Israel Adam Shamir
(recueil d’articles 2001-2002)
Traduction française par les amis de Shamir
Avant-propos
Les articles rassemblés ici ont été écrits en 2001-2002, dans la vieille
ville portuaire de Jaffa sur la côte orientale de la Méditerranée, pendant la
seconde Intifada, ‘Intifada Al-Aqsa’, mais ils ne se bornent pas à interpréter
les événements de Palestine. La guerre en Terre sainte y est présentée comme la
pièce centrale du combat d’idées à l’échelle mondiale, dans le contexte moderne
décisif que définissent l’influence grandissante des Juifs américains, le
déclin de la gauche, la montée de la globalisation libérale, les premiers pas
du mouvement anti-globalisation, et la troisième guerre mondiale des Etats-Unis
contre le Tiers monde. C’est une tentative hardie pour relier plusieurs fils
conducteurs, dans les domaines politique, théologique, militaire et social, et
pour forger des concepts novateurs, fournissant de nouveaux outils d’analyse et
d’action. Tout en visant la libération de la Palestine, l’auteur espère
contribuer aussi à une libération plus
ambitieuse, celle du discours public.
Ces articles tentent de prouver qu’il existe un lien intrinsèque entre les
deux mouvements de libération. Celle de la Palestine pourra se réaliser par la
victoire de l’éblouissante mosaïque qu’est le monde sur la grisaille de la
globalisation rampante, par la victoire de l’esprit sur Mammon, par la
démocratisation du discours global, par l’élimination de la disparité des
richesses, et par l’unité dialectique de la gauche et de la droite. Mais cela
pourrait se produire d’une autre façon : à partir du moment où la
Palestine deviendra libre, le discours sera libéré dans la foulée, la
globalisation sera battue en brèche, et les revenus seront plus équitablement
répartis. Dans ces articles, la Palestine est perçue comme un modèle réduit du
monde. Des forces sont en jeu qui visent l’élimination de la population
autochtone, la destruction de ses églises et mosquées, la dévastation de sa
nature. Mais il y a également des forces, matérielles et spirituelles,
nouvelles et anciennes, qui s’y opposent, et elles font converger les meilleurs
hommes et femmes vers la bataille pour la Palestine.
C’est aussi une histoire d’amour. Je suis (laissons de côté l’hypothétique
‘auteur’ neutre) profondément amoureux de la Terre promise, de ses maigres
cours d’eau, de ses oliviers et de son peuple, les Palestiniens natifs et
adoptifs. Cette terre est toujours capable de relier l’homme et l’esprit par la
vertu de ses tombeaux antiques et de sa nature unique. La chute de la Terre
sainte créerait un point de non-retour pour l’humanité, signifierait
l’asservissement total de l’homme par les forces de domination. Notre victoire
libérera le monde.
Israel Shamir, Jaffa.
La Palestine n’est pas quelque chose de mort, c’est un pays vivant. Les
Palestiniens en sont l’âme. La Palestine est ce que les Palestiniens sont en
train de recréer en temps réel, de la même façon que la France est ce que les
Français créent et recréent chaque jour. C’est une grave confusion que
d’imaginer qu’on peut aimer la France et détester les Français. Quelle sorte de
France pourrait-il exister sans l’âme française ? Seuls des touristes
bornés en provenance de pays riches, harcelés par les mendiants, préfèrent
rester enfermés dans des hôtels chics d’où ils peuvent admirer le pays sans
rencontrer les autochtones. C’est comme si on aimait une belle dame en haïssant
son âme. Aimer un pays et souhaiter la disparition de ses habitants relève
d’une sentimentalité nécrophile.
Le penseur russe Lev Gumilev considère que la réalité d’un pays consiste en
une symbiose de ses habitants et du paysage. La Palestine et les Palestiniens
sont inséparables, les paysans et leurs oliviers, les sources et les dômes des
tombeaux ancestraux au sommet des collines ont besoin les uns des autres, et
c’est pour se compléter qu’ils se sont rassemblés là.
Les Palestiniens ne sont pas un peuple obscur. Ils ont créé L’Etoile de
Ghassul, rédigé la Bible, édifié les temples de Jérusalem et de Grizim, les
palais de Jéricho et de Samarie, les églises du Saint-Sépulcre et de la
Nativité, les mosquées de Haram al Charif, les ports de Césarée et d’Akka, les
châteaux de Monfort et de Belvoir. Ils ont marché avec Jésus, vaincu Napoléon
et combattu bravement à Karameh. Dans leurs veines s’est mêlé le sang des
guerriers Egéens, de Bene Israël, des héros de David, des premiers apôtres du
Christ et des compagnons du Prophète, des cavaliers arabes, des croisés
normands et des chefs turcs. Leur flamme ne s’est pas éteinte : la poésie
de Mahmoud Darwich, la lucidité d’Edward Saïd, l’huile d’olive parfaite, la ferveur
de ceux qui prient et le formidable courage de l’Intifada le prouvent.
Sans les Palestiniens, la Palestine meurt. L’eau de ses rivières est
empoisonnée, les sources se tarissent, les collines et les vallées sont
défigurées, ses champs sont travaillés par des Chinois importés, et ses enfants
sont emprisonnés dans des ghettos. L’idée d’un Etat juif distinct s’est
effondrée. Au long des dix dernières années, la politique aberrante du
gouvernement israélien a provoqué l’afflux de plus d’un million de Roumains, de
Russes et d’Ukrainiens, de travailleurs thaïlandais et africains. Certains
d’entre eux prétendent avoir des origines juives ; des tribus péruviennes, des
Indiens d’Assam et une vague interminable de réfugiés d’Union soviétique sont
apparus. Maintenant l’Agence juive projette d’importer une tribu lambda
d’Afrique du Sud, afin de renforcer le caractère juif de l’état.
Paradoxalement, ceux qui cultivent encore quelques traditions juives sont
isolés dans l’état juif, comme ce fut le cas pour Yeshayahu Leibovich, ou ont
été emprisonnés comme le Marocain juif rabbi Arie Der’i.
Le rêve de rassembler les Juifs s’est brisé contre le réel. Nous devons en
finir avec nos illusions. Laisser les fils et filles de Palestine rentrer chez
eux et reconstruire Suba et Kakun, Jaffa et Akka. Au lieu de consacrer la Ligne
verte, démolissons-la et vivons ensemble, enfants de Palestine, ou des colons
de la première heure, ou de Marocains et de Russes.
Nous devrions vivre dans un seul pays, et pas seulement à cause de l’échec
patent d’Oslo. C’est l’idée même de partition qui est erronée. Nous pouvons
suivre l’exemple de la Nouvelle Zélande, où les immigrants européens vivent
avec les Maoris natifs, et l’exemple de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, et
celui de la Caraïbe, où les fils des colons espagnols, des esclaves africains
et des indigènes amérindiens ont fusionné pour donner lieu à une splendide race
nouvelle. Déchirons nos déclarations de fausse indépendance pour en écrire une
nouvelle, une déclaration de dépendance et d’amour.
‘L’Etat’ (d'esprit)
14 décembre 2001
I
Les coteaux escarpés du Wadi Keziv, dans l'Ouest de la Galilée, sont
couverts des petits chênes trapus de la région et de buissons épineux. Les
lauriers-roses et les cyprès se mirent dans de petites vasques alimentées par
des sources. J'aime ce canyon coupé de tout. Durant les chaudes journées d'été,
on peut s'y cacher dans des grottes profondes et alambiquées et s'étendre dans
des eaux limpides et fraîches, guettant le daim qui viendra s'y abreuver ou
rêvant à quelque nymphe. On peut profiter d’un jour plus frais pour escalader
l’éperon rocheux qui monte des profondeurs de la gorge. Il s’appelle Qurain,
‘la corne’ en arabe, d’où le nom arabe de la vallée, Wadi Qurain. A cheval sur
‘la corne’, le château de Montfort, datant des Croisades, contemple la
Méditerranée, que l'on devine dans le lointain.
Ce lieu garde de multiples mémoires. Les chevaliers teutoniques, ces
sionistes (avant l'heure) du XIIe siècle, avaient acheté ce fort et
l’avaient nommé Starkenberg, le Mont de la Force. Mais ni le nom, ni le
lieu reculé ne leur permirent de résister. Ils furent défaits par Baibars, ce
parangon arabe de bravoure et de compassion, qui leur laissa la liberté. Ils
eurent la vie sauve et purent regagner Saint-Jean d’Acre avec armes, bagages et
honneur.
C’est sur ce chemin de pierre menant à une source que s'étaient rencontrés,
puis séparés, les personnages adorables d'Arabesques, un roman exquis de
l'écrivain palestinien Antoine Shammas, originaire du village voisin de
Fassuta, sans doute le seul non-juif au monde à écrire ses livres et ses poèmes
en hébreu moderne.
Plus à l'ouest, le petit cours d’eau de Keziv rejoint la mer, après avoir
traversé les ruines d'Ahziv, un village chrétien détruit, par des Juifs, en
1948. Dans ce village, il y a maintenant bien longtemps - c'était dans les
années vingt - une jeune fille palestinienne reçut la visite d'une autre
palestinienne de la région, la Vierge Marie. En d'autres termes, c’est un lieu
typique de cette terre étonnante de Palestine.
De nos jours, on peut explorer l'endroit sans crainte d'être dérangé ; il
n'y a personne. Le village ruiné est désert, tout comme la campagne alentour.
La terre de Palestine est souffrante, comme elle ne l'a jamais été depuis les
nuits noires de 1948. Personne ne s'aventure plus par ici, la vallée est livrée
aux sangliers efflanqués. En descendant le canyon, j'ai vu quelques-uns de ces
animaux gracieux, si différents de leurs cousins domestiqués. Ce n'est qu'une
fois sorti du défilé, déjà sur la plaine de Saint-Jean d'Acre, que j'ai
rencontré une présence humaine. Il s'agissait de quelques paysans thaïlandais -
ou chinois, je ne sais - qui travaillaient dans les cultures d'un kibboutz
voisin. Un kibboutznik entre deux âges, assis à l'ombre, les
surveillait. Je me suis approché pour lui demander un verre d'eau fraîche et
une cigarette.
C'était l'incarnation du brave Israélien, baraqué, tanné par le soleil, le
sourire bienveillant, les moustaches broussailleuses et un langage peu châtié.
Voilà cinquante ans, il (ou plutôt, son prédécesseur), aurait été quelque
combattant des troupes d'assaut juives, le Palmach, il aurait sans doute
conquis les terres agricoles du village d'Ahziv, expulsant ses paysans vers le Liban.
Il y a une trentaine d'année, il aurait travaillé les terres volées de ses
propres mains. Aujourd'hui, il supervise les Thaïlandais qui y triment, suant
sang et eau. Bientôt, me dit-il, il se rendrait à New York, pour aller voir son
fils. Ce sont des Russes, habitants de la ville de Maalot, qui viendraient
surveiller le kibboutz durant son absence. Les Juifs intéressés par
l'agriculture ou même par la surveillance des paysans thaïlandais ne courent
pas les rues, m'a-t-il dit. Le kibboutz espère obtenir un permis de construire,
afin de bâtir un lotissement et de vendre les logements. L'emplacement est bien
situé ; Nahariya et Acre sont toutes proches. Les maisons se vendront bien,
malgré la crise, ajouta-t-il.
Lui serrant la main, je pris congé en souhaitant bonne chance, à lui, aux
Thaïlandais ruisselants de sueur, aux champs verdoyants, aux montagnes du
Liban, plus au nord, qui dissimulent les camps de réfugiés peuplés par les
anciens habitants d'Ahziv, à la chaîne des monts de Galilée et à sa ville
entièrement russe de Maalot, où j’avais passé la nuit.
Maalot est une ville toute neuve pour des
habitants tout neufs, amenés en Israël après l’effondrement de l’Union
soviétique, de Kharkov et Minsk, de Riga et Bukhara. Il n’y a pas beaucoup de
jeunes mais plutôt des babushkas, ces vieilles dames russes. J’ai
demandé la mairie, en hébreu, mais c’était comme si je parlais chinois. Maalot
parle russe, lit des journaux russes, regarde la télévision en russe et mange
des saucisses de porc russes en buvant de la bière russe. Qu’est-ce qui a pu
rendre ces Russes moyens sensibles à la lumière de Sion ?
En Russie, comme aux Etats-Unis, il doit y
avoir au moins vingt millions de personnes ayant le droit de devenir citoyens
israéliens. Vous n’avez pas besoin d’être juif. Il suffit que votre fille d’un
premier mariage se soit mariée au petit-fils adoptif d’un juif. Vous pouvez
alors aller en Israël avec votre nouvelle famille. Les républiques de l’ex-URSS
sont dans une situation extrêmement difficile. Les travailleurs n’ont pas
touché leur salaire depuis des mois, de nombreuses familles envoient leurs
parents âgés en Israël, où ils obtiennent quelques milliers de dollars en
arrivant, une petite retraite, et un logement social, s’ils ont de la chance.
La majorité des arrivants n’ont connu en
Russie ni le judaïsme, ni la culture juive, et ne s’y intéressent pas le moins
du monde. Leur carte d’identité israélienne porte la mention ‘origine ethnique
et religion incertaines’. Ils ne sont pas considérés comme de ‘vrais Juifs’ et
leurs défunts sont enterrés au-delà de la ‘barrière’, dans une parcelle
spéciale pour les gens ‘d’origine douteuse’. Après l’épouvantable explosion de
la discothèque Dolfi, le problème est apparu au grand jour : les
fossoyeurs religieux refusaient d’enterrer les dépouilles des jeunes filles
russes dans un cimetière juif, alors que le gouvernement israélien bombardait
les Palestiniens pour ‘venger le sang juif’.
Dans l’atmosphère bénie de la Terre sainte,
nombreux sont les Russes qui cherchent un renouveau spirituel et religieux. Le
judaïsme n’en attire qu’un nombre limité, tandis que les autres se tournent
vers l’Eglise. C’est une démarche risquée : selon la loi israélienne, ils
peuvent être expulsés, en raison de leur foi chrétienne. Ils se rassemblent et
prient à l’abri des regards indiscrets, mais les jours de fête, ils se pressent
au Saint-Sépulcre de Jérusalem et à l’Eglise de la Nativité de Bethléem, à
Saint-Georges de Lydda et Saint-Pierre de Jaffa.
En 1991, alors que l’avenir de la Russie
était extrêmement incertain, Israël a reçu énormément de sang jeune et frais de
ce pays. Les partisans d’Israël dans les médias américains se lancèrent dans
une double campagne. Ils ont averti du risque de pogroms en Russie et ils
répandaient l’idée d’une vie belle et facile pour les immigrants aux USA. Des
numéros entiers de Newsweek et du Time se sont focalisés sur le
groupe néo-nazi Pamyat et l’antisémitisme rampant. A cette époque j’étais
correspondant à Moscou pour Haaretz et j’ai interviewé les leaders du
Pamyat pour ce journal. J’ai pu me rendre compte que cette sinistre
organisation comptait à peu près autant de membres que la Société de la Terre
Plate. Néanmoins, un cinéaste russe et juif, d’ailleurs fort sympathique, est
venu avec sa femme, à notre maison de campagne, pour demander protection en cas
de pogrom. J’ai essayé de les rassurer, mais je ne pouvais pas vaincre seul la
puissante machine médiatique. Dix ans plus tard, j’ai rencontré une dame,
juive, russe et écrivain à Jérusalem, qui m’a dit avoir été l’instigatrice des
rumeurs de pogrom.
"Vous, les Israéliens, devriez ériger un
monument en mon honneur," dit-elle.
"Certainement", dis-je, "Pour
quoi, au juste ?"
"Je vous ai amené un million de
Russes : j’ai annoncé à la radio moscovite l’imminence d’un pogrom."
Je n’ai pas eu le cœur de la détromper ; ses
annonces n’auraient eu aucun effet si les amis américains d’Israël ne les
avaient amplifiées. Quoi qu’il en soit, les Russes à la fois effrayés et
séduits, se sont précipités à l’ambassade américaine, et à ce moment là, Israël
a demandé aux USA d’arrêter l’émission de visas pour les Russes. Les portes des
Etats-Unis s’étant refermées, tous ces gens sur le départ ont été obligés
d’aller en Israël.
Ils ont vécu des temps difficiles, car les élites
leur ont appliqué une méthode israélienne unique, de ce que l’on pourrait
nommer un ‘dé-développement’, déjà expérimenté sur les Juifs orientaux et les
Palestiniens. Les médias israéliens les décrivaient comme une bande de
criminels et de prostituées ; on leur faisait signer des contrats en
hébreu qu’ils ne comprenaient pas ; leurs docteurs et leurs ingénieurs
balayaient les rues ou cueillaient les oranges. Le taux de divorce dans cette
communauté est monté en flèche. Leurs enfants étaient attirés par la drogue. En
1991, Israël a cessé d’embaucher les Palestiniens des Territoires Occupés et
les élites de l’ancienne Union soviétique étaient supposées les remplacer dans
les emplois subalternes et mal payés. Mais en vertu de leur nombre, les Russes
ont pu créer leur propre Etat dans l’Etat, avec leurs propres médias, leurs
commerces et une couverture sociale. Les Russes ont survécu et ont compris les
règles du jeu. Les plus malins sont retournés à Moscou, les aventuriers sont
partis aux USA, et les pacifiques au Canada. Depuis lors, Israël accueille
surtout des personnes âgées, des mères célibataires et les chômeurs sans
espoir.
Les Russes constituent une communauté belle
et travailleuse mais également confuse. Ils ont du mal à comprendre où ils ont
atterri, et ils tentent sans cesse de comparer leur situation avec celle qu’ils
avaient à Bakou ou à Tachkent. La lecture des journaux russes montre leur
désarroi. Un article demande que l’on castre les Palestiniens afin de résoudre
la crise démographique. Un autre accuse de tous les maux les Juifs religieux,
les décrivant comme des ‘parasites suceurs de sang’. Un troisième rend les
Juifs orientaux responsables de leur propre échec social. On leur inculque une
version brève de la foi juive moderne, et son commandement unique : ‘les
Arabes tu haïras’.
Maintenant, le Premier ministre Ariel Sharon
compte importer, de nouveau, un million de ‘Juifs russes’. C’est
possible : si les Juifs américains amis d’Israël exercent une pression
suffisante sur l’Ukraine, dix millions d’Ukrainiens peuvent subitement
retrouver leurs ‘racines juives’.
Il existe des douzaines de villes dortoirs
comme Maalot, apparemment produites par clonage ; pourquoi sinon seraient-elles
si semblables, ou plutôt, identiques ? Maalot est construite sur un site
agréable, à courte distance du Wadi Keziv, mais les habitants n’en ont jamais
entendu parler. Même leurs enfants, après dix ans passés à Maalot, ne
s’aventurent pas dans la campagne environnante. Ils passent leur temps autour
du pub, dans le centre, en rêvant d’un pub bien meilleur, à Haïfa.
Mais ça, c’était hier. Aujourd’hui, j’ai fait
du stop jusqu’à Nahariya, et de là j’ai pris le train pour rentrer chez moi à
Jaffa.
Dans le train, il y avait quelques Africains, sans doute des immigrés
clandestins à en juger par leurs regards fuyants. Des maçons roumains, toute
une équipe, s'envoyaient de la bière et rotaient bruyamment. Ils ont été
importés de leur patrie est-européenne appauvrie pour venir construire les
demeures des immigrants, car, en Israël comme en Californie, les juifs ne
veulent pas travailler dans le bâtiment.
Un avocat juif israélien, revêtu de sa toge noire, fourrageait dans la
paperasse de son attaché-case entrouvert. Un groupe de Marocains parlait de la
fermeture de l'aciérie de Saint-Jean d'Acre et de leurs très maigres chances de
retrouver du boulot. La crise s'aggrave, dit l'un d'entre eux, c'est comme en
1966, sinon pire.
Un soldat israélien, blond et armé, parlait ukrainien, avec force 'h'
fricatifs, à sa copine corpulente. Il célébrait ses propres exploits guerriers
face à une multitude de terroristes arabes, sous le regard éperdu d'admiration
de sa Dulcinée.
Je me revoyais à son âge, jeune parachutiste, fier de mes bottes rouges et
de mon pistolet mitrailleur Uzi. Le train venait justement de passer à
proximité de mon camp d’entraînement de l’époque, niché entre les montagnes de
Marj Sannur. C’était le début du printemps, quand les hautes terres de
Palestine ont cette beauté de tout le pourtour méditerranéen. Parfois je
retrouve leurs traits charmants dans les collines nues autour des Baux de
Provence, ou dans les pentes plantées d’oliviers, qui descendent de Delphes
vers la mer, comme on croit voir sa bien aimée dans une foule inconnue. Une
brume épaisse et blanche comme neige recouvre la vallée de Sannur, au petit
matin, faisant de chaque jour un Noël enneigé. Quand la brume disparaît,
l’herbe verte brille sous les amandiers en fleurs qui s’éveillent. Le vent
froid de février les dépouille de leurs pétales rose pâle qui volettent
alentour comme des flocons de neige et retombent sur le sol caillouteux.
De l’autre côté de la clôture du camp militaire, j’avais vu un paysan qui
bêchait son champ d’oliviers. Il aurait pu être mon père, un homme fort et bronzé,
large d’épaules, et portant un chapeau blanc. Je baissai mon fusil et le
saluai. Il me salua en retour et posa son outil. Nous nous étions assis, chacun
de son côté de la clôture, je sortis mes cigarettes et il en prit une
délicatement de ses mains calleuses. Nous parlions d’huile d’olive et de thym,
les principaux produits régionaux, du tombeau sacré du Cheikh Ali au sommet de
la colline et d’une source d’eau claire dans la vallée. A ma première
permission, je me suis habillé en civil et suis allé à son village. On m’a
offert une tasse de café turc, très fort, où flottait une graine de cardamome.
Des voisins sont venus saluer le visiteur étranger, et nous avons commencé une
de ces interminables conversations orientales, où l’on demande à chacun s’il est
content, de sa vie, des enfants, du travail. Apparemment, ils ne se plaignaient
pas de leur vie de paysans, dure mais pleine de satisfactions. Pour eux, les
Israéliens ne représentaient qu’un nouvel arrivage d’étrangers, venant après
les Jordaniens, les Britanniques, les Turcs, les Croisés et les Romains. Ils ne
nourrissaient aucune haine, mais plutôt une vague curiosité pour l’étranger,
rien de plus normal. L’épouse de mon hôte a servi de l’huile d’olive aux
reflets verts, du thym très parfumé et du pain tout frais sorti du four du
village, le repas palestinien typique.
Nous avons marché jusqu’au puits tout proche. Une eau pure se déversait
dans une vasque en pierre, construite il y a plusieurs siècles, et portant tous
les signes de la sollicitude orientale. Au-delà de la vasque, un petit tunnel
de 100 mètres de long avait été creusé dans la paroi de la falaise, par les
ancêtres de mon hôte. Les sources palestiniennes ont besoin d’un entretien
constant, elles s’envasent facilement si l’on ne veille pas en permanence à
leur propreté. C’était le travail de son fils Elias, de prendre soin de la
source, “mais il est dans une prison israélienne”, m’a-t-il dit d’un air
détaché. Elias avait amené à la maison un journal communiste, quelqu’un l’a
dénoncé aux autorités, qui lui ont proposé le choix suivant, l’exil ou la
prison. Les Palestiniens peuvent être emprisonnés sans jugement, cela s’appelle
‘détention administrative’. Officiellement, cette détention est limitée à six
mois, mais les militaires peuvent la prolonger à volonté. Plutôt que l’exil,
Elias avait préféré la prison dans son pays.
L’envie est un sentiment misérable, mais je l’enviais, cet enfant de
Sannur. J’enviais sa place dans ce paysage serein et la dévotion qu’il lui
vouait. Pourquoi n’étais-je pas né dans cette maison, près de la source
fraîche, à côté des vignobles, sur ces pentes où broutent les chèvres ?
Pourquoi m’étais-je retrouvé enfermé dans le ghetto urbain, ‘réservé aux
Juifs’ ? J’ai le droit de vivre dans un tel village en Grèce ou en Provence,
mais pas en Palestine. Ce n’est pas à cause du manque d’hospitalité des
Palestiniens. Ils ne verraient rien à redire si j’achetais ou louais une maison
dans le village. Mais l’Etat juif ne m’autoriserait pas, ni aucun autre Juif, à
résider dans un village palestinien. Un Juif ne peut vivre que dans une colonie
‘réservée aux Juifs’, modèle de ségrégation, où les Palestiniens ne peuvent
entrer que comme domestiques. Au dehors, un Juif doit être armé. Un touriste
étranger peut se balader librement dans les zones palestiniennes, mais l’état
juif emprisonne un Israélien juif qui s’y trouve, à moins, évidemment, qu’il
n’y participe à quelque intrusion armée.
La boucle de l’Histoire est bouclée. En enfermant les Palestiniens à
l’extérieur, nous nous sommes enfermés à l’intérieur. L’idée même de
l’émancipation juive était de sortir du ghetto et maintenant, nous nous sommes
replacés de force dans le ghetto. Nous ne méritons vraiment pas cela. Nous,
Israéliens, sommes moins juifs que n’importe lequel d’entre vous. Nous avons
été nombreux à demander que figure ‘Israélien’ ou ‘Hébreux’, sur la carte
d’identité que nous devons porter en permanence. Mais la Cour Suprême l’a
interdit. Nous devons avoir ‘Ethnie : juive’ imprimé sur nos papiers.
Notre destin nous a été imposé comme l’a été celui du jeune Frankenstein de
Mel Brooks. Dans ce pastiche de film d’horreur, le docteur Frederick
Frankenstein (Gene Wilder), un professeur américain, descendant du créateur du
monstre, hérite du château de son aïeul, dans cette Transylvanie hantée par les
loups-garous. C’est un Américain moderne et rationnel, mais les autochtones
attendent de lui qu’il perpétue les fâcheuses traditions de l’infâme
Frankenstein. Il tente de lutter contre son destin, il insiste pour qu’on prononce
son nom à l’américaine, ‘Fronk-en-steen’, mais les fidèles serviteurs de la
famille s’entêtent à l’appeler ‘Frank-en-schtain’.
Sans le vouloir, le brillant cinéaste a créé la fable du nouvel Etat juif.
Les fondateurs voulaient recommencer leur vie à zéro, devenir ‘Israéliens’, une
nouvelle tribu parmi celles de Palestine. Ils ont abandonné leur nom juif, le
langage juif, les synagogues et le Talmud. Ils ont appris à travailler la terre
et à manier le fusil. Ils ont été rejoints par nombre de gens qui n’avaient
jamais mis les pieds dans une synagogue. Mais le destin des Juifs leur est
retombé dessus, et les a renvoyés dans le ghetto.
Alors nous avons commencé à nous comporter selon le destin juif. Nous
traitons les non-juifs comme des animaux, assassinons leurs dirigeants, tuons
leurs enfants par centaines, supprimons leur liberté de circulation, leur
liberté de culte et leur droit au travail. Nous confisquons leurs terres,
tirons sur les églises et assiégeons les mosquées. Nous blanchissons l’argent volé
par des escrocs du Pérou ou de France, nous exportons des instruments de
torture vers les dictatures d’Amérique du Sud, nous offrons un refuge aux
parrains de la Mafia de Miami, nous vidons les coffres américains, allemands,
suisses et polonais. Nous avons le plus fort taux d’intérêt, quatre fois celui
des Etats-Unis, et le plus grand écart social parmi les pays développés. En
bref, nous accomplissons tout ce qu’attend de nous un antisémite. Nous avons
même élu, comme Premier ministre, un tueur de Goys professionnel.
Le train roulait maintenant dans l'agglomération de Nathania, et je pensais
aux centaines de milliers, peut-être même aux millions d'Américains, de
sionistes juifs et chrétiens, faisant du lobbying, priant, collectant des
fonds... Non, non... pas pour l'Etat juif, construit sur les ruines de la
Palestine. Ce serait déjà horrible ; mais la réalité est pire. Je pensais
aux millions de Palestiniens, en train de croupir dans les camps de réfugiés et
dans les geôles, dépossédés, expulsés - non par le monstre de l'occupation
odieuse et du rapt des terres, non ; par quelque chose de pire : par
un fantôme.
L'Etat juif est un Etat virtuel qui perd rapidement le lien ténu qui le
relie à la réalité. Cet Etat-fantôme tue les gens tout en collectant des fonds
en Amérique ; il poursuit une sorte d'existence scélérate, comme
l'illustre l'expression juridique "propriété du défunt". Ses champs
sont entretenus par des travailleurs-hôtes importés, gardés par des Russes et
des Ethiopiens, importés eux aussi, et font l'objet de conférences en amphi par
des professeurs israéliens, enseignant (à temps plein et à vie) dans les
universités américaines et de braves généraux, toujours à l’affût d’un brusque
revirement des fabriquants d’armes américains. Le chômage augmente de jour en
jour, les services publics sont en grève quasi-permanente ; le tourisme
s'est effondré, les hôtels sont fermés et d'autres branches de l'économie
nationale sont au bord de la faillite. Les Israéliens achètent des appartements
en Floride et à Prague, tandis que les logements, en Israël, ne trouvent pas
preneur. L'acharnement de Sharon à punir les Palestiniens, ressemble à celui de
quelqu'un qui martyrise sa propre main gauche : les Palestiniens et les
Israéliens sont mêlés et intégrés les uns aux autres, leur séparation tue
l'économie des uns et des autres.
Vu de loin, des Etats-Unis, Israël semble un géant : puissance
nucléaire, grand ami des Américains, l'Etat juif est un motif de fierté, pour
certains Juifs américains. Un visiteur peut quitter nos côtes avec le
sentiment, fort, que nous avons une identité marquée et que nous sommes
prospères. Mais nous, qui y résidons en permanence, sommes les seuls à savoir
qu'Israël n'est qu'un décor de carton-pâte. Israël est en train de s'écrouler,
ses forces vives émigrent, en désespoir de cause, tandis que les généraux
parachèvent la destruction du pays. C'est un sort cruel qui s'abat sur les
Palestiniens : Israël, l'Etat-fantôme qui les assassine, est un corps sans
âme, titubant comme un zombie, qui hante les couloirs du Congrès américain et
les déserts du Proche-Orient.
Et c'est pour ce spectre que de gros bonnets juifs américains pressurent
leurs employés et leurs concitoyens comme des citrons, afin d'en extraire
jusqu'au dernier centime, exigeant des coupes dans les pensions allouées aux
personnes âgées et dans les allocations familiales, des restrictions aux
budgets de la santé et de l'éducation, l'assèchement de l'aide internationale à
l'Afrique et à l'Amérique du Sud, la mise sur pied de coalitions improbables
avec des racistes aussi notoires que Pat Robertson et Jerry Falwell, la
vitrification de l'Irak, bénissant le bombardement de réfugiés afghans, faisant
tout afin de maintenir les Afro-américains dans leurs ghettos, minant la
société qui les a accueillis, se créant des ennemis, à eux-mêmes et, plus
largement, à l'Amérique. Ces agissements sont on ne peut plus avilissants.
Certes. Mais, de plus, ils sont vains.
L'expérience sioniste est pratiquement terminée. Israël peut encore être
maintenu en survie artificielle, cas d'acharnement thérapeutique évoquant celui
qu'on exerce parfois sur un 'légume humain' en état de mort cérébrale. Il peut,
certes, encore tuer des tas de gens, voire même déclencher une guerre mondiale.
Mais, pour lui, désormais, tout retour à la vie est impossible.
L'Etat juif d'Israël est un état d'esprit ; il n'est que la projection
de la mentalité juive américaine. Les préoccupations et les problèmes qui
l'agitent sont les problèmes des Juifs américains. Pour nous, ‘Juifs’
israéliens, il n'est nul besoin de ségrégation, de guerre, de soumission des
habitants d'origine. Nous ne mangeons pas de bagels, nous ne parlons pas
yiddish, nous ne lisons ni Saul Bellow ni Sholom Aleichem et, pour nous, les
synagogues "valent le détour". Nous préférons la cuisine arabe et la
musique grecque. Dans mon quartier, il y a sept boucheries vendant de la viande
de porc contre une boucherie kasher. Quarante pour cent des couples, à Tel
Aviv, se forment hors cadre juif : les jeunes Israéliens préfèrent aller
se marier à Chypre, ne serait-ce que pour éviter d'avoir affaire à un rabbin.
Tel Aviv est la capitale homosexuelle du Proche-Orient, en dépit du fait qu'en
vertu de la loi juive, les homosexuels devraient être occis. Parfois j’aimerais
que nos grands amis, les juifs américains, nous abandonnent, dégoûtés, en nous
jetant un dernier regard méprisant. Il s’agit d’une lamentable erreur
d’identité. Nous ne sommes pas ceux qu’ils croient. Nous avons besoin de leur
protection contre les Gentils à peu près autant que les poissons ont besoin de
bottes imperméables.
J’arrive chez moi à Jaffa la maritime, une ville délabrée où tombent en
ruines les hôtels particuliers roses construits par la noblesse arabe et les
négociants. Mes voisins sont sortis : l’imam est allé à sa petite mosquée, la
famille marocaine d’à côté s’affaire dans le garage pour réparer de vieilles
voitures, le guide arménien a emmené ses visiteurs à Jérusalem, un autre
voisin, un peintre russe, vient m’emprunter un peu de sucre. Nous vivons
ensemble, l’une des rares communautés sans ségrégation, sur cette langue de
terre entre la route et la mer, vestige de la Jaffa de jadis.
Ce lieu de misère plairait à l’Esme de Salinger. Les bulldozers de l’état
juif ont démoli une maison sur deux, ce qui donne à la ville cet aspect
dentelé. Ils ont aussi déversé les gravats sur le littoral, en prévision de
gros projets immobiliers. Ils avaient l’intention de construire une autre
Maalot ici, mais les tensions dues à l’Intifada ont fait capoter leurs plans
pour ‘judaïser’ Jaffa. Elle est restée à moitié en ruine et mal entretenue, car
les habitants n’ont pas l’autorisation de restaurer leur maison.
Cependant, c’est un endroit agréable, rappelant le Quatuor d’Alexandrie
de Durrell. Les grosses Cadillac des revendeurs de drogues croisent dans les
rues dépavées. Des enfants en gandoura jouent au coin de la rue. Les cloches de
l’église catholique de Saint-Antoine, s’unissent à celles de l’église orthodoxe
de Saint-Georges et à l’appel du muezzin de la mosquée Ajami toute proche. Des
pêcheurs apportent leurs prises aux restaurants du front de mer pour les
dîneurs venus de Tel Aviv. Des Palestiniennes papotent devant leur maison en
croquant des graines salées. Les effluves des falafels viennent des étals du
marché. Dix chats de gouttières observent d’en haut un rat énorme.
L’ambassadeur français retourne à sa résidence. Une équipe de cinéastes tourne
une scène de Beyrouth.
Jaffa fut appelée jadis la fiancée de l’Orient, et elle faisait concurrence
à ses voisines Beyrouth et Alexandrie. Entourée d’orangeraies parfumées, cette
cité de cent mille habitants, s’enorgueillissait du premier cinéma du Levant,
et abritait le siège de compagnies européennes. Les Américains et les Allemands
ont construit leurs maisons aux toits rouges à sa périphérie et, en 1909, les
juifs sionistes d’Europe de l’Est fondèrent Tel Aviv un peu plus au nord.
Un jour funeste de novembre 1947, l’ONU, sous forte pression du
gouvernement des Etats-Unis, a décidé de diviser le pays que nous partagions.
Cela n’était pas nécessaire, cela n’était même pas demandé. Les Juifs religieux
étaient contre, les Juifs éclairés d’Allemagne comme Buber et Magnus, étaient
contre. Les Palestiniens étaient contre. Nous pouvions vivre ensemble, comme
des frères, et enfin construire une nouvelle nation, unissant la ferveur des
Juifs et l’amour pour la terre des Palestiniens. Mais les organisations juives
américaines apportèrent leur soutien à Ben Gourion et Golda Meir, les défenseurs
de la partition. Comme il fallait s’y attendre, cela n’a rien donné de bon.
Les trois cinquièmes (55,6%) de la Palestine passèrent sous le contrôle des
Juifs, et deux cinquièmes étaient supposés rester palestiniens. Même dans le
nouvel Etat juif, les Palestiniens étaient majoritaires. Jaffa devait rester
palestinienne. C’était terrible pour les Palestiniens, mais les nouveaux
immigrants israéliens trouvaient que ce n’était pas assez terrible. Ils ont
assiégé et bombardé Jaffa, jusqu’à ce que sa population se réduise à cinq mille
personnes, alors qu’avant la guerre elle comptait cent mille habitants. Les
autres ont fui vers Gaza et le Liban, dans les camps de réfugiés où ils
habitent encore aujourd’hui.
Dans les palaces et hôtels particuliers de Jaffa, on a logé des réfugiés
arabes de villages rasés et des Bulgares, des gens sympathiques importés des
Balkans, pour combler le vide. Une petite partie de la ville s’est
‘aristocratisée’, et est devenue Jaffa l’Ancienne, un musée propre et exclusif,
où les peintres kitsch et les antiquaires aimaient à s’installer. Notre Jaffa
conserve et représente la mémoire d’une Palestine complète, le Paradis perdu.
Elle a attiré quelques artistes qui se sont installés dans ces palaces
délabrés, et ont vécu aux côtés des Palestiniens d’origine, en partageant leurs
espoirs et leurs peines.
Avant l’Intifada, un réfugié d’un camp de Gaza pouvait venir visiter sa
maison perdue. C’était une situation horrible pour l’habitant actuel et pour le
véritable propriétaire, car le propriétaire n’est pas autorisé à revenir
s’installer chez lui. Ma voisine, une Bulgare très gentille, a généreusement
tenté de rendre sa maison à la famille palestinienne expropriée, mais le
gouvernement ne l’a pas permis. Il est difficile de rembourser un prêt, dit-on.
Vous prenez l’argent de quelqu’un d’autre, mais c’est votre propre fric que
vous rendez. Vous empruntez pour un temps mais vous rendez pour toujours. C’est
encore plus dur de rendre ce qu’on a volé. Pourtant, tôt ou tard, il faudra le
faire. Il y avait une bonne occasion de résoudre le problème en 1967, lorsque
la Palestine fut à nouveau réunie.
Beaucoup de braves gens voient la Guerre des six jours comme la ‘mère de
tous les problèmes’. Sans elle, les Juifs et les Palestiniens auraient été capables
de vivre séparément, disent-ils. Mais des Etats séparés ne ramèneront pas les
réfugiés de Gaza dans leur maison de Jaffa, et je pense que ce serait
merveilleux que ce retour puisse se réaliser. De plus, je suis persuadé que
c’est mieux pour nous de vivre ensemble. Nous sommes assez complémentaires
comme populations, et entre individus, nous nous entendons très bien. C’est
pourquoi je n’ai rien contre la conquête de 1967, en soi (ce qui est différent
du régime d’occupation militaire). Nous pouvions faire revenir les réfugiés,
régler les anciennes querelles et vivre ensemble dans l’égalité, enfants de
Palestine et nouveaux venus. Nous ne serions pas un Etat juif exclusif, mais
nous serions un peuple heureux et satisfait.
Il y a eu, une fois, l’illusion d’un choix, un Etat juif ou un Etat
démocratique. Nous n’avons choisi ni l’un ni l’autre, car nous avons méprisé la
démocratie et asservi les autochtones ; quant à notre judaïté, c’est, au
mieux, une idée virtuelle. Si les Juifs américains cessaient de soudoyer
massivement Israël, nous pourrions tout simplement oublier la diaspora et nous
fondre dans le Proche-Orient hospitalier, comme une autre de ses tribus. S'ils
s'entêtent à nous 'financer' de la sorte, nous pourrions bien être tentés de
leur montrer de quel bois les Juifs se chauffent.
Nous sommes les rois des camelots de l'illusion : pour peu qu'il y ait
des clients, nous fournissons. En 1946, sous l'égide des Nations Unies, un
groupe de personnes sages et dévouées venant de tous les pays du monde, arriva
en Palestine. Ces gens avaient été envoyés en mission préparatoire à la
partition du pays. Entre autres lieux, ils visitèrent le kibboutz le plus au
sud, Revivim, dans le désert aride du Néguev, et ils évoluèrent parmi de
magnifiques bordures de roses, d'anémones et de violettes, avant de parvenir au
bureau de la direction. Dans leur rapport d'inspection, les membres de la
délégation exprimèrent leur émerveillement et firent tomber la sentence :
"les Juifs font fleurir le désert, il faut leur donner le Néguev."
A peine eurent-ils le dos tourné que des jeunes kibboutzniks sortirent de
leur cachette et entreprirent d'extirper les fleurs du sable où elles avaient
été fichées ; ils les avaient achetées le matin même au marché de Jaffa et les
avaient plantées là comme décor pour la - courte - durée de la visite de la
délégation. Cette simple petite mise en scène a abouti au transfert du Néguev,
avec ses deux cent mille habitants palestiniens, à l'Etat juif. Une majorité
des habitants palestiniens furent expulsés au-delà de la frontière fraîchement
tracée, et allèrent peupler les camps de réfugiés en Jordanie ou à Gaza.
C'était cruel et arbitraire ; encore aujourd'hui, cinquante ans plus tard, la
partie du Néguev située au sud de Bersheva a une population moindre qu'en 1948.
Afin de peupler les régions débarrassées de leurs habitants (palestiniens),
le Mossad trompa et terrorisa les communautés juives du Maghreb, pour les
persuader de quitter leur terre natale et de s’installer en Israël. Les Juifs
d’Afrique du Nord sont de braves gens, mais vulnérables. Ils s’inquiétaient
pour leur avenir car les Français commençaient à se retirer d’Afrique du Nord.
Seules les fortes personnalités firent le bon choix, et restèrent avec leur
peuple, les Marocains, les Algériens, les Tunisiens ou les Libyens. Ils n’ont
pas eu à le regretter ; ils sont maintenant ministres ou conseillers du roi.
D’autres, séduits par le charme puissant de la civilisation française,
rejetèrent le fantôme de l’Etat juif, et s’installèrent en France. Ils ont
donné au monde Jacques Derrida et Albert Memmi.
Ceux qui sont venus en Israël fournissent 75% de sa population carcérale.
Leur revenu n’est qu’une fraction de celui des Juifs d’origine européenne.
Leurs chercheurs et écrivains ont peu de chance d’exercer dans les universités
israéliennes. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes est exécrable. Ce n’est pas une
honte d’être marocain, disent les Israéliens. Et ils ajoutent rapidement que ce
n’est pas un grand honneur non plus.
Les Nord-africains furent amenés en nombre, on leur pulvérisa du DDT afin
de tuer leurs poux et on les plaça dans des camps de réfugiés qui devinrent
bientôt les villes de Netivot, Dimona, Yerucham. Ils y sont toujours, dans des
cités où dominent le chômage et l'indigence, survivant grâce à des allocations
et vouant aux gémonies les Juifs ashkénazes qui tiennent salon dans les cafés
de Tel Aviv. Certains de ces Juifs orientaux en vinrent à la conclusion que
l’Holocauste avait été un châtiment mérité par les tant honnis ‘AshkeNazis’,
comme ils l’écrivent. Israël est probablement le seul endroit sur terre où l’on
peut entendre : "c'est dommage qu'ils ne t'aient pas brûlé à
Auschwitz". Même le grand rabbin séfarade Joseph Obadiah a récemment expliqué
l’Holocauste par les péchés des Juifs européens.
Pendant un certain temps, mon ami russe a vu les murs de sa maison de
Jérusalem ornés du graffiti quelque peu troublant, “les AshkeNazis à
Auschwitz”. Il s’est plaint à la police
mais n’a reçu aucune réponse. Les postes les plus bas, dans les forces de
police, sont occupés essentiellement par des Juifs orientaux, et ils n’ont pas
le temps de s’occuper des plaintes russes. Ils étaient, à une époque, dans la
situation des Russes, mais depuis, ils ont été dé-développés encore plus
profondément.
Chaque fois qu’un Juif oriental réussit à gravir l’échelle sociale, le
système organise sa chute. Des politiciens orientaux populaires, qui pourraient
menacer la domination des élites ashkénazes, se retrouvent en prison. Arie Der’i,
ministre marocain brillant, qui amena son parti de zéro à 17 sièges au
Parlement (qui en compte 120), est toujours en prison après qu’une surveillance
policière de dix ans ait apporté quelques preuves contestables contre lui. Son
prédécesseur Aharon Abu Hatzera, fils d’un Juif marocain sanctifié rabbin et
ministre, fut envoyé en prison pour des irrégularités financières qui sont
monnaie courante dans notre pays du Proche-Orient. Le puissant éditeur irakien
Ofer Nimrodi a passé plus d’un an en prison avant son jugement, mais il a été
rapidement libéré ensuite, car les charges contre lui se sont révélées nulles.
Yitzhak Mordecai, ministre kurde de la défense et qui visait le poste de
Premier ministre, a été poursuivi pour abus sexuel. Le professeur marocain et
ministre Shlomo Ben Ami a servi de bouc émissaire pour la visite infamante de
Sharon au Mont du Temple.
Tandis que les Juifs orientaux souffrent, le kibboutz ne va pas très bien
non plus. Ari Shavit du Haaretz a fait paraître un beau reportage sur Negba,
le fameux kibboutz prospérant dans le Neguev. Cela fait longtemps que ce
kibboutz n’a pas célébré la naissance d’un enfant. Les kibboutzim Negba
et Ruhama sont devenus des ‘maisons de retraite’ et leurs jeunes sont partis
depuis longtemps s’installer à Los Angeles.
Ainsi, l’arnaque de Revivim, la conquête du Néguev, l'expulsion des
Palestiniens, la destruction de la communauté juive maghrébine ; tout cela
a réussi, pris isolément. Mais tout cela a échoué, globalement. Les dirigeants
sionistes rêvaient de faire de la Palestine un Etat aussi juif que l'Angleterre
est anglaise. C'est raté. La Palestine est aussi peu juive que la Jamaïque
n'est anglaise.
Nous, enfants de juifs, n’avons que l’embarras du choix. Un Italien est un
Italien. L’italien est sa langue, sa culture, sa foi, sa tradition, son art et
son paysage. On ne peut le séparer de Dante ni de Giotto, des villages de
Toscane ni de la Madone, de la pastasciuta ni de Venise. Mais être un
Juif est une question de choix. Un juif italien peut devenir un Italien. Un
juif américain peut se contenter d’être un Américain. Les descendants des Juifs
qui pratiquent notre vieille religion sont peu nombreux. Encore moins nombreux
sont ceux qui parlent hébreu ou d’autres langues juives. La majorité a abandonné
les modes de vie et métiers juifs traditionnels.
Le choix personnel est entre les mains de chacun. Un Américain riche et
puissant, d’origine juive, peut ressentir, à propos de sa judaïté, la même
chose que pour n’importe quel autre violon d’Ingres. Peut-être qu’il
collectionne les timbres ou qu’il joue au golf. Il ne voudrait pas pour autant
construire un Etat philatéliste sur les ruines de Monaco (cette principauté
émet des timbres magnifiques). Il n’aurait pas non plus l’idée de doter son
club de golf du dernier modèle de F-16. Si les juifs américains pouvaient nous
oublier pendant une dizaine d’années, nous pourrions comprendre et résoudre nos
problèmes, arriver à un nouvel équilibre naturel en Palestine. S’ils ont trop
d’argent et s’ils désirent s’en servir pour gagner de l’influence, qu’ils le
dépensent en améliorant le sort des Afro-américains, leurs voisins.
En fait, c’est ce qu’ils faisaient avant l’avènement du sionisme. Tom
Segev, écrivain et historien israélien, rapporte l’histoire de Julius Rosenwald,
homme d’affaire de Chicago, propriétaire de Sears, Roebuck and Co, qui
finançait des projets scolaires pour les Afro-américains, dans les années 1920,
à hauteur de deux millions de dollars par an. (Un émissaire sioniste s’est
plaint : “il est difficile pour nous d’accepter l’idée que l’un des nôtres
donne son argent à des nègres arriérés”.) Cette tradition pourrait revenir à
l’honneur, car la charité commence chez soi ; et chez eux, c’est
l’Amérique.
Aujourd'hui, on est en train de dévaster la terre de Palestine, sous nos
yeux. Ses beaux villages ancestraux sont bombardés jusqu'à ce qu'il n'en reste
plus pierre sur pierre ; ses églises sont vidées de leurs ouailles ;
ses oliviers sont arrachés. Cette terre n'avait plus connu une telle ruine
depuis l'invasion assyrienne, il y a 2700 ans. Rien ne saurait nous consoler du
spectacle de cette immense désolation, et ceux qui en sont responsables - les
tueurs israéliens comme leurs sponsors juifs américains - seront damnés à
jamais.
Toutefois, il restera, en marge des futurs livres d'Histoire, une étrange
ironie : "c'est en vain que les dirigeants juifs ont commis tous ces
crimes ; ils n'en ont retiré aucun bénéfice."
Même si on devait crucifier le dernier Palestinien survivant sur le mont du
Golgotha, cela ne ramènerait pas l'état juif d'Israël à la vie.
-------------
18 juin 2001
Au moment, pratiquement, où le cessez-le-feu
concocté par la CIA entrait en application, j'ai reçu un appel téléphonique
angoissé du village d'Aboud. Ce village est situé sur le versant occidental des
collines de Samarie. Il avait été investi par l'armée israélienne ; deux hommes
avaient été abattus. J'y suis allé, ce matin. J'y suis allé pour voir ce
village et aussi pour me faire une idée du cessez-le-feu, sur le terrain.
Le village d'Aboud est cerné par de nouvelles
colonies juives, de tous côtés. Une route juive, toute neuve, mène jusqu'aux
environs du village. En arrivant à l'embranchement, environ quatre kilomètres
avant le village, nous avons constaté que la route est condamnée par des
monceaux de terre de dimensions cyclopéennes. Nous avons tenté notre chance en
roulant jusqu'à un autre embranchement, aboutissant au village de l'autre côté,
avec le même résultat. Nous avons fini par trouver une piste de terre battue et
étroite, que les paysans avaient tracée le matin même, et nous l'avons
empruntée.
Aboud est un très beau village palestinien,
il évoque puissamment la Toscane. Ses maisons aux pierres adoucies par le temps
semblent pousser sur les pentes de ses collines. Des vignes ornent les grilles, des figuiers plantureux
font de l'ombre aux ruelles. La prospérité de ce village bien implanté dans son
environnement saute aux yeux. Il suffit de voir combien les maisons sont vastes
et la propreté des ruelles irréprochable. Des hommes âgés étaient assis sur des
bancs de pierre, sur une petite place entourée de murs, à l'ombre d'une
tonnelle, évoquant les sages d'Ithaque réunis par le jeune Télémaque.
L’atmosphère qui s'en dégageait, faisait penser aux "portails de la
ville" de la Bible, ou à un diwan. Des enfants apportaient du café
et des fruits frais à ces vieux messieurs. Les Palestiniens, ici, ne sont pas
des réfugiés de Gaza et de Deheishé. Ici, comme dans une sorte de pli temporel,
on peut voir la Terre sainte telle qu'elle devrait - telle qu'elle pourrait -
être.
Le village d’Aboud est vieux de trois mille
ans, et, selon la tradition locale, il a reçu la foi du Christ du Christ
lui-même. Une église est là pour le prouver. C'est l'une des plus anciennes
églises au monde. Elle a été bâtie au temps de l'empereur Constantin, au IVe siècle.
Peut-être est-elle encore plus ancienne, c'est en tout cas ce que pensent
certains archéologues. Cette frêle construction fait l'objet de restaurations
et de soins attentifs. Les chapiteaux byzantins de ses colonnes sont sculptés
de croix et de palmes. Récemment, une dalle portant des inscriptions en langue
araméenne ancienne a été découverte dans le mur sud de cette église.
Aboud n’a pas qu’une église : il y a une
église catholique romaine, une église grecque orthodoxe, et une église
construite par des Américains. Il y a aussi à Aboud une mosquée toute neuve,
indiquant, s’il en était besoin, qu'en Terre sainte, Chrétiens et Musulmans vivent
ensemble en parfaite harmonie. Le 17 décembre, tous les villageois, Chrétiens
et Musulmans, vont en procession vénérer la sainte patronne du village : Sainte
Barbe. C'était une jeune fille du village, qui était tombée amoureuse d'un
jeune chrétien et avait été baptisée. Cela se passait en des temps horriblement
difficiles, sous l'empereur Dioclétien, et elle mourut en martyre des
persécutions antichrétiennes. Les ruines de la très vieille église byzantine de
Sainte Barbe se trouvent à environ deux kilomètres du village, sur une colline.
Au pied de la colline, on peut voir le tombeau de la sainte. C'est à cet
endroit que les paysans de la région viennent allumer des cierges et prier pour
que leurs vœux soient exaucés.
C'est l’endroit rêvé pour comprendre la
démence du récit juif dominant, qui parle d'une ‘terre sans peuple’ habitée de
loin en loin par des nomades venus ici, au VIIe siècle, au moment des conquêtes arabes.
Des
archéologues ont prouvé que ce village n'a jamais été détruit ni abandonné par
ses habitants depuis des temps immémoriaux, et il suffit d'avoir des yeux pour
le comprendre. Les collines sont couvertes d’oliviers pluricentenaires,
véritables preuves des racines ancestrales du village d'Aboud. Ils lui donnent
leur huile, denrée essentielle dans les habitudes alimentaires de sa
population, et source de revenus non négligeable.
Juste à l'entrée d'un hameau, deux énormes
bulldozers Carterpillar, de fabrication américaine, étaient en train de dévorer
les oliviers, lentement mais sûrement. Monstrueux, les deux engins étaient
caparaçonnés de plaques de blindage, de tous côtés. Ils semblaient
inexpugnables, comme deux forteresses animées. Ils dominaient le paysage comme
les monstres mécaniques de l'Empire du Mal livrant l'assaut contre Ewocks, dans
le film de science-fiction La guerre des étoiles (Star Wars).
Les paysans, juchés sur les monceaux de terre
bloquant l'entrée du village, observaient les mastodontes en train de détruire
leurs gagne-pain. Ils ne pouvaient pas s'approcher dans leur direction, car ils
n'étaient pas autorisés à quitter leur village, devenu leur prison. Sur la
colline, à l'entrée du village, il y avait une tente, et quelques soldats
israéliens autour d'une mitrailleuse. Ils étaient là pour empêcher les
habitants de sortir. La nuit précédente, la veille du shabbat, ils avaient
ouvert le feu sur les villageois qui s'étaient aventurés à l'extérieur,
blessant deux hommes. Les autres avaient pu rentrer au pas de course au village
et s'y mettre à l'abri. Puis l'armée avait pénétré dans le village, à bord de
ses Jeeps, sillonnant les ruelles, reçue par quelques volées de cailloux lancés
par les gamins. Les colons juifs et les soldats avaient arrosé de balles les
fenêtres et les toitures, puis s'en étaient allés, avec le sentiment d'avoir
accompli leur B.A. du shabat.
On m'autorisa à franchir la frontière
invisible, puisque aussi bien il ne s'agissait d'une frontière infranchissable
que pour les seuls Palestiniens. Il y avait là un officier israélien, assis
dans sa Jeep, une grosse Hummer américaine, venu contrôler le désastre.
"Pourquoi faites-vous ça ?" lui ai-je demandé, "vous n'avez
pas entendu parler du cessez-le-feu ?" "Va dire ça à
Arik !" (Sharon), me répondit l'officier ; "nous ne faisons
qu'exécuter les ordres." Mais ni lui, ni les autres soldats, ni les
conducteurs des deux bulldozers n'étaient abattus, consternés par ces ordres.
Ces oliviers hors d'âge étaient insignifiants pour eux, tout comme l'église
bimillénaire, le village et les gens qui l'habitent. Tout cela ne leur disait
rien. Tout cela devait simplement subir leur destruction.
La Palestine n'a jamais été le désert que les
premiers sionistes ont prétendu y trouver à leur arrivée. Mais elle le deviendra
à coup sûr, si nous n'arrêtons pas l’œuvre sinistre des bulldozers.
-------------
Octobre 2002
Cueillir les olives, si douces, sensuelles et apaisantes, c’est comme
égrener les perles d’un chapelet. En Orient, les hommes portent souvent, autour
du poignet, un chapelet aux grains de bois, ou de pierre dure. Cela leur
rappelle leurs prières. Cela leur sert aussi – et surtout – à calmer leurs
nerfs, mis à rude épreuve. Mais les olives représentent bien plus que cela, car
elles sont vivantes… Les olives sont tendres, mais pas fragiles pour deux sous
– en cela, elles ressemblent aux jeunes paysannes palestiniennes. Les cueillir
vous produit une de ces sensations… comment dire ?… De confort ! Oui,
de confort, de sérénité… On dirait que rien ne peut aller de travers. Toutes
seules, comme des grandes, sans peur et sans reproche, les olives se détachent
des branches. En douceur, elles se faufilent entre les paumes de vos mains et
se laissent tomber… Après quoi, elles se blottissent lestement dans la sécurité
des grands draps, étendus par terre pour les recevoir.
La récolte bat son plein. Chaque olivier, solidement enraciné dans sa parcelle en terrasse, est entouré de cueilleurs aux petits soins. Des familles entières