principale banque juive de la Palestine sous mandat britannique. ‘Anglo-Palestine Bank’ est le nom que portait la banque Leumi, avant 1948. Certains de ces juifs ouvrirent des comptes, sur lesquels ils déposèrent de l'argent, tandis que d'autres louèrent des coffres. Les juifs n'étaient d'ailleurs pas les seuls clients de cette banque ; ses sous-sols renfermaient aussi de grandes fortunes appartenant à des Palestiniens chrétiens et musulmans.

 

Beaucoup de Palestiniens ont perdu leurs biens lors du bouleversement de 1948. Les banques israéliennes eurent recours à tous les moyens pour bloquer leur argent et le laisser fondre sous l'effet d'une inflation exponentielle. Mais les Juifs n'étaient pas placés à meilleure enseigne. Apparemment, le pire endroit où un Juif pouvait déposer ses économies était la banque Leumi, la banque nationale d'Israël. La banque Leumi a catégoriquement refusé d'ouvrir ses archives aux rescapés de l'holocauste et aux ayants droit.

 

La banque Leumi, qui est en cours de privatisation, appartient en partie à la compagnie d'assurances Generali. La compagnie d'assurances Migdal, la Generali et la banque Leumi constituent un groupe financier impliquant des entreprises et des hommes d'affaires à la réputation douteuse. Les mêmes individus siègent aux conseils d'administration de ces sociétés, se partagent les primes et se refilent les paquets d'actions.

 

Martin Stern a découvert que, dans les années cinquante, le personnel de la banque Leumi avait ouvert, sans aucun contrôle ni aucune supervision, et même en se dispensant de tout procès-verbal, tous les coffres en déshérence. Leurs contenus furent fourrés dans des enveloppes de papier kraft et soustraits à la curiosité du public. Détail pittoresque : on a indiqué à Stern l'existence d'un coffre-fort qui est resté pendant des années dans un bureau de la banque Leumi, au grand dam des sténodactylos qui filaient leurs bas sur ses coins acérés. Quand on ouvrit enfin le coffre, on y découvrit un véritable trésor, déposé là apparemment par une paroisse de l'église copte. Jusqu'à ce jour, ce dépôt conséquent n'a pas encore été restitué à cette institution.

 

Martin Stern ne pouvait croire que des violations aussi grossières de la déontologie bancaire étaient possibles. Dans le cadre de son combat pour la défense des intérêts des rescapés de l'holocauste ou de leurs ayants droit, il demanda à la banque Leumi de publier les noms des propriétaires des coffres dont elle avait récupéré les dépôts. Dans un premier temps, la directrice générale de la banque, Galia Maor, nia que la banque ait ouvert les coffres. Face aux preuves, elle répondit, avec un aplomb formidable, "nous n'avons trouvé que des lettres d’amour". Je me demande si les organisations juives auraient accepté que les Suisses leur donnent une telle réponse.

 

Le sort des dépôts monétaires ne fut pas différent de celui des coffres, ce qui permit à la banque Leumi de gagner sur les deux tableaux. Une certaine Mme Klausner avait déposé 170 livres sterling à la banque Leumi, avant la guerre, ce qui correspond à 25.000 dollars actuels. Lorsqu’elle vint réclamer le remboursement de son dépôt, la banque Leumi lui offrit treize nouveaux shekels, soit quatre dollars. Afin d'éviter tout embarras dans le futur, les dirigeants de la banque ont entrepris de détruire toutes les archives.

 

Les manœuvres de la banque Leumi ont attiré l'attention de la presse israélienne et de la Knesset. Une commission parlementaire d'enquête a été réclamée. Il a fallu six mois de discussions intenses pour la mettre sur pied, mais dans son ordre de mission, il s’est glissé une erreur évidente. Les rescapés avaient demandé que l’on recherche les responsables de la dissimulation de leurs économies durant un demi-siècle. Cette exigence n'a pas été retenue dans l'ordre de mission de la commission. Pire, cette commission comptait, parmi ses membres, des responsables de la situation actuelle : Zvi Barak faisait partie de la direction de la banque Leumi, il est encore membre du conseil d'administration du Fonds Generali, il a été envoyé dans les banques suisses pour y enquêter, et voilà que maintenant, il est censé débusquer les coupables dans sa propre banque.

 

Michael Kleiner est député de l’aile droite du parti Herout. Il a écrit à la commission d'enquête parlementaire : "La banque a détruit des archives dans deux de ses départements. Aujourd'hui, il existe de forts soupçons en ce qui concerne les dépôts de victimes de l'holocauste, en particulier les enveloppes de papier kraft dans lesquelles on a mis le contenu des coffres-forts vidés".

 

Récemment, la banque Leumi a tenu la vedette de l'actualité pour son blanchiment d'argent sale à grande échelle, lorsque les fortunes volées par Vladimir Montesinos et son patron Alberto Fujimori, ex-président du Pérou, ont été retrouvées dans les coffres d'une de ses succursales suisses. Personne ne peut comprendre que l'on parle de ‘blanchiment’ à propos de cette banque ; si elle lavait un mouchoir, il en sortirait sale.

 

VI

 

Le succès le plus éclatant des dirigeants juifs a été enregistré en Allemagne, en 1991, lors de la réunification du pays. Après 1945, la République socialiste d'Allemagne de l'Est (RDA) n'a remboursé aucun détenteur de capitaux d'avant la guerre, ni gentils ni juifs. Leur logique était la bonne. Les Allemands de l'Est ne reconnaissaient pas la notion de ‘peuple juif’. Ils traitaient sur un pied d'égalité tous les citoyens allemands, juifs ou non. Ils pensaient que l'idée nazie de statut séparé pour les Juifs avait disparu depuis 1945. Ils avaient tort. L'Allemagne de l'Ouest admit le concept féodal de Juiverie en 1950, en décidant de payer des compensations pour les avoirs juifs -- non pas aux rescapés ou aux ayants droit, mais à l'Etat d'Israël et aux dirigeants juifs hors d'Israël. Les Allemands de l'Ouest refirent le coup en 1991.

 

Prenons un exemple. Peter et Moïse, deux Allemands, morts pendant la guerre et laissant quelques biens en Allemagne de l'Est. Les biens de Peter le Gentil seraient restés aux mains du gouvernement allemand, jusqu'à ce qu'on trouve ses héritiers. Au cas où il n'en aurait aucun, ses biens resteraient propriété du peuple allemand. Mais les biens de Moïse le Juif seraient remis à messieurs Bronfman et Burg, en leur qualité de dirigeants et représentants du peuple juif, membres de la Conférence des Réclamations. Les Allemands ont transféré les biens appartenant à leurs concitoyens juifs sur le territoire de l'Allemagne de l'Est pour les remettre à la dite Conférence.

 

(Que signifie ‘propriété juive’ ? Existe-t-il aussi une ‘propriété gentille’ ? Pourquoi les Juifs, qui protestent toujours contre le concept même de juiverie, n’ont-ils pas protesté à ce sujet ? Pourquoi les compensations pour la maison de Bernstein incendiée devraient aller à la ‘Juiverie’ ? Pour la loi, tout ce qui a de la propriété et des droits existe certainement. La Juiverie existe puisqu’il y a une ‘propriété juive’, qui va à la Juiverie, si le propriétaire juif est décédé.)

 

La Conférence ? Il ne s'agissait en fait que d'un groupe de quarante-quatre individus qui ne représentaient absolument personne. Certains étaient délégués par une ‘Association anglo-juive’, au titre pompeux, mais qui n'a qu'une cinquantaine de membres. Deux personnes se targuent de représenter plusieurs millions de Juifs israéliens. Cette Conférence était censée retrouver les héritiers légitimes de notre Moïse ainsi que d'autres Allemands d'origine juive.

 

Toutefois, les dirigeants juifs avaient une meilleure idée. Ils savaient que de nombreux propriétaires ne viendraient jamais réclamer leur maison, et que ces propriétés leur échoiraient. Mais ce n'était pas encore assez, pour ces avides saligauds. Ils fixèrent une date butoir après laquelle ils ne prendraient plus en considération les réclamations d'éventuels héritiers. C'était là un coup digne du génie juif : ainsi, l’équivalent de trente milliards de dollars tombaient dans leur escarcelle, le plus ‘légalement’ du monde. Depuis lors, ils peuvent traiter avec désinvolture les réclamations des héritiers légitimes. Et les milliards de dollars de rente peuvent s'accumuler sur leurs comptes.

 

Les organisations américaines de survivants juifs de l'holocauste ont entamé leur combat contre les dirigeants juifs. Elles exigent que la Conférence (des Réclamations) rende publics les listings complets de leurs avoirs, trouve les héritiers légitimes et débloque les fonds. Elles envisagent de poursuivre l'Allemagne, l'Italie et d'autres pays et organisations qui, pour quelque raison mystérieuse, ont souscrit à l’idée moyenâgeuse de ‘propriété juive’. Elles disent qu'une propriété ne pouvait être que celle d'une personne juive, et par conséquent ne pouvait être attribuée à un grotesque ‘bénéficiaire résiduel’ de la ‘propriété juive’. Comme le montre cette affaire, de telles idées sont tout bénéfice pour les dirigeants juifs autoproclamés qui continuent, grâce à elles, à mener le train de vie auquel ils sont accoutumés. Mais pour les gens ordinaires d'origine juive, il est grand temps d'abandonner les illusions coûteuses d'une solidarité juive.

 

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27 juillet – Fête de Saint Firmin

 

 

06 septembre 2001

 

I

 

Récemment, en visitant le Nord de l’Espagne, j’ai découvert l’ancienne capitale de la Navarre. Pampelune célébrait la fête de Saint Firmin, et des milliers d’aficionados se pressaient dans les rues étroites menant aux célèbres arènes. Il y avait aussi beaucoup d’étrangers venus suivre, avec un grand sérieux, les traces d’Ernest Hemingway. En matinée, de jeunes toreros animaient l’arène avec de jeunes taurillons, rivalisant de rapidité et de grâce. C’était un spectacle enthousiasmant, chargé d’adrénaline, mais pas sanglant. Il en fut autrement l’après-midi, lorsque des hommes mûrs ont affronté des taureaux adultes, des créatures féroces, noires comme le jais, avec des cornes effilées, se déplaçant à la vitesse d’un TGV, pesant chacun plus d’une demi- tonne, chaque livre de chair animée par la détermination d’un bull-terrier.

 

Les tribunes, au-dessus de l’arène, sont divisées en deux sections, chacune accueillant un public d’origine différente. Dans la section dite Sombra, la haute bourgeoisie applaudit le spectacle avec componction. Ce sont des gens importants, et un matador digne de ce nom fait de son mieux pour leur montrer son savoir-faire. Dans la section dite Sol, en plein cagnard, les gens simples un peu pompette en raison des grandes bassines de sangria partagent des plats faits ‘maison’ avec les touristes étrangers et chantent l’hymne de Saint Firmin. Ils aiment aussi la corrida, bien entendu, mais il ne se passe pas grand-chose, de ce côté de l’arène.

 

Le matador travaille incroyablement près de la bête, se contentant de faire des sauts de côté pour éviter les cornes mortelles. N’était-ce l’impossibilité pour l’animal de comprendre, un homme aurait très peu de chances de survivre à la confrontation avec un taureau. Mais le taureau est fasciné par l’étoffe rouge, la muleta, que le matador déploie devant lui. Au lieu de foncer sur le matador, il vise l’étoffe. A la fin, épuisé par ses vaines tentatives, frustré de ses assauts inutiles contre l’invincible chiffon rouge, le taureau s’immobilise, baisse l’encolure et attend le coup de grâce.

 

La métaphore de la corrida s’applique à merveille à la lutte stérile pour les droits civiques en Palestine. Les colonies juives, au beau milieu de la population palestinienne, sont comme le chiffon rouge. Les colonies nous contrarient car elles gâchent la beauté biblique des Hautes Terres palestiniennes. Elles nous exaspèrent par leur injustice patente, puisqu’elles ne sont ouvertes qu’aux Juifs, et qu’un Goy ne peut même pas y pénétrer. Elles nous insupportent, parce qu’elles sont le prétexte ou la cause des routes de contournement réservées aux Juifs. Elles nous excèdent, à cause de l’attitude provocatrice des colons, qui font le pire pour humilier leurs voisins non-juifs. Elles nous révoltent, parce qu’elles supplantent les oliveraies, étalant la laideur de leurs préfabriqués. Alors nous chargeons contre elles, tandis que le matador fait un saut de côté, et que les gens importants, dans la tribune, applaudissent.

 

Pour une fois, dirigeons la rage du taureau loin de cette satanée muleta qui fait diversion et qui énerve. Le fait de se focaliser en permanence sur les colonies est une diversion. N’importe quand et partout, y compris dans un journal juif, que ce soit Haaretz ou le New York Times, vous pouvez publier sans problème une critique contre la colonisation israélienne illégale, pour peu que vous en restiez là. Mais, derrière le chiffon rouge, il y a quelqu’un. Et il y a aussi ceux qui envoient cet individu combattre le taureau. Le matador ? Ne cherchez plus : c’est l’Etat d’Israël. Aucune colonie n’existerait un jour de plus si elle n’avait la machine de guerre israélienne derrière elle. Lorsque les habitants natifs d’Hébron sont consignés chez eux durant des mois, le couvre-feu est imposé par l’armée israélienne, pas par les quatre cents colons juifs. Mais, depuis son emplacement luxueux à la sombra, quelqu’un donne des consignes au matador. Israël serait incapable de commettre ses atrocités sans soutien extérieur.

 

II

 

Maxime Rodinson, théoricien marxiste français éminent et biographe du Prophète Mahomet, a défini Israël comme ‘un Etat de pionniers’, c’est-à-dire une colonie. Mais tout pays de colonisation a sa métropole, source extérieure de sa puissance. L’Algérie française était dirigée et soutenue par la France. Les Etats-Unis étaient au départ un pays de pionniers, dont la métropole était l’Angleterre. Quelle est la puissance extérieure qui soutient Israël ? Quelle est sa métropole ? Ce ne sont pas les Etats-Unis, c’est la constellation des communautés juives puissantes, et avant tout, essentiellement, la communauté juive américaine.

 

Ils envoient de l’argent, organisent des galas de soutien et influencent la politique de l’Etat d’Israël. Ils sont visiblement encore plus ‘faucons’ que le Likoud de Sharon. Feu le non-regretté ‘rabbin’ Kahane était vraisemblablement très cher au cœur des partisans d’Israël en Amérique. Toutes sortes de raisons expliquent ce phénomène des Juifs d’outre-Atlantique se posant comme ‘plus israéliens que les Israéliens’, si bien décrit par Uri Avneri. Mais je m’en tiendrai à une seule. Les Juifs américains sont à l’abri des critiques, quoi qu’ils fassent. Ils sont assis à l’ombre, confortablement, et envoient le matador au combat.

 

Les hommes qui envoient les troupes israéliennes imposer le siège à Hébron et aux autres agglomérations palestiniennes vivent dans l’aisance à New York ou à Los Angeles ; ils regardent la télévision et mettent la pression sur leurs députés pour les forcer à soutenir la boucherie. Ces gens, qui poussent aux crimes de guerre contre les Palestiniens, n’ont aucune crainte. Le temps est sans doute venu de leur demander quelques comptes.

 

Les guerres n’ont aucune raison de finir, tant que leurs principaux fauteurs sont bien tranquilles dans leur coin. Michael L. Calderon nous a rappelé, cette semaine que, "les Français, les Américains et les Afrikaners d’Afrique du Sud n’ont pas renoncé à leurs exploits en Algérie, en Indochine, en Namibie et en Angola à cause d’un 'changement d'humeur' collectif. En réalité, ces victoires ont été remportées sur deux fronts. L’un était le front de la guerre effective, et Dieu sait que les peuples algérien, vietnamien, angolais et cubain l’ont payé très cher. Le deuxième front était celui de la pression internationale et des protestations intérieures".

 

Il faut absolument ouvrir, sans plus tarder, le second front de la guerre de Palestine. Nous devons savoir sur qui exercer des pressions et contre qui protester. A mon avis, c’est contre les dirigeants autoproclamés des organisations de la communauté juive ; contre les magnats des médias, les Bronfman, Foxman, Sulzberger et tutti quanti. Ce sont des hommes puissants, malfaisants, et je comprends que les amis de la Palestine aient tendance à chercher des yeux des adversaires moins redoutables, comme les colons d’Hébron. Hélas, c’est aussi inutile que de rechercher de nuit une pièce de monnaie au pied du lampadaire, simplement parce que c’est là qu’on y voit clair ! Il faut chercher la pièce de monnaie là où on l’a laissé tomber, même si ce n’est pas pratique !

 

Il est nécessaire et urgent de s’opposer aux menées des dirigeants de la communauté juive américaine. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait jusqu’à présent ? Il y a toujours cette tendance irrésistible à les exonérer de la tragédie des Palestiniens, en expliquant tout par ‘les menées impérialistes américaines’. Même un grand ami de la Palestine, comme Noam Chomsky, dont j’admire la dévotion quasi religieuse à la cause, adhère à cette vision des choses. Dans une conférence donnée récemment au MIT (Massachusetts Institute of Technologie), il a dit que la politique pro-israélienne des Etats-Unis n’était pas due à l’influence du lobby juif, mais aux intérêts des élites américaines. Amicus Plato, magis amica veritas[45]. Je regrette de ne pas être d’accord.

 

Son opinion a été reprise par beaucoup de gens honnêtes, soutiens sincères des Palestiniens. Généralement, ils citent The Fateful Triangle, un classique de Noam Chomsky, ou reprennent ses propos presque à l’identique, comme le bon Dr Gabor Mate. Ce dernier m’a écrit :

 

« Même si les Bronfman et consorts ont leur rôle à jouer quand il s’agit de tromper et d’embrouiller les gens – juifs et non-juifs – ils ne sont que de la petite bière (métaphore délibérée) en comparaison avec les vrais intérêts servis par la politique des Etats-Unis. Le véritable enjeu, pour les intérêts stratégiques des grands trusts américains, est d’avoir un pitbull obéissant au Moyen-Orient, doté de l’arme nucléaire, et assez agressif et nerveux pour sauter à la gorge des Arabes au moindre signal, en cas de besoin – mais aussi, suffisamment dépendant pour que l’on puisse raccourcir la laisse quand cela devient nécessaire. Comme l’a dit un officiel du Département d’Etat, il y a quelques années, "Israël, c’est notre porte-avions insubmersible au Moyen-Orient". »

 

III

 

Si vous étudiez attentivement ces arguments, ils s’effondrent comme un château de cartes. Les avions de guerre américains ne se posent pas sur ce fameux ‘porte-avions’, même en cas de guerre. Ils ont des bases ailleurs, en Arabie Saoudite, en Turquie, etc. Il n’y a pas si longtemps, Chypre était qualifiée de ‘porte-avions insubmersible’, mais on a pu s’en passer très facilement. L’obéissance n’est pas la qualité première de ce pitbull, comme l’ont montré ses récentes fournitures d’armes à la Chine. Quant à la fidélité de l’indéfectible allié israélien, il est permis d’en douter sérieusement. Certains dirigeants israéliens évoquent ouvertement d’autres alliances, en l’occurrence avec la Russie et sa communauté juive immensément riche et puissante, car l’Amérique tire un peu trop sur la laisse, à leur goût.

 

D’aucuns expliquent la politique américaine par ‘les intérêts pétroliers’, mais il n’y a pas de pétrole en Palestine. On ne peut envisager qu’Israël intervienne en Arabie Saoudite ou en Iran pour défendre les intérêts pétroliers américains, cela causerait une explosion généralisée dans tout le Proche et Moyen-Orient.

 

L’idée d’un Israël ‘agent local’ ou ‘flic de quartier en patrouille’ ne tient pas non plus la route. Je ne connais aucun trust américain dont les affaires ne seraient pas plus florissantes en s’alliant par exemple avec la Turquie, plutôt qu’avec Israël. Comme l’a écrit un analyste palestinien :

"la Turquie, par exemple, aurait été un bien meilleur partenaire, ce pays étant une puissance régionale ‘normale’ susceptible d’aider la politique américaine, tout en coûtant deux fois moins cher. Le fait que la Turquie soit un pays musulman pourrait également l’aider à avoir quelque prétention légitime à ‘dominer’ les pays arabes les plus faibles".

 

On peut ajouter que la Turquie était traditionnellement la puissance dominante dans cette région, jusqu’en 1917, et qu’elle possède une armée très importante et puissante, totalement dévouée aux Etats-Unis et à l’Occident. En d’autres termes, l’idée d’un Israël larbin de l’impérialisme américain ne tient pas debout. Edward Herman, coauteur avec Noam Chomsky de l’ouvrage Manufacturing Consent [46] en convient :

"Le lobby juif, ici, est extrêmement important. J’y avais consacré un chapitre, mais cela avait soulevé les critiques de plusieurs personnes de gauche, qui avancèrent l’argument que le lobby jouait un rôle beaucoup moins grand que les intérêts stratégiques américains au Proche Orient. J’ai toujours pensé que le lobby était au moins aussi important ; heureusement pour le lobby, ces intérêts et les siens sont pour le moins conciliables."

 

Les moyens de s’attaquer au leadership juif autoproclamé doivent être directs, imaginatifs et non-violents. Un bon exemple en a été donné par les étudiants de Berkeley, héritiers des traditions de 1968. Ils ont construit deux portails pour accéder au campus, un pour les Juifs et l’autre pour les non-juifs, afin de donner aux Américains une petite idée des routes israéliennes ‘réservées aux Juifs’. J’imagine aisément des tas de gravats en travers des allées des villas de messieurs Bronfman ou Foxman. En tant que bons juifs, ils observent certainement la règle de Hillel l’Ancien et ne font donc pas à autrui ce qu’ils n’aimeraient pas qu’on leur fît. Etant donné qu’ils approuvent les barrages sur les routes palestiniennes, ils aimeraient sans doute qu’on les traite de la même manière. Selon le même principe, étant donné qu’ils soutiennent les colonies illégales, ils seraient ravis, n’en doutons pas, si quelque personne compatissante voulait bien venir squatter leur appartement.

 

Je pense que des ‘sit-in’ de ce genre seraient hilarants. Ils convaincraient sûrement beaucoup de bons Américains d’origine juive. Après tout, leurs aïeux protestaient bien contre la suprématie blanche dans les Etats du Sud. Maintenant, c’est au tour de leurs enfants de protester contre la suprématie juive en Palestine ; ils pourraient le faire sans même avoir à quitter leur ville ! Au lieu de ces tristes manifestations devant quelque triste immeuble de l’administration fédérale, au lieu de dangereux affrontements avec des soldats israéliens sur les collines d’al-Kader, les gens du mouvement Not In My Name (Pas en mon nom), les Rabbis for Human Rights (Rabbins pour les Droits de l’Homme), et autres, pourraient mener la lutte contre le véritable ennemi, chez eux, dans leurs bons vieux Etats-Unis d’Amérique. Ils devraient faire ça tous ensemble, avec d’autres militants américains, y compris les Palestiniens exilés.

 

Cette expérience apportera la réponse à la question de l’influence du lobby juif aux Etats-Unis et sur les événements en Palestine. Je pense que cela aura de l’impact, si une réelle pression est exercée sur M. Bronfman et ses amis ultra riches de la Sombra, pour les pousser à cesser leur guerre contre les Palestiniens. Peut-être feront-ils signe au matador de renvoyer le taureau à ses vaches, plutôt que de l’expédier chez l’équarrisseur ?

 

 

[Malgré de nombreuses réponses positives, aucun militant juif n’a osé manifester contre sa ‘propre’ communauté. Ils ont appelé les Américains à manifester contre le gouvernement et les ‘corporations’ aux noms bien anglo-saxons, mais n’étaient pas prêts à faire ce pas eux-mêmes. Leur ligne politique a grandement déçu et je pose à nouveau la question de l’influence juive aux Etats-Unis.]

 

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Le nigaud de service

 

 

27 juin 2002

 

“Il faudrait décerner au président Bush le titre de Sioniste Emérite”, grinça Tsahi HaNegbi, brute devenue ministre, lorsque les paroles du président américain eurent fini de résonner dans la chaleur moyen-orientale de cette fin juin. “Non. Mieux que ça : il faudrait le coopter au comité directeur du Likoud”, riposta le leader d’opposition Yossi Sarid. Le dirigeant travailliste israélien Shimon Peres semblait encore plus idiot que jamais auparavant, Bush l’ayant privé de son hochet préféré ; la “menace d’une intervention américaine”. Peres et Sarid n’ont jamais pris la défense des droits humains des Palestiniens, poussés par la sympathie ou la commune humanité, non. Ils ont toujours préféré tromper leurs partisans au sein d’un électorat israélien au nationalisme notoire : “Nous nous comporterions volontiers vis-à-vis des Palestiniens et de leurs territoires aussi brutalement que le Likoud (la droite), mais nous tenons à nos relations spéciales avec les Etats-Unis. Les Américains ne le permettraient pas ; c’est pourquoi nous sommes contraints à nous comporter en êtres humains”. Désormais, leur interprétation ‘tirée par les cheveux’ ne tient plus debout. Les Américains s’en moquent. Ils ne prennent ombrage d’absolument rien et encouragent même Israël à poursuivre sa glissade inexorable vers le cauchemar fasciste.

 

Avec un sourire forcé, je parcours des e-mails et des articles de l’année dernière, datant de l’époque où Bush Junior venait d’être élu président. Nombreux étaient les pontes de droite à exprimer l’opinion que les Juifs avaient perdu, avec son élection, leur ascendant sur la politique américaine. “Des Juifs au cabinet de Bush ? Hou-hou, faites-moi peur !” se lamentait Phillip Weiss, de l’Observer. Justin Raimondo, du site Antiwar.com, était aux anges devant ce qui avait tout l’air d’être un revers pour les Juifs. Mais, quelques mois après seulement, seulement, ils allaient être fixés : la suprématie anglo-saxonne reconquise aux Etats-Unis n’était qu’un mirage. En procurant judicieusement de l’argent à la fois aux Républicains et aux Démocrates, à pratiquement tous les candidats, qu’ils soient de droite ou de gauche, les dirigeants juifs sont capables d’influencer le choix des électeurs en faveur des candidats qui ont leur préférence. Sans doute ne peuvent-ils pas faire nommer telle personne en particulier à tel ou tel poste, mais ils peuvent jouer un rôle dans la premier tour, à partir duquel le choix final, quel qu’il soit, importe assez peu. Ils savent ce qu’ils veulent : ils préfèrent les nigauds de service, des gens à l’intelligence, à la compétence et à la volonté limitées, d’une moralité douteuse, qu’ils s’appellent Bush ou Gore, peu leur importe.

 

“Choisir un gouvernant faible”, telle est la règle du jeu pour la prise de contrôle réussie d’un pays par une minorité ethnique ou religieuse. Règle à appliquer dès lors que la ‘populace’ du dit pays n’est pas encore prête à accepter ses vrais gouvernants. Dans Babylon 5 et d’autres films de science-fiction, les extraterrestres préfèrent un Terrien mollasson comme homme de paille. Ils ont appris ça dans l’histoire. Dans la seconde moitié du premier millénaire, un immense Etat eurasien, la Khazarie, fit l’objet d’une prise de contrôle de ce genre.

 

Les Khazars indigènes étaient gouvernés et protégés par les guerriers de la noblesse turque, avec à leur tête le Khan, c’est-à-dire le roi. Durant les VIe, VIIe et VIIIe siècles, ils accueillirent quelques vagues d’immigrants juifs, venues tout d’abord de la Perse sassanide puis, plus tard, de l’Irak abbasside et de l’empire byzantin. Les khans turcs, bienveillants et tolérants, croyaient acquérir, en les recevant, des sujets utiles, intelligents et diligents, mais très vite, ces nouveaux arrivants prirent le contrôle de la Khazarie.

 

Pour un temps, ils conservèrent la façade du règne de l’aristocratie khazare traditionnelle, en plaçant sur le trône des khans de plus en plus faibles. En 803, le Juif Obadiah devint le véritable maître de la Khazarie, tandis que le khan ‘Goy’ continuait à être montré au peuple, une fois par an, en gage de légitimité du pouvoir d’Obadiah. Finalement, le dernier khan gentil fut déchu, et la fiction du pouvoir khazar prit fin, tandis qu’un Beg juif prenait ouvertement les rênes du pouvoir en Khazarie.

 

On avance souvent que les dirigeants juifs forcèrent les Khazars à se convertir en masse au judaïsme. Le romancier juif Arthur Koestler pensait que les Juifs modernes étaient les descendants de ces Khazars convertis au judaïsme[47]. Mais deux scientifiques russes remarquables, l’archéologue Artamonov et l’historien Léon Gumilev[48], parvinrent après de longues recherches à la conclusion que les Khazars ordinaires n’ont pas été convertis au judaïsme. Les Juifs constituaient la classe dirigeante en Khazarie et, d’après Gumilev, ils ne partageaient pas les postes à la Cour ou les responsabilités importantes avec des ‘étrangers’ (non-juifs). Les Khazars devinrent ainsi les sujets d’un pouvoir ethniquement et religieusement allogène. Ils devaient payer des impôts pour entretenir l’armée et la police, et aussi pour financer une politique étrangère des plus aventureuses. Ils finirent par perdre complètement leur pays.

 

Les Juifs régnants s’en sont donné à cœur joie, mais durant fort peu de temps : un siècle après leur prise de contrôle totale, l’empire khazar achevait de se désintégrer. Des montages de ce genre ne durent pas, car ils détruisent la base même du pouvoir sur lequel ils sont édifiés. Les Khazars s’en moquaient ; ils ne profitaient pas de la fabuleuse richesse de l’empire. Ils devinrent les Tatars et les Khazaks, et autres nations des steppes. Leurs voisins ne pleurèrent pas la disparition de l’empire, fort enclin au génocide et au commerce des esclaves. Les Juifs errèrent et finirent par s’éloigner du bassin dévasté de la Mer Caspienne, s’enfonçant dans les profondeurs polonaises et lithuaniennes, disparaissant de l’histoire pour un petit millénaire d’hibernation.

 

Les Juifs de Khazarie avaient besoin d’un nigaud pour tenir le rôle du Khan, car leur pouvoir était loin d’être assuré et, seul, un nigaud autochtone pouvait accepter de satisfaire à leurs exigences. Le discours de Bush sur le Proche-Orient a montré que ce scion d’une famille riche et puissante est capable de se comporter comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Dès cet instant, le sort de l’empire américain était scellé.

 

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Le Prince charmant

 

[Extraits de conférences données à l’Université Standford (Californie) et à l’Université américaine du Caire.]

 

 

15 juin 2001

 

I

 

“Mais que lui trouve-t-il donc ?” - murmurent entre elles les pimbêches jalouses. “Pourquoi l’inonde-t-il ainsi de cadeaux ? Qu’a-t-elle donc de plus que nous ? Elle lui coûte un fric fou. Elle abuse de sa patience. Elle lui a fait rompre avec ses vieux copains, et on sait bien pourquoi. Cette petite garce est prête à toutes les mesquineries. Mais lui, si avare de nature, il est là, toujours aux petits soins pour elle, rien n’est trop beau, il ne regarde pas à la dépense. Il prend toujours sa défense, rosse ses ennemis et intime le silence à ses critiques. Qu’y a-t-il donc derrière cette amourette, unique en son genre, entre cette fille de Sion du Proche-Orient, et Super-Power, le beau prétendant d’outre-Atlantique ?”

 

Cette question dépasse l’entendement. C’est une véritable invitation à explorer les sources de la grande anomalie de notre époque. Comme l’exploration des sources du Nil, au début du siècle dernier, cela exige la capacité de regarder un lion au fond des yeux avec le mépris pour la mort du légendaire chasseur blanc, ainsi que les talents de détective d’un Sherlock Holmes.

 

L’explication courante actuellement fait appel à en on ne sait quel ‘intérêt stratégique des trusts américains’ très vaguement défini, quelquefois explicité en un désir des industries américaines de l’armement de vendre leur quincaillerie aux Arabes. D’autres préfèrent invoquer le besoin pour l’Amérique de disposer d’une base stratégique, d’un ‘flic en patrouille’ dans une région à problèmes. Les idéalistes penchent pour l’explication par le sentiment de culpabilité des Américains, dans l’ombre portée de l’Holocauste ou encore pour une similarité entre mentalités (américaine et israélienne). Une autre école, prolixe, explique l’anomalie par le pétrole. Le pétrole arabe doit être placé sous contrôle américain, et qui pourrait être plus indiqué, pour faire ce boulot, que les féroces Juifs hassidiques ?

 

Toutefois, cette école explique par le pétrole tout et n’importe quoi : que ce soit l’intervention en Afghanistan, l’attaque prévisible contre l’Irak, la tension entre l’Inde et le Pakistan, ou les troubles en Palestine. Cela me fait penser aux philosophes de l’Antiquité grecque qui croyaient que l’univers était constitué d’un seul élément de base.

Thalès disait : l’eau est à l’origine de toutes choses.

Anaximène disait : c’est l’air qui est à l’origine de toutes choses.

Héraclite disait : mais non ! Tout a pour origine le feu !

“Tout est pipeline”, proclament en chœur nos experts, dès que l’on discute des raisons motivant la politique américaine au Proche-Orient. Cela semble convaincant, tant que ne vous revient pas à l’esprit la réplique enjouée d’Afif Safiyé, représentant plein d’esprit de l’Autorité palestinienne à Londres : “En Palestine nous avons beaucoup d’huile ; d’huile… d’olive !”[49]

Pour mieux comprendre le charme sulfureux de cette fille de Sion, il convient de se souvenir que l’Oncle Sam n’est pas le premier à faire la cour à cette délurée. Avec les prédécesseurs de Bush - l’Empire britannique, de 1917 à 1922 puis l’Union soviétique, de 1945 à 1949 - nous avons au moins l’avantage de tout connaître des détails croustillants et des motifs de ses premières idylles. En effet, les archives ont été ouvertes, publiées et analysées par d’excellents historiens et politologues. Il nous suffit de faire l’inventaire des fruits de leurs travaux, pour comprendre pourquoi ces deux-là ‘en pinçaient’ pour elle.

 

II

 

Le premier Prince charmant à avoir été vampé par la voix rauque et enjôleuse de la Fille de Sion fut le Secrétaire au Foreign Office britannique, Lord Balfour, qui promit de faire de la Palestine un foyer national pour les Juifs. Ce faisant, la Grande-Bretagne trahissait les promesses qu’elle avait prodiguées aux Arabes, s’emparait de la Palestine, imposait la domination juive sur le terrain, tuait ou exilait tout dirigeant palestinien récalcitrant, détruisait l’économie palestinienne et entraînait les troupes de choc des futures Forces Israéliennes dites ‘de Défense’quant à la manière de ‘traiter’ les indigènes. En retour, les Britanniques n’ont vraiment pas obtenu grand-chose. La Palestine, ingouvernable, leur a coûté une fortune et leur a posé d’énormes problèmes. La Perfide Albion fut honnie au Proche Orient. Des soldats et officiers britanniques furent tués, tant par les Palestiniens que par les sionistes, absolument insatiables.

 

L’explication traditionnelle du comportement des Britanniques est identique à celle que l’on avance souvent aujourd’hui au sujet du soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël. On parlait déjà, à propos des Britanniques, d’impérialisme, de pétrole, d’enjeux stratégiques, de ‘diviser pour régner’ et autres platitudes du même acabit (à l’exception, toutefois, de la culpabilité et de l’holocauste, puisqu’il est ici question d’événements survenus bien avant Hitler). Mais la très riche et méticuleuse “Recension des documents officiels, mémorandums et lettres des dirigeants en poste à Londres et en Palestine”, dans les années décisives de 1917 à 1922, contient, en tout et pour tout, une seule référence à l’importance de la Palestine pour l’Empire, telle que la percevaient les gouvernants britanniques : “la Palestine n’a aucune valeur stratégique, de quelque point de vue qu’on l’examine”[50]. Dans la table des matières, le mot ‘pétrole’ ne figure pas.

 

Dans les conversations privées derrière les portes capitonnées de Whitehall, on ne trouve pas la moindre trace du désir impérialiste de diviser pour régner. Bien au contraire, les dirigeants britanniques “anticipent de gros ennuis de la part des sionistes” (Général Allenby). Comme le dit Lord Cecil, dans une formule délicieuse, “nous (les Britanniques) n’obtiendrons rien de cela [la possession de la Palestine]”. Les Britanniques n’avaient nul besoin de la Palestine. Tout ce qu’ils désiraient, c’était s’en débarrasser. Mais ils n’osaient pas le faire. Les archives intitulées ‘Palestine Papers’ font un sort à l’explication par l’impérialisme, et au facteur ‘pétrole’, en ce qui concerne la liaison tumultueuse entre les sionistes et l’Empire britannique.

 

Aujourd’hui, l’écrivain israélien de talent Tom Segev propose une motivation très différente, dans son best seller One Palestine, Complete[51]. Publié en anglais l’année dernière, cet ouvrage a été encensé par les grands pontes juifs américains. Ils le trouvèrent “extrêmement bien documenté” (Jewish Week), “fascinant” (Hadassa Magazine), “un phare de l’information” (Houston Jewish Herald), tandis qu’un grand admirateur de Sharon, Ron Grossman, du Chicago Tribune, y allait carrément de son “Brillantissime. Un récit absolument fascinant sur cette période cruciale”.

 

Segev, dans son bouquin, ne mâche pas ses mots. Rejetant catégoriquement les explications liées à la stratégie pétrolière il affirme, d’entrée de jeu : “l’Angleterre a fait le coup [de créer le “foyer”] parce qu’elle était convaincue de la grande capacité des Juifs, dans le monde, à exercer une influence décisive sur les événements mondiaux, tant aux Etats-Unis que dans la Russie révolutionnaire. Le gouvernement britannique en était arrivé à la conclusion que oui, cela valait le coup de conquérir la Palestine et de la donner aux sionistes après en avoir supprimé la population et, cela, afin d’entrer dans les bonnes grâces de la Juiverie mondiale”.

 

Le Premier ministre de l’époque, Lloyd George, ‘avait peur des Juifs’. Dans ses mémoires, il a expliqué sa décision capitale d’apporter le soutien de la Grande-Bretagne aux sionistes par le besoin impérieux de conclure une alliance, ‘un contrat avec la Juiverie’, “ce pouvoir extrêmement influent dont les bonnes grâces valaient leur pesant d’or”, et cela, pour rien moins que remporter la guerre. “Les Juifs avaient la ferme intention de donner à la Première guerre mondiale l’issue [qui leur conviendrait]. Ils ont été capables de pousser les Etats-Unis à l’intervention et, en tant que réels marionnettistes tirant les ficelles de la révolution russe, ils ont également réussi à contrôler l’attitude de la Russie vis-à-vis de l’Allemagne. Les Juifs se vendirent au plus offrant. N’eût la Grande-Bretagne surenchéri, les Allemands auraient emporté l’affaire.”

 

Le rusé Lloyd George fonde son opinion sur les rapports sans équivoque d’ambassadeurs britanniques. “L’influence des Juifs est très grande”, notait ainsi son homme à Washington. “Ils sont très bien organisés, particulièrement dans la presse et dans la finance, et leur influence dans le monde politique est considérable”. L’ambassadeur britannique en Turquie rapportait qu’un réseau international de Juifs constituait le pouvoir réel derrière la révolution d’Atatürk. Le sous-secrétaire au Foreign Office, Lord Cecil, dans son style inimitable, résuma bien la situation : “Je ne pense pas qu’il soit possible d’exagérer le pouvoir des Juifs au plan mondial”. L’Institut Royal des Relations Internationales a pu affirmer que “la sympathie des Juifs était décisive pour remporter la victoire”.

 

Les Juifs partageaient totalement cette vision d’une Juiverie unie et puissante, écrit Segev. Herbert Samuel, juif, sioniste et ministre britannique des postes, proposa en 1915 de donner la Palestine aux Juifs “afin que des millions de Juifs, dispersés partout dans le monde, y compris les deux millions de Juifs vivant aux Etats-Unis, soient éternellement reconnaissants envers notre pays”. (Cette gratitude ‘éternelle’ dura, en réalité, moins de vingt ans ; jusqu’au déclenchement de la terreur sioniste anti-britannique). Usant d’une litote au charme bien anglais, Samuel écrit, “s’attirer les bonnes grâces de l’ensemble de la gent juive, voilà un jeu qui pourrait bien s’avérer en valoir la chandelle”.

 

Le dirigeant sioniste Chaim Weizmann “fit de son mieux afin de renforcer cette impression”, écrit Segev. Il “renforça le mythe du pouvoir juif ainsi que la propension des Britanniques à voir les Juifs partout et derrière tout événement décisif”. Mais les Anglais ne mordirent résolument à l’hameçon qu’en 1917, leur situation militaire étant totalement désespérée. Le front russe s’était effondré à cause des Bolcheviks et les Allemands avaient transféré des divisions sur le front ouest. La Grande-Bretagne décida alors d’en passer par l’entremise des Juifs afin que ceux-ci poussent l’Amérique à intervenir dans la guerre en Europe.

 

III

 

Bon, d’accord, Tom Segev n’a pas découvert l’Amérique, mais il a introduit un instrument d’analyse qui faisait cruellement défaut, celui de ‘la perception’. Très judicieusement, il ne dit pas, “les Juifs exerçaient un tel pouvoir que les Britanniques ont préféré traiter avec eux et leur livrer la Palestine, fût-ce au prix du sacrifice de milliers de soldats britanniques et de millions de Palestiniens”. Non, l’écrivain israélien Tom Segev utilise une formule parfaitement acceptable, même pour les officiers les plus sévères du Bureau de Vérification du Politiquement Correct. Il écrit que le facteur décisif n’était pas le ‘pouvoir juif’, mais “la perception qu’un pouvoir juif existât”, “la croyance en un pouvoir juif (présumé)”. Il en va en cette matière comme en matière de croyance en l’existence de la sorcellerie. Son nouvel outil d’analyse et ses applications nous permettent de continuer à traiter du sujet qui nous préoccupe tranquillement, en laissant pour l’instant de côté la question connexe, mais troublante, de la réalité par rapport à la perception, sujet d’un autre débat.

 

La perception (que les gens ont) d’une chose est tout aussi importante que cette chose elle-même, en tant que réalité, a expliqué l’humoriste Mark Twain dans sa nouvelle Une facture d’un million de livres. Le héros américain de cette histoire est pris unanimement pour un milliardaire, bien qu’il n’ait pas un penny vaillant. Et il continue à amasser des millions, grâce à cette réputation.

 

Une critique du livre de Tom Segev, publiée dans le New York Times, décrit Balfour et les autres soutiens des sionistes comme “agissant poussés par des sentiments antisémites”. C’est là une définition intéressante : même de dévoués sionistes chrétiens, qui ont soutenu jusqu’au bout l’Etat juif, sont jugés ‘antisémites’, dès lors qu’ils ont la perception d’un pouvoir des Juifs et qu’ils y font référence. Avant la Seconde guerre mondiale, était antisémite qui considérait le pouvoir des Juifs comme un phénomène négatif. Après la guerre, on n’était innocent qu’à condition de ne même pas remarquer que quelqu’un était juif. C’est pourquoi il aurait été très malaisé de tenir ouvertement des propos sur l’étendue réelle du pouvoir juif, sans filet de protection, de même qu’il est très difficile, comme on sait, de mesurer et de démontrer une influence quelle qu’elle soit. Aucun réseau de télévision ni aucun journal du monde occidental n’oserait se saisir de ce sujet, même avec des pincettes.

 

Segev se ‘couvre’ encore davantage en attribuant aux Britanniques la conviction baroque d’un “contrôle des Juifs sur le monde”[52]. Aucune personne sensée, de Lloyd George à Hitler, n’a jamais pensé cela. Le monde est bien trop étendu et complexe ; nul ne saurait le contrôler. Mais généralement l’attitude des apologistes juifs consiste à attribuer cette accusation outrée à leurs adversaires, pour, ensuite, la réfuter et considérer que le cas est entendu. Avec nous, ça ne prend pas ! Nous allons laisser le dossier ouvert encore quelque temps.

 

Segev ne dit pas comment des politiciens et des hauts fonctionnaires britanniques perspicaces ont pu succomber à une telle illusion, ni pourquoi ils se sont cantonnés aux Juifs, et n’ont pas attribué une ‘influence mondiale déterminante’ aux guérisseurs de l’Afrique de l’Ouest ou aux maîtres taoïstes chinois. Cette lacune est comblée par un épais volume du Professeur Alfred S. Lindemann, de l’Université de Californie, intitulé Les Larmes d’Esaü[53].

 

Dans cette somme, Lindemann fait allusion à la guerre russo-japonaise de 1905, qui avait vu Jacob H. Schiff, un financier américain, bloquer la tentative russe d’obtenir des bons du trésor sur le marché mondial, afin de financer l’effort de guerre de la Russie. En revanche, il avait soutenu la demande de prêt du Japon, ce qui eut pour résultat final la défaite humiliante de la Russie. Par la suite, Schiff s’est vanté de son haut fait, disant que “la Juiverie internationale représentait un pouvoir, finalement”[54].

 

Simon Wolf, autre dirigeant américain juif important, confident de plusieurs présidents des Etats-Unis, fit la leçon aux Russes : “Les Juifs, dispersés dans le monde entier, le contrôlent en grande partie. Il est inutile de tenter de dissimuler le fait qu’aux Etats-Unis les Juifs jouent un rôle important dans la formation de l’opinion publique et dans le contrôle des finances. Ils exercent, en permanence, une influence très puissante”.

 

En 1905, après la guerre russo-japonaise, leurs fanfaronnades furent admises comme reflétant la stricte réalité. Winston Churchill et Théodore Herzl étaient intimement convaincus que la Juiverie internationale avait un pouvoir énorme dans le domaine des relations internationales. Le professeur Lindemann conclut ainsi : “ils n’avaient pas tort lorsqu’ils pensaient que les Juifs représentaient un pouvoir (dont ils devaient tenir le plus grand compte) dans le monde, en pleine expansion de surcroît, tout particulièrement en raison de l’influence qu’ils étaient en mesure d’exercer aux Etats-Unis, nouvelle grande puissance émergente.”

 

Lindemann avance l’hypothèse selon laquelle la déclaration Balfour était motivée par la crainte (tant de Balfour que du président américain Wilson) que les Allemands ne les devancent en faisant une déclaration comparable, ralliant ainsi des Juifs influents à la cause des Empires centraux et anéantissant l’effort de guerre anglo-américain[55]. C’est la raison pour laquelle les Anglais se sont empressés de surenchérir afin d’écarter d’autres acquéreurs potentiels de l’influence juive (réelle ou fantasmée).

 

IV

 

Débattre ou déterminer si les Juifs ont vraiment livré la marchandise, conformément à leurs engagements, voilà qui sort de notre propos. Il suffit de dire que tout semble en effet l’indiquer. L’Amérique a effectivement lancé ses troupes toutes fraîches sur les champs de bataille européens, les troupes allemandes harassées ont été vaincues, et le traité de Versailles a scellé le sort tant de l’Allemagne que de la Palestine. Les bonnes relations ancestrales entre Juifs allemands et Allemands furent ruinées de manière irrévocable par l’alliance apparente des Juifs avec les ennemis de l’Allemagne. Finalement, ce sont des Juifs ordinaires, des Allemands ordinaires et des Palestiniens ordinaires qui durent payer le coût terrible des ambitions du leadership juif américain.

 

Les Britanniques n’osèrent pas tricher avec les Juifs après la guerre, car ils étaient menacés d’une possible désertion juive, à nouveau. Cette fois, au profit la Russie. Le général McDonogh, chef du Service du Renseignement Militaire britannique, avertit les hautes sphères administratives de l’Empire : “Le plus important, en Palestine, ce n’est pas les relations topographiques avec la Syrie ou je ne sais quoi. Non, ce qui est fondamental, c’est qu’elle intéresse tous les juifs, partout dans le monde. Les sionistes me disent que si les Juifs n’obtiennent pas ce qu’ils veulent en Palestine, nous les verrons tous se faire bolcheviks et soutenir le bolchevisme dans tous les autres pays, comme ils l’ont fait en Russie”[56].

 

Tout récemment, les dirigeants de la droite israélienne, en particulier Sharon, Liebermann et Netanyahou, ont déclaré à plusieurs reprises que “si le peuple juif n’obtient pas ce qu’il réclame en Palestine”, ils accorderont leur soutien au président russe Vladimir Poutine. Deux ou trois visites de ministres israéliens en Russie ont été suffisantes pour forcer les dirigeants américains à réaffirmer leur engagement vis-à-vis d’Israël, alors que cette menace d’abandonner les Américains pour soutenir Poutine n’était qu’un bluff. Maintenant, pour la première fois depuis des siècles, les Juifs ont perdu leur réputation d’être en position de courtiers entre deux grandes puissances. La Russie de Poutine n’est pas assez forte pour menacer l’Amérique ; la gauche radicale est plutôt faible, et ne dispose pas de personnalité juive connue comme telle ; de plus, les juifs européens ne se sont jamais remis de la Seconde Guerre mondiale.

 

Les dirigeants israéliens ont la chance (ou/et le talent) d’avoir affaire à des Etats-Unis dirigés par ce nigaud de Bush, et non par des gens de la stature d’un Nixon ou d’un Lord Curzon, l’homme qui déclara, en mars 1920 :

“Les sionistes veulent un Etat juif avec les Arabes comme bûcherons et porteurs d’eau. Moi, je veux laisser aux Arabes leur chance dans la vie. Et je ne veux pas d’un Etat juif !” [57]

 

Mais Nixon a été écarté du pouvoir après la campagne du Washington Post que l’on sait, et Lord Curzon a péri dans des circonstances non élucidées à ce jour.

 

Comme celui-ci l’avait prédit, l’Empire britannique ne tira rien de bon de son marché avec les Juifs, même à moyen terme. La victoire britannique sur l’Allemagne, en 1918, fut une victoire à la Pyrrhus, car elle ne fit qu’accélérer le déclin de l’Empire. Nombreux furent les politiciens à grommeler, suggérant qu’au lieu de mendier le ralliement des sionistes et de rechercher à tout prix la victoire en 1915-1917, les Britanniques auraient bien mieux fait de conclure une paix séparée avec l’Allemagne.

 

La domination britannique en Palestine ne rapporta à l’Angleterre aucune influence, aucun profit, aucun avantage stratégique. Elle ne lui valut même pas le soutien des Juifs, ne parlons pas de leur gratitude. L’establishment juif organisé soutint l’Amérique, les communistes juifs soutinrent la Russie révolutionnaire, tandis que les Juifs de droite louchaient en direction de Mussolini et d’Hitler à la recherche d’inspiration et d’assistance.

 

Les organisations terroristes sionistes Hagana, Irgun et Stern humilièrent, terrorisèrent et assassinèrent moult soldats, officiers et hommes d’Etat britanniques. Très rapidement, les Anglais comprirent qu’ils avaient fait une énorme erreur en concluant leur marché avec les Juifs. Ils découvrirent à leurs dépens, comme bien des dirigeants avant eux, et aussi après eux - y compris Yasser Arafat - qu’il faut avoir une cuillère très très longue, si l’on veut manger dans le même pot que le Diable.

 

V

 

Ainsi se termina l’idylle entre le Prince charmant britannique et la Fille de Sion. Mais celle-ci ne resta pas longtemps esseulée. Joseph Staline prit très vite la place abandonnée par le chevalier servant britannique. Entre 1945 et 1949, l’Union soviétique devint le puissant soutien et protecteur de l’Etat juif balbutiant. La Russie vota en faveur du partage de la Palestine, fut le premier Etat à reconnaître Israël, et le principal fournisseur d’armes des sionistes (à travers leur satellite tchèque), tandis que l’Occident imposait son blocus à la partie palestinienne. Finalement, l’admirateur russe laissa tomber sa Dulcinée, comme son prédécesseur britannique, et se remit à soutenir la cause palestinienne. L’étrange zigzag de la politique russe intrigua les politiciens et les universitaires, qui proposèrent des explications on ne peut plus prévisibles : le désir de Staline d’avoir un pied-à-terre au Proche Orient, la croyance des Soviétiques en des sympathies pro-communistes des Juifs en Palestine, les tentatives de la Russie pour saper l’impérialisme britannique, l’inévitable pétrole et les incontournables ‘expansionnisme’ et ‘impérialisme’ (soviétiques).

 

Toutes ces explications semblent plausibles. Pour nous, Israéliens, la plus recevable est celle qui établit un lien entre la Russie et la gauche israélienne. En 1948, les combattants du Palmach imitaient l’Armée rouge et chantaient des hymnes russes ; certains avaient un passé de communiste russe ou polonais. Les géo-stratèges préféraient la thèse d’une Russie en quête d’un débouché sur la Méditerranée, tandis que les politologues traitaient la question comme une lutte pour le pouvoir au Proche Orient, entre l’ours russe et le lion britannique.

 

Nous ne savons pas quelle est la réponse exacte. Mais, l’an dernier, les ministères soviétique et israélien des Affaires étrangères ont publié conjointement, à Moscou et à Tel-Aviv, deux lourds volumes (j’en sais quelque chose, j’ai dû les trimballer) réunissant des documents relatifs à cette période de l’histoire. Ils contiennent des lettres secrètes et confidentielles écrites et reçues par Staline et donnent une vision complète de la Saga du Deuxième Prétendant.

 

“Oui, notre soutien à l’Etat sioniste représente une rupture totale avec notre longue tradition soviétique de soutien aux mouvements anti-coloniaux et anti-impérialistes. Oui, notre décision est appelée à empoisonner nos relations avec le monde arabe. Certes, elle va réduire le peuple de Palestine en esclavage. Mais cela peut faire pencher les juifs américains en faveur de l’Union soviétique. Alors, les juifs américains nous livreront l’Amérique sur un plateau !” Voilà le véritable raisonnement de Staline et ses hommes.

 

En ces années-là, les fortes sympathies des juifs américains pour la cause soviétique ont occasionné le procès des Rosenberg, et le sénateur McCarthy a senti qu’il y avait quelque chose dans l’air. Staline, comme avant lui les British, ne se souciait guère du sort de la Palestine. Il ne voyait pas dans l’Empire britannique un ennemi important - après deux guerres mondiales, l’Angleterre était en effet complètement ruinée. Staline n’était pas intéressé par le pétrole. Il pensait, comme les Anglais, conclure un pacte avec la Juiverie, donner aux Juifs ce qu’ils réclamaient afin d’obtenir leur soutien en retour.

 

Il lui fallut quelque temps pour comprendre son erreur. L’homme fort d’Israël, David Ben Gourion, désabusa ses puissants amis de Moscou en insistant sur le fait que le premier et principal ami et maître d’Israël restait l’establishment juif américain. Lorsque le premier ambassadeur d’Israël en URSS arriva à Moscou - une certaine Mme Golda Meir, il fut donné à Staline d’assister à des manifestations ahurissantes de solidarité juive. Les épouses juives de commissaires du Kremlin, de Mme Molotov à Mme Machin-Bidule, se précipitèrent, en larmes, à la rencontre de Mme Meir. On aurait dit que celle-ci était leur sœur, et qu’elles ne s’étaient plus revues depuis des années ! Les Juifs occupaient en Russie de nombreux postes extrêmement importants, et des milliers d’entre eux se pressaient dans les rues moscovites, devant l’ambassade israélienne. Staline espérait que son soutien à Israël lui aurait permis de charmer les esprits des Juifs américains. Mais, loin d’obtenir la cinquième colonne qu’il ambitionnait de créer à New York, il n’avait fait que laisser les Américains, à travers leur allié israélien, activer leur cinquième colonne à Moscou. Staline avait totalement sous-estimé la mainmise qu’Israël exerce sur les mentalités juives. Il contempla l’étendue du désastre et battit en retraite, dès qu’il le put.

 

VI

 

Ainsi, deux anciens partenaires importants de l’Etat juif l’avaient soutenu parce qu’ils percevaient l’influence juive en Amérique comme une sorte de manette qui leur permettrait de contrôler cette super-puissance. Ils pensaient, “donnez aux Juifs ce qu’ils veulent (la Palestine) et ils vous donneront ce que vous voulez (l’Amérique)”. Qu’il ait été question de réalité ou de simple perception, ils ont fini par s’en mordre les doigts.

 

Dans un récit anglais classique, La patte de singe, un objet magique accomplit les désirs de son propriétaire, mais d’une manière si horrible que celui-ci a toutes les raisons de regretter de lui avoir demandé ce service. L’alliance avec les Juifs eut le même effet. Les demandeurs obtinrent ce qu’ils demandaient, la victoire dans la guerre de 1914-1918 ou une position pro-russe des Juifs américains, mais ils finirent par le regretter amèrement.

 

Il n’en demeure pas moins que la croyance en un pouvoir des Juifs est extrêmement répandue parmi les élites mondiales. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreux pays envoient à Tel-Aviv leurs meilleurs ambassadeurs, parmi les plus expérimentés. Le poste est en général pour eux le marchepied leur garantissant une nomination à Washington.

 

C’est aussi pourquoi, lorsqu’un pays désire supplier Washington de lui accorder quelque faveur, il commence par envoyer un messager à Tel-Aviv. Les Israéliens transmettent la supplique aux responsables adéquats, aux Etats-Unis, et apparemment, cela fonctionne.

 

Cette croyance est très répandue aux Etats-Unis également. De nombreux politiciens américains soutiennent Israël parce qu’ils partagent l’avis de Lloyd George et de Herzl. Bien entendu, ils respectent aussi la condition imposée expressément par les héritiers de Jacob Schiff et ne mentionnent jamais, à aucun prix, les mots qui tuent de “pouvoir juif”. Dans ce monde libéré des derniers tabous, un nouvel Henri Miller ne choquerait pas ses lecteurs en parlant de sexe, mais il y parviendrait en traitant des Juifs et de leur puissance invisible.

 

S’agit-il d’une simple perception ? Peut-être. Mais les élites traditionnelles américaines la paient doublement : ils envoient leurs concitoyens mener la troisième grande guerre des cent dernières années pour défendre les intérêts de quelqu’un d’autre, et leur position dominante s’effrite de jour en jour. Cette ‘perception’ saigne à blanc l’Irak et la Palestine, fait affluer des finances en Israël et pervertit le discours public. Mark Twain n’avait pas tort de dire que l’image perçue peut s’avérer aussi importante que la réalité.

 

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Orient Express

 

 

14 septembre 2001

 

[Ecrit après l’attaque du 11 septembre et publié quelques jours plus tard.]

 

 

Tels les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse, des kamikazes anonymes ont atteint, à bord de leurs vaisseaux géants, les deux symboles visibles de la domination mondiale américaine, Wall Street et le Pentagone. Ils se sont abîmés dans les flammes et la fumée et nous ne savons toujours pas qui ils sont. Théoriquement, ils pourraient être n'importe qui : des nationalistes américains, des communistes américains, des chrétiens intégristes américains, des anarchistes américains, toute personne qui rejette les dieux jumeaux du dollar et du M-16, qui hait la bourse et les interventions militaires américaines, qui rêve de l'Amérique aux Américains, qui ne veut pas soutenir la politique d'hégémonie mondiale. Ils pourraient être des Amérindiens reprenant possession de Manhattan ou des Noirs américains qui n'ont toujours pas été indemnisés pour l'esclavage.

 

Ce pourrait être aussi des étrangers de n'importe quel pays, puisque Wall Street et le Pentagone ont ruiné d'innombrables vies dans le monde entier. Les Allemands se souviennent de l'holocauste féroce de Dresde où des centaines de milliers de réfugiés pacifiques ont été réduits en cendres par l'aviation américaine. Les Japonais se souviennent, évidemment, de l'holocauste nucléaire d'Hiroshima. Le monde arabe ne s'est pas remis du terrible holocauste de l'Irak et de la Palestine. Les Russes et les Européens de l'Est ont l'impression que la honte de Belgrade est vengée. Les Américains du Sud pensent à l'invasion américaine au Panama et à la Grenade, à la destruction du Nicaragua et à la défoliation de la Colombie. Les Asiatiques comptent en millions les morts de la guerre du Vietnam, des bombardements cambodgiens et des opérations de la CIA au Laos. Même un présentateur de télévision pro-américain, en Russie, n'a pu s'empêcher de dire que "maintenant, les Américains commencent à comprendre les sentiments de Bagdad et de Belgrade".

 

Les Cavaliers pourraient être tout individu dont les banquiers ont saisi la maison, qui a été chassé de son emploi pour devenir chômeur à perpétuité, qui a été déclaré Untermensch par le nouveau Herrenvolk. Ils pourraient être russes, malaisiens, mexicains, indonésiens, pakistanais, congolais, brésiliens, vietnamiens, car dans chacun de ces pays, l'économie a été détruite par Wall Street et le Pentagone. Ils pourraient être n'importe qui car ils sont tout le monde. Leur identité n'a aucune importance car c'est ce qu'ils ont à dire qui compte et cela, on le lit, sans doute possible, dans les cibles qu'ils ont choisies. Je me demande si le Quatrième Cavalier était en route pour Hollywood ou pour le Washington Post.

 

En outre, comme les dirigeants juifs ont déjà décidé que c'était forcément des Arabes, leur identité n'a définitivement plus aucune importance. On pourrait s'attendre, après l'affaire de l'attentat en Oklahoma, à plus de prudence dans les accusations. Mais les hommes politiques israéliens, mes compatriotes, sont plutôt impatients. Les flammes de Manhattan n'étaient pas encore éteintes qu'ils avaient déjà commencé à engranger les profits politiques. Ehoud Barak est apparu à la BBC où il a nommé "Arafat" dans un délai de cinq minutes. Son alter ego Netanyahou, à CNN, a immédiatement accusé les Arabes, les Musulmans et les Palestiniens. Shimon Peres, vieux renard rusé posant au psychiatre-conseil, s'est prononcé contre le suicide, en rappelant à son auditoire les attaques palestiniennes. Il avait l'air soucieux : il est très difficile de réduire en esclavage ceux qui ne craignent pas la mort. L'assassin chevronné de Cana a même cité les Evangiles. A ce moment-là, la proportion d'Israéliens présents sur les chaînes de télévision frisait la saturation. Ils insinuaient et ils insistaient, agitant leur liste de commissions à la face d'une Amérique pétrifiée et défigurée par la terreur : "Siou plaît, détruisez l'Iran ! Et l'Irak ! Et la Libye, siou plaît !

 

La première journée, où la scène a été occupée exclusivement par l'affaire, a été mise à profit au maximum par la propagande juive. Avant même qu'un seul fait soit établi, la calomnie anti-arabe battait son plein. Alors que nous, les juifs, avons le droit de protester quand on met en avant la judéité d'un voyou, nous nous sentons parfaitement autorisés à émettre des propos d'un racisme révoltant. Un militant d'une grande noblesse d'esprit le disait ainsi sur la liste de discussion al-Awda : "Si une association se permet des généralisations et des insinuations à propos des ‘Juifs’, elle perd immédiatement toute légitimité et se trouve ostracisée". Mais comment se fait-il que les mêmes généralisations et insinuations faites à propos des Arabes ne fassent pas perdre leur légitimité et ne frappent pas d'ostracisme les associations ou les journaux juifs qui les profèrent ? Apparemment, les Juifs ont le droit de décider qui doit être ostracisé en Amérique.

 

La relation était déjà présente dans tous les esprits, étant donné qu'Israël n'est qu'un microcosme de leur ‘meilleur des mondes’ de la mondialisation. Comme il n'y a pas le moindre indice incriminant les Palestiniens, les Israéliens et leurs agents des chaînes de télévision occidentales ont tiré tout ce qu'ils pouvaient, et bien plus encore, des scènes de réjouissance prétendument enregistrées à Jérusalem. C'est un pur mensonge. Personne ne se réjouit de la mort de civils innocents, mais on peut très bien se réjouir de l'effondrement d'un symbole haï. On célèbre la fin de la guerre le 11 novembre et non la mort d'Allemands ou de Japonais. Quand les Américains se sont réjouis d'avoir ‘atteint leur cible’ à Bagdad en 1991, c'est de leur succès qu'ils jouissaient et non de la délicieuse odeur de chair humaine brûlée.

 

Les prétendues réjouissances palestiniennes ne sont qu'un instrument de lavage de cerveau sorti tout droit de la boîte de propagande nazie. Elles rappellent une autre invention juive, celle des Palestiniens envoyant leurs enfants à la mort pour en tirer profit. Ces deux mensonges sont si inhumains et insultants qu'ils n'atteignent que leurs auteurs. Je suis navré pour les Palestiniens, le peuple le plus humilié de la Terre, je suis encore plus navré pour les Américains qui absorbent les poisons distillés par leur presse. Ils ne se rendent pas compte que les agents israéliens cherchent à tirer un bénéfice de la mort d'Américains. Oubliez les Palestiniens, il y a eu des explosions de joie dans le monde entier.

 

Dans le roman d'Agatha Christie, Le crime de l'Orient Express, le célèbre Hercule Poirot est confronté à une situation qui sort de l'ordinaire : tous les passagers du train avaient un excellent motif pour trucider l’antipathique vieil homme. Chers amis américains, vos dirigeants ont placé votre grand pays dans la même situation que ce vieillard.

 

Les Israéliens ont tiré tout ce qu'ils pouvaient tirer de l'événement : ils ont tué vingt Palestiniens, dont une fillette de neuf ans, ils sont entrés avec leurs chars dans Jénine et Jéricho et ils ont détruit plusieurs maisons de Goys à Jérusalem. Les comptes rendus ont été plutôt joyeux, sur le thème ‘on vous l'avait bien dit’ et les spécialistes des chaînes de télévision israéliennes ont conclu, dès treize heures, que l'agression "était bonne pour les Juifs". C'est excellent, a dit Netanyahou. Pourquoi ? Parce que le soutien des Etats-Unis à Israël allait s'en trouver renforcé.

 

L'attaque-suicide pourrait très bien avoir cette conséquence. Les Etats-Unis pourraient entrer dans une nouvelle escalade de violence dans leurs relations difficiles avec le monde entier ; la vengeance répondrait à la vengeance jusqu'à ce qu'un des camps soit anéanti par une explosion nucléaire. Il semble que ce soit l'option choisie par le président Bush. Il a déclaré la guerre à ses adversaires et à ceux d'Israël. Il n'a pas compris que les Etats-Unis avaient déclaré la guerre il y a très longtemps, et qu'aujourd'hui cette guerre atteignait le territoire américain. Il y a tellement de gens dégoûtés par l'attitude américaine que le compte à rebours pour la prochaine attaque a certainement déjà commencé.

 

Les Etats-Unis pourraient aussi considérer ce coup douloureux porté à Wall Street et au Pentagone comme l'ultime occasion de se repentir. Ils pourraient changer de conseillers et construire leurs relations avec le monde entier sur de nouvelles bases égalitaires. Il faudrait sans doute qu'ils mettent au pas les dirigeants juifs de Wall Street assoiffés de domination, ainsi que la presse. Il faudrait aussi qu'ils rompent avec l'apartheid israélien. Ils pourraient alors redevenir l'Amérique universellement aimée, plutôt provinciale, de Walt Whitman et Thomas Edison, d'Henri Ford et d'Abraham Lincoln.

 

Le président Bush a désormais le choix entre la vengeance qui anime l'Ancien Testament et l’amour du prochain qui inspire le Nouveau.

 

 

 

[Bien, vous savez maintenant quel a été son choix, ou celui de ses conseillers : l’attaque de l’Afghanistan et la future guerre contre l’Irak.]

 

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Derniers feux de l'été

 

 

24 septembre 2002

 

[Ce texte est inspiré d'une conférence donnée à Trondheim – Norvège.]

 

En des jours meilleurs, j'aurais sauté sur l'occasion de bavarder avec vous jusqu'à plus soif. Et pourrait-il y avoir occasion meilleure que la présentation de mon livre, traduit en norvégien ? En homme prolixe, venu de Jaffa, j’aurais déroulé, pour vous, les écheveaux infinis des liens qui unissent la Terre sainte et les pays nordiques, des Vikings aux négociations d'Oslo. Les anciens Nordiques, vos ancêtres, Vikings ou Varangs, comme on les appelait au Proche- Orient, étaient enrôlés par les empereurs de Byzance pour protéger la couronne, et tous, sans exception, faisaient le pèlerinage de Jérusalem - pour eux, Jorsala - puis ils poussaient plus loin, jusqu'au Jourdain, et seulement après, se lançaient dans de nouvelles expéditions. L'un d'entre eux, le roi Nordique Harald Hardrada, alla certes à Jorsala-borg, mais il omit d'aller piquer une tête dans les eaux du Jourdain. Mal lui en prit, puisqu'il fut tué à Stamford Bridge, lors d'une tentative avortée de prendre le contrôle de l'Angleterre. Saint Olaf, votre roi et votre saint patron national, enterré à quelques centaines de mètres d'ici, dans la cathédrale de Nidaros, est vénéré, encore aujourd'hui, en Palestine. La semaine passée, j'ai vu une paysanne palestinienne prier, dans la Basilique de Bethléem, au pied de la fresque médiévale colorée représentant saint Olaf. Peut-être priait-elle pour la Norvège, en échange des efforts des volontaires civils norvégiens, dont l'action permet de sauver sa maison ?

 

En des temps meilleurs, je vous aurais raconté en détail l'histoire de mon pieux ancêtre, le Rabbin Jacobson qui, ayant quitté notre maison familiale de Tibériade, au bord de la Mer de Galilée, mit le cap sur Trondheim, capitale spirituelle nordique, pour diriger, de là, la communauté juive de Norvège. Je vous aurais aussi parlé de tout ce qui me rattache à la Norvège et à la Suède, de mon pèlerinage dans votre pays aux églises en bois, à l'eau-de-vie redoutable et aux fjords d'une profondeur insondable. Mais les temps ne sont pas bons, c'est le moins qu'on puisse dire, et cet écheveau de récits va devoir être remis à plus tard.

 

Hier, je vous aurais dit : la Terre sainte est en train de vivre probablement la situation la plus douloureuse qu'elle ait connue depuis des siècles. On est en train de la réduire en ruines, et ses enfants sont en train de se faire tuer. On est en train de détruire ses villages, tandis que ses paysans sont contraints à languir dans les camps de réfugiés à Jénine et à Deheishé, ou sont emprisonnés dans les camps de concentration d'Ansar et de Ketziyot. Des centaines d'enfants ont été abattus par les snipers israéliens, des milliers d'arbres ont été arrachés, et de nombreuses sources détruites.

 

Peut-être cela vous aurait-il ému, ou peut-être pas. Les Palestiniens se font massacrer, auriez-vous pu me dire : en quoi cela est-il nouveau ? Les gens se massacrent allègrement, un peu partout dans le monde, de Timor au Brésil, de la Bosnie au Rwanda. Alors pourquoi être désolé et bla-bla-bla ? Pourquoi devrions-nous nous soucier, plus particulièrement, de la Palestine ? Et je serai le premier à admettre que jusqu'à hier, cette position indifférente et rogue était éminemment sensée. Seule une petite poignée d'hommes et de femmes dévoués, membres d'associations pro-palestiniennes, portaient la flamme dans les ténèbres. Aujourd'hui, les choses ont changé : des millions de personnes écoutent le message, et tandis que je vous parle, ici, aujourd'hui, mon distingué ami et professeur Noam Chomsky s'adresse à des multitudes à Gothenburg, quelques centaines de kilomètres plus au sud.

 

Pourquoi hier est-il si différent d'aujourd'hui ? Ces belles journées d'automne, lorsque les feuilles prennent des tons pourpres et dorés, au-dessus des eaux bleu roi de vos magnifiques lacs, et que la transparence de l'air exalte les sommets de vos montagnes dentelées, pourraient bien être les derniers beaux jours dont nous jouissions, pour de nombreuses années à venir. Une guerre mondiale menace, une guerre qui est en train de s'enflammer, aujourd'hui même, en Palestine. Nous sommes en août 1914, c'est reparti comme en 14, nous sommes à la veille de la ‘Grande Der des Der’. La Première Guerre mondiale commença dans les Balkans, en Bosnie. Si, en août 1914, vous aviez dit à un Français que ses amis et lui allaient mourir pour la Bosnie, il vous aurait ri au nez. Mais quelques mois seulement après l'attentat de Sarajevo, la fleur de la jeunesse française se faisait massacrer à Verdun. Nous sommes en 14. Nous sommes en 39.

 

Aujourd'hui, comme en 1939, il y a à nouveau une puissante volonté de remodeler le monde, et les discours de George W. Bush nous rappellent très vivement les harangues du chancelier allemand de l'époque. Mais qui écrit les discours de Debeuliou ? Qui pousse à la guerre ? Sont-ce les monopoles, du pétrole et de l'armement, comme d'aucuns veulent nous le faire croire ? Le discours belliqueux sur l'Axe du Mal, directement emprunté à Austin Powers, Dr Evil and his Axis (Le Docteur Mal et son Axe) a été composé par un spécialiste ès discours sioniste, David Frum, qui s'était illustré auparavant dans sa lutte contre ‘l'antisémitisme’. C'est un autre sioniste, Wolfowitz, qui dirige aujourd'hui l'armée américaine. Un penseur sioniste de tout premier plan, Norman Podhoretz, appelle à la guerre, pendant que le si libéral juriste Alan Dershowitz fait de la pub pour la torture, meilleur moyen, d'après lui, pour finir par savoir la vérité.

 

Examinons plus attentivement les projets américains. Récemment, nous avons eu un aperçu rapide de leur campagne programmée. Les plans américains prévoient de détruire l'Irak, d'envahir la Syrie, de faire éclater l'Arabie saoudite en plusieurs régions, d'isoler les champs pétrolifères, de les refiler à Israël et d'en finir avec l'Egypte. La nouvelle nous a été gentiment révélée par un homme du lobby juif, Laurent Murawiec, qui travaille sous l'égide du président de la commission pour la politique de défense américaine [Defence Policy Board], Richard N. Perle. Ce faucon, grand ami et admirateur de Sharon, sioniste zélé que l'on soupçonne d'être une taupe israélienne, prône la prise de contrôle des champs pétrolifères d'Arabie, la remise de La Mecque et de Médine à la monarchie hachémite et la saisie des capitaux saoudiens. Il est représentatif de beaucoup de Juifs américains. Dans la prestigieuse publication Jewish World Review[58], l'éditorialiste Jonah Goldberg pérore : "Bagdad doit être détruite... L'Amérique doit faire la guerre à l'Irak même si cela risque de causer la perte de vies d'Irakiens et d'Américains innocents".

 

Le professeur David D. Perlmutter est encore plus explicite, dans le Los Angeles Times[59] : "Je fais un rêve éveillé. Ah, si seulement ! Si, en 1948, en 1956, en 1967 ou en 1973 Israël s'était comporté juste un tout petit peu comme le Troisième Reich, alors aujourd'hui le pétrole du Golfe appartiendrait aux Juifs et non aux Cheikhs." Des organismes aux sigles plus abscons les uns que les autres, des ‘boîtes à idées’ (think tanks) et des instituts à n'en plus finir, connectés à la puissante communauté juive des Etats-Unis, sont reliés par un réseau de connexions en toile d'araignée qui a pour centres la Maison Blanche et le Pentagone. Et ils sont la force agissante qui soutient le Drang nach Östen[60], nouvelle manière du président Bush.

 

Regardons la réalité en face, même si elle nous déplaît : les élites juives américaines poussent à l'Armageddon - ou, pour reprendre votre tradition nordique, au Ragnarok, la guerre du destin - afin de placer l'Etat juif au sommet de la hiérarchie mondiale. C'est un plan de mégalomanes, mais ces mégalomanes sont aux commandes de la superpuissance mondiale unique, ainsi qu'à celles de leur tête de pont au Proche-Orient, dotée d'armes nucléaires.

 

"Oh non ! " dites-vous, "nous connaissons les juifs, ce sont des gens intelligents et pacifiques. Il s’agit certainement d’une erreur". Laissez-moi vous rappeler une nouvelle du grand écrivain et poète américain du XIXe siècle, Edgar Allan Poe, au sujet de l'Allemagne de son temps. Il y dépeint les Allemands sous les traits d'un peuple placide et pacifique, qui s’adonne à la culture des choux, à la pratique du piano, à l'horlogerie des coucous, aux pipes en porcelaine et aux débats philosophiques. C'est, en substance, l'image que Mark Twain donne, lui aussi, des Allemands dans ses récits de voyages. Selon toutes les apparences, cette image d'Epinal correspondait à la réalité ; d'ailleurs, un officier allemand était témoin au mariage de mes grands-parents, à l'époque de l'occupation allemande de Minsk, en 1916.

 

Vingt-cinq ans après, mes grands-parents décidaient de fuir devant l'avancée de l'armée allemande, sous les risées de leurs voisins juifs, qui se gaussaient, disant : "vous êtes victimes de la propagande bolchevik ; il n'y a aucune raison de fuir, les Allemands sont des gens formidables, pacifiques, et les meilleurs amis des juifs! " Les laissant dire, mes grands-parents prirent la poudre d'escampette, et ils échappèrent au cruel Einsatzcommando, composé d'Allemands qui se moquaient bien des pipes bavaroises en porcelaine et de la culture des choux.

 

Les gens peuvent changer, et si de pacifiques Allemands ont pu devenir pour un temps le cauchemar ambulant de l'Humanité, les Juifs sont susceptibles de le devenir, eux aussi. J'espère de tout mon cœur que, de même que les Allemands ont pu revenir à leurs personnalités normales, les Juifs le pourront aussi, mais je ne pense pas que cela arrivera de soi-même. Il y a une épidémie, et elle se répand à la vitesse du feu dans la paille. Elle provient du racisme inhérent à l'Etat juif. En allant à l'aéroport Ben Gourion (de Tel-Aviv), j'ai acheté Haaretz, notre principal quotidien de ‘gôche’. Il y avait une polémique entre notre chef d'Etat major, Buki Ayalon, et notre ancien Premier ministre travailliste, Ehud Barak. Ayalon comparait les Palestiniens à une tumeur cancéreuse, tandis que le vice-président de l'Internationale socialiste, Barak, exprimait son total désaccord : "les Palestiniens ne sont pas une tumeur. Non, ce serait plutôt un virus", affirmait-il doctement. Ce racisme se répand dans les communautés juives à la manière d'un incendie de forêt. Les Juifs représentant la partie prépondérante des élites américaines, et étant partie constituante, à un moindre degré, des élites européennes, ils communiquent cette maladie aux autres membres de ces élites. Leurs quotidiens et leurs studios de production cinématographique prêchent le racisme, la haine des Musulmans, des Allemands, des Français et du reste, y compris les travailleurs blancs ‘d'en bas’ et les Noirs des Etats-Unis.

 

Dans votre tradition Nordique, le maléfique et perfide Loki avait pu tromper le gentil mais néanmoins aveugle Hoed, et faire en sorte qu'il tue son frère, le brillant Balder, qui est une préfiguration nordique du Christ. Aujourd'hui, Loki s'efforce de causer la guerre, à nouveau, entre frères. Il est de notre devoir, et c'est notre droit, de repousser les conseils pernicieux de Loki et de stopper la guerre apocalyptique, le Ragnarok.

 

Cela ne saurait être fait sans porter remède à la situation en Palestine. Pendant des années, j'ai répété que la Palestine/Israël devait être transformée en un Etat démocratique, où Juifs et Palestiniens vivraient à l'avenir heureux, dans l'égalité. Mais cet Etat démocratique ne saurait être un Etat juif, me diront d'aucuns. C'est là où je voulais précisément en venir, je dois vous l'avouer. L'Etat juif est aussi mauvais que l'Etat aryen, et quiconque rejette l'Etat aryen devrait rejeter, tout autant, la notion d'Etat juif. Sans Etat juif, les Juifs des Etats-Unis et des autres pays reviendront à la vie normale, oublieront leurs rêves torrides de domination mondiale et deviendront des citoyens respectueux de la loi de leurs pays respectifs.

 

Jusqu'à aujourd'hui, nos magnifiques camarades et amis de Palestine ont soutenu cette idée. Mais aujourd'hui il s'avère nécessaire de le faire, non seulement pour les Palestiniens, ces gens nobles, courageux et travailleurs, mais aussi pour nous tous, pour la paix du monde. Il y a des Israéliens qui aimeraient vivre en paix avec leurs voisins palestiniens, en paix avec les églises et les mosquées, mais nous ne pouvons aller à l'encontre des forces extérieures qui soutiennent le monstre Sharon et Peres la Ruse. Les Israéliens de bonne volonté et leurs voisins palestiniens ne gagneront pas, à moins que les lignes de ravitaillement de leurs ennemis soient coupées, comme dans l'histoire de Thor.

 

Selon cette épopée, Thor le Puissant vint à Utgard pour faire étalage de sa bravoure. Les dieux d'Utgard le mirent au défi de boire jusqu'au fond la Corne d'Or. Il but, il but, mais ne parvint jamais à vider ce fjord. Ce n 'était pas un miracle : le fjord communiquait avec la mer. Ce n'est qu'en coupant l’accès à la mer qu'il parvint à relever le défi qui lui avait été lancé et qu'il put assécher le fjord. Si vous, peuples d'Europe, vous bloquiez cette mer que représentent les aides et subsides extérieurs à Israël, nous pourrions, nous, Israéliens et Palestiniens, changer les choses sur le terrain et apporter l'égalité en Palestine et en Israël.

 

La déconstruction de l'Etat juif et sa conversion en un Etat pour tous ses citoyens marqueraient une date capitale dans l'histoire de l'Humanité. De projet pilote pour la globalisation qu'elle est aujourd'hui, la Terre sainte pourrait devenir un modèle d'intégration. Les envahisseurs et les locaux se mêleraient entre eux, comme vos ancêtres Normands l'avaient fait chez les Angles de l’est, en Sicile et en Normandie, et comme les enfants des Croisés provençaux devinrent palestiniens dans les villages de montagne de Sinjil et de Gifna, tandis que les Juifs, outre-mer, redeviendraient la bénédiction de leurs communautés, à l'instar de mon pieux ancêtre dans votre magnifique ville épiscopale.

 

 

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Partie 5

 

 

 

 

Une médina yiddish

 

 

[Texte écrit au moment où le Président Bush a annoncé sa croisade vengeresse contre le Tiers monde.]

 

 

I

 

L'Amérique se prépare pour une guerre longue. Ils l'appellent ‘guerre contre le terrorisme’, mais ce nom n'a pas de sens, autant dire ‘guerre contre l'ennemi’. Noam Chomsky a donné cette définition spirituelle : "le terrorisme, c'est ce qu'ils nous font, eux". Cependant, au cours de cette guerre, des milliers de nos frères descendants d'Adam et Eve seront mitraillés, arrosés de napalm et bombardés. Garçons et filles, enfants à naître et vieillards seront conduits sur l'autel de la vengeance et rituellement égorgés.

 

Le président Bush a qualifié son entreprise de croisade. Ce terme évoque pour nous les braves chevaliers d'Aquitaine et les guerriers francs, les preux qui empoignaient la croix et qui, le nom de Notre Dame aux lèvres, s'aventuraient dans un long et difficile pèlerinage. Mais la réalité fut pire. Les Croisades furent un sanglant Djihad occidental. Les croisés étaient sauvages et indisciplinés, ils mirent à sac la plus belle ville chrétienne du monde, Constantinople, et noyèrent dans le sang la terre sacrée de Palestine.

 

Raoul de Caen, chroniqueur des Croisades, rapporte les actes de ses compagnons d'armes dans la ville syrienne de Maarra en ces termes: "ils ont embroché les nourrissons, les ont fait rôtir et les ont dévorés". Ce n'étaient que des brutes mais je tiens tout de même à ne pas souiller la mémoire de ces assassins cannibales en les associant à la croisade de Bush. Ils cherchaient la gloire, non la vengeance, ce sentiment étranger au christianisme, et même tout à fait opposé au christianisme.

 

Le refus de la vengeance est l'essence même des Evangiles. C'est là la différence majeure entre l'Eglise et la Synagogue, ces deux sœurs nées il y a deux millénaires. Cette divergence est essentielle et constitue le fond du schisme qui sépare les deux religions : alors que les Chrétiens sont appelés à prier pour leurs ennemis, les Juifs sont censés entretenir des rêves de vengeance.

 

II

 

Le vieux judaïsme biblique, la matrice de la foi des juifs et des chrétiens, contenait deux interprétations différentes du Messie, qui toutes deux se trouvent dans l'Ancien Testament. Dans le schisme entre chrétiens et juifs, chaque religion isola et fit prévaloir l'une des deux interprétations. Pour les chrétiens, le Christ est venu pour sauver, tandis que pour les juifs, ils est venu pour la revanche. C'est ce qu'explique le brillant universitaire israélien Yacob Yuval de l'Université Hébraïque, dans son nouveau livre Deux nations en votre sein[61]. Le ‘salut vengeur’, comme l'appelle Yuval, est une interprétation des Juifs ashkénazes à partir de vieilles sources pharisiennes et devint la doctrine prévalente de la synagogue. Lorsque le professeur Israël Yuval publia son ouvrage perspicace sur la théologie de la vengeance dans le judaïsme, il fut accueilli par ses collègues israéliens avec un vif enthousiasme, mais les universitaires juifs américains le détestèrent. Le professeur Ezra Fleischer rédigea une critique véhémente, et conclut en ces termes : "Il aurait mieux valu que ce livre ne soit pas publié, mais puisqu'il l'est, qu'il soit voué à l'oubli". Or Yuval cite de nombreux textes juifs anciens à l'appui de sa thèse. "A la fin des temps (quand le Messie viendra), Dieu détruira, tuera et exterminera toutes les nations sauf celle des israélites", selon le Sefer Nitzahon Yashan, écrit par un juif allemand au XIIIe siècle. Un poète liturgique, Klonimus B. Judah eut une vision des "mains de Dieu remplies de cadavres de goys". D'autres rêves de sang et de destruction encore plus atroces précèdent les premières attaques contre les juifs à la fin du XIe siècle. Une centaine d'années avant le massacre de juifs opéré par les Croisés, R. Simon B.Yitzhak appelle Dieu à "prendre son glaive et à égorger les goys". Afin d'accélérer leur destruction, les sages juifs d'Europe adoptèrent de nouveaux anathèmes contre les chrétiens et le Christ, et ils les introduisirent dans la liturgie de Pâques et de Kippour et même dans la prière quotidienne, en complément des malédictions qui y avaient été intégrées au deuxième siècle.

 

Dans la théologie chrétienne, le Messie de la vengeance a bien sûr un autre nom, on l'appelle l'Antéchrist. Les théologiens chrétiens se sont employés à préciser les qualités de cette figure de l'Apocalypse. Dans un commentaire, saint Jean Damascène dit que certaines choses s'accompliront dans l'Antéchrist qui viendra rencontrer les juifs et se manifestera en leur faveur, contre le Christ et les Chrétiens (Jean Damascène était un ami de l'islam et a expliqué le dogme musulman du Coran éternel comme une forme d'enseignement chrétien du Verbe). Pour les Pères de l'Eglise, l'avènement de l'Antéchrist devait être le soulèvement et le triomphe provisoire des juifs. Au Xe siècle, saint André de Byzance avait même annoncé que le royaume d'Israël serait restauré et deviendrait le point de départ de l'Antéchrist.

 

Aux Etats-Unis, des millions de chrétiens fervents sont conscients du rapport étroit entre Israël et l'Apocalypse. On leur a appris que la venue de l'Antéchrist constituait une étape sur la voie de la Parousie. Mais induits en erreur par leurs pasteurs, ils ont tiré l'étrange conclusion qu'il fallait se ranger aux côtés de l'Antéchrist. Ils ont oublié les paroles d'après lesquelles le "Fils de l'Homme viendra quand vous ne l'attendrez pas" et "malheur à celui qui prendra parti pour l'Antéchrist". Aussi, théologiens juifs et chrétiens acceptent également que leurs deux Messies soient aussi opposés l'un à l'autre que la thèse et l'antithèse, ou que le Christ et l'Antéchrist. Les juifs ne sont pas l'Antéchrist. Mais l'idée du Messie vengeur est très dangereuse, et on devrait la réfuter avec de solides arguments. Cela pourrait se faire avec les ressources de l'Ancien Testament ou du Nouveau, ou à l'aide de concepts humanistes généraux. Faute de quoi, cette idée empoisonnera notre discours.

 

III

 

Ce serait une erreur que d'attribuer l'esprit de vengeance des Etats-Unis aux juifs américains. L'Amérique est bien particulière parce que ses juifs et ses non-juifs y sont traités indistinctement de ‘judéo-chrétiens’, ou plus exactement, de ‘judéo-américains’, car leurs mœurs ont fort peu à voir avec l'esprit chrétien. Comme l'a signalé Marx, "la domination pratique de l'esprit juif sur le monde chrétien a connu son expression achevée, complète et dépourvue d'ambiguïtés en Amérique du Nord".

 

Il y a beaucoup d'hommes en vue, juifs et non-juifs, qui appellent à la vengeance : "Il n'y a qu'une façon de commencer à traiter les gens de cette espèce, c'est d'en tuer quelques-uns même s'ils n'ont pas grand chose à voir là-dedans"[62], dit l'ancien Secrétaire d'Etat Lawrence Eagleburger, qui dirige l'organisation juive des réparations demandées à l'Allemagne (fonction rémunérée à hauteur de $300.000 par an).

 

"La réponse à cet inimaginable Pearl Harbour du XXIe siècle devrait être aussi simple que rapide : mort aux salauds. Une balle entre les deux yeux, réduisez-les en miettes, empoisonnez-les s'il le faut. Comme pour les villes ou les pays qui abritent cette vermine, bombardez-les sur des terrains de basket", dit Steve Donleavy dans le New York Post[63].

Dans le Washington Post, Rich Lowry a proposé : "si nous rasons une partie de Damas ou de Téhéran ou ce qu'il faudra, c'est déjà une partie de la solution"[64].

 

Et l'on peut citer la championne, Ann Coulter, l'écrivain préféré de la World Jewish Review :

"Nous n'avons pas le temps d'être délicats pour identifier précisément les individus directement impliqués dans cette attaque terroriste. Nous devrions envahir leurs pays, tuer leurs dirigeants et les convertir au christianisme ( !? ). Nous n'avons pas eu le scrupule de chercher à retrouver et de punir exclusivement Hitler et ses principaux lieutenants. Nous avons tapissé de bombes les villes allemandes ; nous avons massacré des civils. C'était la guerre, et ceci est une guerre".

Après qu'elle eut écrit ces mots, elle fut justement mise à la porte par son journal et embauchée par le magazine néo-conservateur juif Commentary.

 

Cet esprit vengeur de la presse américaine est une aberration dans le discours occidental. Si vous révisez soigneusement la littérature des régions chrétiennes et musulmanes, vous découvrirez que la revanche apparaît rarement comme le sujet principal d'un livre important. Nicolas Gogol a écrit une courte histoire à l'occidentale qui s'appelle La terrible revanche, Prosper Mérimée a écrit la nouvelle Colomba sur la vendetta corse. Et c'est tout ! Les Anglais ont toujours considéré la vengeance comme une affaire très peu anglaise, tout le contraire de l'esprit du cricket. ‘Vengeur’ est un terme négatif dans la culture chrétienne comme dans la culture musulmane.

 

La culture juive, au contraire, est saturée de l'idée de vengeance, car elle dérive directement de l'Ancien Testament, sans le filtre rédempteur du Nouveau Testament ou du Coran. Nous les juifs le savons mieux que quiconque. Un brillant journaliste juif et américain, John Sack, le fit remarquer dans son Œil pour œil, un livre qui fait froid dans le dos à propos de l'horrible vengeance perpétrée par les Juifs sur les civils allemands après la deuxième guerre mondiale[65]. Ce livre parle de tortures, de ‘meurtres extra-judiciaires’, d'empoisonnements de masse et d'autres horreurs. Vous avez peu de chances de trouver ce livre, car l'establishment juif a réussi à le faire disparaître et à le maintenir hors de portée des libraires.

 

Il n'est pas étonnant qu'Israël ait introduit la vengeance dans sa politique journalière. Ses attaques contre les Palestiniens sont appelées peulot tagmul, les actes de vengeance. L'une de ces opérations a été perpétrée par le Général Ariel Sharon (l'actuel Premier ministre) le 14 octobre 1953, quand lui et ses soldats assassinèrent quelque soixante paysans, femmes et enfants, dans le village de Qibya. L'invasion du Liban, en 1982, avec ses 20.000 tués libanais et palestiniens, chrétiens et musulmans, était un acte de vengeance pour la tentative d'assassinat de l'ambassadeur d'Israël à Londres. Durant la dernière Intifada, chaque acte de terreur israélienne était qualifié de ‘châtiment’ ou de ‘représailles’ par les Israéliens et par les médias américains dont les propriétaires sont juifs.

 

L'engouement juif pour la vengeance a bien supporté la périlleuse traversée de l'Atlantique. Ce sont des juifs américains qui ont créé Hollywood, qui a fait de la vengeance son thème privilégié. Dans une reprise américaine des Trois Mousquetaires, d'Artagnan est poussé par l'esprit de vengeance, quoique le motif en soit difficilement repérable dans le livre d'origine ou dans l'adaptation française. En fait c'est le méchant, Mordred, fils de lady Winter, qui nourrit des rêves de vengeance. Mais pour le nouveau film américain, produit par un juif américain, la vengeance est un sentiment légitime. D'une certaine façon, le cinéma américain a été un moyen d'expression de l'inconscient collectif juif et a joué un rôle essentiel dans la constitution du psychisme américain. A partir d'Hollywood, l'esprit de vengeance s'est répandu sur toute la terre et a certainement contribué à modeler le monde dans lequel nous vivons. En d'autres termes, il n'y avait pas besoin de complot juif.

 

Petit-fils d'un rabbin de Trêves mais élevé au sein de l'Eglise, Karl Marx s'est révélé un véritable prophète en annonçant dès les années 1840 (!) que l'Amérique (avec ou même sans le moindre Juif ethnique) était devenue un Etat à l'esprit juif, et qu'elle avait embrassé le mode de pensée juif fondé sur l'avidité et l'aliénation. Un disciple de Marx, Werner Sombart, arriva à la même conclusion à propos de l'esprit juif de l'Amérique. A son avis, l'Amérique avait grandi avec les juifs et avait été façonnée par les juifs depuis le tout début. Relativement immature, l'Amérique n'a pas résisté à l'impact de la mentalité juive et elle est devenue un Etat juif, la grande sœur d'Israël.

 

D'où les succès affichés par les juifs américains. Quoi de plus naturel que, dans l'Etat ‘judaïque’, les Juifs accumulent les succès ? Ce soudain accès à la notoriété et à la richesse ne devrait pas provoquer de vertige ni de sentiment d'auto-adulation, tout au contraire. Reprenant le raisonnement d'un grand philosophe américain, Emmanuel Wallerstein, je dirai que, de nos jours, la réussite matérielle est le signe d'un échec moral. Ni la ‘réussite’ ni les richesses ne sont la preuve de la bienveillance de Dieu. En tout cas, pas du Dieu qui a béni les pauvres. L'homme qui se taille une part de choix dans le milieu des voleurs n'a pas sa place aux yeux de Dieu. Notre monde, constitué de millions d'affamés et d'une minorité d'hyper-privilégiés, est un monde dépourvu de morale comme de sentiment chrétien, à l'instar de la prétendue ‘croisade’ du président Bush.

 

Cette explication nous permet de répondre à la question que nous avions posée précédemment, à savoir : l'Amérique soutient-elle Israël à cause du lobby juif ou ‘au nom de l'intérêt bien compris des entreprises américaines’ ? Disons que le lobby juif est un organe superflu, qui défend la droite israélienne, tandis que l'Amérique tout entière constitue un Etat juif de plus grande dimension, dont les intérêts ne se limitent pas au seul Proche-Orient.

 

Cette hypothèse fournit une réponse cohérente à bien des questions : elle explique le pourcentage incroyable de voix en faveur du soutien à Israël (99 %) ainsi que les innombrables musées, études et films consacrés à l'holocauste. Elle explique pourquoi, dans la vie de l'Amérique, les Juifs occupent une position centrale. C'est ainsi que, de nos jours, l'Amérique considère les événements qui se passent dans le monde en se plaçant du point de vue juif traditionnel, en cherchant à savoir si ‘c'est bon pour les Juifs’.

 

Cette hypothèse explique également le retrait des Etats-Unis à Durban. George W. Bush ne voyait pas d'inconvénient à se quereller avec l'Europe et le Japon et c'est ainsi qu'il est revenu sur le traité de Kyoto. Il se moquait pas mal de mécontenter la Russie et la Chine en prenant unilatéralement la décision d'abandonner le traité sur les armes stratégiques. Mais, dans ce cas-là, il a entendu la Voix de son Maître. Ce rejet hautain de l'Afrique et de l'Asie, ce mépris  injurieux de la communauté noire américaine, ce refus de la grande cause que constitue la lutte contre le racisme prouve, s'il en était encore besoin, que les Etats-Unis se sont alignés sur l'Etat israélien.

 

Dans un récent entretien accordé à Newsweek[66], le président Vladimir Poutine cherche à justifier son assaut contre les Tchétchènes. Selon lui, "les dirigeants tchétchènes ont appelé publiquement à l'extermination des juifs", ce qui relègue les détracteurs de la guerre qu'il mène au rang d'antisémites. Or, aucun juif n'habite en Tchétchénie, et l'opinion des dirigeants de ce pays à l'égard des juifs n'aurait aucun intérêt si le terme ‘antisémitisme’ conservait son acception d'origine, à savoir les préjugés ou le racisme anti-juif. L'antisémitisme n'existe plus sous cette forme, comme nous l'avons démontré dans d'autres articles[67], mais le monde y a vu un sens nouveau. Ce terme a été assimilé à l'anti-américanisme de l'époque de McCarthy, ou à l'anti-soviétisme de l'Union Soviétique sous Brejnev. Les Américains sont tendus et poussent des cris chaque fois qu'ils ont l'impression qu'on met en question leur loyauté envers les uifs. Quiconque, en Amérique ou dans un autre pays, rejette le nouveau paradigme américain est, par définition, antisémite. C'est la raison pour laquelle de bons garçons d'ascendance juive, que ce soit Noam Chomsky ou Woody Allen, saint Paul ou Karl Marx, sont qualifiées ‘d'antisémites’. En règle générale, la communauté juive les rejette, mais n'hésite pas à invoquer leur nom quand c'est utile pour défendre les structures que ces ‘antisémites’ dénoncent.

 

Un délit à l'encontre de la communauté juive n'est pas considéré comme une variante du racisme. Le racisme ordinaire est parfaitement toléré, surtout s'il vise les Arabes (les nouveaux ennemis des Juifs) ou les Noirs (les anciens ennemis des Juifs). Mais quand il s'agit de juifs, le délit est traité de ‘crime de lèse-majesté’ (dans les années où les juifs avaient beaucoup de pouvoir en Union soviétique (1917-1937), on fusillait les gens pour avoir proféré une remarque contre les juifs). A Strasbourg, Manfred Stricker a fait campagne pour que l'université de la ville porte le nom du Docteur Schweitzer, mais la communauté juive a préféré l'appeler du nom d'un savant juif sans grand rapport avec la ville. C'est ainsi que Manfred Stricker a été condamné à six mois de prison. Alexander Chancellor a écrit dans le Guardian (sous le titre prometteur "Ni tout blanc ni tout noir") à propos du dirigeant hollandais d'extrême droite assassiné : "oui, c'était un ennemi de l'Islam, mais il était favorable aux Juifs, et par conséquent, ce n'était pas un mauvais bougre".

 

M'adressant à des étudiants de Harvard, d'Emory et d'autres universités américaines de la Ivy League, je me suis rendu compte qu'ils ne savaient même pas qui était Arnold Toynbee. Le plus grand philosophe britannique de l'histoire du XXe siècle avait commis une erreur : il avait parlé de la tragédie palestinienne et évoqué l'esclavage des Africains en le qualifiant de drame égal à l'holocauste des Juifs. C'est ce qui explique que le nom de Toynbee ait été gommé et qu'il ait disparu de la conscience américaine. Et dans les librairies américaines ou anglaises, il est presque impossible de trouver les livres de G. K. Chesterton en dehors de ses œuvres romanesques. Cet essayiste brillant est relégué dans la section ‘Christianisme’ presque inexistante dans les librairies, et les rares rééditions de ses ouvrages sont coincées entre Les mauvais Papes et Jésus le rabbin. Cette maîtrise absolue du discours public explique l'obéissance des intellectuels américains (et européens, d'ailleurs). Dans l'Etat judéo-américain, les Juifs forment une ‘Eglise’, l'establishment idéologique. Pour un intellectuel, il vaut mieux se voir accuser de pédophilie que d'antisémitisme.

 

IV

 

Quoique les Etats-Unis soient devenus un Etat judéo-chrétien, la question de savoir qui commande dans le ‘ménage à trois’ des Juifs, d'Israël et des Etats-Unis n'est pas simple. Les trois dramatis personae forment un triangle aussi mystérieux que celui des Bermudes et non moins périlleux. Il y a six mois, des sources douteuses ont rapporté que Sharon avait dit, dans une réunion ministérielle, "Ne vous en faites pas, nous tenons les Etats-Unis". Ces paroles avaient été démenties, mais comme le soulèvement palestinien fait l'objet d'une campagne qui glisse rapidement vers l'extermination dans le style du livre de Josué, tandis que les Etats-Unis ‘appuient la guerre contre le terrorisme’, le doute croît.

 

La simple existence d'une entité corporatiste connue sous le nom de ‘peuple juif’ ou ‘les Juifs’, est souvent contestée. Il y a environ deux cents ans, la ‘Juiverie’ existait de façon aussi indiscutable que la France ou l'Eglise. Nos aïeux étaient membres de cet Etat extra-territorial, un ordre autoritaire et semi-criminel, dirigé par des gens riches et des rabbins. Le groupe directeur, appelé Kahal (le terme hébreu pour communauté) prenait les décisions importantes, et les Juifs ordinaires suivaient ses directives. Le Kahal pouvait disposer de la vie et des biens des Juifs, comme n'importe quel autre gouvernement féodal. Il n'y avait pas de liberté d'opinion à l'intérieur du ghetto. Un Juif rebelle pouvait être puni de mort. L'émancipation arriva, et le pouvoir du Kahal se trouva brisé du dedans et du dehors. Les Juifs se retrouvèrent libres et devinrent des citoyens de leurs pays respectifs.

 

De nos jours, une nouvelle génération de Juifs a émergé, “qui n'a pas entendu parlé de Joseph”[68]. Des années de lavage de cerveau et d'apologie systématique leur ont fait oublier pourquoi nos grands-parents voulaient tellement abattre les murs d'acier de la communauté juive. La notion d'être juif est devenue un point de droit. Sommes-nous, nous les descendants de Juifs, des citoyens de nos pays, ou des citoyens du peuple juif ? Est-ce que la ‘judéité’ existe, de la même façon qu'existent les Etats, ou n'est-ce qu'une façon de parler ? Le paradoxe est là : les dirigeants juifs veulent que la judéité soit une sorte d'avion furtif, là tu le vois, là tu ne le vois plus. Il est là pour mitrailler, mais pour les radars il n'est nulle part. Ils disent : "C'est ce que disait Hitler" ou bien "c'est une invention des faussaires, de ceux qui ont fabriqué les Protocoles des Sages de Sion", et ils oublient de dire que c'est également ce qui est écrit dans la Déclaration d'Indépendance d'Israël. Israël y est décrit comme ‘l'Etat du peuple juif’ et c'est pourquoi il attire une attention disproportionnée et il exerce une influence en tant que partie visible (et liée à un territoire) de la judéité.

 

 Voilà pourquoi un poste dans une ambassade à Tel Aviv est considéré parmi les plus huppés et désirables pour une carrière diplomatique. Le concept de ‘peuple juif’ a reçu une reconnaissance singulière dans la loi internationale, lorsque l'Allemagne contemporaine a déclaré, en 1950 et en 1991, que le peuple juif était l'héritier des juifs intestats. La loi pénale israélienne permet à l'Etat d'Israël de juger et de poursuivre toute personne au monde qui agit contre la personne, la santé, la vie, la propriété ou la dignité d'un juif, même si ce juif n'a pas la moindre relation avec l'Etat d'Israël.

 

Nous, les fils de parents juifs émancipés, en sommes aussi surpris que quiconque. Rien ne nous a préparés au recouvrement miraculeux de la judéité. Récemment encore, elle était en voie de disparition, on la proclamait morte ; et nous avions fini par nous considérer comme des gens libres. En l'espace d'une génération, les choses ont basculé complètement, et maintenant on nous somme de déclarer allégeance à ce corps, faute de quoi nous aurons droit à l'ostracisme et à l'humiliation, probablement à la perte de nos moyens d'existence, ou pire encore. La juiverie (on est prié de ne pas confondre ce terme avec les millions de descendants de Juifs médiévaux) a retrouvé sa place dans la politique mondiale, et a pris le contrôle spirituel de la seule superpuissance au monde, les Etats-Unis.

 

Isaac Deutscher, marxiste juif et biographe de Trotsky, était parmi les premiers juifs à entrevoir le phénomène. Dans son essai "Qui est juif ?" (publié dans le Jewish Quarterly, Londres, 1966) il proposait de distinguer entre ‘les juifs’ et ‘la Juiverie’. Tandis que les juifs sont des individus aux opinions variées et aux moyens d'existence divers, la ‘Juiverie’ est un organisme quasi-national qui a sa propre direction et son propre programme. A son avis, la juiverie était sur la voie de la disparition, mais voilà que des cendres de la Seconde Guerre mondiale, "le phénix de la juiverie renaît". "J'aurais préféré que les juifs survivent et que périsse la Juiverie", écrivait-il, mais "l'extermination des juifs a donné une nouvelle chance à la Juiverie". La direction auto-proclamée de la Juiverie ressuscitée a atteint les sommets du pouvoir en liaison étroite avec les richissimes dévots de Mammon. Ils sont intoxiqués par leur baratin et par l'absence d'opposition. Ils soutiennent le criminel de guerre Sharon, mais le trouvent trop mou et ils ont conspué Paul Wolfowitz, le super-faucon juif américain. Chaque homme politique israélien le sait et en tient compte : il y a des Juifs puissants en Amérique et ailleurs qui ne veulent pas voir la fin de la guerre en Palestine. Ils comprennent le sauvetage opéré par les armées de Russie et d'Amérique dans la Seconde guerre mondiale comme leur victoire personnelle sur le monde des non-juifs, comme le signe d'une nouvelle ère de suprématie juive à l'échelle mondiale, promise dans les enseignements du Talmud et de la Kabbale.

 

Isaac Deutscher imputait les changements en Israël à leur influence : "Un Juif américain fortuné, un 'homme d'affaires à l'échelle mondiale' au milieu de ses associés et amis goys à New York, Philadelphie ou Detroit, est profondément fier d'appartenir au ‘peuple élu’, et en Israël il exerce son influence en faveur de l'obscurantisme religieux et de la réaction. Il prolonge l'esprit talmudique de l'exclusivisme et de la supériorité raciale. C'est ce qui nourrit et attise l'antagonisme envers les Arabes"[69]. Ce serait déjà regrettable si l’influence de ce ‘Juif fortuné’ ne s’exerçait que sur Israël, pays lointain. Mais son influence est encore plus forte dans son propre pays, les Etats-Unis, où il défend la même idée talmudique ‘d'exclusivisme et de supériorité raciale’, en complète harmonie avec l'esprit ‘judaïsant’ de l'Amérique.

 

Ces gens riches n'ont pas besoin de la terre de Palestine. Ils n'ont pas l'intention d'émigrer en Israël pour y travailler la vigne. Ils utilisent Israël et ses habitants comme un atout non indispensable dans leur jeu à l'échelle mondiale. Ils comprennent de travers la compassion des Goys comme un signe de faiblesse. Ils interprètent leurs gestes amicaux comme des signes de soumission. Comme le chat avec la souris, ils ont joué avec l'Eglise de la Nativité pour voir si le christianisme était bien mort, s'il ne réagissait plus. Au même moment, ils menacent les mosquées de Jérusalem et poussent les Américains à viser Bagdad avec leurs missiles de croisière. En lieu et place de christianisme et judaïsme, ils introduisent une nouvelle croyance : l'Holocauste supplante la Crucifixion, la création de l'Etat d'Israël remplace la Résurrection. Pour eux, la prise de contrôle juive sur les lieux sacrés de la chrétienté et de l'islam est une preuve visuelle de leur autorité. L’anéantissement de ces Lieux serait un signe de victoire totale. En un sens, ils ont raison : une société amputée de ses valeurs sacrées est vouée à l'extinction.

 

Bien des juifs et descendants de juifs se sentent menacés par le concept de judéité. Ils refusent ‘la généralisation’, ‘l'accusation de tout un peuple’, ou ‘le colportage de la haine’. Au début, j'étais déconcerté par leur réponse. Après-coup, je me suis dit que leur raisonnement était si juste que d'autres pouvaient aussi s'en servir. Il aurait été dommage de laisser passer un si bon argument. Par exemple, comment osez-vous dire que les Américains ont lâché une bombe atomique sur Hiroshima ? Je suis américain, et je n'ai rien lâché du tout sur Hiroshima ! Vous dites : "les Anglais commandaient en Inde". Absurde ! Je connais de centaines d'Anglais pauvres qui n'ont jamais commandé à personne en Inde. Vous demandez la libération de l'Algérie : vous êtes anti-français ! La vraie différence ne se trouve pas entre les Français et les autochtones algériens, mais entre un peuple civilisé et des Musulmans fanatiques. La politique impérialiste russe ? Voilà une remarque raciste destinée à susciter la haine des Russes.

 

Vous allez me dire que tout cela est simpliste. La politique est conçue par les élites, mise en œuvre par la majorité plus ou moins consentante, et ceux qui n'en font pas partie en font les frais. La judéité n'est pas différente des autres Etats ou entreprises trans-nationales. La direction de la Juiverie a une politique, et elle est capable d'en changer. Et naturellement, les juifs ordinaires peuvent soit s'y soumettre soit la rejeter.

 

V

 

Ce qui suit n'est pas vraiment de l'information ‘classifiée’ mais il vaut mieux ne pas en parler trop fort. L'establishment peut demander à Bush de dire ‘mon maître’, et celui-ci le fera. C'est un secret de Polichinelle, comme disent les Français. Le reste du monde, de l'Extrême-Orient à l'Europe du Nord, le sait parfaitement, et de temps en temps, un Premier ministre téméraire ou un parlementaire se met à déblatérer. C'est alors que le Congrès étasunien saute sur l'occasion, et proteste énergiquement contre l'offenseur bavard, comme un mari que sa femme mène par le bout du nez et qui redoute les colères de celle-ci, mais qui ne l'admettra jamais devant ses compères de bistrot. Vous avez le droit de dire que les Etats-Unis sont dirigés par les Africains, les WASP, les Franc-Maçons ou les Autruchons Gris, et il ne se passera rien. Mais essayez seulement de dire : "les Juifs dirigent les Etats-Unis" et vous allez vous retrouver dans un sérieux pétrin. Mais quelle est exactement la position des Juifs aux Etats-Unis ? On peut la décrire de plusieurs façons. Ils représentent l'Eglise (c'est-à-dire l'appareil idéologique) de la nouvelle foi judéo-américaine. Ils sont la caste des Brahmanes de l'Amérique. On peut même parler d'une minorité ethnique très décisive, si ce n'est celle qui fait la loi. Cette évolution est étrange, mais non unique. Jusqu'à une époque récente, l'Angleterre était régie par une petite caste d'anciens élèves d'Eton, aussi fermée qu'une communauté juive ; ils se mariaient même à l'intérieur de leur propre groupe.

 

Voilà pourquoi ni Powell ni Bush ne peuvent et ne pourront donner d'ordres à Sharon. Ils ont un espace d'autonomie, tant que le peuple juif est partagé entre deux sensibilités, tant que cette entité unique n'a pas décidé ce qu'elle voulait. Maintenant, il semble que les Juifs (en tant que groupe distinct des non-juifs) soient unis par une volonté commune, un objectif unique et un sentiment de puissance. L'intoxication par le pouvoir et l'unité a amené ces gens cauteleux à laisser tomber le masque, à renoncer aux faux-semblants. La nouvelle ouverture nous fournit un aperçu sans précédent de l'âme des Juifs et de leurs supporters mammonites.

 

Un porte-parole authentique, Ron Grossman du Chicago Tribune[70] écrit ceci : "En tant qu'humaniste auto-proclamé, je devrais reculer épouvanté à l'idée de chars déambulant au milieu d'une ville, de la ville de n'importe qui. Je devrais mourir de honte devant les images télévisées des combats de rue [plus exactement des massacres, I. S.] à Bethléem et à Ramallah. Mais je vais vous donner un conseil : ne nous faites pas de sermon. Vous perdez votre temps en faisant appel au meilleur de nous-mêmes".

 

Oui, renoncez à faire appel au meilleur d'eux mêmes, car ils n'en ont pas, tout simplement. Le ‘meilleur de nous mêmes’ n'était qu'une façon de parler, et maintenant leur véritable ‘nous mêmes’ s'est révélé dans toute sa brutalité.

 

VI

 

Maintenant adaptons ce texte pour en faire un scénario de film et intercalons quelques flashes ‘coup de poing’ que nous offre la BBC depuis le champ de bataille. En Palestine, le chef de l'UNRWA, Peter Hansen, a dit : "Nous recevons des informations absolument horribles. Les hélicoptères sont en train de mitrailler des zones résidentielles et des civils ; les tirs systématiques des chars ont fait des centaines de blessés ; les bulldozers rasent les refuges, les aliments et les médicaments seront bientôt inutilisables". Des douzaines de cadavres parsèment les rues du camp de réfugiés de Jénine. L'Eglise de la Nativité est en flammes, comme en 614.

 

Pendant ce temps, des dizaines de milliers de Juifs manifestent à New York pour montrer qu'ils soutiennent les massacres de Palestiniens commis par Israël. 150.000 manifestants juifs sont sortis dans les rues de Paris pour exprimer leur solidarité avec Israël. Brandissant des drapeaux israéliens et drapés dans les couleurs bleu et blanc de ‘leur’ drapeau national (ils ont complètement oublié et abandonné le drapeau tricolore), les manifestants ont marché de la place de la République à la Bastille, avec des chants en français et en hébreu, et en portant des banderoles qui disaient : "Hier New York, aujourd'hui Jérusalem, demain Paris".

 

En Israël, "personne ne peut exprimer les aspirations de la plupart des Israéliens comme le Premier ministre. Ce n'est pas la guerre de Sharon, le 'marchand de guerre', c'est notre guerre à tous", écrit Gideon Levy, un homme de cœur et de conscience. "Il sera également très difficile de blâmer Sharon pour les conséquences de la guerre, à la lumière du soutien massif qu'il a reçu de la majorité des Israéliens. Approximativement 30.000 hommes ont été mobilisés, et ils ont répondu comme un seul homme, rendant insignifiant le mouvement des objecteurs, qui se borne à 21 refuseniks emprisonnés. "Nous n'avons pas demandé pourquoi, nous sommes venus", ont dit les réservistes au Premier ministre, en manifestant le syndrome du ‘bloc’ qui caractérise Israël dans ces cas-là. Des dizaines de milliers d'hommes quittent leurs logements, laissent de côté leurs activités normales, et partent tuer ou se faire tuer, et ils ne demandent même pas pourquoi ? C'est le comportement de la horde", conclut Levy.

 

Levy se trompe : c'est la force réelle de la Juiverie qui se révèle à travers cette immense unanimité et cet ethnocentrisme sans états d'âme. Par exemple, un certain Mark Steyn écrit dans le National Post : "tous les gens civilisés sont d'accord pour dire que c'est mal de tuer des Juifs". Ce n'est pas le fait de tuer qui est mal, car ce serait mal de tuer des Palestiniens. N'est vraiment mal que le fait de tuer des Juifs. Cette approche se base sur la lecture juive des dix commandements : ‘Tu ne tueras point de Juif’, alors que l'interprétation chrétienne dit : ‘Tu ne tueras point’.

 

Le professeur David D. Perlmutter écrit dans le Los Angeles Times[71] : "je rêve tout éveillé : si seulement en 1948, 1956, 1967 ou 1973 Israël avait agi un tant soit peu comme le Troisième Reich, alors aujourd'hui les Israéliens feraient les magasins, mangeraient leurs pizzas, se marieraient et célébreraient leurs fêtes chômées sans encombre. Et bien entendu ce sont les Juifs, et non pas les cheiks, qui auraient tout ce pétrole du Golfe." Ce genre de rêveurs devraient être soigneusement écartés du système éducatif, en tant que nazis non dénazifiés. Mais n'ayez crainte, le judéo-nazisme est une idéologie gagnante aux Etats-Unis.

 

Le spirituel quoique un peu snob Taki de l'hebdomadaire anglais Spectator fournit une anecdote qui prouve la nouvelle véhémence juive et la force de son unité de pensée :

"Le dimanche de Pâques, pendant le repas, la femme la plus riche d'Israël, Irit Lando[72],a fait incursion chez moi et a commencé à haranguer mes amis et ma famille à propos d'Adam Shapiro. Malgré le fait que c'est une des plus anciennes amies de ma femme et qu'elle était invitée à nous rejoindre après le déjeuner, j'étais extrêmement ennuyé. J'ai rappelé à Irit que ma maison n'était pas un territoire occupé par Israël, que c'était Pâques, et que sachant ce que je pensais du triste sort fait aux Palestiniens, elle devrait changer de sujet. Ce qu'elle fit, passant à la presse, et à la publicité qu'ils faisaient à cet abominable traître d'Adam Shapiro".

 

Tandis que quelques non conformistes d'origine juive comme Adam Shapiro sont de plus en plus marginalisés, les Juifs se rallient en masse au soutien à Sharon et à Israël. Les officiels étasuniens sont bien obligés de suivre l'indication. Les Goys américains s'en sont aperçus il y a longtemps : si vous voulez faire une carrière en politique ou dans les médias, il faut soutenir les Juifs de tout cœur. Autrement vous serez jeté en pâture aux vautours. Si un homme a fait son chemin jusqu'aux échelons supérieurs du pouvoir américain, c'est qu'il connaît les ficelles et sait où sont les limites de son pouvoir.

 

VII

 

Eric Alterman, du journal Nation, a publié une liste des instances qui soutiennent Israël sans réserve. C’est une lecture fascinante :

 

Rédacteurs et commentateurs sur lesquels on peut compter

pour la défense inconditionnelle d’Israël, avec ou sans compétence :

 

George Will, The Washington Post, Newsweek, ABC News. William Safire, The New York Times; A.M. Rosenthal,  The New York Daily News, (au départ membre du comité de rédaction, puis rédacteur), The New York Times.  Charles Krauthammer, The Washington Post, PBS, Time, The Weekly Standard, (auparavant : The New Republic) Michael Kelly, The Washington Post, The Atlantic Monthly, National Journal, et MSNBC.com (auparavant: The New Republic et The New Yorker). Lally Weymouth, The Washington Post et Newsweek. Martin Peretz, The New Republic, Daniel Pipes, The New York Post . Andrea Peyser, The New York Post. Dick Morris, The New York Post. Lawrence Kaplan, The New Republic.William Bennett, CNN. William Kristol, The Washington Post, the Weekly Standard, Fox News, (aparavant: ABC News). Robert Kagan, The Washington Post, The Weekly Standard. Mortimer Zuckerman, US News, World Report (Zuckerman est également PDG de la conférence des Présidents des principales organisations juives américaines). David Gelertner, The Weekly Standard.  John Podhoretz, The New York Post et The Weekly Standard. Mona Charen, The Washington Times Morton Kondracke, Roll Call, Fox News (auparavant : McLaughlin Group, The New Republic et PBS).  Fred Barnes, The Weekly Standard, Fox News, (auparavant: The New Republic, The McLaughlin Group, et The Baltimore Sun Sid Zion, The New York Post, The New York Daily News ). Yossi Klein Halevi The New Republic, Sidney Zion, The New York Post (auparavant: The New York Daily News). Norman Podhoretz, Commentary, Jonah Goldberg, National Review et CNN. Laura Ingram, CNN (auparavant : MSNBC et CBS News. Jeff Jacoby, The Boston Globe, Rich Lowry, National Revie.  Andrew Sullivan, The New Republic, Seth Lipsky, The Wall Street Journal et The New York Sun (auparavant The Jewish Forward ). Irving Kristol, The Public Interest, The National Interest et éditorialiste de The Wall Street Journal. Chris Matthews, MSNBC. Allan Keyes, MSNBC, WorldNetDaily.com Brit Hume, Fox News . John Leo, US News et World Report. Robert Bartley, The Wall Street Journal (éditorialiste). John Fund, The Wall Street Journal Opinion Journal (auparavant éditorialiste de The Wall Street Journal). Peggy Noonan, The Wall Street Journal (éditorialiste).  Ben Wattenberg, The Washington Times, PBS. Tony Snow, Washington Times et Fox News. Lawrence Kudlow, National Review et CNBC. Alan Dershowitz, Boston Herald, Washington Times. David Horowitz, Frontpage.com. Jacob Heilbrun, The Los Angeles Times. Thomas Sowell, Washington Times. Frank Gaffney Jr, Washington Times.  Emmett Tyrell, American Spectator et New York Sun. Cal Thomas, Washington Times.  Oliver North, Washington Times et Fox News (auparavant : MSNBC). Michael Ledeen, Jewish World Review. William F. Buckley, National Review. Bill O’Reilly, Fox News. Paul Greenberg, Arkansas Democrat-Gazette. L. Brent Bozell, Washington Times. Todd Lindberg, Washington Times. Michael Barone, US News, World Report et The McLaughlin Group. Ann Coulter, Human Events. Linda Chavez, Creators Syndicate. Cathy Young, Reason Magazine. Uri Dan, New York Post. Dr. Laura Schlessinger (rubrique moralité). Rush Limbaugh (invitée sur différentes radios).

Le plus intéressant est peut-être la longue liste de non-juifs qui soutiennent Israël en pleine conscience et sans aucune compétence particulière, écrivait le professeur Kevin McDonald de l’Université d’Etat de Californie[73]. Le soutien inconditionnel à Israël est un test pour être agréé dans les médias décisifs aux Etats-Unis. Les instances qui voient loin ‘économisent le drapeau américain’ en montrant leur dévotion pour Israël (et, probablement, pour d'autres sujets de prédilection des Juifs). En l'absence de quelque énorme facteur sélectif, il semble difficile d'expliquer le formidable déclic en faveur d'Israël comme le résultat d'attitudes individuelles. Ce qui amène à penser que, si les Juifs de cette liste agissent apparemment selon un critère ethnique, les non-juifs, eux, prennent une décision évidemment excellente pour leur carrière en adoptant ces positions. Les résultats de ce test pour les faiseurs d'opinion sont corroborés par le fait que Joe Sobran a été mis à la porte de la National Review parce qu'il avait eu la témérité de suggérer que "la politique étrangère des Etats-Unis ne devrait pas être dictée par ce qui est le meilleur pour Israël".

 

Les finalistes ont été choisis pour leur capacité à passer outre les intérêts du peuple américain. On peut voir un bon indicateur du comportement de l'élite dans le profil des étudiants acceptés dans les universités de la Ivy League. Le pourcentage des élites traditionnelles des Etats-Unis, les WASP, tombe dans ces universités de 85% à 35%, tandis que celui des juifs (2% de la population) atteint 40%. En d'autres termes, les chances pour un non-juif de trouver sa place dans l'élite ont chuté de façon significative.

 

Aussi, après bien des années de sélection continue, les forces pro-juives ont atteint les positions de la toute-puissance aux Etats-Unis. Par ailleurs, l'Amérique était presque vouée à devenir un Etat néo-juif en vertu de son idéologie. Anthony Judge a écrit : "Il y a un parallèle extraordinaire entre la perception exclusiviste peu commune de l'Amérique comme ‘le vrai pays de Dieu’ et d'Israël comme un cadeau de Dieu pour le ‘peuple élu’. Pourquoi est-ce que ces perceptions ont justifié l’empiétement sur les terres d'autrui, le déplacement et la mort des populations indigènes, leur enfermement dans des ‘réserves’ et le développement d'un cadre stratégique pour l'expansion de la ‘civilisation occidentale’ dans l'espace d'autres cultures ? "

 

Les Pères Pèlerins, fondateurs de l'Amérique, s'appelaient eux-mêmes le Nouvel Israël. Mais Satan joua un tour cruel à leurs descendants WASP. Il promit de faire d'eux les nouveaux Juifs, et il tint sa promesse. Cependant, ils sont devenus un partenaire secondaire dans l'alliance judéo-mammonite, condamnés à renouveler leurs serments d'allégeance tous les jours.

 

VIII

 

Et pourtant, le professeur Mc Donald se trompe en simplifiant à l'excès les raisons du soutien gentil aux Juifs. En dehors de Bush et Rumsfield, en dehors des carriéristes, il y a de bons non-juifs qui les soutiennent, de même qu'il y a des juifs non-conformistes et des juifs non-Juifs, selon la définition d'Isaac Deutscher. C'est dû à la nature contradictoire des tendances centrifuges et centripètes à l'intérieur de la communauté juive. Par leurs réponses individuelles aux confrontations avec les non-juifs, on peut les classer en ‘juifs-sur-les bords’, ou ‘juifs-jusqu'à-l'os’. Les premiers essaient de quitter la communauté en se mariant à l'extérieur, en adoptant le christianisme, le communisme ou d'autres croyances, en cherchant la communion avec Dieu. Les seconds proclament la primauté de la communauté en guerre permanente contre les Goys. Dans cette guerre millénaire, la chrétienté tente de désintégrer l'os tandis que la Juiverie tente de désintégrer les bords.

 

Voilà pourquoi il y a deux sortes de ‘philosémites’. Les uns, les bons non-juifs, sont à la recherche d'un nouveau foyer spirituel. Ils sont sensibles aux parties positives de la Bible, le côté ‘tu aimeras ton prochain’. Ils aiment l'esprit de communauté, d'appartenance, de tradition, qui se dégage des Juifs. Ils aiment la touche légère de marginalité qui attire les natures poétiques. Il y a beaucoup de gens qui veulent briser les liens quelque peu étouffants de leur entourage immédiat. James Joyce, l'écrivain irlandais, voyait les Juifs comme une porte de sortie pour échapper au rapport féodal sanglant avec les Anglais. Marina Tsvetaeva, poétesse russe, se sentait elle-même marginale dans sa famille rigide de classe moyenne et elle écrivait : "dans ce monde principalement chrétien tous les poètes sont juifs". Les adorables personnages féminins des premières comédies de Woody Allen sont attirés par cet éternel étranger, le Juif.

 

Ce n'est pas un hasard si ce genre de personne rencontre habituellement des juifs marginaux, qui appartiennent aux bords extérieurs de la communauté juive. Le Juif de Joyce c'était l'écrivain italien Italo Svevo, le Juif de Marina Tsvetaeva est l'espion russe communiste Sergueï Eprhon. Le Juif de Diane Keaton et de Mia Farrow était cet outsider divertissant, Woody Allen. Comme les bords de la communauté juive sont relativement vastes, il y a toujours un mélange avec la meilleure variante des non-conformistes goys.

 

L'autre groupe d'alliés est constitué par les hommes d'affaire purs et durs qui apprécient le côté pratique de l'idéologie juive. Ils aiment l'idée du Mob, la chasse à l'argent, l'indifférence à la morale et aux conséquences sociales que cela peut avoir, l’indifférence à la propriété et à la vie d'autrui. Les gens qui voient tous les autres comme des ennemis, et la vie comme une bataille perpétuelle, remarquent que dans l'idéologie juive, aucun étranger n'est considéré comme un ‘voisin’. Voilà pourquoi les dirigeants les plus cruels, les princes et les rois, étaient ceux qui prenaient des juifs comme conseillers et ministres. Ils apprenaient d'eux comment ignorer leurs sujets. Des gens comme Néron et Pierre le Cruel, Conrad Black et Margaret Thatcher, les parrains de la Maffia et les dictateurs du tiers-monde adoraient les ‘juifs-jusqu'à-l'os’ (par opposition aux ‘juifs-sur-les-bords’).

 

Ainsi, les braves gens ont leurs Juifs, et les méchants ont les leurs. Il y a là un problème : les Juifs des braves gens sont les outsiders qui méritent à peine le qualificatif de juifs, alors que les Juifs des gens méchants sont les dirigeants juifs tout-puissants. Et la fraternité juive est un corps structurellement hiérarchique, fortement influencé par ses dirigeants autoritaires. Malgré eux, les bons Juifs ont été utilisés par les Juifs méchants. Albert Einstein avait rejeté la communauté juive, réprouvé le sionisme, n'avait jamais mis les pieds dans une synagogue, et c'était un homme charmant. Mais ses réussites ont été détournés à leur profit par les Juifs (méchants).

 

Si cela a pu se produire c'est parce que trop peu de gens veulent le comprendre : les Juifs ne sont ni un peuple, ni une religion, ni une race. Il s'agit d'une organisation quasi religieuse ; quelque chose qui ressemble à une Eglise catholique qui serait intimement liée au Fonds Monétaire International, de même que le courrier électronique est associé au téléchargement de fichiers sous Windows. On peut rencontrer toutes sortes de catholiques, mais les décisions sont prises à Rome. On peut rencontrer toutes sortes de juifs, mais les décisions sont prises à Wall Street.

 

Lorsqu'on se bat contre un ‘os’, il est important de soutenir les ‘bords’. C'était l'approche traditionnelle de l'Eglise chrétienne : combattre la juiverie pour sauver l'âme des juifs. Un zélote juif, Goldhagen ‘le fou’, prétendait dans ses livres que l'Eglise était anti-sémite et que sa politique avait conduit à l'holocauste juif. Rien ne saurait être plus erroné : l'Eglise souhaitait corriger la mentalité, non pas tuer le corps. En fait, les juifs vont contre leurs véritables intérêts. Les élites juives savent que le peuple devrait avoir un choix, et ils essaient de nous persuader de faire le mauvais choix. Voilà pourquoi les mammonites juifs défendent les zélotes sionistes. Ils veulent que nous les juifs ne puissions choisir qu'entre ces deux calamités, les zélotes et les mammonites.

 

Mais il y a aussi une troisième voie. Les adeptes de cette autre philosophie croient à la grande fraternité des hommes, et rejettent à la fois la haine de zélotes et les manœuvres des pharisiens pour la domination mondiale. Ils peuvent adhérer à des écoles politiques et religieuses diverses, être à gauche ou à droite sur l'échiquier politique, croire au Christ ou à Allah, à Lénine ou à Chomsky, au New Age ou à Bouddha, à l'art ou à l'amour. Ce sont les vestiges d'Israël, selon les termes éloquents de saint Paul. En pénétrant l'humanité, les paroles du Christ se verront confirmées : le grain qui meurt vit, et le grain qui vit meurt. Le récit de la mort du Christ et de sa résurrection a sa signification mystique : n'ayez pas peur de mourir et de disparaître, car c'est le chemin de la vie. Les juifs qui meurent en tant que Juifs restent en vie. Après que le rideau fut tombé sur la communauté juive en Espagne, sainte Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix moururent en tant que Juifs, et restèrent vivants pour toujours. Le nom des exilés qui s'en allèrent à Amsterdam ou au Maroc s'est évanoui dans l'oubli : ils restèrent en vie en tant que Juifs, et de ce fait morts à jamais. La même chose se reproduisit en 1917 en Russie : ceux qui restèrent Juifs disparurent à jamais ; ceux qui embrassèrent la révolution vivront toujours.

 

IX

 

Juste avant le 11 septembre, un groupe de membres du Congrès américain visita la Palestine, et l'un d'entre eux fit les gros titres de la presse. C'était le député Shelley Berkley (une démocrate du Nevada) qui dit au ministre palestinien Saeb Erakat : "c'est notre pays ; nous avons gagné la guerre. Si les Palestiniens n'aiment pas vivre sous la loi juive, je ne les empêcherai pas de partir". Mais qui est ce ‘nous’ de Shelley Berkley ? Elle ne voulait certainement pas dire ‘nous les Américains’, ou ‘nous les gens du Nevada’ qui l'ont propulsée à Washington. Le Nevada n'a gagné aucune guerre au Proche-Orient, à ma connaissance. Il y aurait bien quelques personnes naïves pour répondre : Israël, et même l'accuser de ‘double allégeance’. Des mentors stricts la condamneraient pour avoir trahi la confiance de son électorat en greffant sa loyauté sur un pays étranger. Mais ce serait une interprétation malhonnête. Miss Berkley n'a jamais changé d'allégeance. Comme beaucoup d'autres membres du Congrès et du Sénat, elle n'a qu'une seule loyauté, et c'est envers la cause juive.

 

Miss Berkley est tout à fait logique. Si les Nevadiens et les autres Américains supportent parfaitement de vivre sous une influence juive pesante, pourquoi les Palestiniens n'en feraient-ils pas autant ? Apparemment cela ne dérange pas les Américains, que leur richesse soit administrée par des banquiers et gros investisseurs, sous le parapluie de la Réserve Fédérale de M. Greenspan. Jésus sauve, mais Moïse investit. L'influence juive ne s'arrête pas là où le dollar s'arrête. Les idéaux des Américains sont façonnés par Hollywood, avec son culte du lucre et du succès. Leurs réflexions sont alimentées par les éminences juives dans les universités et les médias. Pour leur confort, ils ‘boivent’ le New York Times comme du petit lait. Leur histoire a rétréci et s'est réduite aux études sur l'holocauste. Leurs livres sont écrits par Bellow et Malamud. Il importe peu aux Américains que leur politique soit aux mains de gens qui n'ont de dévotion que pour la cause des Juifs.

 

Si cela ne les dérange pas, pourquoi moi, un juif israélien, m'en soucierais-je, plutôt que de me sentir fier de cette grande réussite de mes frères les Juifs américains ? Après tout, ce n'est pas rien, d'arriver à contrôler la seule super-puissance mondiale sans tirer un coup de feu. Ce n'est pas une question rhétorique, c'est une réponse, et qui n'a rien à voir avec la ‘haine de soi’. Je me sens très bien avec moi-même, et avec la plupart des juifs que je rencontre. Séparément, nous sommes sympathiques et chaleureux. Enfin, aussi sympathiques que n'importe qui. Mais ensemble, nous constituons une machinerie sociale redoutable et repoussante, liée par un pacte infernal à la rapacité et à la cupidité. J'aime ‘les Juifs’ tout autant que le grand américain David Thoreau aimait l'Empire américain, que Voltaire aimait son Eglise catholique, qu'Orwell aimait son Parti stalinien.

 

L'appartenance juive est devenue l'ennemie des juifs en Israël : les Israéliens qui voudraient vivre en paix avec leurs voisins palestiniens, en paix avec églises et mosquées, ne peuvent pas contrer l'autorité musclée et brutale des Juifs américains. Les bons Israéliens et leurs alliés palestiniens ne peuvent pas gagner, tant que ce pouvoir ne sera pas maîtrisé. Selon une légende nordique, le héros et demi-dieu Thor s'en alla à Utgard pour faire la preuve de son pouvoir. Les dieux d'Utgard le mirent au défi de boire toute l'eau contenue dans une corne. Il essaya mais en vain, car la corne était reliée à la mer (c’était un fjord). Il ne put gagner son pari qu'en coupant ce lien. Si vous, mes lecteurs d'outre-océan, vous bloquez la mer du soutien aux Juifs à l'étranger, nous, Israéliens et Palestiniens, serons capables de changer les choses sur le terrain. Les défenseurs de l'Etat juif dans votre milieu devraient être maîtrisés, pour notre salut à tous, à vous et à nous.

 

X

 

Il y a quelques mois, mes voyages m'ont amené dans le bassin de l'Amazonie, dans la jungle péruvienne profondément entaillée par le fleuve ‘Madre de Dios’. Dans ce lieu reculé, de petits ruisseaux serpentent sur des kilomètres au milieu de forêts sans fin, tout juste navigables pour de petites pirogues. Après une longue traversée depuis Puerto Maldonado, mon guide local me conduisit au ‘Monde perdu’, plein de perroquets bariolés et de singes amicaux qui venaient s'asseoir sur mon épaule. Sur un chemin étroit, je remarquai un arbre immense. Il était plus grand que tous les autres arbres de la jungle. Ses énormes racines s'étendaient sur plusieurs mètres. C'est l'arbre télégraphe, répondit mon guide à ma question. Il tapa sur le tronc de l'arbre monstrueux et le son se répercuta à travers la jungle. Le géant était creux. Je le regardai de tout près et remarquai un détail qui m'avait échappé auparavant : environ sept mètres au-dessus du sol, un autre tronc, un palmier partiellement digéré, émergeait de l’enveloppe d’écorce. L'arbre télégraphe était un monstrueux parasite, qui avait poussé sur un palmier. Le parasite n'avait pas de tronc propre, mais il enveloppait l'arbre et poussait sur lui, le paralysant et digérant ses sucs vitaux. L'arbre pourrissait dans cette coquille, et le tronc creux grimpait jusqu'à de nouvelles hauteurs, fournissant un tambour parfait aux Indiens du lieu. C'était une vivante image des Etats-Unis d'Amérique, ce tronc creux et colossal, surplombant la forêt des nations, mais mort à l'intérieur. L'empire américain est entré dans la phase du déclin. Le dollar est encore la monnaie mondiale, l'armée américaine est encore une formidable machine de guerre, des millions de milliards transitent par la Bourse, mais le grand Etat de l'Occident n'a plus d'identité spirituelle. La vie politique aux Etats-Unis est entrée dans une ère crépusculaire qui rappelle les derniers jours des rois mérovingiens. Pour celui qui est au dehors, il est difficile d'imaginer que cette nation de 275 millions de personnes n'ait pas pu trouver de meilleurs présidents que les nigauds de Bush et/ou Gore. Tous les deux se révèlent faibles d'esprit, profondément ignorants, et totalement dépourvus de volonté politique. Il est probable que n’importe quelle ville moyenne aurait pu fournir de meilleurs candidats que ces deux-là. Le déclin politique général s'accompagne de la faiblesse d'esprit. L'Amérique des médias et de la vie publique est bête. Il n'y a pas de nouveaux livres qui soient importants, comparables à ce qu'offrait l'Amérique d'avant guerre. La télévision étasunienne est une insulte à l'intelligence humaine. Les musées sont remplis de vieilleries rouillées et de vidéos qui prétendent être de l'art américain. L'emprise judéo-mammonite a éliminé les forces vives de l'Amérique et les a guidées vers le dépérissement.

 

XI

 

L'esprit ‘juif’ de l'Amérique, dénoncé par Marx, a été glorifié et exalté par le journaliste juif américain Philip Weiss comme suit[74] :

 

"Personne n'est autorisé à parler de quelque chose que nous savons sans le dire : les Juifs ont transformé l'Amérique. Le mouvement pour les droits civiques reflète le sens juif de la justice et des valeurs. Le féminisme est un reflet des valeurs libérales du matriarcat juif. Les Juifs toujours plus puissants dans les médias ont inauguré l'âge de l'information. Les Juifs psychologiquement à l'unisson et les Juifs de Hollywood ont transformé le langage de la culture populaire, tels Seinfeld et Weinstein. Et le nouvel accent sur les réalisations dans le domaine de l'éducation est un reflet de l'amour juif pour la connaissance. Sans parler des finances ou du droit. Cette évolution a fait de l'Amérique un lieu plus équitable et plus créatif. Les Juifs ont favorisé la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La grande diminution de l'influence de l'Eglise sur les coutumes générales ne se serait pas produite sans le pouvoir culturel croissant des Juifs laïques. Et personne n'en parle jamais. Le changement le plus important dans la culture de l'establishment de ces vingt-cinq dernières années ne fait l'objet d'aucun commentaire".

 

Mais dessaoulons un peu : cette auto-adoration béate de Weiss réclame un petit retour à l'abstinence. On peut considérer ces changements sous un éclairage moins flatteur. Les Juifs ont transformé l'Amérique au cours des vingt-cinq ou trente dernières années, dit Weiss. Ce fut l'âge d'or pour les Juifs américains, parce que leur part de pouvoir et d'influence s'est accrue. Mais ces années ont été plutôt mauvaises pour les Américains qui ne font pas partie des heureux élus. Un hebdomadaire anglais, The Economist, ardent défenseur du néo-libéralisme, a récemment donné l'information suivante[75] :

"L'écart entre les pauvres et les riches s'accroît. En Amérique, au cours des vingt dernières années, le revenu moyen du cinquième le plus riche de la population est passé de neuf à quinze fois plus que celui du cinquième le plus pauvre. En 1999, l'inégalité dans le revenu des Anglais a atteint son niveau le plus élevé depuis quarante ans".

 

L'influence grandissante des Juifs s'est accompagnée de la divergence : les riches sont devenus plus riches, les pauvres plus pauvres, et les classes moyennes ont perdu. C'était prévisible, car traditionnellement la prospérité de la communauté juive augmente en proportion inverse de l'intérêt des gens ordinaires. La Bible nous fournit un schéma archétypique avec l'histoire de Joseph et ses frères, qui prospéraient en mettant en esclavage les Egyptiens pour le compte du Pharaon. La communauté juive était proche du roi et contre le peuple en Espagne à l'époque de Pierre le Cruel, en Pologne et en Ukraine au XVIIe siècle. Ce n'est pas par hasard si les quartiers juifs étaient tout près des palais royaux partout en Europe.

 

Les ‘Juifs toujours plus puissants dans les médias’ se sont mis à radoter à leur habitude : en glorifiant Israël, en se lamentant sur l'Holocauste, en soutenant toutes les mauvaises causes, depuis les massacres massifs en Irak jusqu'au blocage des avancées des Noirs aux Etats-Unis. Sous les Juifs, Hollywood a rendu le cinéma américain encore plus violent, moralisant, répugnant, et philistin. Il y a un brave type juif dans le monde du cinéma, c'est Woody Allen, mais il n'est pas à Hollywood et de toute façon, il est considéré comme un antisémite. En matière de droit, l'ascension des Juifs n'a pas fait de l'Amérique une société plus juste, mais plus procédurière. ‘L'avocat juif’, c'est le nouveau nom du croque-mitaine qui terrorise les enfants la nuit. La ‘séparation de l'Eglise et de la société’ revient à la ‘dé-christianisation’ et la ‘dé-spiritualisation’ forcées.

 

XII

 

Les Etats-Unis sont devenus un Etat juif sous plusieurs angles. Mêmes systèmes de sécurité, mêmes musées de l'holocauste, même pauvreté pour les plus nombreux, et richesse pour quelques uns, comme en Israël. Cette ressemblance est perçue tant par les sympathisants que par les adversaires. David Quinn[76] a écrit dans le Sunday Times : "Le rejet instinctif des intellectuels irlandais pour la politique américaine est si fort, si palpable, si irrationnel ( !?) qu'il me rappelait plus que toute autre chose l'antisémitisme". Et il poursuivait :

"Les Américains sont comme les Juifs en ce qu'ils sont devenus les boucs émissaires de choix pour la moitié de la planète. Les Juifs étaient accusés de contrôler les finances mondiales ; il en va de même pour les Etats-Unis. Les Juifs étaient accusés de promouvoir la décadence à travers leur prise de contrôle dans les arts et la musique. Même chose pour les Etats-Unis. Les Juifs étaient accusés de mettre leur pouvoir au service des usages les plus funestes. Exactement comme les Etats-Unis".

 

"Etant donné le pouvoir et la richesse des Etats-Unis, et la force de son lobby juif, au Proche-Orient c'était la simplicité même que de mêler l'anti-américanisme au vieil antisémitisme de façon à produire un brouet véritablement empoisonné. Des dizaines de millions de gens ont avalé cette décoction et sont maintenant remplis d'une haine de l'Amérique aussi forte que celle de bien des Allemands sous la République de Weimar. Oussama ben Laden et ceux qui le suivent ont mené leur haine jusqu'à sa conclusion logique, exactement comme Hitler : si les Etats-Unis sont véritablement à blâmer pour les problèmes mondiaux, alors il faut les abattre avec leurs habitants".

 

Cet article est important car il dévoile le subconscient d'un adepte du judéo-américanisme. Quinn s'adresse aux Juifs et aux non-juifs : soutenez l'Amérique parce que l'Amérique est un Etat juif qui met en pratique la politique juive et provoque une réponse anti-juive normale. Quinn considère les Juifs et l'Amérique comme identiques, et il utilise bien des clichés de la propagande néo-juive. L'un des clichés est que le rejet de la politique judéo-américaine est irrationnelle parce qu'il y a un article de foi : "tu ne chercheras pas à savoir et à comprendre pourquoi ta politique suscite le rejet". Elie Weisel, le prophète de l'holocaustisme, récite à chaque occasion : "Totalement irrationnel. Pas d'explication. Aucune raison, simplement la haine universelle à l'état pur contre les Juifs", et le rabbin Tony Bayfield le répète avec la véhémence juive habituelle[77] : "J'enrage contre quiconque ose suggérer que de tel actes (l'attaque contre le Pentagone, etc.) sont à la rigueur explicables, je ne dirais pas justifiables". Sans connaître la personnalité du rabbin Bayfield personnellement, je risque un pari osé. Si vous lui mentionnez Deir Yassine, ou le génocide en Irak, il sera vert de rage : comment peut-on comparer ? Il trouvera ces meurtres de masse justifiables, et certainement explicables. Mais chaque fois que des Juifs souffrent cela ne peut s'expliquer ou se comprendre que par des moyens mystiques.

 

Quinn, comme tous les apologistes néo-juifs, nie l'indéniable. Pour lui, l'Amérique ne contrôle pas les finances mondiales, mais elle est accusée de le faire. Il est probable que les Etats-Unis sont tout aussi injustement accusés d'occuper une grande partie de l'Amérique du Nord. Dans l'esprit de Quinn, ils s'abritent dans un logis modeste, dans un petit schetl. Je n'ai pas la moindre idée des origines de David Quinn, mais personne ne saurait être plus Juif que lui.

 

Pour Quinn, chaque ennemi de la suprématie juive ou de la domination américaine est un nouvel Hitler qui veut exterminer tous les Juifs et tous les américains. Nasser était Hitler quand il a nationalisé Suez, Arafat était Hitler et Beyrouth était son bunker. L'Union Soviétique est devenue la même chose que l'Allemagne nazie à partir du moment ou Moscou a fini de jouer son rôle en triomphant d'Hitler. Oussama ben Laden ou ‘dix millions de personnes au Proche-Orient’ sont devenus le nouvel Hitler. L'idée sous-jacente à cette comparaison est que ces ‘dizaines de millions’ de musulmans devraient être traités comme Hitler et ses ‘innombrables Allemands sous la République de Weimar’.

 

Le discours judéo-américain a hérité cette idée de diabolisation de son précédent juif. L'introduction de la fureur, de la haine et de l'esprit de vengeance dans l'argumentation de l'adversaire est une arme idéologique puissante dans la tradition juive. On ne la retourne jamais contre la communauté, mais on s'en sert à l'extérieur. La diabolisation et la fureur engendrent la méchanceté générale, biaisent le discours et de ce fait détruisent la société. Le rabbin Shmuel Boteach, autrefois rabbin Chabad de l'université d'Oxford, a condensé son approche juive dans son essai si bien nommé Le temps de la haine[78] :

 

"La réponse appropriée aux brutes qui ont perpétré de lâches et abominables attaques contre l'Amérique est de les haïr avec chaque fibre de notre être et de nous débarrasser de toute parcelle de sympathie qui pourrait nous pousser à comprendre leurs motivations. La haine est une émotion valable. Au contraire du christianisme, qui recommande de tendre l'autre joue et d'aimer les méchants, le judaïsme nous oblige à mépriser et à combattre les méchants quel qu'en soit le coût. Pour nous, étendre le pardon et la compassion aux ‘pécheurs’, au nom de la religion, n'est pas seulement insidieux, c'est un acte de moquerie envers Dieu, qui a pitié de tous, mais ne réclame la justice que pour l'innocent. La seule réponse possible à Hitler est le rejet extrême et la haine violente. La seule façon de réagir au mal incorrigible est de lui livrer une guerre incessante jusqu'à ce qu'il soit éradiqué de l'univers. Je maintiens que toute culture qui ne hait pas Hitler et ceux de son espèce est une société insensible à la pitié. Oui, manifester de l'amabilité envers le meurtrier c'est violer à nouveau sa victime. Aussi, dans l'intérêt de la justice, la réponse appropriée au méchant est de le haïr avec chaque fibre de notre être et de souhaiter qu'il ne trouve jamais le repos, ni dans ce monde ni dans l'autre".

 

XIII

 

Dans le combat au niveau des idées, il y a une arme de destruction massive formidable : la diabolisation de l'opposant. En théologie cela s'appelle l'hérésie ‘manichéenne’. Il n'y a pas de meilleure arme méthodologique si l'on cherche à détruire la société. On ne devrait pas diviser les gens entre fils de la lumière et fils de l'ombre.

 

Les juifs sont généralement assez tolérants avec les idées produites à l'intérieur de leur communauté. Le fondateur du sionisme Theodor Hertzl était tout sauf un juif pieux. Les Juifs religieux le rejetaient grandement. Pourtant, quand on demanda à un rabbin de dire quelque chose de positif à son sujet, il trouva les mots qu'il fallait : Theodor Hertzl n'a jamais parlé de sujets profanes dans une synagogue, n'est jamais allé aux toilettes en portant des phylactères, n'a jamais étudié le Talmud le soir de Noël. La vérité c'est que Hertzl n'a jamais mis les pieds dans une synagogue, jamais porté de phylactères, jamais étudié le Talmud, un point c'est tout.

 

Dans une veine semblable, les Juifs furent passablement tolérants avec Léon Trostsky le communiste, et envers Yair Stern le défenseur des nazis, parce qu'ils savaient que chaque idée comporte des éléments positifs. De nos jours, le chef de l'opposition de gauche Yossi Sarid était un ami du ministre judéo-nazi assassiné Zeevi, et il en fit un éloge touchant.

 

Mais pour le monde extérieur, les Juifs dressaient généralement le tableau de celui qui est béni à jamais contre celui qui est damné à jamais, de la rage folle, de la colère et de la vengeance. Afin de restaurer l'équilibre, cette tolérance interne juive devrait être universalisée, et l'intolérance juive externe devrait être rejetée.

 

La pensée judéo-américaine continue à produire de l'intolérance à usage externe. Ronald Reagan a appelé la Russie ‘l'empire du mal’, Bush a appelé Saddam Hussein ‘Hitler’. Barbara Amiel, épouse et mentor du magnat des médias Lord Black a remarqué que maintenant, c'est Israël et les Juifs qui sont présentés comme l'empire du mal. Erreur, Mrs. Amiel : il n'y a pas d'empire du mal, seulement des empires incontrôlables.

 

La Russie soviétique n'était pas un ‘empire du mal’, non plus que le communisme personnifié par Staline et le goulag. Sholkov, Block, Pasternak, Esenine, Maïakovski et Deineka embrassèrent le parti de la révolution et exprimèrent artistiquement ses idées. C'est en Russie que se déroula la grandiose expérience de l'égalité et de la fraternité, avec des succès partiels, dans le cadre d'un courageux effort pour vaincre l'esprit de cupidité. Les communistes et leurs alliés tentèrent de libérer le travail, d'installer sur terre le royaume des cieux, de chasser la pauvreté et de libérer l'esprit. Et le communisme a permis à la social-démocratie européenne de s'implanter.

 

L'Allemagne n'était pas un empire du mal, non plus que l'esprit du traditionalisme organique tel qu'il s'incarna dans la personne d'Hitler. Les traditionalistes ont essayé d'implanter un paradigme alternatif basé sur Wagner, Nietzsche et Hegel, pour atteindre les racines et les traditions du peuple. Ce n'est pas sans quelque raison que les meilleurs écrivains et penseurs de l'Europe, depuis Knut Hamsum jusqu'à Louis-Ferdinand Céline et Ezra Pound, William Butler Yeats ou Heidegger, ont vu un élément positif dans l'approche traditionaliste organique. Si la Russie et l'Allemagne n'avaient pas été diabolisées, il est fort probable que nous ne les aurions pas vues en arriver aux extrémités que nous savons.

 

Il nous faut restaurer l'équilibre de la réflexion et du discours qui a disparu à la suite de la Seconde Guerre mondiale, à cause de la victoire trop complète de la pensée bourgeoise dite judéo-américaine. Tout en condamnant les excès et les crimes de guerre, nous devrions reprendre à notre compte le royaume de l'esprit de Maïakovski jusqu'à Pound. Il n'y a pas de gens substantiellement mauvais, nous sommes créés à l'image de Dieu, et toutes les idées sont nécessaires pour produire une pensée neuve. Les deux grands acteurs des années 1930-1940 ont commis bien des atrocités, mais que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre. Après Dresde et Hiroshima, et les massacres de Deir Yassine et Jénine, y a-t-il vraiment des candidats ? Il convient de les dé-diaboliser, parce que leur diabolisation crée un déséquilibre dangereux. Et d'un autre côté, nous ne devrions pas diaboliser leurs opposants. Les Etats-Unis ne sont pas un empire du mal. On peut les ramener au bon sens et il faut le faire. L'esprit américain d'entreprise, d'invention, de confiance en soi, de liberté sans entraves et de démocratie, mérite d'être préservé comme toutes les qualités valables pour l'humanité entière. Le peuple juif n'est pas l'empire du mal. Ce sont de bons organisateurs et ambassadeurs, obstinés et dévoués, qui se passionnent facilement et qui s'investissent complètement, des penseurs de premier ordre et des soldats courageux, des voyageurs aux pieds légers, prompts à la compassion et à la gaîté ; ils sont indispensables à la prospérité de l'humanité. Mais chacune de ces façons d’aborder la réalité peut détruire le monde si elle n'est pas fermement maîtrisée.

 

Les Soviétiques ont tué et exilé des millions de personnes dans leur effort pour abolir l'ordre ancien. Ils ont démoli de vieilles églises, déraciné les paysans et contribué à l'uniformité autant que leurs adversaires américains. Les nazis ont déclenché la guerre la plus horrible à l'échelle du monde et tué des millions de Slaves et de Juifs. Mais les forces judéo-américaines ont été détraquées par leurs victoires excessives de 1945 et 1991, et elles les interprètent comme une licence pour mener le monde à sa perte. Leur programme de globalisation éliminerait toute beauté et qualité spécifique au monde, anéantirait l'esprit, minerait l'art, balayerait la spiritualité, détruirait la nature, démantèlerait la protection sociale, diviserait l'humanité en maîtres et esclaves.

 

Partout, les vieux cafés et restaurants disparaissent et se voient supplantés par les Starbucks et McDonalds. Les salariés perdent leurs emplois, les musées sont remplis de rebuts, l'art est remplacé par la télé. Et pourtant, les forces judéo-américaines méritent d'être contenues, non pas détruites.

 

Habituellement nous analysons la guerre en tant que conflit entre intérêts d'Etats. Mais l'interminable Seconde Guerre mondiale était également une guerre d'idées. Cette guerre était une erreur et elle était inutile, car des idées diverses devraient co-exister dans un affrontement perpétuel, comme le yin et le yang, ou les forces masculines et féminines. L'idée judéo-américaine émasculera le monde si on ne la retient pas. Cette émasculation est ressentie avec force aux Etats-Unis, où les hommes n'osent même plus se conduire en hommes. Ils peuvent être poursuivis s'ils regardent une fille, et poursuivis s'ils ne la regardent pas. Dans le grand poème épique anglo-saxon "Beowulf", une reine cruelle fait assassiner tout homme qui ose lever les yeux sur elle. Les auteurs de ce texte ne se doutaient pas que l'esprit de la reine cruelle deviendrait la règle suprême dans le monde.

 

L'idée judéo-américaine est fermement reliée à la vie biologique, mais rejette l'esprit. Ce n'est pas pour rien que nulle grande œuvre d'art, nulle grande idée n'apparaît sous son règne. De l'autre côté, les tendances purement masculines de leurs adversaires étaient également dangereuses pour la survie de la race humaine. Les trois grands rivaux du siècle dernier avaient un point commun : ils rejetaient le Christ, la base de notre spiritualité.

 

Aucun des grands dirigeants de la Seconde Guerre mondiale ne s'est jamais tourné vers Dieu. Les Allemands hier, comme les Américains aujourd'hui, avaient peur de se référer au Christ pour ne pas être ridiculisés ou réprimandés par les Juifs. Les nazis étaient vivement anti-chrétiens, et trempaient dans l'occultisme. C'est là le quatrième élément qui manque pour rétablir l'équilibre. Aussi devrions-nous viser la synthèse des quatre tendances : l'amour organique pour la nature des autochtones, les racines locales et traditionnelles ; le sens communautaire ancien de la justice sociale étendu à toute l'humanité ; l'amour de la vie et l'esprit d'entreprise ; enfin la spiritualité. Cela embrasserait la nouvelle signification de la croix, et mènerait l'humanité à son humanité dans l'esprit, tout en préservant sa magnifique diversité.

 

XIV

 

Bien des spécialistes de la montée du judaïsme rencontrent une difficulté. Leurs instincts darwinistes les poussaient à envisager que les Juifs aient certaines qualités propres qui favorisent leur réussite. Kevin McDonald est arrivé à la conclusion que les Juifs possèdent une intelligence supérieure, résultat de l'eugénisme et d'une éducation conséquente. Je me suis senti fier en lisant son travail, jusqu'au moment où je me suis tourné vers les Juifs réels, mes voisins. Sa conception ne soutenait pas la confrontation avec le réel. S'il ne s'agit pas d'une intelligence supérieure, alors qu'en est-il ?

 

L'erreur des darwinistes repose sur leur inaptitude à voir le succès comme un concept variable selon les sociétés. Dans les sociétés de la gentilité traditionnelle, on cherchait l'exemple de la réussite parmi les poètes, les saints, les artistes, les guerriers, les bons ouvriers ou paysans, les hommes qui avaient rendu la vie meilleure aux autres. Pour les Grecs du temps d'Homère, les champions sportifs, les marins, les poètes, les musiciens et les danseurs étaient les modèles du succès pour autant que nous puissions en juger par la fantastique utopie des Phéaciens. Ces gens idylliques, comme les joyeux étudiants d'Oxford autrefois, méprisent le négociant et l'homme d'affaires, et préfèrent un bon capitaine sur son yacht.

 

Selon les Juifs, il y a deux sortes de réussite. D'une part le succès à l'intérieur de la communauté , qui passe par l'étude du Talmud. D'autre part, le succès dans le vaste monde des Juifs et des Gentils. Celui-ci se mesure à l'accumulation de l'argent et du pouvoir. Du point de vue juif, les Juifs ont toujours réussi, puisqu'ils ont toujours triomphé dans les deux domaines. Mais jusqu'à une date récente, la réussite juive à l'extérieur n'était pas considérée comme telle par les Gentils. Il y avait bien des Gentils qui partageaient leur point de vue, mais qu'il s'agisse de Richard III ou d'Harpagon, ils étaient plutôt considérés comme des monstres que comme des modèles en matière de réussite. Au XIXe siècle, les monstres apparurent en nombre massif, ce qui donna lieu à la naissance du monde mammonite. En participant activement au discours (médias et universités), les penseurs juifs et les idéologues ont promu l'idée mammonite de succès et en ont fait la valeur de référence dans la société occidentale.

 

Les Harpagons et Richards modernes, qu'ils s'appellent Iacocca ou Soros, sont généralement approuvés dans la nouvelle société formatée par les maîtres du discours mammonites. Le monde occidental devint juif, comme Marx l'avait affirmé, et il adopta le critère juif du succès. En clair, les juifs ne sont pas devenus ‘les gens qui réussissent’, mais c'est que leur conduite habituelle est devenue la norme du succès. Si le discours des Etats-Unis était transféré entre les mains des Afro-américains, peut-être que de bons sportifs et musiciens seraient considérés comme des modèles de réussite, tandis que les avocats et les banquiers seraient des ratés. Et ce serait bien meilleur pour l'avenir de l'humanité que l'adoration actuelle de l'argent et du pouvoir.

 

XV

 

Or le succès matériel des juifs ne provient d’aucun miracle. Le cas de deux metteurs en scène et producteurs israéliens, Menachem Golan et Yoram Globus, nous aide à le comprendre. Il s'agit de gens au maigre talent dont les réalisations cinématographiques ne dépassaient pas la série B, qui ont fait fortune à Hollywood et ont produit un certain nombre de films épouvantables jusqu'au jour où ils ont reçu un coup d'arrêt. La clé de leur succès reposait sur un réseau vertical. Golan et Globus avaient acheté des cinémas dans toute l'Angleterre et le Royaume-Uni, et là ils projetaient les films de leur choix. Invariablement (ou presque) ils choisissaient des films exécrables, parce qu'ils n'ont ni goût, ni talent, ni capacité. Ils disaient : si vous possédez une chaîne de cinémas, vous n'avez pas à vous soucier de la qualité de vos films.

 

La globalisation et la création de réseaux, c'est le moyen d'éviter la concurrence par le mérite. Au lieu d'ouvrir un meilleur café, il est plus facile d'acheter tous les cafés et d'en faire des Starbucks. Les gens seront obligés d'aller dans votre café. La deuxième raison de la réussite juive se trouve dans notre compatibilité psychologique mutuelle. Les adversaires en parlent habituellement comme de la franc-maçonnerie juive, une quasi conspiration. Mais il est tout à fait naturel pour les Juifs d'aimer cette sorte de choses, comme les Anglais aiment les œufs au bacon. Seulement cela crée un problème pour le progrès de l'humanité.

 

A Prague dans les années 1920, il y avait deux écrivains également bons mais très différents, un juif aliéné et abstrait, Frantz Kafka, et un communiste tchèque proche du terroir, Jaroslaw Hasek. Tous les deux sont bons, tous les deux sont nécessaires au progrès de l'humanité, mais le génie de Kafka est plus délectable pour les juifs. Comme il y a bien plus de professeurs de littérature juifs et d'éditeurs de journaux juifs que tchèques, il est tout à fait naturel que Kafka soit universellement connu et reconnu, tandis que le nom de Hasek reste cantonné à la  Bohême. Il y a plus d'écrivains pour imiter Kafka que pour tenir compte d'Hasek. Le résultat c'est que l'humanité, pas seulement en Amérique, devient de plus en plus judaïsée. Comme le savent bien les écrivains, ils se doivent d'écrire dans un style qui soit appétissant pour les éditeurs et les professeurs juifs. Autrement ils ne doivent pas s'attendre à dépasser un succès à l'échelle paroissiale. Voilà comment, sans la moindre conspiration, les tendances juives normales dans l'humanité influencent l'esprit de l'humanité en éliminant sa merveilleuse diversité.

 

Mais ces problèmes ont une solution. Tandis qu'une certaine dose d'initiative privée est souhaitable, la constitution de réseaux devrait être bannie. On doit pouvoir être propriétaire d'un cinéma ou d'un café. Mais l'envie d'en acheter un autre, ou d'en prendre le contrôle, devrait attirer des poursuites pénales. Un Inuit est heurté par une locomotive à vapeur alors qu'il visite le continent, raconte une blague nordique. Il survit à l'accident, mais depuis, il casse toutes les bouilloires sur son passage.

"Il faut les exterminer avant qu'elles ne grandissent", dit-il. Maintenant que nous connaissons la monopolisation, nous devrions suivre l'exemple du sage Inuit. Il vaut mieux pour nous avoir une centaine de cafés différents qu'une centaine de Starbucks.

 

Le revenu individuel devrait être plafonné au double du salaire industriel moyen, tandis qu'au-delà, les impôts devraient dépasser les 100%. Les privilèges des cadres devraient être sévèrement rabattus de la même manière. Les médias et le discours en général devraient être libérés. Dans le domaine de la pensée, la tendance brahmane des jJuifs devrait être rendue visible et contestée. Le Brahmane n'est pas un ennemi, mais sa tendance traditionnelle à la domination devrait être combattue par une meilleure visibilité et il devrait avoir à en rendre compte. Il faudrait instaurer une communion d'esprit unitaire. Ceci implique le rejet du prêt à intérêt et de la discrimination raciale.

 

Saint Ambroise, dans ses commentaires sur le Deutéronome (23 :19) écrivait : "Appliquez l'usure à celui qu’il ne serait pas criminel de tuer. Là où il y a un droit à la guerre, là aussi, l'usure est un droit"[79]. Ceux qui partagent la communion avec leurs frères et sœurs par l'esprit ne sont pas sujets à l'usure. Mais si la communion disparaît, l'usure, l'exploitation sans limites et l'esclavage s'installent.

 

Dans son spirituel Catch 22, Joseph Heller a un général qui demande à son chapelain plein d'incrédulité : "Est-ce que les hommes de troupe prient le même dieu que nous ? " C'est exactement l'idée d'un monde sans partage de la communion. Ce n'est pas sans raison que le Talmud interdit à un Juif de boire du vin avec un Gentil, car le partage du vin est une communion. Comme le projet de la loi juive est de maintenir un état de guerre de basse intensité entre Juifs et Gentils, il était également interdit de faire un prêt sans intérêt à un Gentil. En partageant la communion, la société surmontera cette difficulté.

 

Avec cela, l'ascension des Juifs se transformera en ascension de l'homme.

 

La longue saga des Juifs va vers une fin inconnue. Elle a commencé avec le rejet de l'esprit de communion, et elle se termine par la même question, posée à nouveau. Si le sionisme et son frère aîné le mammonisme devaient vaincre à l'échelle planétaire, ils élimineraient la diversité, la pitié et l'esprit. Si l'esprit de communion gagne à l'échelle du monde, les prophéties des Anciens deviendront vraies. Nous dirons : nous sommes d'un même sang, nous, gens de Palestine, nous qui descendons d'Abraham, des israélites, des apôtres, nous les habitants de droit de la Palestine, et qui sommes proches de nos parents, les Juifs errants, qui sont revenus comme le Fils Prodigue dans la maison de son père. Les fils exilés des villages palestiniens, de Kakun et de Suba reviendront et ils reconstruiront les villes en ruines, pour ne plus jamais être déracinés (Amos, 9 ; 15). Sur la Terre sainte, les deux branches d'un seul peuple, de Juifs et de Palestiniens, se rejoindront, se marieront ensemble et créeront un nouveau peuple, comme l'ont fait les Normands à l'est de la Terre des Angles, en Sicile et en Normandie, et ils ne troubleront plus jamais la paix du monde.

 

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Les Sages de Sion et les Maîtres du Discours

 

 

22 novembre 2002

 

 

Le concept douteux de la Main Cachée ou des Sages de Sion est superflu, parfaitement inutile.

 

"La dernière controverse mettant en cause le monde arabe concerne la série télévisée ‘Un cavalier sans cheval’, qui a commencé à être diffusée mercredi 6 novembre dernier, premier jour du mois sacré de Ramadan, sur plusieurs chaînes arabes transmises via satellite. La source de la controverse est le fait que cette série soit basée, en partie, sur Les Protocoles des Sages de Sion, un vieux texte apocryphe produit par le régime de la Russie tsariste", écrit Qais S. Saleh, un consultant, depuis Ramallah, sur l’excellent site Web CounterPunch[80]. De façon bien compréhensible, Saleh condamne cette émission et avertit les Palestiniens et les Arabes, en leur demandant de se tenir éloignés du vieux démon de l’antisémitisme ou, plus exactement, pour reprendre ses mots, "de la tendance à importer l’idéologie antisémite".

 

L’opinion de Saleh rejoint celle de Michael Hoffman, sur le site duquel les Protocoles sont consultables en ligne. Hoffman pense que les Arabes n’ont nul besoin d’importer chez eux de vieux arguments antisémites tirés de sources anciennes et lointaines, alors même qu’ils disposent d’une source fraîche d’arguments, coulant abondamment vingt-quatre heures sur vingt-quatre : le comportement actuel de l’Etat juif et de ses citoyens juifs. Ce comportement est bien plus convaincant que toutes les vieilleries antisémites possibles et imaginables.

 

Toutefois, les Protocoles sont toujours là et ils continuent à nous interpeller. Récemment, le romancier et penseur en vue, Umberto Eco, a exprimé son opinion sur ce sujet, dans le journal The Guardian[81]. Eco ‘explique’ les sentiments populaires envers les juifs : "Ils ont depuis très longtemps officié dans le commerce et le prêt d’argent – d’où ce ressentiment à leur égard, qui est un ressentiment à l’égard ‘d’intellectuels’". A ce que j’en sais (mais je sais peu de choses sur ce sujet), ce ne sont pas les intellectuels qui prêtent de l’argent, mais les banquiers et les usuriers, dont les authentiques intellectuels jugent le comportement repoussant. Probablement Eco a-t-il une autre définition de ‘l’intellectuel’, dans sa manche. "Les Protocoles malfamés des Sages de Sion ne sont qu’une compilation à partir d’un tissu d’inventions, à l’évidence une contrefaçon, car il est bien difficile de croire que des ‘méchants’ révéleraient un jour aussi ouvertement leurs projets faillis", conclut Umberto Eco.

 

On excusera un consultant en affaires de Ramallah, mais Umberto Eco aurait dû remarquer que sa définition allait comme un gant à d’autres ouvrages, comme Gargantua et Pantagruel, par exemple, faux encore plus ancien, qui prétendait être la chronique réelle d’une famille de Géants, et construit sur la base d’un ‘tissu d’inventions’. Don Quichotte, Pickwick’s Club, 1984 de Georges Orwell : tous ces livres ‘prétendent’ décrire des événements réels, comme les Protocoles. Ce sont des ‘faux’, étant donné qu’ils sont attribués à quelqu’un d’autre que leur auteur véritable : Don Quichotte, à Sid Ahmed Benengeli[82] et Gargantua à Maître Alcofribas Nasier[83].

 

Les Protocoles des Sages de Sion seraient plus justement décrits si l’on parlait de ‘pseudo épigraphie’ plutôt que d’imposture. Ils s’apparentent à la lettre du Président Clinton à Mubarak, écrite par Thomas Friedman. Après tout, le genre pseudo épigraphique est un art ancien et vénérable. Il faudrait considérer les Protocoles comme un ‘pamphlet politique’.

 

Dans cet essai, nous nous efforcerons de trouver pourquoi les Protocoles refusent obstinément de se coucher et de mourir. Nous nous garderons soigneusement d’aborder la fameuse question : qui les a écrits ? Leur réel auteur reste inconnu, et il est difficile d’imaginer cette personne, car les Protocoles sont un palimpseste littéraire. Dans les temps anciens, un scribe écrivait généralement son texte sur un morceau de vieux parchemin, et pour ce faire, il effaçait, auparavant, du texte déjà écrit sur ce même support. L’effacement était rarement total, et un lecteur pouvait se voir gratifié d’une version intégrale de l’Ane d’or[84] lorsqu’il voulait lire les Fioretti de saint François d’Assise. Dans les Protocoles, il y a des couches d’histoires anciennes, et d’autres encore plus anciennes, ce qui interdit toute quête raisonnable de l’auteur véritable. Tout texte devrait être jugé sur son contenu et non sur son auteur. Même si Jorge Luis Borges a écrit que l’auteur est une partie – importante – de tout texte. Bien entendu, si nous savions que les Protocoles comportent effectivement des vestiges d’écrits de certaines élites juives, nous tiendrions notre réponse, en quelques minutes. Mais les Protocoles ont été publiés à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, sous la forme de texte ‘découvert’, comme un texte apocryphe. Ils sont devenus un énorme best-seller et le sont toujours aujourd’hui, bien que dans certains pays (en particulier en Union soviétique) le simple fait d’en posséder une copie ait été passible de la peine de mort.

 

‘Anonyme’ (l’auteur des Protocoles) décrit un plan magistral pour une vaste restructuration de la société, créant une nouvelle oligarchie et entraînant l’assujettissement de millions d’êtres humains. Le résultat final n’est pas très éloigné de celui décrit dans un texte contemporain, Le talon de fer, de Jack London, le célèbre écrivain radical d’Oakland (Californie). Toutefois, London envisageait un grand effondrement, très dur, tandis que la manière dont ‘Anonyme’ voit l’assujettissement s’accomplir nous entraîne dans des manipulations machiavéliques et un contrôle des âmes à la Orwell dans 1984. (L’hommage rendu par Orwell aux Protocoles est beaucoup plus frappant qu’on ne le relève généralement).

 

Le problème posé par ce texte vient d’une dissonance étrange entre leur langage imprudent et leur profonde pensée religieuse et sociale. "C’est un compte-rendu parodique d’un plan satanique, subtil et très bien conçu", écrit le Prix Nobel de littérature Alexandre Soljénitsyne dans son analyse des Protocoles, écrite en 1966 et publiée seulement en 2001[85] :

 

"Les Protocoles... exposent le plan d’un système social. Son dessein se situe bien au-dessus des capacités d’un esprit ordinaire, y compris celui de son auteur. Il s’agit d’un processus dynamique en deux étapes : déstabilisation, augmentation des libertés et du libéralisme, qui trouve son apogée dans un cataclysme social, au premier stade ; la seconde étape voyant se mettre en place une nouvelle hiérarchisation de la société. Ce qui est décrit est plus complexe qu’une bombe nucléaire. Il pourrait s’agir d’un plan volé et gauchi, conçu par un esprit de génie. Son style putride de brochure antisémite cauteleuse en obscurcit (intentionnellement) la grande force de pensée et la vision pénétrante".

 

Soljénitsyne est conscient des failles des Protocoles :

"Leur style est celui d’un pamphlet puant, la puissante ligne de pensée est brisée, fragmentée, mêlée d’incantations nauséabondes et de grossières maladresses psychologiques. Le système qui y est décrit n’est pas nécessairement relatif aux Juifs ; il pourrait s’agir d’un système purement maçonnique ou autre, dans la mesure où il faut bien voir que son orientation fortement antisémite n’est nullement une composante fondamentale du projet".

 

Soljenitsyne procède à une expérimentation textuelle : il supprime les mots ‘Juifs’, ‘Goys’ et ‘conspiration’, et il aboutit à nombre d’idées dérangeantes. Il conclut :

"Le texte démontre une clarté de vision impressionnante en ce qui concerne les deux systèmes sociétaux : le système occidental et le système soviétique. Si un puissant penseur, en 1901, pouvait prédire le développement de l’Occident avec quelque vraisemblance, comment aurait-il pu entrevoir le futur soviétique ? "

 

Soljenitsyne a bravé le régime soviétique et il a osé écrire et publier son pavé, L’Archipel du Goulag, implacable condamnation de la répression soviétique. Pourtant, même lui a calé ; il n’a pas publié sa recherche sur les Protocoles. Il a demandé que cette étude ne soit publiée qu’après sa mort. C’est contre sa volonté qu’elle a été imprimée en un nombre très réduit d’exemplaires, en 2001. Suivons le développement de la pensée de Soljenitsyne et plongeons le regard dans la boule de cristal des Protocoles, tout en écartant pour le moment leur ‘ligne juive’ et en nous concentrant sur l’idée de la création d’un nouveau système, pas nécessairement dominé par les juifs, donc. Le plan directeur commence par la reconstruction de l’esprit humain :

 

"Les esprits doivent être détournés (de la contemplation) vers l’industrie et le commerce ; dès lors, les gens n’auront plus le temps de penser. Les gens se consumeront dans la poursuite de l’argent. Ce sera une poursuite vaine, car nous bâtirons l’industrie sur une base spéculative : les richesses tirées de la terre par l’industrie glisseront entre les mains des travailleurs et des industriels et se retrouveront entre celles des financiers. La lutte – intensifiée – pour la survie et la supériorité, accompagnée de crises et de chocs, créera des communautés froides et sans cœur, avec une forte aversion pour la religion. Leur seul guide sera le gain, et ils voueront un véritable culte à Mammon".

 

Le caractère visionnaire d’Anonyme est époustouflant : aux jours de la publication des Protocoles, les choses étaient encore à la mesure humaine, et il faudra attendre quatre-vingts ans avant que Milton Friedman et son Ecole de Chicago n’intronisent les dieux Marché et Profit en seuls flambeaux guidant le Monde.

 

L’outil pour l’asservissement des esprits, ce sont les médias, écrit Anonyme :

 

 "Il existe une force puissante qui crée le mouvement de la pensée dans le peuple : cette force, ce sont les journaux. C’est dans les journaux que le triomphe de la liberté de parole trouve son incarnation. Au moyen de la presse nous avons conquis le pouvoir d’influencer les esprits tout en demeurant inaperçus. Nous éradiquerons de la mémoire des hommes les faits historiques dont nous ne désirons pas qu’ils les connaissent, et nous ne laisserons perdurer que ceux qui nous conviennent."

 

Des années s’écouleront, après la publication de ces Protocoles et avant que n’émerge un petit groupe de personnes qui contrôlent notre discours tout en demeurant inaperçus, les seigneurs des médias. La libre contestation de ces barons, Berlusconi et Black, Maxwell et Sulzberger, Gusinsky et Zuckerman, est bannie des médias qu’ils possèdent, tandis que leur affinité coopérative demeure impressionnante. La liberté de parole survit là où des médias indépendants existent encore. Il y a cent ans, cette force était bien plus faible que de nos jours, et il est étonnant qu’Anonyme en ait reconnu le potentiel.

 

Un siècle avant l’avènement de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, les Protocoles notaient que les prêts sont le meilleur moyen pour déposséder des pays de leurs richesses. "Tant que les prêts étaient nationaux, l’argent restait dans le pays, mais avec l’extériorisation des prêts, toutes les nations (leurs citoyens) payent un tribut à ‘l’oligarchie’". De fait, plus le prêt obtenu par un pays pauvre est important, plus celui-ci s’appauvrit.

 

La concentration du capital dans les mains des financiers, la concentration des médias dans les mains de quelques magnats, l’assassinat extrajudiciaire des leaders qui ne se soumettent pas, les marchés financiers, avec leurs multiples produits dérivés, qui ponctionnent la richesse et l’accumulent entre les mains des prêtres de Mammon ; le profit (‘les forces du marché’), seule mesure du succès de toute stratégie...  Non, l’intérêt des Protocoles n’a pas disparu, car le plan qui y est décrit, consistant à instaurer un régime oligarchique (non nécessairement juif), est en train d’être mis en vigueur, en temps réel ; cela s’appelle le nouvel ordre mondial.

 

On qualifie parfois les Protocoles de pamphlet d’extrême-droite anti-utopique. Toutefois, il expose le discours de gauche autant que le discours de droite. Un écrivain de droite bénirait le renforcement de la Loi et de l’Ordre, mais la prédiction suivante d’Anonyme pourrait être écrite, de nos jours, par un libertaire de gauche, comme par exemple Noam Chomsky, témoin de l’actuelle transition vers le nouvel ordre mondial : "La course aux armements et le renforcement des forces répressives amèneront à une société dans laquelle coexisteront les masses – énormes – du prolétariat, quelques millionnaires et beaucoup de policiers et de militaires".

 

Toutefois, la pensée la plus pénétrante d’Anonyme se situe dans la sphère spirituelle :

 

"La liberté pourrait être inoffensive et trouver sa place dans l’économie de l’Etat sans porter atteinte au bien-être du peuple, pour peu qu’elle reste au-dessus de la foi fondamentale en Dieu, de la foi en la fraternité humaine. C’est la raison pour laquelle il est indispensable, pour nous, de saper toute foi, d’extirper des esprits le principe divin lui-même, l’Esprit, et de le remplacer par les calculs arithmétiques et les besoins matériels".

 

Anonyme établit un rapport entre la foi et l’idée de fraternité humaine. Saper la foi ruine la fraternité. D’état d’esprit beau et désirable, la Liberté, se mue en tendance destructrice lorsqu’elle est déconnectée de la foi. En lieu et place de la foi, l’ennemi propose l’adoration de Mammon.

 

Aujourd’hui (16 novembre 2002), en lisant les philippiques de l’International Herald Tribune contre les prêtres et les religieuses homosexuels, on ne peut que se souvenir de ce passage des Protocoles :

"Nous avons pris soin de discréditer les prélats catholiques et de ruiner leur mission, qui pourrait faire obstacle à la réalisation de nos plans. De jour en jour, leur influence sur les gens du peuple tombe plus bas. L’effondrement final de la chrétienté est proche".

 

Nous sommes témoins de la mise en application de ce plan : la religion est déconsidérée et le néolibéralisme ou culte de Mammon la remplace, tandis qu’avec la déstabilisation du socialisme, l’effondrement de cette tentative courageuse de fraternité non fondée sur la religion laisse un énorme vide idéologique.

 

Cette observation a fait s’exclamer certains de mes lecteurs : "Le véritable concepteur du plan directeur est notre vieil ennemi, le Prince de l’Univers[86], dont le but ultime est l’élimination de la Présence Divine et la perdition de l’Homme". C’est vrai, mais le Prince de l’Univers ne peut agir directement. Il a besoin d’agents libres de leurs mouvements, qui choisissent d’accepter son projet. Ces agents indispensables probablement alliés, d’après le pamphlet, sont les capitalistes financiers et les Maîtres du Discours, qui en sont ‘l’Esprit’.

 

Ils promeuvent aux plus hautes destinées des "politiciens qui, en cas de désobéissance à nos instructions, devront faire face à des charges criminelles ou devront disparaître. Nous arrangerons les élections en faveur de candidats dont le passé est entaché de sombres méfaits, encore cachés. Ceux-là seront pour nous des agents à la fidélité à toute épreuve, par crainte d’être démasqués". Voilà qui nous semble familier, à nous, les contemporains du Watergate et de Monika Lewinsky.

 

Le passage du Stade Un (libéralisme et liberté) au Stade Deux (tyrannie) s’est produit de notre vivant. Si en 1968 le New York Times fit la promotion des Freedom Riders[87], en 2002, il se fait le propagandiste du Patriotic Act[88]. Un avocat américain de grand renom, Alan Dershovitz, de Harvard, a fait un virage à 180 degrés, passant de la défense des droits humains à celle du droit de torturer. Ce retournement avait été prédit par les Protocoles, qui le présentent comme la phase postérieure à la lutte contre les anciennes élites.

 

"L’aristocratie vivait du travail des ouvriers, c’est pourquoi elle les voulait bien nourris, en bonne santé, et forts. Le peuple a anéanti l’aristocratie, et il est tombé entre les griffes d’impitoyables scélérats brasseurs de fric".

 

En des termes moins émotionnels, la nouvelle bourgeoisie a écarté les vieilles élites, avec le soutien du peuple, tout en promettant la liberté et en critiquant leurs privilèges. Après sa victoire, elle s’est arrogé les privilèges, et s’est avérée aussi mauvaise (sinon pire) pour le peuple que les seigneurs féodaux. Marx fit allusion à cette accusation émanant de l’aristocratie dans l’un des nombreux addenda au Manifeste Communiste, en la considérant futile, bien que partiellement justifiée. Toutefois, il ne vécut pas assez longtemps pour assister à un processus similaire, qui se produisit durant les derniers jours de l’Union Soviétique. La nouvelle bourgeoisie naissante prit le contrôle du discours, convainquit le peuple de la nécessité de combattre les privilèges de la Nomenklatura, pour la liberté et l’égalité. Après sa victoire, elle s’arrogea ces privilèges, qu’elle multiplia, rejetant aux oubliettes égalité et liberté.

 

Les Protocoles prédisent l’apogée de la nouvelle bourgeoisie – l’apogée des adorateurs de Mammon, partisans de la globalisation, viscéralement hostiles aux anciennes élites, à l’Esprit, à la religion et aux gens ordinaires. Très longtemps, ils furent les moteurs de la gauche, des mouvements aspirant à la démocratie - jusqu’à ce que leur objectif soit atteint - après quoi, ils effectuèrent un grand demi-tour, direction l’oligarchie.

 

Le gradient de ce virage radical peut se mesurer à l’aune des taux d’imposition sur les transmissions et les propriétés foncières en Angleterre : tandis que la bourgeoisie financière et les Maîtres du Discours combattaient les anciennes classes dirigeantes, les taux étaient élevés et finirent par démanteler les bases du pouvoir. Après la victoire de la bourgeoisie, les taux baissèrent, permettant la consolidation des nouvelles classes dirigeantes. Il est bien possible que l’Ancien Régime ait eu lui aussi quelques avantages. Il est certain que la transition à partir de l’ancien régime aurait pu être différente, si le peuple avait eu conscience des intentions de l’ennemi. Mais le cours de l’histoire ne saurait être inversé, et il est inutile de rêver au retour des bons et généreux seigneurs et des chefs dévoués du Parti.

 

Ainsi, on le voit, les Protocoles (expurgés de toute référence aux juifs et aux conspirations) sont utiles. En effet, ils décrivent le plan du Nouvel Ordre Mondial, ce qui peut permettre à ses adversaires de tracer une stratégie défensive contre les desseins de l’ennemi. Mais les références aux Juifs constituent une partie importante de ce texte.

 

Les Juifs et les Protocoles

 

Les Protocoles identifient la force agissante du Nouvel Ordre Mondial à un groupe puissant de dirigeants juifs extrêmement chauvins, manipulateurs et dominateurs. Ces dirigeants – selon les Protocoles toujours – méprisent les membres ordinaires de la communauté [juive] ; ils se servent de l’antisémitisme comme d’un moyen qui leur permet de garder en esclavage leurs ‘frères mineurs’, les gens du peuple d’origine juive. Les dirigeants (juifs) sont décrits comme des psychopathes détestant les Goys, voués à la destruction de la culture et des traditions des autres nations, tout en préservant soigneusement les leurs. Leur objectif est de créer un gouvernement mondial leur permettant de régner sur un monde homogénéisé et globalisé.

 

Leurs objectifs et intentions sont exprimés en des termes extrêmement antithétiques et péjoratifs. Soljénitsyne en conclut qu’aucune personne sensée ne présenterait ses idées favorites d’une manière si avilissante. "Nous extrayons l’or de leur sang et de leurs larmes", "notre pouvoir est fondé sur la faim des travailleurs", "les révolutionnaires sont nos instruments humains", "l’esprit grossier des goys", etc. Pour Soljénitsyne, tous ces propos sont attribués aux Juifs par leurs ennemis. Un juif préférerait exprimer de telles idées de manière biaisée, pense-t-il.

 

Cet argument ne tient pas la route. Certaines personnes, certes, s’expriment indirectement, mais d’autres sont très directes dans leurs propos. Un Arménien de Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, m’a dit, il y a bien longtemps – c’était en 1988 – : "Les Azéris sont nos bestiaux ; sans notre intelligence, à nous les Arméniens, leur pays s’effondrerait en l’espace de quelques jours. Ce ne sont que des ânes bâtés". Quelques mois plus tard, une explosion de violence des indigènes azéris chassa d’Azerbaïdjan les Arméniens – tellement intelligents –et, depuis lors, les Azéris s’en tirent plutôt bien, tout seuls. David Ben Gourion, le premier dirigeant de l’Etat juif, avait frappé du coin de son indicible arrogance une maxime du même acabit : "Ce que disent les Goys, qui s’en préoccupe ? Seul importe ce que font les Juifs! " Cette phrase pourrait être une citation, directement extraite des Protocoles.

 

Les Protocoles font dire aux Sages : "Chaque victime juive, aux yeux de Dieu, vaut un millier de goys". Cette phrase, quintessence de l’arrogance, n’est pas la vaine invention d’un antisémite. Deux ministres du gouvernement Sharon, Uri Landau et Ivet Lieberman, ont demandé que mille goys palestiniens soient tués pour chaque victime juive. Un extrémiste juif, lors d’une manifestation pour la reconstruction du temple juif sur le Mont du Temple (le 18 novembre 2002), a appelé chaque Juif à tuer un millier de Goys palestiniens. Apparemment, certaines idées des Protocoles ne semblent pas étrangères à certains Juifs.

 

Le regretté penseur israélien Israël Shahak et l’écrivain juif américain Norton Mezvinsky citent, dans leur ouvrage commun Jewish Fundamentalism in Israël[89] une pléthore de propos de rabbins qui ne dépareraient pas dans les Protocoles : "La différence entre une âme juive et les âmes de non-juifs est plus grande et plus profonde que celle qui existe entre l’âme humaine et celle des bestiaux". Shahak et Mezvinsky ont montré que la haine des Juifs chauvins n’établit pas de distinguo entre Palestiniens, Arabes et Goys en général. En d’autres termes, tout ce qui a pu arriver aux Palestiniens peut très bien arriver demain à toute communauté de Gentils qui viendrait à se trouver en travers du chemin des Juifs.

 

En fait, si les Protocoles n’avaient aucun lien avec la réalité, ils n’auraient pas la popularité qui est la leur. Les Juifs sont suffisamment puissants pour rêver de domination, et certains le font. Apparemment, certaines idées juives ont trouvé place dans ce texte. D’autres pensées sont attribuées aux Juifs sur la base du qui bono [90].

 

L’idée sans doute la moins acceptable des Protocoles est la supposition qu’une conspiration juive extrêmement ancienne a pour but de s’emparer du pouvoir mondial. L’opinion philo-sémite extrême dénie aux juifs la capacité d’agir ensemble et les présente comme des individus très sur leur quant-à-soi, qui ne s’unissent que pour prier. Cette opinion n’est pas celle des juifs, et elle contredit le sens commun.

 

Soljénitsyne ne croit pas à l’existence des Sages de Sion, bien que "le rassemblement et la coordination d’activités juives en vue de leur promotion ait pu amener de nombreux auteurs (à commencer par Cicéron) à imaginer qu’il puisse exister un centre unique de commandement qui coordonne leurs offensives... Sans un tel centre mondial, sans conspiration, les Juifs se comprennent entre eux, et ils sont capables de coordonner leurs actions".

 

Les Juifs sont certes parfaitement capables de coordonner leurs actions, mais je doute que des êtres humains, qu’ils soient juifs ou anglais, russes ou chinois, soient capables de former des plans à l’échelle mondiale valables durant plusieurs siècles et sur plusieurs continents. Personne n’a jamais pu prouver l’existence d’un tel complot. Généralement, les antisémites (ceux qui mettent en doute, ou dénient, la bienveillance intrinsèque des juifs vis-à-vis de la société des non-juifs) plaident en faveur de l’authenticité des Protocoles, comme le fit Henry Ford. Ce roi de l’automobile a en effet déclaré[91] : "le seul jugement que je porterai, sur les Protocoles, c’est qu’ils s’appliquent parfaitement à ce qui est en train de se passer". En effet, "ils collent point par point à la réalité", s’exclama quant à lui, Victor Marsden, traducteur anglais des Protocoles.

 

Toutefois, cela ne prouve en rien l’existence d’un quelconque complot juif. Nous pouvons parvenir aux mêmes résultats en écartant radicalement l’interprétation par le complot, en appliquant le concept d’intérêt propre à la communauté juive existante, si remarquablement décrit par Shahak-Mezvinsky. Nous allons démontrer que le concept de la Main Cachée ou des Sages de Sion est superflu et inutile.

 

La communauté juive traditionnelle avait une structure de ‘pyramide inversée’, d’après l’expression même des théoriciens sionistes : elle comportait beaucoup de gens aisés, cultivés et dirigeants, et très peu d’ouvriers. Cela ne surprendra pas, si l’on sait que les sionistes considèrent, artificiellement, que les Juifs ont divorcé de la société dans laquelle ils vivent. La ‘pyramide inversée’ des Juifs ne pouvait pas exister sans une pyramide, bien à l’endroit sur sa base, quant à elle, des Gentils des classes inférieures. Les Juifs sont en compétition avec les élites indigènes de la société des Gentils, pour l’acquisition du droit à exploiter les travailleurs et les paysans non juifs. Le modus operandi des deux compétiteurs diffère. Tandis que les élites indigènes partageaient certaines valeurs avec leurs classes inférieures et garantissaient généralement une certaine mobilité permettant l’ascension sociale, la communauté juive avait sa propre structure et ses propres valeurs.

 

Economiquement, elle était en faveur de l’exploitation capitaliste ou pré-capitaliste des indigènes, tandis qu’idéologiquement la communauté déclarait sa loyauté à ses propres dirigeants, le rejet d’une commune humanité avec les indigènes, un ethnocentrisme extrême, un sentiment de supériorité raciale et religieuse sur les indigènes. Il s’agissait d’une communauté marginale, ne contractant aucun lien, ni de mariage, ni d’amitié, avec les autochtones. En tant que communauté marginale, les Juifs étaient émancipés des vieilles considérations morales qui pouvaient être celles des élites autochtones.

 

Ainsi, par exemple, la communauté juive d’Ukraine, au XVIIe siècle, représentait une cohorte de financiers et de collecteurs d’impôts sur les fermes. Ils extorquaient à chaque autochtone SIX fois plus de taxes et d’intérêts que ne le faisait leur propriétaire non juif, a écrit un historien juif ukrainien éminent, Saul Borovoy, dans un ouvrage paru récemment à Jérusalem. Les communautés juives, au Maghreb, soutenaient le pouvoir colonial contre leurs voisins non juifs, etc. Leurs traditions interdisaient toutes relations normales avec les autochtones.

 

Supposons maintenant qu’une communauté ainsi faite œuvre selon ses seuls intérêts égoïstes. Oublions un instant le complot, oublions les Anciens de Sion, sages ou non. Supposons (ce qui est tout à fait concevable) que le seul but de la communauté est de promouvoir son propre bien-être. Pour un groupe marginal, cela signifie élargir autant que faire se peut le fossé qui en sépare les membres de la population autochtone, tout en réduisant les risques d’un retour de manivelle.

 

Le groupe va, naturellement, dans son propre intérêt, soutenir tout mouvement dirigé contre les élites indigènes, qu’il surgisse à l’initiative du roi (comme le firent les Juifs, avant la Révolution française), ou des classes inférieures en révolte. Ce soutien ne découlera aucunement de l’amour des juifs pour la démocratie ou de leur nature révoltée, mais bien de leur désir d’améliorer leur propre situation. Une situation idéale serait créée par le massacre ou l’expulsion des élites autochtones, car les membres de la communauté pourraient s’emparer de leurs situations et de leur pouvoir. C’est effectivement ce qui s’est passé dans la Russie soviétique et dans la Hongrie soviétique à la suite de la Première Guerre mondiale. Le massacre et l’exil des élites nationales libérèrent les positions de pouvoir et d’influence, les rendant accessibles aux juifs.

 

L’intérêt explique l’engagement des juifs dans la redoutable Tchéka, service soviétique de sécurité. Jusqu’en 1937, les juifs occupèrent les fonctions dirigeantes dans cet ancêtre du KGB, tandis que des millions de Russes perdaient la vie ou leur liberté. Objectivement, ces tortionnaires ‘libéraient’ des places et des appartements pour leurs coreligionnaires juifs. Après le massacre et l’exil des élites russes, les juifs étaient prêts pour l’égalité, car le fils d’un rabbin pouvait aisément entrer en compétition avec un fils d’ouvrier ou de paysan russe, alors qu’il n’aurait sans doute pas été capable de le faire avec un fils de l’aristocratie russe.

 

De la même manière, les Juifs garantirent une égalité limitée aux Palestiniens jusqu’en 1966, après avoir confisqué jusqu’à 90 % des terres des indigènes et avoir expulsé 90 % d’entre eux. Aujourd’hui, les colons promettent d’accorder l’égalité au reste des Palestiniens, après qu’ils en auront expulsé la majorité encore plus loin. Etant donné l’énorme soutien juif dont jouit Israël, il n’y a aucune raison de supposer que la manière d’opérer des juifs en Israël soit intrinsèquement différente des intentions des juifs ailleurs dans le monde.

 

Soljénitsyne écrit : "Les officiers exécutés (durant la Révolution) étaient russes, comme étaient russes les nobles, les prêtres, les moines, les députés assassinés... Dans les années 1920, les ingénieurs et les savants d’avant la Révolution furent exilés ou tués. Ils étaient russes et des Juifs prirent leur place. Dans le meilleur institut psychiatrique de Moscou, les membres dirigeants furent exilés ou arrêtés – leurs places furent prises par des Juifs. Des médecins juifs influents bloquèrent l’avancement de la carrière de chercheurs russes en sciences médicales. Les meilleurs éléments des élites intellectuelles et artistiques du peuple russe furent assassinés, tandis que les Juifs croissaient et prospéraient, dans ces années terribles (pour les Russes)".

 

La nouvelle élite juive ne s’identifia pas totalement à la Russie ; elle a poursuivi une politique propre. Cela eut un effet décisif en 1991, lorsque plus de 50 % des Juifs (à opposer à 13 % des Russes) soutinrent le coup d’Etat pro-occidental du Président Boris Eltsine. En 1995, 81 % des Juifs votèrent pour des partis pro-occidentaux, et seulement 3 % pour les communistes (à opposer à 46 % des Russes), d’après l’ouvrage d’une sociologue juive, Mme Ryvkina, Jews in Post-Soviet Russia (1996).

 

Dans une Amérique en expansion constante, les Juifs n’eurent pas besoin de tuer ou de supplanter les élites autochtones ; ils en devinrent une composante importante, contrôlant le discours et conquérant une puissance financière considérable. Ils ne s’identifient toujours pas avec l’Amérique goy : chaque année, ils forcent le Congrès et le gouvernement à envoyer cinq milliards de dollars à leur rejeton israélien, et ils s’efforcent de pousser l’Amérique, aujourd’hui, à faire la guerre à l’Irak à leur place. Ils exercent une véritable discrimination à l’égard des autres Américains, car s’ils ne le faisaient pas, les 60 % des principaux médias ne seraient pas entre leurs mains[92].

 

Les Juifs de France ne s’identifient pas non plus à la France.

"Leur identification à l’Etat d’Israël est extrême ; elle efface leurs liens avec le pays dans lequel ils vivent", écrit Daniel Ben Simon dans le quotidien israélien Haaretz. « Cette double loyauté m’a été expliquée sans détour par un médecin juif de Nice : "si je dois choisir entre Israël et la France, cela ne fait pas l'ombre d'un doute : je me sens plus proche d’Israël", m’a dit ce médecin, sans la moindre hésitation. Né en France, il a été formé en France, il a étudié la médecine en France ; ses patients sont Français, il parle français avec sa femme et ses enfants. Mais dans les profondeurs de son cœur, il ressent une plus grande affinité avec l’Etat juif. "

 

En Palestine, les Juifs n’ont aucune compassion pour les indigènes. Ils roulent sur des routes réservées, ils font leurs études dans des écoles ségréguées, tandis qu’un Juif consomme dix fois plus d’eau qu’un Goy, et bénéficie de revenus sept fois supérieurs. Ainsi, le sentiment séparatiste juif reste implanté dans la vie quotidienne de bien des communautés juives.

 

Dans leur propre intérêt, les Juifs doivent dissimuler leur position privilégiée tant en matière de fortune que de pouvoir, par les moyens suivants :

 

-  ne jamais cesser d’évoquer l’Holocauste pour contrer l’envie des autres.

 

- dans une société monoethnique, les Juifs sont le seul corps étranger à se distinguer et à attirer l’attention, tandis que dans une société multiculturelle, c’est à peine si on les remarque. C’est pourquoi les Juifs encouragent l’immigration provenant de pays non-européens, la présence des immigrés estompant la marque de l’exclusivisme juif.

 

- le politiquement correct est un moyen supplémentaire d’interdire tout débat au sujet de l’influence des Juifs.

 

- la lutte contre le christianisme et l’Eglise est dans l’intérêt bien compris d’une communauté non-chrétienne : si l’Eglise était puissante, les chrétiens préféreraient leur propre élite, l’élite chrétienne.

 

- la globalisation est bien adaptée à un peuple réparti dans le monde entier, qui accorde peu d’importance au mode de vie local.

 

_ l’appauvrissement des indigènes n’est que le revers de la médaille de l’enrichissement des communautés juives.

 

En résumé, une grande partie (pas la totalité, toutefois) des projets prêtés aux Juifs par les Protocoles sont en effet les idées utiles ou nécessaires pour le bien-être communautaire des Juifs, sans qu’il soit besoin d’une quelconque haine extrême à l’encontre des Gentils ni/ou de la supervision d’on ne sait quels Sages de Sion. Il ne faut pas aller chercher plus loin le succès jamais démenti des Protocoles. Paradoxalement, sans l’apartheid israélien, ces faits resteraient invisibles, pour le reste de la communauté humaine.

 

 

 

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Une cour assidue, mais vaine

 

[Réponse à l'article de Seumas Milne dans The Guardian : “L’insulte  de l'antisémitisme utilisée pour défendre la répression”.[93]]

 

I

 

Dans le New York civilisé, une jeune fille, désireuse de se débarrasser d'un admirateur insistant, n'a pas besoin d'être grossière. Elle lui glisse un numéro de téléphone à appeler et là, un message enregistré l'informe : “la personne que vous appelez ne souhaite pas rester en contact avec vous. Si vous désirez écouter un poème triste, appuyez sur la touche un, si vous désirez vous accrochez à un irréaliste rêve de rencontre, composez le deux, si vous avez besoin d’avis et de conseils, appuyez sur trois”.

 

L'important article de l'éditeur du Guardian Seumas Milne est la complainte d'un amoureux éconduit. Apparemment, il ne parvient pas à surmonter son rejet par la Fille de Sion. Il pleure les jours glorieux de leur alliance : “depuis la Révolution française, les destins du peuple juif et de la gauche ont été étroitement mêlés. Depuis l'époque de Marx, les juifs ont joué un rôle central dans toutes les nuances de la gauche”. M. Milne et la gauche ont besoin de quelques avis et conseils (appuyez sur la touche « trois »).

 

Tout ce qui a un commencement, monsieur Milne, a aussi une fin. Avant la Révolution française, le peuple juif soutenait le despotisme contre l'aristocratie et la Magna Carta fut signée par le roi Jean malgré leur opposition. Après Napoléon, le peuple juif eut une longue alliance avec la gauche. Cela dura longtemps, mais cela ne fut néanmoins pas éternel. Cette alliance a été rompue après la révolution manquée de 1968. Après quoi, le peuple juif a bâti une nouvelle alliance, cette fois avec les forces de la mondialisation. On a vu la nouvelle alliance en action dans le soutien à  Margaret Thatcher, dans le glissement vers la droite des travaillistes sous le règne d’un Tony Blair promu par Lord Levy et, aux Etats-Unis, dans le projet de mondialisation et de troisième guerre mondiale (le “choc des civilisations”).

 

Réfléchissez un peu, monsieur Milne : si la Fille de Sion avait pu s'allier avec la gauche, pourquoi n’aurait-elle pas pu changer de partenaire ? Fallait-il voir en elle une force bénéfique à titre permanent, après, bien entendu, Dieu Tout-puissant ? Le leadership juif a tiré profit de son union avec la gauche aussi longtemps qu’elle représentait une aspiration à un idéal, en lutte contre les classes sociales supérieures traditionnelles. Une fois ses objectifs remplis, le leadership juif n’avait plus aucun intérêt à entretenir une telle alliance.

 

Pendant trente ans, ce fait majeur et évident - le changement d’alliance du peuple juif -  n’a pas été suffisamment discuté au sein de la gauche. Comme un petit ami abandonné, la gauche espérait redonner vie à l'union d'autrefois. Une des raisons à cela était une croyance sentimentale exprimée par M. Milne : “L'attrait de la gauche pour une justice sociale et des droits universels créèrent un lien naturel avec un peuple longtemps persécuté et exclu par l’establishment chrétien européen”.

 

Pourquoi décrire cette relation avec les riches banquiers juifs et les propriétaires de journaux, qui avaient soutenu la gauche, comme une idylle naturelle plutôt que comme un mariage de raison ? C'était une alliance tout à fait contre nature, formée contre les intérêts de classe évidents des parties impliquées et son effondrement était inévitable. La gauche accepta l'aide de riches juifs en fermant les yeux sur leurs mobiles. Elle le paya très cher : de l’éloignement des classes travailleuses, riches d’une longue et pénible histoire de relations juif-gentils, de la prise de distance de l'Eglise, de l’hostilité irrémissible des classes supérieures. Les Juifs utilisèrent l'énergie de la gauche jusqu'à son épuisement et ensuite l'abandonnèrent. Maintenant, la gauche peut toujours, pour se consoler, composer un numéro de téléphone à New York et écouter le message préenregistré.

 

II

 

M. Milne désapprouve le fait que les Juifs accusent la gauche d’«antisémitisme». Il pense que la gauche ne le mérite pas. Mais c'est juste un problème de définition. Aux yeux de M. Milne, “l'anti-sémitisme est un racisme anti-juif” et son utilisation “une insulte”. Aux yeux des Juifs, “l'antisémitisme” est une politique contrecarrant la politique du peuple juif. Ainsi, jusqu'en 1968, la droite était “antisémite” par définition, puisque “les destins du peuple juif et de la gauche ont été étroitement mêlés”. Après 1968, les temps changeant, la gauche (et la droite) anti-mondialisation ou les groupes environnementalistes sont devenus “antisémites” par définition. En 1953, le comité McCarthy pour les menées anti-américaines était « antisémite », mais en 2002, “anti-américain” veut dire “antisémite” selon Commentary, principal organe du judaïsme idéologique américain.

 

Dans la Russie de 1990, où j’étais correspondant du quotidien Haaretz, tout mouvement luttant contre “les forces du marché”, pour le socialisme et la protection de l'Union Soviétique était considérée comme “antisémite”. L'anti-mondialisation est “antisémite” de même que l’est l’opposition à la politique sioniste. Ainsi le catalogage comme “antisémite” n'est pas une insulte. C’est la définition de toute politique déviant un tant soit peu des idées actuelles du peuple juif.

 

Si on ne vous traite pas d’ “antisémite”, il doit y avoir un problème : vous devriez immédiatement reconsidérer vos écrits, monsieur Milne. Mais si vous êtes qualifié d’« antisémite”, cela ne veut pas dire grand chose : même Wolfowitz, le sectaire faucon juif sioniste partisan de Sharon, s’est fait conspuer pour « antisémitisme » par des juifs américains encore plus fanatiques que lui. Même Sharon, le boucher de Sabra et de Chatila, de Qibya et de Jénine, s’est fait reléguer parmi “les antisémites gauchistes” par les partisans de Benjamin Netanyahu.

 

C'est pourquoi il n'y a pas de raison de s'excuser sans cesse d'offenser les sensibilités. La gauche devrait, plus intelligemment, intégrer la définition offerte et répondre avec un haussement d'épaules lorsqu’on l'appelle “antisémite”, comme elle le ferait tout naturellement face à des accusations de comportement “anti-britannique” ou “anti-aristocratique”. Les juifs ne sont plus en train de nous jouer Les Misérables, ça, c’est du passé… Depuis les années 1960, ils occupent (aux Etats-Unis et en Europe) une position similaire à celles des Brahmanes en Inde. La gauche devrait essayer de contrer leur suprématie, tout en préservant et en mettant au service de la société leurs talents et capacités.

 

Plus important encore, elle devrait surmonter son syndrome d'amoureux rejeté et réexaminer ses positions vis-à-vis des juifs, à la lumière de l'enseignement marxiste. Karl Marx, qui n’était en rien le type même du contempteur de juifs congénital, rejetait ses liens avec les Juifs et en appelait à ce que le monde s’émancipe des juifs. Plus tard, la gauche choisit d'oublier ces propos de Marx, mais rien n’empêche de les remettre au goût du jour.

 

M. Milne écrit : “les Juifs restent actifs, d'une façon disproportionnée, dans les mouvements politiques progressistes –y compris dans les groupes de solidarité pro-palestiniens– partout dans le monde”. Il y a une grande différence entre Marx et de nombreux Juifs politiquement actifs. Marx et Trotski étaient des descendants de juifs qui embrassèrent la cause du monde du travail et rejetèrent celle des Juifs. Il y a certainement des descendants de Juifs qui suivent aujourd’hui leur illustre exemple, notamment dans le mouvement al-Awdah. Mais il y a d'autres Juifs qui agissent comme des émissaires juifs dans les mouvements politiques progressistes, y compris dans les groupes de solidarité avec les Palestiniens. Leur contribution ne sert qu’à une seule chose : limiter les dégâts. La guerre en Palestine a obligé ces émissaires à révéler leur programme caché. Elle a donné à la gauche une chance de réaffirmer l’authenticité de son message.

 

La gauche libérée de son enchevêtrement émotionnel avec le peuple juif devrait proposer aux Juifs le même marché qu'elle leur offrait après la Révolution française, c'est-à-dire : l’égalité partout, y compris en Palestine. L’égalité, non les privilèges. Si la gauche s’est battue contre l’aristocratie et les autres classes dirigeantes traditionnelles, ce n’est certainement pas dans le but de conférer des privilèges à une nouvelle aristocratie juive.

 

M. Milne écrit : “La solution à deux Etats, au Moyen-Orient, est désormais la seule voie possible pour assurer la paix dans un futur prévisible”. Au contraire : c'est une voie impossible et injuste et elle n'aboutira jamais. L’impératif de l’égalité implique que soit démantelé l'Etat juif réservé aux seuls Juifs et sa transformation en un Etat de tous ses citoyens, identique aux autres Etats. C'est le chemin vers la paix, la justice et la renaissance de la gauche en Europe et dans le monde.

 

 

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La vague de réfugiés est en marche

 

La vraie cible de l'offensive anglo-américaine est l'Europe,

trop prospère et égalitaire pour l'empire des Râpetout.

 

Octobre 2001

 

I

 

Au début de l'automne, quand mûrissent les grenades, j'aime aller visiter les ruines du village palestinien - détruit - de Saffuriéh. Ce village, qui a vu naître la mère de la Vierge Marie, conserve son église Sainte-Anne, bâtie par les Croisés. Il y a deux mille ans, c'était une ville importante, nommée Sephoris : elle avait refusé de se plier aux Zélotes juifs, demeurant loyale à l'empire romain. Elle offrit un refuge confortable à l'homme qui a réinventé le judaïsme après son effondrement, le rabbin Judah le Prince, ainsi qu'à de nombreux sages chrétiens et nobles romains. Le village qui lui avait succédé traversa les vicissitudes de l'histoire, jusqu'au raid de l'armée israélienne, en 1948, qui entraîna sa destruction.

 

Ses habitants perdirent tous leurs biens et se retrouvèrent dans des camps de réfugiés ou à la périphérie de Nazareth, toute proche. Les vergers du village détruit ont survécu, blottis dans les vallées, produisant chaque année des grenades plantureuses, dont le poids fait plier les branches, et qui finissent par éclater sur l'arbre car il n'y a plus personne pour les cueillir. Les habitants de la colonie juive construite près des ruines de Saffuriéh se moquent comme de leur première chemise des grenadiers et des paysans qui les ont plantés. Dans ce royaume de désolation, au milieu des arbres croulant sous les fruits rubiconds, on peut trouver aussi une mosaïque romaine à la facture parfaite, à tel point qu'on l'appelle la Mona Lisa de Galilée. Ses myriades de petits carreaux vernissés, aux nuances infiniment variées, composent un visage altier, au nez droit, avec une coiffure sophistiquée et des lèvres charnues, le tout encadré par des feuilles d'acanthe.

 

Cette mosaïque me rappelle, chaque fois que je la contemple, la beauté de notre monde, ce délicieux puzzle de petites villes, de prairies verdoyantes, de mégalopoles complexes, de châteaux et de villas, de rivières et de fleuves, d'églises et de mosquées. Chaque tesselle de cette mosaïque est belle, précieuse et parfaite. J'en ai vu des quantités et toutes me plaisent. Les îlots rocheux émergeant à peine de la transparence de la mer baltique, d'où les petits blondinets font des signes de la main aux bateaux quittant la jetée. La France profonde de Conques, un minuscule hameau du Massif Central, sur le vieux chemin du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, avec son petit ruisseau qui babille en contournant la colline, ses toits de lauze, ses rues pavées il y a mille ans. Les églises russes, aux dômes tarabiscotés, s'élevant à la verticale des herbes hautes qui longent la rivière Oka, et au pied desquelles des jeunes filles, dans leurs châles fleuris, écoutent un chœur. Les belles voix des jeunes femmes de Suzhou, auxquelles répond l'écho de la cour de la pagode, parmi un lacis de canaux comme on n'en voit qu'en Chine du sud. Les maisons baroques des cigariers de Trinidad, et la prestance des Cubains qui dansent dans ses rues. Les corps-œuvres d'art, recouverts de tatouages, des Masaï, autour d'un feu, dans la savane du Serengeti. Ce monde est magnifique, et les peuples qui l'habitent sont bons.

 

Cette fresque magnifique et complexe est menacée par les hostilités annoncées, car cette Troisième Guerre mondiale n'est pas seulement dirigée contre le Tiers Monde. Cette guerre a commencé bien avant que la première bombe ne soit tombée sur le sol rocailleux de l'Afghanistan. Un million de nouveaux réfugiés sont sur les routes, créant un grand désordre et déstabilisant l'Asie. Aucun doute à avoir : tôt ou tard, la vague des réfugiés atteindra l'Europe. Des centaines de milliers de réfugiés sont d'ores et déjà en marche en direction de l'Europe, de la Russie, ainsi que des pays plus ou moins stables de l'Asie centrale.

 

Il faut les comprendre : les Etats-Unis ayant menacé d'utiliser le cas échéant les armes nucléaires contre ses pauvres maisons, la population civile n'a pas d'autre choix que de fuir les zones potentiellement visées. Aucun contrôle à la frontière ne pourra jamais contenir leur poussée anarchique. Le Pakistan sera le premier touché, mais il ne sera pas le seul. Les Américains et les Anglais ayant prévu de transformer leur Croisade initiale en une longue guerre "contre le terrorisme", il y aura de plus en plus de réfugiés, jusqu'à ce que, finalement, le tissu social de l'Europe, très fragile, se déchire et finisse par être détruit. L'Europe sera envahie, comme l’empire romain en son temps, et elle sera confrontée à un choix cornélien, affreux : instaurer un régime d'apartheid et de discrimination, ou perdre son identité.

 

L'Europe est-elle vouée à être la victime collatérale de la furie américaine, comme le badaud innocent, pris au milieu d'un échange de tirs dans la grand' rue, entre le saloon et le bureau du télégraphe, comme on le voit dans les westerns ? Pour ma part, je considère que l'Europe est plutôt la cible désignée de l'offensive, non seulement annoncée, mais entamée.

 

Ce n'est certainement pas ce que monsieur tout-le-monde souhaite, aux Etats-Unis, mais on ne lui demande pas son avis. Les nouvelles élites gouvernementales américaines, ainsi que leurs partenaires et leurs voyageurs de commerce outre-Atlantique, ont inscrit la destruction d'une Europe par trop prospère, indépendante et cohérente, à leur ordre du jour. Ce désir a une raison concrète immédiate : l'Europe est un concurrent dangereux, pour l'Amérique, elle est trop indépendante, elle a même osé mettre sur pied une monnaie unique qui pourrait évincer le dollar. L'Europe prône une politique plus équilibrée en Palestine. L'Europe est trop égalitaire.

 

A New York, j'ai vu un garçon d'ascenseur, un immigré du Panama pays martyrisé par vous devinez qui ; ce liftier vit en permanence dans son ascenseur ; il y habite, il y couche...

Vous ne verrez jamais une chose pareille en Europe, pour la bonne raison que l'Europe n'a pas encore été mammonisée.

 

II

 

La nouvelle élite des décideurs n'a pas grand-chose à faire du Christ ou de Mahomet, certes, mais leur dévotion éperdue s'adresse à une autre divinité ancienne : Mammon. Cet antique dieu de l'Avidité était adoré, avant tous les autres, par les Pharisiens, voilà deux millénaires, comme nous l'apprend l'Evangile. Jésus leur dit : "vous ne pouvez à la fois servir Dieu et Mammon". Mais les Pharisiens se moquèrent de lui, parce qu'ils adoraient l'argent (Luc 16, 13-14). Cette foi antique tomba dans l'oubli. L'adoration de Mammon est connue sous le terme d'Avarice, l'un des sept péchés capitaux, réprouvés par les sociétés tant chrétienne que musulmane.

 

Mais elle n'a pas complètement disparu. Deux mille ans plus tard, le petit-fils du rabbin Trier, un certain Karl Marx, en arriva à la déduction révolutionnaire suivante : la foi de Mammon, cette "religion des juifs pour les jours de semaine" - ce sont ses propres mots - est devenue la véritable religion des élites américaines. Marx cite, en l'approuvant, un certain colonel Hamilton :

"Mammon est l'idole des Yankees, ils ne l'adorent pas simplement en paroles, mais aussi de toutes les forces de leur corps et de leur âme. A leurs yeux, la planète n'est qu'une immense bourse des valeurs et ils sont persuadés que leur unique mission sur terre est de devenir plus riche que leur voisin." Marx conclut : "Là où la domination effective de la mentalité juive sur le monde chrétien a achevé son expansion, totale et éclatante, c'est en Amérique du nord."

 

La mentalité juive victorieuse, pour Marx, est basée sur "l'appât du gain et l'égoïsme ; son credo, c'est les affaires ; son dieu, l'Argent"[94]. Ces propos, comme bien d'autres idées de Karl Marx, sont connus, mais leur signification spirituelle profonde n'a jamais été perçue à sa juste mesure. Pour une raison bien simple : jusqu'à nos jours, les caractéristiques religieuses de la foi en l'Accaparement n’étaient pas exprimées, et ses adeptes auraient pu passer pour des capitalistes ‘normaux’, soucieux de leurs intérêts propres bien sentis tout en œuvrant au bien commun (on dirait aujourd'hui : à l'intérêt général), tels qu'Adam Smith nous les avait présentés.

 

Les choses ont changé depuis l'avènement du 'néolibéralisme'. Les conférences de Milton Friedman ont été en quelque sorte l'occasion de l’apparition publique des mammonites, adeptes de la nouvelle/vieille croyance. Ils diffèrent des avares ordinaires en cela qu'ils élèvent la cupidité au niveau d'un dieu jaloux qui ne saurait souffrir qu'on lui associe des collègues. L'homme riche traditionnel n'aurait pour rien au monde rêvé de détruire sa propre société. Il se souciait de son pays et de sa communauté. Il ambitionnait d'être le premier parmi les siens. Il se considérait comme un ‘meneur d'hommes’, comme un ‘bon pasteur’. Certes, les bergers, eux aussi, mangent parfois du mouton, mais ils n'iraient jamais vendre le troupeau tout entier au boucher pour la seule raison que la cotation est bonne.

 

Les mammonites voient dans une telle considération une trahison de Mammon. Comme l'a écrit Robert Mc Chesney, dans son introduction à l'ouvrage de Noam Chomsky Le Profit avant le Peuple[95] : "ils exigent une croyance absolue dans l'infaillibilité du marché déréglementé". En d'autres termes, une foi faite d'égoïsme et d'avidité illimités. Ils sont totalement exempts de compassion pour les gens avec lesquels ils vivent, ils ne croient pas faire partie de la ‘même espèce’ que leurs voisins. S'ils pouvaient les éliminer pour les remplacer par des immigrés indigents, afin d'optimiser leurs profits, ils le feraient ; comme l'ont fait leurs coreligionnaires, en Palestine.

 

Les mammonites se soucient peu des Américains, mais ils les utilisent comme instruments afin de parfaire leur domination du monde. Leur idéal de ce monde est archaïque ou futuriste : ils rêvent d'un monde divisé en esclaves et maîtres. Afin de le réaliser, les mammonites font tout ce qu'ils peuvent pour détruire la cohésion des unités sociales et nationales.

Tant que les gens restent sur leur terre, parlent leur langue, vivent parmi leurs semblables, boivent l'eau de leurs rivières, pratiquent et prient dans leurs églises et leurs mosquées, ils ne sauraient être réduits en esclavage. Mais dès lors que leurs pays sont submergés par des masses de réfugiés, leur structure sociale s'effondre. Ils perdent leur plus grand privilège : le sentiment d'avoir quelque chose en commun, le sentiment de fraternité. Dès lors, ils deviennent une proie facile pour les adorateurs de Mammon.

 

III

 

Les Afghans sont un peuple magnifique, obstiné, indépendant, autonome. Ils ont été forgés par leurs montagnes et, comme tous les peuples montagnards, ils sont plutôt têtus et conservateurs. La peur des bombes américaines pourrait bien les chasser jusque dans les polders de Hollande et dans les villes de France, et ils pourraient bien changer, sans le vouloir mais néanmoins de manière irréversible, les pays où ils pénétreraient. Ce processus est en cours depuis déjà pas mal de temps, les politiques générales des mammonites ayant pour effet de vampiriser les pays du Tiers Monde, de ponctionner leurs ressources naturelles et leurs revenus, de soutenir les gouvernants corrompus et collaborateurs dont ils sont affligés, de détruire leur nature... C’est ainsi que croît sans cesse le flot des réfugiés en direction de l'Europe et des Etats-Unis.

 

La menace est déjà ressentie, en Europe. Oriana Fallaci, une journaliste italienne de renom, a publié dans le journal à grand tirage de Milan, Il Corriere della Sera, un article déplorant le sort de l'Europe submergée par les "hordes musulmanes"[96]. Elle voit les immigrés de la même manière qu'un courtisan de Romulus, à Ravenne, considérait les guerriers goths. Oriana écrit que "les musulmans somaliens ont défiguré, rempli d'excréments et outragé la place principale de ma ville, durant plus de trois mois", que "quelques enfants d'Allah ont pissé sur les murs de la cathédrale, qu'ils ont des matelas, sous des tentes, pour dormir et forniquer, qu'ils ont empesté la place avec l'odeur et la fumée de leur cuisine". Oriana poursuit, déplorant que Florence "autrefois, capitale de l'art, de la culture et de la beauté" soit "blessée et humiliée par des Albanais, des Soudanais, des Bengalis, des Tunisiens, des Algériens, des Pakistanais et des Nigérians arrogants, qui vendent de la drogue et relèvent les compteurs des filles qu'ils mettent sur le trottoir". Elle en appelle à une croisade emmenée par les Américains et avertit : "Si l'Amérique tombe, l'Europe tombera (...) Au lieu des cloches des églises, nous aurons les muezzins, au lieu des minijupes, nous aurons les tchadors, au lieu du cognac, nous aurons le lait de chamelle".

 

Plutôt que de perdre notre temps à critiquer son style, arrêtons-nous un instant aux défauts de sa logique. Madame Fallaci, journaliste qui a pourtant de la bouteille, voit en l'Amérique une possible protection, et non la source des nuisances qu'elle-même -et Florence- ont à subir. Ce qui devrait lui faire peur, c'est bien la victoire -et non la chute- de l'Amérique. Si l'Amérique sort victorieuse de sa guerre contre l'Afghanistan, le cauchemar d'Oriana risque fort de devenir réalité.

 

Elle ne veut pas admettre que les réfugiés et les immigrants affluent en Italie parce que leurs pays ont été dévastés par les Etats-Unis et leurs alliés. Elle ne verrait pas les Albanais à Florence si l'OTAN n'avait pas ravagé les Balkans. Elle n'y verrait pas de Soudanais, si Clinton s'était abstenu de bombarder le Soudan. Elle n'y verrait pas de Somaliens, si les Somaliens n'avaient pas été ruinés par la colonisation italienne et l'intervention américaine. Ni elle, ni l'Amérique ne verraient chez eux un seul immigré palestinien, si les paysans de Saffuriéh pouvaient encore bichonner leurs vergers de grenadiers.

 

Personne - ce qui s'appelle ‘personne’ - n'irait abandonner son propre pays, avec sa nature unique, son mode de vie, ses amis et parents, ses lieux saints et les tombeaux de ses aïeux, pour le plaisir douteux que doit procurer le fait de camper aux pieds d'une vénérable cathédrale italienne. Tout comme les canetons ont l'instinct de suivre la mère-cane, les humains sont nés pour aimer leur terre natale. Le jeune Télémaque compare son île rocheuse et chiche avec les grasses prairies et les champs luxuriants de Sparte, et il dit à son hôte : "nous n’avons presque pas d’herbe, et pourtant, je préfère nos montagnes, avec leurs chèvres, à toutes vos prairies et à vos superbes chevaux"[97]. Les gens émigrent quand leurs terres sont ruinées. Les Irlandais n'auraient jamais abandonné les vertes prairies d'Erin pour émigrer à Chicago, n'eût été l'application du gouvernement anglais à les faire mourir de faim. Mes compatriotes russes ne viendraient pas occuper la Palestine si la Russie n'était pas ruinée par les forces pro-américaines des Eltsine, Chubaï et consort.

 

Pour les habitants des pays d'accueil, la vague d'immigrants représente au mieux une nuisance, au pire un désastre. Ce n'est pas de leur faute. C'est une question de nombre. Carlos Castañeda est allé vivre dans une tribu indienne, et il a appris auprès des Indiens énormément de choses. Je suis certain que la tribu indienne a aussi bénéficié, de son côté, du passage chez elle de Carlos Castañeda. Maintenant, imaginez que mille potaches de Yale et de Berkeley aillent faire un stage dans cette tribu indienne. La tribu disparaîtrait, incapable de maintenir ses us et coutumes. Alors qu'un individu immigré sera toujours accueilli à bras ouvert, ajoutant quelque variété à la société, l'immigration de masse ne peut être que mauvaise. Que les immigrants y viennent en envahisseurs, en conquérants, ou en tant que réfugiés, la société qui doit les inclure reçoit un choc. S'ils sont intelligents, ils évincent les gens du cru de situations sociales intéressantes et prestigieuses, et ils créent de surcroît leur propre sous-culture. S'ils sont violents, ils peuvent s'emparer du pays par d'autres moyens. S'ils sont humbles et effacés, ils causeront une chute du coût de la main-d’œuvre, c'est-à-dire des salaires. Voilà pourquoi, ordinairement, les immigrés ne sont pas aimés.

 

Un de mes amis, excellent homme, Miguel Martinez, qui a attiré l'attention du public anglophone sur l'article d'Oriana Fallaci, a été horrifié, à juste titre, par son racisme. Il a raison ; madame Fallaci s'exprime dans son article comme une raciste, comme Ann Coulter, cette pourfendeuse de "basanés patibulaires". Mais certaines vérités, dans son propos, ont échappé à Miguel Martinez. Un homme dont le jardin a été dévasté par les bisons ne voit pas le chasseur qui fait fuir les troupeaux de bisons devant lui, et il s'en prend aux animaux innocents. Il a tort. C'est le chasseur qui est blâmable. Mais cela ne signifie pas pour autant que les bisons n'ont pas ravagé le jardin. Il en va de même pour l'immigration de masse : elle est douloureuse, pour l'immigré et pour les habitants du pays hôte, à égalité.

 

Mais les adorateurs de Mammon n'en souffrent pas, loin de là. Ils aiment l'immigration, car elle abaisse le coût du travail. Une des publications phares des mammonites est l'hebdomadaire britannique The Economist. Ses dirigeants ont appelé, il y a quelques semaines, c'était avant le nouveau ‘Pearl Harbour’, à accélérer la venue d'immigrants en provenance de pays du Tiers Monde. Les gens les plus dynamiques et les plus qualifiés d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud seraient très utiles à la Grande-Bretagne, à l'Europe, aux Etats-Unis, écrivait The Economist. Cela ferait baisser les salaires des ouvriers européens et augmenterait les profits des chefs d'entreprises. Autre gain induit, non négligeable : la fuite des éléments dynamiques affaiblirait les sociétés ‘exportatrices’ d'immigrés, faisant de ces dernières des proies faciles pour les OPA hostiles. Il s'agit là d'une version revue et améliorée du commerce des esclaves. En effet, que rêver de plus ? Des esclaves se disputant les places pour embarquer sur les bateaux négriers ! Naturellement, la condition première de ce recrutement n'était pas écrite en toutes lettres dans l'éditorial : les pays du Tiers Monde devront, au préalable, être dévastés, et ruinés.

 

Les mammonites ont besoin d'immigrés dans leur propre intérêt, aussi. Une société cohérente et saine rejette les gens cupides instinctivement, l'avidité étant une tendance socialement désintégratrice. Dans une société saine, les mammonites seraient et resteraient à jamais des parias. L'immigration a l'immense avantage de détruire la cohésion de la société-hôte. Les mammonites n'aiment pas vivre dans une société cohérente, ils la préfèrent délayée et déliquescente, cela leur permet de l'avaler ‘cul-sec’ plus facilement. C'est pourquoi les mammonites sont favorables à l'immigration. Les immigrants les considèrent comme leurs alliés naturels, incapables qu'ils sont de comprendre que les mammonites les aiment comme le vampire aime le sang frais. C'est à cause de ce manque d'intelligence des faits que les immigrés soutiennent de leurs votes le pouvoir mammonite de Tony Blair et des démocrates américains qui tiennent la municipalité de New York. C'est sur les mammonites qu'Oriana Fallaci devrait tomber à bras raccourcis, et non pas sur les innocents immigrés des rues et places des villes européennes.

 

IV

 

Une sénatrice mammonite de Californie, Diane Feinstein, importe de plus en plus de Mexicains pauvres dans son Etat. Ils votent pour elle, se tiennent à l'écart de la politique durant de nombreuses années, sont d'accord pour travailler pour des salaires moindres, ils sapent les instances syndicales. Les Californiens ordinaires vivent moins bien, mais elle s'en soucie comme de l'an quarante. Certains la considèrent sioniste, tant elle soutient Israël.

 

Toutefois, il serait erroné de la qualifier de sioniste. Historiquement, les sionistes pensaient que l'homme a besoin de racines. Ils considéraient la facilité qu'ont les Juifs à se déplacer comme le signe d'un manque. Ils voulaient donner aux Juifs déracinés des racines en Terre sainte. Mais les mammonites ne comprennent pas ceux qui ont besoin de racines. Il veulent déraciner absolument tout le monde. Les sionistes pensaient que le mode de vie des mammonites est à rejeter. Les mammonites de tout poil ont adopté un mode de vie honni par les sionistes.

 

Mais les sionistes se trompaient gravement en ne comprenant pas que, sans les Palestiniens, ils ne parviendraient jamais à s'enraciner dans la terre de Palestine. Ils avaient même en quelque sorte doublement tort, parce qu'une personne d'origine juive peut s'enraciner partout, en Palestine comme ailleurs. Un juif peut devenir un Américain, un Anglais, un Russe, tout autant qu'un Palestinien. Cela exige une capacité à s'identifier à ses concitoyens, un intérêt suprême pour son pays. Tout pays est, en effet, une Terre promise pour quiconque l'aime. Ceux qui contraignent l'Amérique à envoyer des millions de dollars en Israël, au lieu de secourir les pauvres en Amérique, ne sont pas loyaux envers l'Amérique. Mais ils ne sont pas loyaux envers Israël non plus. Ils admirent en Israël le modèle de leur propre monde.

 

Beaucoup de gens de bien réprouvent le sionisme parce qu'il a causé la destruction massive de l'aimable terre de Palestine, en déracinant les Palestiniens. Mais le sionisme est une maladie locale. Son grand frère, le mammonisme, est une peste mondiale qui veut faire du monde un ‘Israël géant’, avec des centres commerciaux d'une laideur repoussante et des villages détruits, des colonies pour les privilégiés et beaucoup, beaucoup, le plus possible, de réfugiés, comme main-d’œuvre au rabais. Les sionistes ont détruit la nature, en Palestine. Les mammonites ruinent l'environnement à l'échelle planétaire. Les sionistes ont déraciné les Palestiniens. Les mammonites ne rêvent que d’une une chose : déraciner tout le monde.

 

Les sionistes combattent le Christ. Dans l'Israël d'aujourd'hui, saint Paul et saint Pierre seraient emprisonnés pour prosélytisme. Les mammonites combattent toute foi, toute conviction, le Christ, Mahomet, le nationalisme, le communisme... Les ennemis du sionisme espèrent que les mammonites vont finir par contrôler un peu les sionistes, ils pensent qu'une trop grande liberté de décision laissée aux sionistes pourrait être de nature à constituer un obstacle à la réalisation des projets d'ampleur mondiale des mammonites. Mais je vais vous dire une chose : si Dieu tolère les excès des sionistes, c'est pour vous donner un aperçu de ce que les mammonites vous préparent.

 

V

 

Ce n'est pas là le cri d'un gauchiste bon teint. Nous pouvons vivre tout en ayant des gens riches dans nos sociétés, nous pouvons survivre à côté de certains privilèges. Tant la gauche que la droite sont bonnes et nécessaires à la société, comme nous avons besoin de notre jambe droite et de notre jambe gauche pour nous tenir debout. Imaginez une prairie, dans les collines de Jérusalem, au printemps. C'est un tapis magique de milliers de fleurs colorées, qui vous invitent à vous asseoir parmi elles. Si tout le monde vient à marcher dessus, il n'y aura plus de fleurs. Si on l'entoure de barrières, personne ne pourra en profiter. Ces deux tendances, accessibilité et préservation, sont les deux lignes de force de la gauche et de la droite. Leur combinaison correcte permet à un maximum de gens de profiter de la prairie fleurie. La droite est la force conservatrice, qui préserve le pouvoir des élites traditionnelles. Ses tenants sauvent le paysage, protègent la nature, perpétuent les traditions. La gauche est une force motrice de la société, la garantie de son caractère vivant, de son aptitude au changement, de la mobilité sociale. Sans sa gauche, la société pourrirait, sans sa droite, elle s'écroulerait. La gauche assure le mouvement, la droite garantit la stabilité. Mais les mammonites créent, pour leurs objectifs propres, une pseudo-gauche et une pseudo-droite, en utilisant les erreurs des droite et gauche authentiques.

 

L'une des fautes de la ‘vraie’ droite européenne fut son manque de compassion et ses tendances au racisme. Le réflexe de ses partisans était judicieux : les immigrés déstabilisent la société. Mais ce n'est certainement pas parce que les immigrés sont des gens mauvais, comme le prétendent les racistes. Les immigrés peuvent être des gens extraordinaires, ils n'en poseront pas moins des problèmes. Les Hollandais sont allés en Indonésie, ils y ont rendu la vie cauchemardesque, et pour un bon bout de temps. Ils ont gravement détruit l'Indonésie. Des Indonésiens ont immigré en Hollande, y ont créé des tas de problèmes en retour. Les Anglais ont dévasté l'Amérique dans les grandes largeurs : ils ont exterminé les indigènes, rien que ça. Le processus colonial conduit le plus souvent à une destruction mutuelle : les Anglais ont dépouillé l'Irlande, et les Irlandais leur ont bien rendu la monnaie de leur pièce.

 

Le racisme est une aberration, qui prétend que certains groupes humains sont intrinsèquement meilleurs ou moins bons que d'autres. Tout le monde, absolument tout le monde est merveilleux : les Zoulous et les Britanniques, les Russes et les Tchétchènes, les Palestiniens et les Français, les Pakistanais et les Turcs, tant qu'ils sont chez eux. Chez les autres, ces bonnes gens deviennent une plaie. Aux jours de l'impérialisme et de l'expansion coloniale européenne, les théories racistes étaient nécessaires afin de justifier le transfert humain à sens unique qui en était la traduction sur le terrain. Sans racisme, il aurait été impossible d'exterminer les indigènes, de leur voler leurs biens, d'interdire leurs industries, de créer d'énormes propriétés foncières et de priver des peuples entiers de leurs droits humains fondamentaux. Mais aujourd'hui, on n'a plus besoin du racisme. Maintenant que l'aventure coloniale de l'Europe est terminée, la théorie du racisme, inacceptable moralement et scientifiquement erronée doit être remisée au placard.

 

Une vraie gauche se devrait de défendre les intérêts des classes pauvres, ce qui implique de  s'opposer à l'immigration de masse. Mais, sous l'influence des sectateurs de Mammon, la gauche socio-libérale apporte son soutien à l'immigration sous prétexte de compassion. Les mammonites, ordinairement exempts de toute compassion, détournent ce raisonnement humanitariste à leur profit : les couches laborieuses européennes et américaines sont aliénées par la gauche libérale. Pour les travailleurs, la nature dangereuse de l'immigration est évidente. Les immigrants vivent dans le voisinage des travailleurs locaux, et ceux-ci souffrent de leur concurrence sur le marché du travail. Ainsi, ils sont pour ainsi dire forcés à rejoindre l'extrême droite raciste.

 

Il y a pourtant une bonne façon de sortir de l'impasse. Une solution bonne pour tout le monde, à l'exception notable des mammonites. Il faut arrêter l'immigration et ouvrir un compte permettant de transférer des fonds vers le Tiers Monde. L'Afrique et la Suède devraient avoir le même revenu. Les prélèvements fiscaux devraient s'écouler jusqu'aux Indiens d'Amazonie et jusqu'aux paysans d'Afghanistan. Il n'y aurait pas autant de Pakistanais immigrés en Angleterre s'ils pouvaient avoir un revenu égal équivalent chez eux, au Pakistan. L'Union européenne en apporte la démonstration : bien que les Suédois gagnent mieux leur vie que les Portugais, les Grecs et les Italiens, la différence n'est pas tellement grande, et ces pays connaissent la paix, aussi n'y a-t-il que très peu d'immigration européenne en Suède ou en Allemagne.

 

Compassion, dites-vous ? La vraie compassion chrétienne vous dit de permettre aux gens de vivre chez eux, dans leur pays, sous leur tonnelle de vigne et leur figuier, aussi bien qu’ils voudraient vivre chez vous. Bien sûr, vous n'auriez plus de femme de ménage à peu de frais, mais vous vivriez dans un pays plus propre et plus généreux. Ce ne serait que justice, puisque l'Europe et les Etats-Unis ont vampirisé, pendant des siècles, les richesses du Sud et de l'Est.

 

Le sort de l'immigrant est bien triste. En fait, l'immigration est un exil, la plus triste des  situations pour un être humain. Ovide l'a crié sur les rives de la Moldavie, et le prince Genji l'a déploré dans le Suma. Mon ami palestinien Musa, avait amené son vieux père du village d'Aboud à sa nouvelle maison, dans le Vermont ; cet homme âgé se mit à construire des terrasses, telles qu'on en voit s'étager sur les pentes des collines de Samarie. Cela montre bien à quel point nous sommes partie intégrante du paysage, nous appartenons à nos montagnes, à nos vallées. Maintenant qu'on les agresse, aux Etats-Unis, il est vraisemblable que nombreux sont les immigrés à penser aux maisons qu'ils ont été contraints de quitter.

 

Bien que je pense que l'immigration devrait être arrêtée et remplacée par des transferts d'allocations aux régions les plus pauvres jusqu'à ce que les revenus s'égalisent, les immigrés qui sont déjà là sont vraisemblablement venus pour rester. Ils pourraient devenir des natifs : des Allemands en Allemagne, des Français en France, des Américains en Amérique, des Palestiniens en Palestine. Les ancêtres des Européens et des Américains avaient migré, eux aussi, et ils avaient adopté d'autres genres de vie. Les tribus germaniques des Francs ont envahi la Gaule celtique romanisée, formant, avec l'ancestrale population de celle-ci, la France moderne. Des descendants des Croisés européens vivent encore dans le village de Sinjil, dont le nom conserve le nom glorieux du commandant provençal Raymond de Saint-Gilles, mais ils sont aujourd'hui palestiniens jusqu'au bout du keffieh et ils sont autant assiégés par les Israéliens que tous les autres. Il en va de même pour ces Géorgiens amenés, il y a huit siècles, dans le village de Malcha, dans la région de Jérusalem, par ordre de la Reine Tamar. Ils sont devenus palestiniens, et des Palestiniens ils ont partagé le sort, lorsqu'ils furent expulsés de leurs maisons par les envahisseurs sionistes, en 1948.

 

Les êtres humains sont éminemment adaptables et, si les immigrés aiment leur nouveau pays, ils s'indigénisent. Je le sais de première main : né en Sibérie, j'ai choisi de devenir palestinien.

 

VI

 

La Troisième Guerre mondiale est une guerre contre la diversité en tant que telle. Elle a été entreprise par les adeptes de l'Avidité. Ils détestent la délicieuse mosaïque que forment les ethnies et les cultures, ils veulent à toute force homogénéiser le monde. Ils ont un motif pratique pour cela : il est beaucoup plus facile de vendre des productions en série à une humanité uniformisée. Mais ils ont aussi un autre mobile, moral, celui-là : ils ne veulent pas que les gens jouissent de tant de beauté gratuitement. C'est pourquoi cette beauté doit être détruite. Ils ont, enfin, une raison religieuse : adorateurs de Mammon, ils pensent que cette pluralité chatoyante est un sacrilège, une offense faite à leur dieu jaloux. Les belles choses du passé sont faites pour être enfermées dans un musée, à l'entrée duquel ils peuvent faire payer un ticket d'accès, une fois le village détruit.

 

Dans un beau film destiné à un public d'adolescents, L'histoire sans fin, le monde multicolore de la planète Fantaisie disparaît dans le néant de Nulle part. C'est la même chose qui arrive à notre monde merveilleux. Des lieux uniques et ancestraux sont rasés et supplantés par des terrains désolés et des centres commerciaux d'une laideur qui soulève le cœur. La gauche et la droite devraient sans tarder unir leurs forces contre le Nulle part qui menace jusqu'à notre existence même.

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Le moineau et le scarabée

 

I

 

En 1923, le poète russe Carney Chukovsky a écrit un délicieux conte pour les enfants, “Tarakan le scarabée géant”, en fait l’une des comptines favorites de tous les enfants russes. C'est l'histoire d’un royaume animal effrayé par Tarakan. Le scarabée menace de dévorer les animaux désobéissants si bien que les lions et les tigres épouvantés se terrent dans leurs tanières. En réalité, un scarabée n'a ni crocs ni cornes, mais le menaçant Tarakan brandissait sa grande et longue moustache et aucune bête n'osait défier le petit monstre, jusqu'à ce qu'un petit moineau arrivât en volant et avalât le scarabée au soulagement de tous.

Malgré ses menaces, Tarakan n’était qu’un insecte.

 

La comptine m’est revenue à l’esprit alors que les grandes nations d'Europe, “dont les pas autrefois faisaient trembler la terre, qui s'efforcèrent de faire des révolutions de grande amplitude, qui peuplèrent de nouveaux continents, qui conçurent et inspirèrent des fois et des religions”, tremblent de peur comme des écoliers face à un instituteur sévère.

Autrefois, l'Angleterre régnait sur le monde entier, les Tommies anglais gravirent la passe de Khyber, défilèrent au Caire et prirent d'assaut le Mur de l'Atlantique. Un Premier ministre britannique pouvait décider du sort de millions de personnes. Maintenant, il ne s’excuse jamais  assez vite pour un faux-pas de son épouse qui a osé douter du droit divin des Juifs à assassiner des enfants palestinien quand il leur semble bon.

 

Les Français n’ont pas eu peur de se débarrasser de leur roi et de leur aristocratie, de se séparer de l'Eglise, de conquérir l'Afrique et de quitter l'Algérie. Mais leur adoration désintéressée des Juifs est mise en doute et ils n’ont plus la confiance de ceux-ci. Les Allemands avaient créé la meilleure musique, la meilleure philosophie et la meilleure science, ainsi que le premier Etat-providence de l'histoire de l'humanité. Maintenant ils subissent un choc toxique dès que le mot “juif ” est prononcé. Les Européens ont accepté de devenir les “frères cadets des Juifs”, et ils suivent la ligne tracée par New York et par Tel Aviv.

 

Le destin des Américains n'est pas meilleur. Fiers jusqu'à l'arrogance, ils assuraient que la destinée de l'homme blanc les conduirait de conquête en conquête. Ils s'emparèrent de la grande masse terrestre de l'Amérique du Nord, forcèrent les portes du Japon et gagnèrent deux guerres mondiales, pour se retrouver au bout du compte étrangers dans leur propre maison. Maintenant, au lieu de leur propre histoire, ils étudient l'histoire de l'Holocauste ; au lieu de promouvoir leurs propres intérêts, ils combattent comme mercenaires dans des guerres pour Israël. Ils travaillent de plus en plus dur pour fournir à leur nouvelle élite ce qu’elle leur demande. Ils jugent le monde par un seul critère : “si c'est bon pour les Juifs”.

 

Cette peur des juifs devient ridicule et disproportionnée. Nous juifs n'avons ni cornes ni crocs, nous devrions être traités comme n'importe quel groupe de gens de notre taille démographique et de production culturelle comparable : disons comme des Gallois ou des Slovaques. C'est une cause d'embarras pour tous ceux qui sont concernés, y compris pour les gens ordinaires d'origine juive. Il est temps que le moineau intrépide entre en scène et dégonfle le plantureux Tarakan, sauvant ainsi les lions et les tigres, aussi bien que le petit agneau blanc de la Terre sainte.

 

Le moineau est là, je l'ai vu.

 

II

 

Marseille est une cité méditerranéenne dynamique propre ayant un des meilleurs ports du monde, bien protégée par ses deux forts. La ville d'origine de la Révolution française et de l'hymne national français fut chantée par Pagnol, mais tout le monde à Marseille ne s'appelle pas Marius, et tout le monde ne boit pas de pastis. Le héros de la ville s'appelle Zidane, c’est un joueur de football franco-arabe célèbre. Dans la médina, le quartier oriental coloré, des foules de franco-arabes relaxés et joyeux, nés en France, deuxième et troisième générations d'Algériens, de Tunisiens et de Marocains créent un mélange excitant de Maghreb et de Provence. Ce sont des gens libres, paisibles et courageux. J'y ai été guidé par une forte femme bavarde au sourire jovial et vêtue d'une longue robe ample et bariolée, Rabha Attaf, née en France mais gardant des liens avec l'autre rive de la Méditerranée. Rabha présidait une conférence pour l'égalité des Juifs et des Gentils en Terre sainte.

 

Ce fut un grand soulagement de rencontrer la joviale Rabha et ses amis, enfants d'immigrés et natifs de Provence. Ils s'intéressaient à la Palestine et ne se souciaient pas de l'apposition du cachet kasher par les crypto-sionistes. Une telle apposition ne s'obtient pas à bas prix : les juifs partisans des “Deux Etats” accordent protection aux activistes contre la qualification d’antisémites et certains bénéficient en échange de la reconnaissance de l'Etat juif raciste.

 

Une crypto-sioniste, que je rencontrai à Marseille, me donna l'argument le plus ingénieux contre le suffrage universel. « Israël est un Etat raciste, dit-elle. Pourquoi voulez-vous que les Palestiniens deviennent citoyens d'un Etat raciste ? » C'était presque aussi bon à entendre que Zénon d’Elée démontrant qu'Achille ne dépasserait jamais une tortue...

 

Dans la ville du Golden Gate, la belle San Francisco, j’ai rencontré la deuxième génération d'immigrés qui ont réussi, mais qui ont sauvé leurs cœurs et gardé leur désir d'aider. Ils n'embrassent pas la foi judéo-américaine, ils restent immunisés à la maladie mammonite et ils ne sont pas facilement intimidés par l'insulte de l'antisémitisme. De même que les courageux Afro-américains, les immigrés conservent les vraies valeurs perdues par de nombreux WASP dociles.

 

Les immigrés du monde musulman sont habituellement décrits comme des « musulmans » ou des « arabes », bien que beaucoup d'entre eux appartiennent aux églises chrétiennes orientales, orthodoxes, maronites ou nestoriennes. Ils ont trouvé une nouvelle patrie en Europe et ils deviennent une partie de la nouvelle mosaïque du vieux continent. Ils sont opposés autant que tout le monde à une immigration sans frein. Innocents de la culpabilité issue de la Deuxième Guerre mondiale, sémites de race (si cela existe) et de langue, libres de haine ou de peur des juifs, sûrs dans leurs croyances religieuses, ils sont probablement le seul peuple (à l’exception des dissidents israéliens) qui ne craignent pas d'affronter l'establishment judéo-sioniste. Ils sourient à l'insulte « d'antisémitisme » comme probablement le moineau sourit à la moustache menaçante de Tarakan.

 

Ces jours-ci, les immigrés ont reçu leur baptême du feu en Allemagne, le bastion européen de l'influence sioniste. Un membre du parlement allemand, né en Syrie, Jamal Karsli, a demandé à l'Allemagne de cesser de vendre des armes à Israël parce que, parmi d’autres choses, ses forces armées employaient des méthodes nazies. Immédiatement son propre parti —les Verts— lui a tourné le dos. Un autre homme aurait pris en compte la force du Grand Scarabée et se serait retiré, mais ce moineau asiatique a rejoint le Parti libéral (FDP) et il a entrepris de briser encore un autre tabou en parlant ouvertement dans une interview de la forte influence du lobby sioniste sur les médias allemands.

 

Les anges gardiens sionistes de l'Allemagne lancèrent une attaque sur l'homme courageux. Karsli a été forcé de démissionner de son nouveau parti et “à un moment très crucial pour les Palestiniens, la quasi-totalité du potentiel des partisans allemands d'une juste paix au Moyen-Orient s’est trouvée presque complètement neutralisée”, a écrit Shraga Elam, un dissident israélien vivant en Allemagne. De nombreux dissidents israéliens courageux, y compris le Docteur Illan Pappe de l'Université de Haïffa et Gideon Spiro de la Campagne israélienne pour Mordechaï Vanunu, ont soutenu Karsli.

 

Shaga Elam a écrit : “Dans l'atmosphère actuelle en Allemagne beaucoup de gens ont peur de dire tout haut ce qu'ils pensent et d'exprimer leur critique légitime contre les crimes de guerre israéliens. A cause de cela, un nombre croissant de gens ont l’impression que seuls les radicaux de droite sont assez courageux pour déclarer publiquement leur désapprobation, largement partagée, de la politique israélienne”.

 

Son analyse rejoint pratiquement celle du Docteur Kevin McDonald, professeur de l'université d'Etat de Californie, qui a écrit : “En Allemagne, une discussion critique de la politique juive est virtuellement impossible. Qu’il soit conservateur ou libéral, un intellectuel allemand qui dit quoique ce soit en dehors d'un spectre étroitement défini de formules pieuses au sujet des Juifs, court le risque d’un suicide professionnel et social. Les discussions sur le travail des intellectuels juifs sont venues dominer la vie intellectuelle allemande jusqu'à l’ exclusion presque complète des Allemands non-juifs. Les érudits ont perdu tout sens des usages normaux de la critique intellectuelle et en sont venus à s'identifier plus ou moins complètement avec les victimes juives du nazisme. Les écrivains juifs comme Kafka sont considérés comme des géants intellectuels qui sont au-dessus de la critique. Même les écrivains juifs mineurs sont élevés aux plus hauts niveaux du canon littéraire tandis que des Allemands comme Thomas Mann sont contestés, principalement parce qu'ils ont des positions sur les juifs qui sont devenus inacceptable dans une société polie. En définitive, il n'est pas exagéré de dire que la culture allemande a totalement disparu, qu’elle a été remplacée par la culture de l'Holocauste”.

 

Il semble que même les Allemands obéissants en ont assez. Juste quelques jours après les déclarations courageuses de Jamal Karsli, les Allemands ont acheté en masse le roman controversé Death of a Critic par Martin Walser. Le personnage principal de ce livre, un écrivain créatif, tue un critique juif véhément (comme dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov). Le principal journal allemand, le Frankfurter Allgemeine Zeitung avait stigmatisé  le roman comme “antisémite” mais il a été épuisé dès le premier jour de sa publication en Allemagne. Il y a quelques années, Walser avait déjà été la cause de la fureur du lobby sioniste en Allemagne en disant que la tragédie de la Seconde Guerre mondiale était employée comme un “gourdin moral” pour imposer aux Allemands “une honte instrumentalisée pour des objectifs contemporains”.

 

Apparemment, l'Europe et l'Amérique ont besoin des immigrés du monde musulman comme la jungle a besoin de moineaux intrépides. C'est la grande ironie de l'histoire, les immigrés étaient considérés comme les alliés naturels et obéissants des forces anti-nationalistes. Maintenant ces alliés d’hier ont vu leurs routes diverger.

 

III

 

L'immigration issue du monde musulman était un outil important de la politique néo-libérale, mondialiste et mammonite. Tandis que les braves gens aidaient les réfugiés, les mammonites encourageaient l'immigration comme un moyen d'abaisser les salaires des travailleurs autochtones, pour faire plus de profit grâce à de la main d'œuvre étrangère bon marché, et pour saper l'homogénéité de la société. Les nouveaux riches étrangers soutenaient l'immigration de façon à ébranler les élites traditionnelles et à occuper leur place. Les nationalistes européens avaient une raison valable de s’opposer à l'immigration du Dar al-Islam qu’ils percevaient comme une menace pour le mode de vie traditionnel de leur société.

 

Mais les mamonnites se sont pris les pieds dans leurs propres combines. Les immigrés se sont établis, il ont progressé dans l’échelle sociale et ils ont découvert les tabous non-écrits de la société occidentale. Ils ont remarqué que les mammonites s’opposaient à leur intégration sociale et à leur pleine participation au discours public. “Est-ce que les Arabes américains ne savent pas écrire ?” – S'exclamait Ahmed Amr de Seattle quand il faisait remarquer que les propriétaires et éditeurs juifs de journaux avaient une politique de discrimination ouverte vis-à-vis des immigrés venant du Proche-Orient. Les immigrés ont remarqué que les persécuteurs des Palestiniens étaient leurs réels adversaires et qu'ils n’avaient pas à avoir peur des juifs. Cela a causé une fissure entre les immigrés et leurs anciens partisans. De Marseille à Berlin, de San Francisco à Rome, de nouveaux positionnements se sont mis en place, tandis que les mammonites renonçaient au politiquement correct, et ils se sont retournés contre les immigrés.

 

Un officiel juif haut placé, Stephen Steinlight, directeur des National Affairs au Comité juif américain (7), a appelé franchement les juifs “à ne tenir aucun compte du politiquement correct et à ne pas craindre de risquer de bousculer les vieux, et nouveaux, amis et alliés”. A moins que les juifs ne s’opposent à l’immigration dit Steinlight, “le pouvoir politique juif diminuera. Nos privilèges, succès et pouvoir actuels ne nous mettent pas à l’abri des processus historiques. Nous sommes face à un énorme enjeu et nous ne pouvons pas envisager la perte du pouvoir avec satisfaction” Afin de protéger leurs privilèges, les juifs devraient décourager l'immigration non-juive et saper la maigre influence des immigrés, puisque “les immigrés non-européens ne nourrissent pas de sentiment de culpabilité et regardent les juifs seulement comme les plus privilégiés et les plus puissants des Blancs américains”. Les Blancs américains sont dociles et obéissants, mais les immigrés du monde musulman, qu’ils soient musulmans ou chrétiens orthodoxes, n'acceptent pas le privilège juif comme une norme.

 

Steinlich exprime de la haine pour les Latinos, “qui battent nos meilleurs membres du Congrès”, mais la plus grande hostilité de ce porte-parole de la judaïté est braquée sur les musulmans et sur les chrétiens orientaux, des immigrés qui menacent “notre pouvoir politique disproportionné”. Il proposait d'employer “le pouvoir juif concentré d'une manière disproportionnée à Hollywood, à la télévision et dans l'industrie de l'information” de façon à “diviser et à conquérir” diverses communautés d'Américains.

 

Steinlight dresse un autoportrait d'un Américain judéo-nazi : “On m'a enseigné qu'Israël est ma vraie patrie. Plus tacitement et inconsciemment on m'a enseigné la supériorité de mon peuple sur les Gentils. On nous a enseigné à considérer les non-Juifs comme des étrangers indignes de confiance, et à considérer que la principale division dans le monde était entre ‘nous’ et ‘eux’”.

 

La politique de “division et de conquête” a été mise en oeuvre en Europe par l'intermédiaire de la publication et de la promotion des écrits racistes d’Oriana Falacci. Prenez ses écrits, substituez “juifs” à “musulmans”, publiez cela et vous vous retrouverez en prison pour cinq ans pour incitation à la haine raciale. Remettez en place le mot “musulman” et riez pendant tout le chemin qui vous mène jusqu'à la banque.

 

Pour Falacci les musulmans sont des “fripouilles avec un turban ou un keffieh”.

Le boucher de Sabra et de Chatila, de Kibbie et de Jenine, est “le personnage tragique et shakespearien Sharon”. Shakespeare compte effectivement des personnages de ce type dans ses pièces, mais habituellement ils n'ont pas de nom, on les appelle juste “meurtrier de deuxième ordre”. Oriana regrette que “personne ne puisse empêcher un Mustapha ou un Mohammed de s'inscrire dans une université (quelque chose qui j'espère changera)”. En effet, laissons-les faire la vaisselle comme dans son Israël bien aimé. Elle blasphème sur Jésus Christ et fait référence à “un juif sans qui les prêtres seraient tous au chômage” (peut-être Judas?). Sa narration de l'histoire est aussi pervertie que l’est celle du présent. Elle écrit : “Je trouve cela scandaleux que presque toute la gauche oublie la contribution apportée par les juifs à la lutte contre le fascisme”. On pourrait ajouter, “mais la présente droite fasciste d'Italie n'oublie pas la contribution apportée par les juifs à la cause du fascisme”. En effet de nombreux Juifs italiens soutinrent avec ardeur le fascisme mussolinien dès le tout début. Trois martyrs sur cinq du fascisme étaient juifs et il y eut des ministres juifs dans les gouvernements de Mussolini. Les dirigeants sionistes, y compris le mentor de Sharon, Jabotinsky, adoraient les fascistes italiens et maintenant, le parti néo-fasciste d'Italie est un bon ami de Sharon et de l'Etat d'Israël.

 

Les juifs éclairés, combattants d'hier contre le racisme, soutiennent maintenant cette ligne judéo-nazie. Un professeur juif libéral m’a fait parvenir son article avec une introduction disant : “Ce qu'Oriana Fallaci dit à propos des dirigeants islamiques ouvre les yeux. C'est un vrai appel prophétique adressé à l'Occident. Si nous ne réalisons pas d'où vient le danger, il en sera fini de nous”. Oui, cela en effet nous ouvre les yeux. Cela devrait ouvrir les yeux à tous sur la nouvelle idée développée par des Maîtres du Discours : “vous pouvez être un raciste vis-à-vis de n'importe qui, tant que vous êtes comme il faut avec les juifs”.

 

Ce concept a été clairement expliqué par Alexandre Chancellor du Guardian (8) dans son panégyrique du dirigeant d'extrême droite hollandais Pim Fortuyn intitulé avec justesse “Ni Blanc, ni Noir”. Le saint défunt “ne fut jamais suspecté d'antisémitisme. L'islam était son grand ennemi et il soutenait Israël dans sa guerre contre les Palestiniens”. Cela fait de cet ennemi des immigrés un type bien même pour le libéral Guardian. J'espère que The Guardian nous fournira aussi d'autres portraits de saints. Et à propos, qu’en est-il de Jack l'Eventreur ? Il ne fut, lui non plus, jamais soupçonné d'antisémitisme.

 

Ni Mussolini, ni Franco, ne l'étaient non plus. Comme Albert Lindeman (9) l’a démontré d'une façon convaincante, Adolf Hitler était unique dans son rejet des Juifs. Les autres fascistes, et plus particulièrement Mussolini, essayaient de persuader Hitler de se dégager de ce combat contre les Juifs. Le judéo-nazisme proposé par Steinlight, prêché par Oriana Falacci, illustré par Ariel Sharon, accepté par The Guardian, est la proposition gagnante, celle que les Maîtres du Discours tentent maintenant d'instiller dans notre monde. Ce n’est pas par hasard qu’une délégation du gouvernement israélien participait dernièrement à une réunion d’un groupe de député européens d'extrême droite à Bruxelles.