Israel Adam Shamir
(recueil d’articles 2001-2002)
Traduction française par les amis de Shamir
Avant-propos
Les articles rassemblés ici ont été écrits en 2001-2002, dans la vieille
ville portuaire de Jaffa sur la côte orientale de la Méditerranée, pendant la
seconde Intifada, ‘Intifada Al-Aqsa’, mais ils ne se bornent pas à interpréter
les événements de Palestine. La guerre en Terre sainte y est présentée comme la
pièce centrale du combat d’idées à l’échelle mondiale, dans le contexte moderne
décisif que définissent l’influence grandissante des Juifs américains, le
déclin de la gauche, la montée de la globalisation libérale, les premiers pas
du mouvement anti-globalisation, et la troisième guerre mondiale des Etats-Unis
contre le Tiers monde. C’est une tentative hardie pour relier plusieurs fils
conducteurs, dans les domaines politique, théologique, militaire et social, et
pour forger des concepts novateurs, fournissant de nouveaux outils d’analyse et
d’action. Tout en visant la libération de la Palestine, l’auteur espère
contribuer aussi à une libération plus
ambitieuse, celle du discours public.
Ces articles tentent de prouver qu’il existe un lien intrinsèque entre les
deux mouvements de libération. Celle de la Palestine pourra se réaliser par la
victoire de l’éblouissante mosaïque qu’est le monde sur la grisaille de la
globalisation rampante, par la victoire de l’esprit sur Mammon, par la
démocratisation du discours global, par l’élimination de la disparité des
richesses, et par l’unité dialectique de la gauche et de la droite. Mais cela
pourrait se produire d’une autre façon : à partir du moment où la
Palestine deviendra libre, le discours sera libéré dans la foulée, la
globalisation sera battue en brèche, et les revenus seront plus équitablement
répartis. Dans ces articles, la Palestine est perçue comme un modèle réduit du
monde. Des forces sont en jeu qui visent l’élimination de la population
autochtone, la destruction de ses églises et mosquées, la dévastation de sa
nature. Mais il y a également des forces, matérielles et spirituelles,
nouvelles et anciennes, qui s’y opposent, et elles font converger les meilleurs
hommes et femmes vers la bataille pour la Palestine.
C’est aussi une histoire d’amour. Je suis (laissons de côté l’hypothétique
‘auteur’ neutre) profondément amoureux de la Terre promise, de ses maigres
cours d’eau, de ses oliviers et de son peuple, les Palestiniens natifs et
adoptifs. Cette terre est toujours capable de relier l’homme et l’esprit par la
vertu de ses tombeaux antiques et de sa nature unique. La chute de la Terre
sainte créerait un point de non-retour pour l’humanité, signifierait
l’asservissement total de l’homme par les forces de domination. Notre victoire
libérera le monde.
Israel Shamir, Jaffa.
La Palestine n’est pas quelque chose de mort, c’est un pays vivant. Les
Palestiniens en sont l’âme. La Palestine est ce que les Palestiniens sont en
train de recréer en temps réel, de la même façon que la France est ce que les
Français créent et recréent chaque jour. C’est une grave confusion que
d’imaginer qu’on peut aimer la France et détester les Français. Quelle sorte de
France pourrait-il exister sans l’âme française ? Seuls des touristes
bornés en provenance de pays riches, harcelés par les mendiants, préfèrent
rester enfermés dans des hôtels chics d’où ils peuvent admirer le pays sans
rencontrer les autochtones. C’est comme si on aimait une belle dame en haïssant
son âme. Aimer un pays et souhaiter la disparition de ses habitants relève
d’une sentimentalité nécrophile.
Le penseur russe Lev Gumilev considère que la réalité d’un pays consiste en
une symbiose de ses habitants et du paysage. La Palestine et les Palestiniens
sont inséparables, les paysans et leurs oliviers, les sources et les dômes des
tombeaux ancestraux au sommet des collines ont besoin les uns des autres, et
c’est pour se compléter qu’ils se sont rassemblés là.
Les Palestiniens ne sont pas un peuple obscur. Ils ont créé L’Etoile de
Ghassul, rédigé la Bible, édifié les temples de Jérusalem et de Grizim, les
palais de Jéricho et de Samarie, les églises du Saint-Sépulcre et de la
Nativité, les mosquées de Haram al Charif, les ports de Césarée et d’Akka, les
châteaux de Monfort et de Belvoir. Ils ont marché avec Jésus, vaincu Napoléon
et combattu bravement à Karameh. Dans leurs veines s’est mêlé le sang des
guerriers Egéens, de Bene Israël, des héros de David, des premiers apôtres du
Christ et des compagnons du Prophète, des cavaliers arabes, des croisés
normands et des chefs turcs. Leur flamme ne s’est pas éteinte : la poésie
de Mahmoud Darwich, la lucidité d’Edward Saïd, l’huile d’olive parfaite, la ferveur
de ceux qui prient et le formidable courage de l’Intifada le prouvent.
Sans les Palestiniens, la Palestine meurt. L’eau de ses rivières est
empoisonnée, les sources se tarissent, les collines et les vallées sont
défigurées, ses champs sont travaillés par des Chinois importés, et ses enfants
sont emprisonnés dans des ghettos. L’idée d’un Etat juif distinct s’est
effondrée. Au long des dix dernières années, la politique aberrante du
gouvernement israélien a provoqué l’afflux de plus d’un million de Roumains, de
Russes et d’Ukrainiens, de travailleurs thaïlandais et africains. Certains
d’entre eux prétendent avoir des origines juives ; des tribus péruviennes, des
Indiens d’Assam et une vague interminable de réfugiés d’Union soviétique sont
apparus. Maintenant l’Agence juive projette d’importer une tribu lambda
d’Afrique du Sud, afin de renforcer le caractère juif de l’état.
Paradoxalement, ceux qui cultivent encore quelques traditions juives sont
isolés dans l’état juif, comme ce fut le cas pour Yeshayahu Leibovich, ou ont
été emprisonnés comme le Marocain juif rabbi Arie Der’i.
Le rêve de rassembler les Juifs s’est brisé contre le réel. Nous devons en
finir avec nos illusions. Laisser les fils et filles de Palestine rentrer chez
eux et reconstruire Suba et Kakun, Jaffa et Akka. Au lieu de consacrer la Ligne
verte, démolissons-la et vivons ensemble, enfants de Palestine, ou des colons
de la première heure, ou de Marocains et de Russes.
Nous devrions vivre dans un seul pays, et pas seulement à cause de l’échec
patent d’Oslo. C’est l’idée même de partition qui est erronée. Nous pouvons
suivre l’exemple de la Nouvelle Zélande, où les immigrants européens vivent
avec les Maoris natifs, et l’exemple de l’Afrique du Sud de Nelson Mandela, et
celui de la Caraïbe, où les fils des colons espagnols, des esclaves africains
et des indigènes amérindiens ont fusionné pour donner lieu à une splendide race
nouvelle. Déchirons nos déclarations de fausse indépendance pour en écrire une
nouvelle, une déclaration de dépendance et d’amour.
‘L’Etat’ (d'esprit)
14 décembre 2001
I
Les coteaux escarpés du Wadi Keziv, dans l'Ouest de la Galilée, sont
couverts des petits chênes trapus de la région et de buissons épineux. Les
lauriers-roses et les cyprès se mirent dans de petites vasques alimentées par
des sources. J'aime ce canyon coupé de tout. Durant les chaudes journées d'été,
on peut s'y cacher dans des grottes profondes et alambiquées et s'étendre dans
des eaux limpides et fraîches, guettant le daim qui viendra s'y abreuver ou
rêvant à quelque nymphe. On peut profiter d’un jour plus frais pour escalader
l’éperon rocheux qui monte des profondeurs de la gorge. Il s’appelle Qurain,
‘la corne’ en arabe, d’où le nom arabe de la vallée, Wadi Qurain. A cheval sur
‘la corne’, le château de Montfort, datant des Croisades, contemple la
Méditerranée, que l'on devine dans le lointain.
Ce lieu garde de multiples mémoires. Les chevaliers teutoniques, ces
sionistes (avant l'heure) du XIIe siècle, avaient acheté ce fort et
l’avaient nommé Starkenberg, le Mont de la Force. Mais ni le nom, ni le
lieu reculé ne leur permirent de résister. Ils furent défaits par Baibars, ce
parangon arabe de bravoure et de compassion, qui leur laissa la liberté. Ils
eurent la vie sauve et purent regagner Saint-Jean d’Acre avec armes, bagages et
honneur.
C’est sur ce chemin de pierre menant à une source que s'étaient rencontrés,
puis séparés, les personnages adorables d'Arabesques, un roman exquis de
l'écrivain palestinien Antoine Shammas, originaire du village voisin de
Fassuta, sans doute le seul non-juif au monde à écrire ses livres et ses poèmes
en hébreu moderne.
Plus à l'ouest, le petit cours d’eau de Keziv rejoint la mer, après avoir
traversé les ruines d'Ahziv, un village chrétien détruit, par des Juifs, en
1948. Dans ce village, il y a maintenant bien longtemps - c'était dans les
années vingt - une jeune fille palestinienne reçut la visite d'une autre
palestinienne de la région, la Vierge Marie. En d'autres termes, c’est un lieu
typique de cette terre étonnante de Palestine.
De nos jours, on peut explorer l'endroit sans crainte d'être dérangé ; il
n'y a personne. Le village ruiné est désert, tout comme la campagne alentour.
La terre de Palestine est souffrante, comme elle ne l'a jamais été depuis les
nuits noires de 1948. Personne ne s'aventure plus par ici, la vallée est livrée
aux sangliers efflanqués. En descendant le canyon, j'ai vu quelques-uns de ces
animaux gracieux, si différents de leurs cousins domestiqués. Ce n'est qu'une
fois sorti du défilé, déjà sur la plaine de Saint-Jean d'Acre, que j'ai
rencontré une présence humaine. Il s'agissait de quelques paysans thaïlandais -
ou chinois, je ne sais - qui travaillaient dans les cultures d'un kibboutz
voisin. Un kibboutznik entre deux âges, assis à l'ombre, les
surveillait. Je me suis approché pour lui demander un verre d'eau fraîche et
une cigarette.
C'était l'incarnation du brave Israélien, baraqué, tanné par le soleil, le
sourire bienveillant, les moustaches broussailleuses et un langage peu châtié.
Voilà cinquante ans, il (ou plutôt, son prédécesseur), aurait été quelque
combattant des troupes d'assaut juives, le Palmach, il aurait sans doute
conquis les terres agricoles du village d'Ahziv, expulsant ses paysans vers le Liban.
Il y a une trentaine d'année, il aurait travaillé les terres volées de ses
propres mains. Aujourd'hui, il supervise les Thaïlandais qui y triment, suant
sang et eau. Bientôt, me dit-il, il se rendrait à New York, pour aller voir son
fils. Ce sont des Russes, habitants de la ville de Maalot, qui viendraient
surveiller le kibboutz durant son absence. Les Juifs intéressés par
l'agriculture ou même par la surveillance des paysans thaïlandais ne courent
pas les rues, m'a-t-il dit. Le kibboutz espère obtenir un permis de construire,
afin de bâtir un lotissement et de vendre les logements. L'emplacement est bien
situé ; Nahariya et Acre sont toutes proches. Les maisons se vendront bien,
malgré la crise, ajouta-t-il.
Lui serrant la main, je pris congé en souhaitant bonne chance, à lui, aux
Thaïlandais ruisselants de sueur, aux champs verdoyants, aux montagnes du
Liban, plus au nord, qui dissimulent les camps de réfugiés peuplés par les
anciens habitants d'Ahziv, à la chaîne des monts de Galilée et à sa ville
entièrement russe de Maalot, où j’avais passé la nuit.
Maalot est une ville toute neuve pour des
habitants tout neufs, amenés en Israël après l’effondrement de l’Union
soviétique, de Kharkov et Minsk, de Riga et Bukhara. Il n’y a pas beaucoup de
jeunes mais plutôt des babushkas, ces vieilles dames russes. J’ai
demandé la mairie, en hébreu, mais c’était comme si je parlais chinois. Maalot
parle russe, lit des journaux russes, regarde la télévision en russe et mange
des saucisses de porc russes en buvant de la bière russe. Qu’est-ce qui a pu
rendre ces Russes moyens sensibles à la lumière de Sion ?
En Russie, comme aux Etats-Unis, il doit y
avoir au moins vingt millions de personnes ayant le droit de devenir citoyens
israéliens. Vous n’avez pas besoin d’être juif. Il suffit que votre fille d’un
premier mariage se soit mariée au petit-fils adoptif d’un juif. Vous pouvez
alors aller en Israël avec votre nouvelle famille. Les républiques de l’ex-URSS
sont dans une situation extrêmement difficile. Les travailleurs n’ont pas
touché leur salaire depuis des mois, de nombreuses familles envoient leurs
parents âgés en Israël, où ils obtiennent quelques milliers de dollars en
arrivant, une petite retraite, et un logement social, s’ils ont de la chance.
La majorité des arrivants n’ont connu en
Russie ni le judaïsme, ni la culture juive, et ne s’y intéressent pas le moins
du monde. Leur carte d’identité israélienne porte la mention ‘origine ethnique
et religion incertaines’. Ils ne sont pas considérés comme de ‘vrais Juifs’ et
leurs défunts sont enterrés au-delà de la ‘barrière’, dans une parcelle
spéciale pour les gens ‘d’origine douteuse’. Après l’épouvantable explosion de
la discothèque Dolfi, le problème est apparu au grand jour : les
fossoyeurs religieux refusaient d’enterrer les dépouilles des jeunes filles
russes dans un cimetière juif, alors que le gouvernement israélien bombardait
les Palestiniens pour ‘venger le sang juif’.
Dans l’atmosphère bénie de la Terre sainte,
nombreux sont les Russes qui cherchent un renouveau spirituel et religieux. Le
judaïsme n’en attire qu’un nombre limité, tandis que les autres se tournent
vers l’Eglise. C’est une démarche risquée : selon la loi israélienne, ils
peuvent être expulsés, en raison de leur foi chrétienne. Ils se rassemblent et
prient à l’abri des regards indiscrets, mais les jours de fête, ils se pressent
au Saint-Sépulcre de Jérusalem et à l’Eglise de la Nativité de Bethléem, à
Saint-Georges de Lydda et Saint-Pierre de Jaffa.
En 1991, alors que l’avenir de la Russie
était extrêmement incertain, Israël a reçu énormément de sang jeune et frais de
ce pays. Les partisans d’Israël dans les médias américains se lancèrent dans
une double campagne. Ils ont averti du risque de pogroms en Russie et ils
répandaient l’idée d’une vie belle et facile pour les immigrants aux USA. Des
numéros entiers de Newsweek et du Time se sont focalisés sur le
groupe néo-nazi Pamyat et l’antisémitisme rampant. A cette époque j’étais
correspondant à Moscou pour Haaretz et j’ai interviewé les leaders du
Pamyat pour ce journal. J’ai pu me rendre compte que cette sinistre
organisation comptait à peu près autant de membres que la Société de la Terre
Plate. Néanmoins, un cinéaste russe et juif, d’ailleurs fort sympathique, est
venu avec sa femme, à notre maison de campagne, pour demander protection en cas
de pogrom. J’ai essayé de les rassurer, mais je ne pouvais pas vaincre seul la
puissante machine médiatique. Dix ans plus tard, j’ai rencontré une dame,
juive, russe et écrivain à Jérusalem, qui m’a dit avoir été l’instigatrice des
rumeurs de pogrom.
"Vous, les Israéliens, devriez ériger un
monument en mon honneur," dit-elle.
"Certainement", dis-je, "Pour
quoi, au juste ?"
"Je vous ai amené un million de
Russes : j’ai annoncé à la radio moscovite l’imminence d’un pogrom."
Je n’ai pas eu le cœur de la détromper ; ses
annonces n’auraient eu aucun effet si les amis américains d’Israël ne les
avaient amplifiées. Quoi qu’il en soit, les Russes à la fois effrayés et
séduits, se sont précipités à l’ambassade américaine, et à ce moment là, Israël
a demandé aux USA d’arrêter l’émission de visas pour les Russes. Les portes des
Etats-Unis s’étant refermées, tous ces gens sur le départ ont été obligés
d’aller en Israël.
Ils ont vécu des temps difficiles, car les élites
leur ont appliqué une méthode israélienne unique, de ce que l’on pourrait
nommer un ‘dé-développement’, déjà expérimenté sur les Juifs orientaux et les
Palestiniens. Les médias israéliens les décrivaient comme une bande de
criminels et de prostituées ; on leur faisait signer des contrats en
hébreu qu’ils ne comprenaient pas ; leurs docteurs et leurs ingénieurs
balayaient les rues ou cueillaient les oranges. Le taux de divorce dans cette
communauté est monté en flèche. Leurs enfants étaient attirés par la drogue. En
1991, Israël a cessé d’embaucher les Palestiniens des Territoires Occupés et
les élites de l’ancienne Union soviétique étaient supposées les remplacer dans
les emplois subalternes et mal payés. Mais en vertu de leur nombre, les Russes
ont pu créer leur propre Etat dans l’Etat, avec leurs propres médias, leurs
commerces et une couverture sociale. Les Russes ont survécu et ont compris les
règles du jeu. Les plus malins sont retournés à Moscou, les aventuriers sont
partis aux USA, et les pacifiques au Canada. Depuis lors, Israël accueille
surtout des personnes âgées, des mères célibataires et les chômeurs sans
espoir.
Les Russes constituent une communauté belle
et travailleuse mais également confuse. Ils ont du mal à comprendre où ils ont
atterri, et ils tentent sans cesse de comparer leur situation avec celle qu’ils
avaient à Bakou ou à Tachkent. La lecture des journaux russes montre leur
désarroi. Un article demande que l’on castre les Palestiniens afin de résoudre
la crise démographique. Un autre accuse de tous les maux les Juifs religieux,
les décrivant comme des ‘parasites suceurs de sang’. Un troisième rend les
Juifs orientaux responsables de leur propre échec social. On leur inculque une
version brève de la foi juive moderne, et son commandement unique : ‘les
Arabes tu haïras’.
Maintenant, le Premier ministre Ariel Sharon
compte importer, de nouveau, un million de ‘Juifs russes’. C’est
possible : si les Juifs américains amis d’Israël exercent une pression
suffisante sur l’Ukraine, dix millions d’Ukrainiens peuvent subitement
retrouver leurs ‘racines juives’.
Il existe des douzaines de villes dortoirs
comme Maalot, apparemment produites par clonage ; pourquoi sinon seraient-elles
si semblables, ou plutôt, identiques ? Maalot est construite sur un site
agréable, à courte distance du Wadi Keziv, mais les habitants n’en ont jamais
entendu parler. Même leurs enfants, après dix ans passés à Maalot, ne
s’aventurent pas dans la campagne environnante. Ils passent leur temps autour
du pub, dans le centre, en rêvant d’un pub bien meilleur, à Haïfa.
Mais ça, c’était hier. Aujourd’hui, j’ai fait
du stop jusqu’à Nahariya, et de là j’ai pris le train pour rentrer chez moi à
Jaffa.
Dans le train, il y avait quelques Africains, sans doute des immigrés
clandestins à en juger par leurs regards fuyants. Des maçons roumains, toute
une équipe, s'envoyaient de la bière et rotaient bruyamment. Ils ont été
importés de leur patrie est-européenne appauvrie pour venir construire les
demeures des immigrants, car, en Israël comme en Californie, les juifs ne
veulent pas travailler dans le bâtiment.
Un avocat juif israélien, revêtu de sa toge noire, fourrageait dans la
paperasse de son attaché-case entrouvert. Un groupe de Marocains parlait de la
fermeture de l'aciérie de Saint-Jean d'Acre et de leurs très maigres chances de
retrouver du boulot. La crise s'aggrave, dit l'un d'entre eux, c'est comme en
1966, sinon pire.
Un soldat israélien, blond et armé, parlait ukrainien, avec force 'h'
fricatifs, à sa copine corpulente. Il célébrait ses propres exploits guerriers
face à une multitude de terroristes arabes, sous le regard éperdu d'admiration
de sa Dulcinée.
Je me revoyais à son âge, jeune parachutiste, fier de mes bottes rouges et
de mon pistolet mitrailleur Uzi. Le train venait justement de passer à
proximité de mon camp d’entraînement de l’époque, niché entre les montagnes de
Marj Sannur. C’était le début du printemps, quand les hautes terres de
Palestine ont cette beauté de tout le pourtour méditerranéen. Parfois je
retrouve leurs traits charmants dans les collines nues autour des Baux de
Provence, ou dans les pentes plantées d’oliviers, qui descendent de Delphes
vers la mer, comme on croit voir sa bien aimée dans une foule inconnue. Une
brume épaisse et blanche comme neige recouvre la vallée de Sannur, au petit
matin, faisant de chaque jour un Noël enneigé. Quand la brume disparaît,
l’herbe verte brille sous les amandiers en fleurs qui s’éveillent. Le vent
froid de février les dépouille de leurs pétales rose pâle qui volettent
alentour comme des flocons de neige et retombent sur le sol caillouteux.
De l’autre côté de la clôture du camp militaire, j’avais vu un paysan qui
bêchait son champ d’oliviers. Il aurait pu être mon père, un homme fort et bronzé,
large d’épaules, et portant un chapeau blanc. Je baissai mon fusil et le
saluai. Il me salua en retour et posa son outil. Nous nous étions assis, chacun
de son côté de la clôture, je sortis mes cigarettes et il en prit une
délicatement de ses mains calleuses. Nous parlions d’huile d’olive et de thym,
les principaux produits régionaux, du tombeau sacré du Cheikh Ali au sommet de
la colline et d’une source d’eau claire dans la vallée. A ma première
permission, je me suis habillé en civil et suis allé à son village. On m’a
offert une tasse de café turc, très fort, où flottait une graine de cardamome.
Des voisins sont venus saluer le visiteur étranger, et nous avons commencé une
de ces interminables conversations orientales, où l’on demande à chacun s’il est
content, de sa vie, des enfants, du travail. Apparemment, ils ne se plaignaient
pas de leur vie de paysans, dure mais pleine de satisfactions. Pour eux, les
Israéliens ne représentaient qu’un nouvel arrivage d’étrangers, venant après
les Jordaniens, les Britanniques, les Turcs, les Croisés et les Romains. Ils ne
nourrissaient aucune haine, mais plutôt une vague curiosité pour l’étranger,
rien de plus normal. L’épouse de mon hôte a servi de l’huile d’olive aux
reflets verts, du thym très parfumé et du pain tout frais sorti du four du
village, le repas palestinien typique.
Nous avons marché jusqu’au puits tout proche. Une eau pure se déversait
dans une vasque en pierre, construite il y a plusieurs siècles, et portant tous
les signes de la sollicitude orientale. Au-delà de la vasque, un petit tunnel
de 100 mètres de long avait été creusé dans la paroi de la falaise, par les
ancêtres de mon hôte. Les sources palestiniennes ont besoin d’un entretien
constant, elles s’envasent facilement si l’on ne veille pas en permanence à
leur propreté. C’était le travail de son fils Elias, de prendre soin de la
source, “mais il est dans une prison israélienne”, m’a-t-il dit d’un air
détaché. Elias avait amené à la maison un journal communiste, quelqu’un l’a
dénoncé aux autorités, qui lui ont proposé le choix suivant, l’exil ou la
prison. Les Palestiniens peuvent être emprisonnés sans jugement, cela s’appelle
‘détention administrative’. Officiellement, cette détention est limitée à six
mois, mais les militaires peuvent la prolonger à volonté. Plutôt que l’exil,
Elias avait préféré la prison dans son pays.
L’envie est un sentiment misérable, mais je l’enviais, cet enfant de
Sannur. J’enviais sa place dans ce paysage serein et la dévotion qu’il lui
vouait. Pourquoi n’étais-je pas né dans cette maison, près de la source
fraîche, à côté des vignobles, sur ces pentes où broutent les chèvres ?
Pourquoi m’étais-je retrouvé enfermé dans le ghetto urbain, ‘réservé aux
Juifs’ ? J’ai le droit de vivre dans un tel village en Grèce ou en Provence,
mais pas en Palestine. Ce n’est pas à cause du manque d’hospitalité des
Palestiniens. Ils ne verraient rien à redire si j’achetais ou louais une maison
dans le village. Mais l’Etat juif ne m’autoriserait pas, ni aucun autre Juif, à
résider dans un village palestinien. Un Juif ne peut vivre que dans une colonie
‘réservée aux Juifs’, modèle de ségrégation, où les Palestiniens ne peuvent
entrer que comme domestiques. Au dehors, un Juif doit être armé. Un touriste
étranger peut se balader librement dans les zones palestiniennes, mais l’état
juif emprisonne un Israélien juif qui s’y trouve, à moins, évidemment, qu’il
n’y participe à quelque intrusion armée.
La boucle de l’Histoire est bouclée. En enfermant les Palestiniens à
l’extérieur, nous nous sommes enfermés à l’intérieur. L’idée même de
l’émancipation juive était de sortir du ghetto et maintenant, nous nous sommes
replacés de force dans le ghetto. Nous ne méritons vraiment pas cela. Nous,
Israéliens, sommes moins juifs que n’importe lequel d’entre vous. Nous avons
été nombreux à demander que figure ‘Israélien’ ou ‘Hébreux’, sur la carte
d’identité que nous devons porter en permanence. Mais la Cour Suprême l’a
interdit. Nous devons avoir ‘Ethnie : juive’ imprimé sur nos papiers.
Notre destin nous a été imposé comme l’a été celui du jeune Frankenstein de
Mel Brooks. Dans ce pastiche de film d’horreur, le docteur Frederick
Frankenstein (Gene Wilder), un professeur américain, descendant du créateur du
monstre, hérite du château de son aïeul, dans cette Transylvanie hantée par les
loups-garous. C’est un Américain moderne et rationnel, mais les autochtones
attendent de lui qu’il perpétue les fâcheuses traditions de l’infâme
Frankenstein. Il tente de lutter contre son destin, il insiste pour qu’on prononce
son nom à l’américaine, ‘Fronk-en-steen’, mais les fidèles serviteurs de la
famille s’entêtent à l’appeler ‘Frank-en-schtain’.
Sans le vouloir, le brillant cinéaste a créé la fable du nouvel Etat juif.
Les fondateurs voulaient recommencer leur vie à zéro, devenir ‘Israéliens’, une
nouvelle tribu parmi celles de Palestine. Ils ont abandonné leur nom juif, le
langage juif, les synagogues et le Talmud. Ils ont appris à travailler la terre
et à manier le fusil. Ils ont été rejoints par nombre de gens qui n’avaient
jamais mis les pieds dans une synagogue. Mais le destin des Juifs leur est
retombé dessus, et les a renvoyés dans le ghetto.
Alors nous avons commencé à nous comporter selon le destin juif. Nous
traitons les non-juifs comme des animaux, assassinons leurs dirigeants, tuons
leurs enfants par centaines, supprimons leur liberté de circulation, leur
liberté de culte et leur droit au travail. Nous confisquons leurs terres,
tirons sur les églises et assiégeons les mosquées. Nous blanchissons l’argent volé
par des escrocs du Pérou ou de France, nous exportons des instruments de
torture vers les dictatures d’Amérique du Sud, nous offrons un refuge aux
parrains de la Mafia de Miami, nous vidons les coffres américains, allemands,
suisses et polonais. Nous avons le plus fort taux d’intérêt, quatre fois celui
des Etats-Unis, et le plus grand écart social parmi les pays développés. En
bref, nous accomplissons tout ce qu’attend de nous un antisémite. Nous avons
même élu, comme Premier ministre, un tueur de Goys professionnel.
Le train roulait maintenant dans l'agglomération de Nathania, et je pensais
aux centaines de milliers, peut-être même aux millions d'Américains, de
sionistes juifs et chrétiens, faisant du lobbying, priant, collectant des
fonds... Non, non... pas pour l'Etat juif, construit sur les ruines de la
Palestine. Ce serait déjà horrible ; mais la réalité est pire. Je pensais
aux millions de Palestiniens, en train de croupir dans les camps de réfugiés et
dans les geôles, dépossédés, expulsés - non par le monstre de l'occupation
odieuse et du rapt des terres, non ; par quelque chose de pire : par
un fantôme.
L'Etat juif est un Etat virtuel qui perd rapidement le lien ténu qui le
relie à la réalité. Cet Etat-fantôme tue les gens tout en collectant des fonds
en Amérique ; il poursuit une sorte d'existence scélérate, comme
l'illustre l'expression juridique "propriété du défunt". Ses champs
sont entretenus par des travailleurs-hôtes importés, gardés par des Russes et
des Ethiopiens, importés eux aussi, et font l'objet de conférences en amphi par
des professeurs israéliens, enseignant (à temps plein et à vie) dans les
universités américaines et de braves généraux, toujours à l’affût d’un brusque
revirement des fabriquants d’armes américains. Le chômage augmente de jour en
jour, les services publics sont en grève quasi-permanente ; le tourisme
s'est effondré, les hôtels sont fermés et d'autres branches de l'économie
nationale sont au bord de la faillite. Les Israéliens achètent des appartements
en Floride et à Prague, tandis que les logements, en Israël, ne trouvent pas
preneur. L'acharnement de Sharon à punir les Palestiniens, ressemble à celui de
quelqu'un qui martyrise sa propre main gauche : les Palestiniens et les
Israéliens sont mêlés et intégrés les uns aux autres, leur séparation tue
l'économie des uns et des autres.
Vu de loin, des Etats-Unis, Israël semble un géant : puissance
nucléaire, grand ami des Américains, l'Etat juif est un motif de fierté, pour
certains Juifs américains. Un visiteur peut quitter nos côtes avec le
sentiment, fort, que nous avons une identité marquée et que nous sommes
prospères. Mais nous, qui y résidons en permanence, sommes les seuls à savoir
qu'Israël n'est qu'un décor de carton-pâte. Israël est en train de s'écrouler,
ses forces vives émigrent, en désespoir de cause, tandis que les généraux
parachèvent la destruction du pays. C'est un sort cruel qui s'abat sur les
Palestiniens : Israël, l'Etat-fantôme qui les assassine, est un corps sans
âme, titubant comme un zombie, qui hante les couloirs du Congrès américain et
les déserts du Proche-Orient.
Et c'est pour ce spectre que de gros bonnets juifs américains pressurent
leurs employés et leurs concitoyens comme des citrons, afin d'en extraire
jusqu'au dernier centime, exigeant des coupes dans les pensions allouées aux
personnes âgées et dans les allocations familiales, des restrictions aux
budgets de la santé et de l'éducation, l'assèchement de l'aide internationale à
l'Afrique et à l'Amérique du Sud, la mise sur pied de coalitions improbables
avec des racistes aussi notoires que Pat Robertson et Jerry Falwell, la
vitrification de l'Irak, bénissant le bombardement de réfugiés afghans, faisant
tout afin de maintenir les Afro-américains dans leurs ghettos, minant la
société qui les a accueillis, se créant des ennemis, à eux-mêmes et, plus
largement, à l'Amérique. Ces agissements sont on ne peut plus avilissants.
Certes. Mais, de plus, ils sont vains.
L'expérience sioniste est pratiquement terminée. Israël peut encore être
maintenu en survie artificielle, cas d'acharnement thérapeutique évoquant celui
qu'on exerce parfois sur un 'légume humain' en état de mort cérébrale. Il peut,
certes, encore tuer des tas de gens, voire même déclencher une guerre mondiale.
Mais, pour lui, désormais, tout retour à la vie est impossible.
L'Etat juif d'Israël est un état d'esprit ; il n'est que la projection
de la mentalité juive américaine. Les préoccupations et les problèmes qui
l'agitent sont les problèmes des Juifs américains. Pour nous, ‘Juifs’
israéliens, il n'est nul besoin de ségrégation, de guerre, de soumission des
habitants d'origine. Nous ne mangeons pas de bagels, nous ne parlons pas
yiddish, nous ne lisons ni Saul Bellow ni Sholom Aleichem et, pour nous, les
synagogues "valent le détour". Nous préférons la cuisine arabe et la
musique grecque. Dans mon quartier, il y a sept boucheries vendant de la viande
de porc contre une boucherie kasher. Quarante pour cent des couples, à Tel
Aviv, se forment hors cadre juif : les jeunes Israéliens préfèrent aller
se marier à Chypre, ne serait-ce que pour éviter d'avoir affaire à un rabbin.
Tel Aviv est la capitale homosexuelle du Proche-Orient, en dépit du fait qu'en
vertu de la loi juive, les homosexuels devraient être occis. Parfois j’aimerais
que nos grands amis, les juifs américains, nous abandonnent, dégoûtés, en nous
jetant un dernier regard méprisant. Il s’agit d’une lamentable erreur
d’identité. Nous ne sommes pas ceux qu’ils croient. Nous avons besoin de leur
protection contre les Gentils à peu près autant que les poissons ont besoin de
bottes imperméables.
J’arrive chez moi à Jaffa la maritime, une ville délabrée où tombent en
ruines les hôtels particuliers roses construits par la noblesse arabe et les
négociants. Mes voisins sont sortis : l’imam est allé à sa petite mosquée, la
famille marocaine d’à côté s’affaire dans le garage pour réparer de vieilles
voitures, le guide arménien a emmené ses visiteurs à Jérusalem, un autre
voisin, un peintre russe, vient m’emprunter un peu de sucre. Nous vivons
ensemble, l’une des rares communautés sans ségrégation, sur cette langue de
terre entre la route et la mer, vestige de la Jaffa de jadis.
Ce lieu de misère plairait à l’Esme de Salinger. Les bulldozers de l’état
juif ont démoli une maison sur deux, ce qui donne à la ville cet aspect
dentelé. Ils ont aussi déversé les gravats sur le littoral, en prévision de
gros projets immobiliers. Ils avaient l’intention de construire une autre
Maalot ici, mais les tensions dues à l’Intifada ont fait capoter leurs plans
pour ‘judaïser’ Jaffa. Elle est restée à moitié en ruine et mal entretenue, car
les habitants n’ont pas l’autorisation de restaurer leur maison.
Cependant, c’est un endroit agréable, rappelant le Quatuor d’Alexandrie
de Durrell. Les grosses Cadillac des revendeurs de drogues croisent dans les
rues dépavées. Des enfants en gandoura jouent au coin de la rue. Les cloches de
l’église catholique de Saint-Antoine, s’unissent à celles de l’église orthodoxe
de Saint-Georges et à l’appel du muezzin de la mosquée Ajami toute proche. Des
pêcheurs apportent leurs prises aux restaurants du front de mer pour les
dîneurs venus de Tel Aviv. Des Palestiniennes papotent devant leur maison en
croquant des graines salées. Les effluves des falafels viennent des étals du
marché. Dix chats de gouttières observent d’en haut un rat énorme.
L’ambassadeur français retourne à sa résidence. Une équipe de cinéastes tourne
une scène de Beyrouth.
Jaffa fut appelée jadis la fiancée de l’Orient, et elle faisait concurrence
à ses voisines Beyrouth et Alexandrie. Entourée d’orangeraies parfumées, cette
cité de cent mille habitants, s’enorgueillissait du premier cinéma du Levant,
et abritait le siège de compagnies européennes. Les Américains et les Allemands
ont construit leurs maisons aux toits rouges à sa périphérie et, en 1909, les
juifs sionistes d’Europe de l’Est fondèrent Tel Aviv un peu plus au nord.
Un jour funeste de novembre 1947, l’ONU, sous forte pression du
gouvernement des Etats-Unis, a décidé de diviser le pays que nous partagions.
Cela n’était pas nécessaire, cela n’était même pas demandé. Les Juifs religieux
étaient contre, les Juifs éclairés d’Allemagne comme Buber et Magnus, étaient
contre. Les Palestiniens étaient contre. Nous pouvions vivre ensemble, comme
des frères, et enfin construire une nouvelle nation, unissant la ferveur des
Juifs et l’amour pour la terre des Palestiniens. Mais les organisations juives
américaines apportèrent leur soutien à Ben Gourion et Golda Meir, les défenseurs
de la partition. Comme il fallait s’y attendre, cela n’a rien donné de bon.
Les trois cinquièmes (55,6%) de la Palestine passèrent sous le contrôle des
Juifs, et deux cinquièmes étaient supposés rester palestiniens. Même dans le
nouvel Etat juif, les Palestiniens étaient majoritaires. Jaffa devait rester
palestinienne. C’était terrible pour les Palestiniens, mais les nouveaux
immigrants israéliens trouvaient que ce n’était pas assez terrible. Ils ont
assiégé et bombardé Jaffa, jusqu’à ce que sa population se réduise à cinq mille
personnes, alors qu’avant la guerre elle comptait cent mille habitants. Les
autres ont fui vers Gaza et le Liban, dans les camps de réfugiés où ils
habitent encore aujourd’hui.
Dans les palaces et hôtels particuliers de Jaffa, on a logé des réfugiés
arabes de villages rasés et des Bulgares, des gens sympathiques importés des
Balkans, pour combler le vide. Une petite partie de la ville s’est
‘aristocratisée’, et est devenue Jaffa l’Ancienne, un musée propre et exclusif,
où les peintres kitsch et les antiquaires aimaient à s’installer. Notre Jaffa
conserve et représente la mémoire d’une Palestine complète, le Paradis perdu.
Elle a attiré quelques artistes qui se sont installés dans ces palaces
délabrés, et ont vécu aux côtés des Palestiniens d’origine, en partageant leurs
espoirs et leurs peines.
Avant l’Intifada, un réfugié d’un camp de Gaza pouvait venir visiter sa
maison perdue. C’était une situation horrible pour l’habitant actuel et pour le
véritable propriétaire, car le propriétaire n’est pas autorisé à revenir
s’installer chez lui. Ma voisine, une Bulgare très gentille, a généreusement
tenté de rendre sa maison à la famille palestinienne expropriée, mais le
gouvernement ne l’a pas permis. Il est difficile de rembourser un prêt, dit-on.
Vous prenez l’argent de quelqu’un d’autre, mais c’est votre propre fric que
vous rendez. Vous empruntez pour un temps mais vous rendez pour toujours. C’est
encore plus dur de rendre ce qu’on a volé. Pourtant, tôt ou tard, il faudra le
faire. Il y avait une bonne occasion de résoudre le problème en 1967, lorsque
la Palestine fut à nouveau réunie.
Beaucoup de braves gens voient la Guerre des six jours comme la ‘mère de
tous les problèmes’. Sans elle, les Juifs et les Palestiniens auraient été capables
de vivre séparément, disent-ils. Mais des Etats séparés ne ramèneront pas les
réfugiés de Gaza dans leur maison de Jaffa, et je pense que ce serait
merveilleux que ce retour puisse se réaliser. De plus, je suis persuadé que
c’est mieux pour nous de vivre ensemble. Nous sommes assez complémentaires
comme populations, et entre individus, nous nous entendons très bien. C’est
pourquoi je n’ai rien contre la conquête de 1967, en soi (ce qui est différent
du régime d’occupation militaire). Nous pouvions faire revenir les réfugiés,
régler les anciennes querelles et vivre ensemble dans l’égalité, enfants de
Palestine et nouveaux venus. Nous ne serions pas un Etat juif exclusif, mais
nous serions un peuple heureux et satisfait.
Il y a eu, une fois, l’illusion d’un choix, un Etat juif ou un Etat
démocratique. Nous n’avons choisi ni l’un ni l’autre, car nous avons méprisé la
démocratie et asservi les autochtones ; quant à notre judaïté, c’est, au
mieux, une idée virtuelle. Si les Juifs américains cessaient de soudoyer
massivement Israël, nous pourrions tout simplement oublier la diaspora et nous
fondre dans le Proche-Orient hospitalier, comme une autre de ses tribus. S'ils
s'entêtent à nous 'financer' de la sorte, nous pourrions bien être tentés de
leur montrer de quel bois les Juifs se chauffent.
Nous sommes les rois des camelots de l'illusion : pour peu qu'il y ait
des clients, nous fournissons. En 1946, sous l'égide des Nations Unies, un
groupe de personnes sages et dévouées venant de tous les pays du monde, arriva
en Palestine. Ces gens avaient été envoyés en mission préparatoire à la
partition du pays. Entre autres lieux, ils visitèrent le kibboutz le plus au
sud, Revivim, dans le désert aride du Néguev, et ils évoluèrent parmi de
magnifiques bordures de roses, d'anémones et de violettes, avant de parvenir au
bureau de la direction. Dans leur rapport d'inspection, les membres de la
délégation exprimèrent leur émerveillement et firent tomber la sentence :
"les Juifs font fleurir le désert, il faut leur donner le Néguev."
A peine eurent-ils le dos tourné que des jeunes kibboutzniks sortirent de
leur cachette et entreprirent d'extirper les fleurs du sable où elles avaient
été fichées ; ils les avaient achetées le matin même au marché de Jaffa et les
avaient plantées là comme décor pour la - courte - durée de la visite de la
délégation. Cette simple petite mise en scène a abouti au transfert du Néguev,
avec ses deux cent mille habitants palestiniens, à l'Etat juif. Une majorité
des habitants palestiniens furent expulsés au-delà de la frontière fraîchement
tracée, et allèrent peupler les camps de réfugiés en Jordanie ou à Gaza.
C'était cruel et arbitraire ; encore aujourd'hui, cinquante ans plus tard, la
partie du Néguev située au sud de Bersheva a une population moindre qu'en 1948.
Afin de peupler les régions débarrassées de leurs habitants (palestiniens),
le Mossad trompa et terrorisa les communautés juives du Maghreb, pour les
persuader de quitter leur terre natale et de s’installer en Israël. Les Juifs
d’Afrique du Nord sont de braves gens, mais vulnérables. Ils s’inquiétaient
pour leur avenir car les Français commençaient à se retirer d’Afrique du Nord.
Seules les fortes personnalités firent le bon choix, et restèrent avec leur
peuple, les Marocains, les Algériens, les Tunisiens ou les Libyens. Ils n’ont
pas eu à le regretter ; ils sont maintenant ministres ou conseillers du roi.
D’autres, séduits par le charme puissant de la civilisation française,
rejetèrent le fantôme de l’Etat juif, et s’installèrent en France. Ils ont
donné au monde Jacques Derrida et Albert Memmi.
Ceux qui sont venus en Israël fournissent 75% de sa population carcérale.
Leur revenu n’est qu’une fraction de celui des Juifs d’origine européenne.
Leurs chercheurs et écrivains ont peu de chance d’exercer dans les universités
israéliennes. L’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes est exécrable. Ce n’est pas une
honte d’être marocain, disent les Israéliens. Et ils ajoutent rapidement que ce
n’est pas un grand honneur non plus.
Les Nord-africains furent amenés en nombre, on leur pulvérisa du DDT afin
de tuer leurs poux et on les plaça dans des camps de réfugiés qui devinrent
bientôt les villes de Netivot, Dimona, Yerucham. Ils y sont toujours, dans des
cités où dominent le chômage et l'indigence, survivant grâce à des allocations
et vouant aux gémonies les Juifs ashkénazes qui tiennent salon dans les cafés
de Tel Aviv. Certains de ces Juifs orientaux en vinrent à la conclusion que
l’Holocauste avait été un châtiment mérité par les tant honnis ‘AshkeNazis’,
comme ils l’écrivent. Israël est probablement le seul endroit sur terre où l’on
peut entendre : "c'est dommage qu'ils ne t'aient pas brûlé à
Auschwitz". Même le grand rabbin séfarade Joseph Obadiah a récemment expliqué
l’Holocauste par les péchés des Juifs européens.
Pendant un certain temps, mon ami russe a vu les murs de sa maison de
Jérusalem ornés du graffiti quelque peu troublant, “les AshkeNazis à
Auschwitz”. Il s’est plaint à la police
mais n’a reçu aucune réponse. Les postes les plus bas, dans les forces de
police, sont occupés essentiellement par des Juifs orientaux, et ils n’ont pas
le temps de s’occuper des plaintes russes. Ils étaient, à une époque, dans la
situation des Russes, mais depuis, ils ont été dé-développés encore plus
profondément.
Chaque fois qu’un Juif oriental réussit à gravir l’échelle sociale, le
système organise sa chute. Des politiciens orientaux populaires, qui pourraient
menacer la domination des élites ashkénazes, se retrouvent en prison. Arie Der’i,
ministre marocain brillant, qui amena son parti de zéro à 17 sièges au
Parlement (qui en compte 120), est toujours en prison après qu’une surveillance
policière de dix ans ait apporté quelques preuves contestables contre lui. Son
prédécesseur Aharon Abu Hatzera, fils d’un Juif marocain sanctifié rabbin et
ministre, fut envoyé en prison pour des irrégularités financières qui sont
monnaie courante dans notre pays du Proche-Orient. Le puissant éditeur irakien
Ofer Nimrodi a passé plus d’un an en prison avant son jugement, mais il a été
rapidement libéré ensuite, car les charges contre lui se sont révélées nulles.
Yitzhak Mordecai, ministre kurde de la défense et qui visait le poste de
Premier ministre, a été poursuivi pour abus sexuel. Le professeur marocain et
ministre Shlomo Ben Ami a servi de bouc émissaire pour la visite infamante de
Sharon au Mont du Temple.
Tandis que les Juifs orientaux souffrent, le kibboutz ne va pas très bien
non plus. Ari Shavit du Haaretz a fait paraître un beau reportage sur Negba,
le fameux kibboutz prospérant dans le Neguev. Cela fait longtemps que ce
kibboutz n’a pas célébré la naissance d’un enfant. Les kibboutzim Negba
et Ruhama sont devenus des ‘maisons de retraite’ et leurs jeunes sont partis
depuis longtemps s’installer à Los Angeles.
Ainsi, l’arnaque de Revivim, la conquête du Néguev, l'expulsion des
Palestiniens, la destruction de la communauté juive maghrébine ; tout cela
a réussi, pris isolément. Mais tout cela a échoué, globalement. Les dirigeants
sionistes rêvaient de faire de la Palestine un Etat aussi juif que l'Angleterre
est anglaise. C'est raté. La Palestine est aussi peu juive que la Jamaïque
n'est anglaise.
Nous, enfants de juifs, n’avons que l’embarras du choix. Un Italien est un
Italien. L’italien est sa langue, sa culture, sa foi, sa tradition, son art et
son paysage. On ne peut le séparer de Dante ni de Giotto, des villages de
Toscane ni de la Madone, de la pastasciuta ni de Venise. Mais être un
Juif est une question de choix. Un juif italien peut devenir un Italien. Un
juif américain peut se contenter d’être un Américain. Les descendants des Juifs
qui pratiquent notre vieille religion sont peu nombreux. Encore moins nombreux
sont ceux qui parlent hébreu ou d’autres langues juives. La majorité a abandonné
les modes de vie et métiers juifs traditionnels.
Le choix personnel est entre les mains de chacun. Un Américain riche et
puissant, d’origine juive, peut ressentir, à propos de sa judaïté, la même
chose que pour n’importe quel autre violon d’Ingres. Peut-être qu’il
collectionne les timbres ou qu’il joue au golf. Il ne voudrait pas pour autant
construire un Etat philatéliste sur les ruines de Monaco (cette principauté
émet des timbres magnifiques). Il n’aurait pas non plus l’idée de doter son
club de golf du dernier modèle de F-16. Si les juifs américains pouvaient nous
oublier pendant une dizaine d’années, nous pourrions comprendre et résoudre nos
problèmes, arriver à un nouvel équilibre naturel en Palestine. S’ils ont trop
d’argent et s’ils désirent s’en servir pour gagner de l’influence, qu’ils le
dépensent en améliorant le sort des Afro-américains, leurs voisins.
En fait, c’est ce qu’ils faisaient avant l’avènement du sionisme. Tom
Segev, écrivain et historien israélien, rapporte l’histoire de Julius Rosenwald,
homme d’affaire de Chicago, propriétaire de Sears, Roebuck and Co, qui
finançait des projets scolaires pour les Afro-américains, dans les années 1920,
à hauteur de deux millions de dollars par an. (Un émissaire sioniste s’est
plaint : “il est difficile pour nous d’accepter l’idée que l’un des nôtres
donne son argent à des nègres arriérés”.) Cette tradition pourrait revenir à
l’honneur, car la charité commence chez soi ; et chez eux, c’est
l’Amérique.
Aujourd'hui, on est en train de dévaster la terre de Palestine, sous nos
yeux. Ses beaux villages ancestraux sont bombardés jusqu'à ce qu'il n'en reste
plus pierre sur pierre ; ses églises sont vidées de leurs ouailles ;
ses oliviers sont arrachés. Cette terre n'avait plus connu une telle ruine
depuis l'invasion assyrienne, il y a 2700 ans. Rien ne saurait nous consoler du
spectacle de cette immense désolation, et ceux qui en sont responsables - les
tueurs israéliens comme leurs sponsors juifs américains - seront damnés à
jamais.
Toutefois, il restera, en marge des futurs livres d'Histoire, une étrange
ironie : "c'est en vain que les dirigeants juifs ont commis tous ces
crimes ; ils n'en ont retiré aucun bénéfice."
Même si on devait crucifier le dernier Palestinien survivant sur le mont du
Golgotha, cela ne ramènerait pas l'état juif d'Israël à la vie.
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18 juin 2001
Au moment, pratiquement, où le cessez-le-feu
concocté par la CIA entrait en application, j'ai reçu un appel téléphonique
angoissé du village d'Aboud. Ce village est situé sur le versant occidental des
collines de Samarie. Il avait été investi par l'armée israélienne ; deux hommes
avaient été abattus. J'y suis allé, ce matin. J'y suis allé pour voir ce
village et aussi pour me faire une idée du cessez-le-feu, sur le terrain.
Le village d'Aboud est cerné par de nouvelles
colonies juives, de tous côtés. Une route juive, toute neuve, mène jusqu'aux
environs du village. En arrivant à l'embranchement, environ quatre kilomètres
avant le village, nous avons constaté que la route est condamnée par des
monceaux de terre de dimensions cyclopéennes. Nous avons tenté notre chance en
roulant jusqu'à un autre embranchement, aboutissant au village de l'autre côté,
avec le même résultat. Nous avons fini par trouver une piste de terre battue et
étroite, que les paysans avaient tracée le matin même, et nous l'avons
empruntée.
Aboud est un très beau village palestinien,
il évoque puissamment la Toscane. Ses maisons aux pierres adoucies par le temps
semblent pousser sur les pentes de ses collines. Des vignes ornent les grilles, des figuiers plantureux
font de l'ombre aux ruelles. La prospérité de ce village bien implanté dans son
environnement saute aux yeux. Il suffit de voir combien les maisons sont vastes
et la propreté des ruelles irréprochable. Des hommes âgés étaient assis sur des
bancs de pierre, sur une petite place entourée de murs, à l'ombre d'une
tonnelle, évoquant les sages d'Ithaque réunis par le jeune Télémaque.
L’atmosphère qui s'en dégageait, faisait penser aux "portails de la
ville" de la Bible, ou à un diwan. Des enfants apportaient du café
et des fruits frais à ces vieux messieurs. Les Palestiniens, ici, ne sont pas
des réfugiés de Gaza et de Deheishé. Ici, comme dans une sorte de pli temporel,
on peut voir la Terre sainte telle qu'elle devrait - telle qu'elle pourrait -
être.
Le village d’Aboud est vieux de trois mille
ans, et, selon la tradition locale, il a reçu la foi du Christ du Christ
lui-même. Une église est là pour le prouver. C'est l'une des plus anciennes
églises au monde. Elle a été bâtie au temps de l'empereur Constantin, au IVe siècle.
Peut-être est-elle encore plus ancienne, c'est en tout cas ce que pensent
certains archéologues. Cette frêle construction fait l'objet de restaurations
et de soins attentifs. Les chapiteaux byzantins de ses colonnes sont sculptés
de croix et de palmes. Récemment, une dalle portant des inscriptions en langue
araméenne ancienne a été découverte dans le mur sud de cette église.
Aboud n’a pas qu’une église : il y a une
église catholique romaine, une église grecque orthodoxe, et une église
construite par des Américains. Il y a aussi à Aboud une mosquée toute neuve,
indiquant, s’il en était besoin, qu'en Terre sainte, Chrétiens et Musulmans vivent
ensemble en parfaite harmonie. Le 17 décembre, tous les villageois, Chrétiens
et Musulmans, vont en procession vénérer la sainte patronne du village : Sainte
Barbe. C'était une jeune fille du village, qui était tombée amoureuse d'un
jeune chrétien et avait été baptisée. Cela se passait en des temps horriblement
difficiles, sous l'empereur Dioclétien, et elle mourut en martyre des
persécutions antichrétiennes. Les ruines de la très vieille église byzantine de
Sainte Barbe se trouvent à environ deux kilomètres du village, sur une colline.
Au pied de la colline, on peut voir le tombeau de la sainte. C'est à cet
endroit que les paysans de la région viennent allumer des cierges et prier pour
que leurs vœux soient exaucés.
C'est l’endroit rêvé pour comprendre la
démence du récit juif dominant, qui parle d'une ‘terre sans peuple’ habitée de
loin en loin par des nomades venus ici, au VIIe siècle, au moment des conquêtes arabes.
Des
archéologues ont prouvé que ce village n'a jamais été détruit ni abandonné par
ses habitants depuis des temps immémoriaux, et il suffit d'avoir des yeux pour
le comprendre. Les collines sont couvertes d’oliviers pluricentenaires,
véritables preuves des racines ancestrales du village d'Aboud. Ils lui donnent
leur huile, denrée essentielle dans les habitudes alimentaires de sa
population, et source de revenus non négligeable.
Juste à l'entrée d'un hameau, deux énormes
bulldozers Carterpillar, de fabrication américaine, étaient en train de dévorer
les oliviers, lentement mais sûrement. Monstrueux, les deux engins étaient
caparaçonnés de plaques de blindage, de tous côtés. Ils semblaient
inexpugnables, comme deux forteresses animées. Ils dominaient le paysage comme
les monstres mécaniques de l'Empire du Mal livrant l'assaut contre Ewocks, dans
le film de science-fiction La guerre des étoiles (Star Wars).
Les paysans, juchés sur les monceaux de terre
bloquant l'entrée du village, observaient les mastodontes en train de détruire
leurs gagne-pain. Ils ne pouvaient pas s'approcher dans leur direction, car ils
n'étaient pas autorisés à quitter leur village, devenu leur prison. Sur la
colline, à l'entrée du village, il y avait une tente, et quelques soldats
israéliens autour d'une mitrailleuse. Ils étaient là pour empêcher les
habitants de sortir. La nuit précédente, la veille du shabbat, ils avaient
ouvert le feu sur les villageois qui s'étaient aventurés à l'extérieur,
blessant deux hommes. Les autres avaient pu rentrer au pas de course au village
et s'y mettre à l'abri. Puis l'armée avait pénétré dans le village, à bord de
ses Jeeps, sillonnant les ruelles, reçue par quelques volées de cailloux lancés
par les gamins. Les colons juifs et les soldats avaient arrosé de balles les
fenêtres et les toitures, puis s'en étaient allés, avec le sentiment d'avoir
accompli leur B.A. du shabat.
On m'autorisa à franchir la frontière
invisible, puisque aussi bien il ne s'agissait d'une frontière infranchissable
que pour les seuls Palestiniens. Il y avait là un officier israélien, assis
dans sa Jeep, une grosse Hummer américaine, venu contrôler le désastre.
"Pourquoi faites-vous ça ?" lui ai-je demandé, "vous n'avez
pas entendu parler du cessez-le-feu ?" "Va dire ça à
Arik !" (Sharon), me répondit l'officier ; "nous ne faisons
qu'exécuter les ordres." Mais ni lui, ni les autres soldats, ni les
conducteurs des deux bulldozers n'étaient abattus, consternés par ces ordres.
Ces oliviers hors d'âge étaient insignifiants pour eux, tout comme l'église
bimillénaire, le village et les gens qui l'habitent. Tout cela ne leur disait
rien. Tout cela devait simplement subir leur destruction.
La Palestine n'a jamais été le désert que les
premiers sionistes ont prétendu y trouver à leur arrivée. Mais elle le deviendra
à coup sûr, si nous n'arrêtons pas l’œuvre sinistre des bulldozers.
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Octobre 2002
Cueillir les olives, si douces, sensuelles et apaisantes, c’est comme
égrener les perles d’un chapelet. En Orient, les hommes portent souvent, autour
du poignet, un chapelet aux grains de bois, ou de pierre dure. Cela leur
rappelle leurs prières. Cela leur sert aussi – et surtout – à calmer leurs
nerfs, mis à rude épreuve. Mais les olives représentent bien plus que cela, car
elles sont vivantes… Les olives sont tendres, mais pas fragiles pour deux sous
– en cela, elles ressemblent aux jeunes paysannes palestiniennes. Les cueillir
vous produit une de ces sensations… comment dire ?… De confort ! Oui,
de confort, de sérénité… On dirait que rien ne peut aller de travers. Toutes
seules, comme des grandes, sans peur et sans reproche, les olives se détachent
des branches. En douceur, elles se faufilent entre les paumes de vos mains et
se laissent tomber… Après quoi, elles se blottissent lestement dans la sécurité
des grands draps, étendus par terre pour les recevoir.
La récolte bat son plein. Chaque olivier, solidement enraciné dans sa
parcelle en terrasse, est entouré de cueilleurs aux petits soins. Des familles
entières sont dehors, sous les oliviers, et même au-dessus, perchées sur des
échelles, formant un vaste tableau digne du pinceau de Bruegel l’Ancien. Nous
sommes cinq ou six, à cueillir les olives en compagnie de la famille de Hafez.
Au moment où je vous parle, nous sommes sous les frondaisons fournies d’un
vieil arbre au tronc énorme, tourmenté et tout crevassé. Nous égrenons ce
rosaire vivant : c’est le rosaire de notre dame la douce terre de
Palestine. Des cheveux couleur champ de blé mûr du Minnesota, des yeux bleu
ciel – inattendu, pour un étranger, mais rien d’inhabituel pour les personnes
familières des traits des habitants de ce pays – des lèvres rieuses… Rowan,
sept ans, la fille du vigoureux et sagace Hafez, est montée à la cime de
l’arbre. Les olives qu’elle cueille tombent, en une pluie verte et parfumée,
sur nos mains, sur nos épaules et sur nos têtes. Avant de passer à l’olivier
suivant, nous soulevons les bords des draps. Un riche flot d’olives emplit le
sac. Un petit âne gris broute, tout près, reprenant des forces pour la suite.
C’est à lui qu’échoira la rude tâche de porter les sacs au village, plus haut,
dans la vallée – et visiblement, il le sait.
Ces olives, nous sommes en train de les ramasser à Yassouf, un village
miraculeusement inconnu, sur les hautes terres de la Samarie. Ses maisons
vastes et hautes de plafond, construite en pierre claire et douce, témoignent
d’une prospérité ancestrale, fruit du travail acharné de ses habitants,
génération après génération. Des escaliers spacieux conduisent aux terrasses,
où les villageois passent les chaudes soirées estivales, adoucies par la brise
venue de la Méditerranée, à la fois lointaine et proche. Beaucoup de
grenadiers. Dans une description de la Palestine, écrite par un contemporain de
Guillaume le Conquérant voici près d’un millénaire, le village de Yassouf est
mentionné. L’abondance des grenadiers y est déjà notée. La localité, peut-on y
lire, est connue pour avoir donné le jour à un lettré qui se fit un nom, plus
tard, dans la lointaine Damas : le Cheïk Al-Yassoufi.
Si ce n’est pas le paradis, cela y ressemble. Nous sommes arrivés à Yassouf
hier. Ce village est construit sur une arrête entre deux vallées. Au-dessus du
village, un sanctuaire ancestral (bema) occupe le sommet d’une colline,
sans doute un de ces hauts lieux où les ancêtres de Hafez et de Rowan avaient
été les témoins de communions miraculeuses entre énergies telluriques et
célestes. Les villageois s’y rendent souvent, pour y rechercher un soutien
spirituel, comme le faisaient avant eux leurs ancêtres, les habitants de la
petite principauté d’Israël. Nous sommes, ici, en Terre sainte et, pour ses
habitants, le miracle quotidien de la foi est indissociable des tâches
journalières. Les rois de la Bible avaient essayé de les brimer et de cantonner
la foi au Temple, centralisé et facile-à-taxer-et-à-contrôler… Mais les gens du
peuple préféraient aller prier dans leurs sanctuaires locaux. Les paysans
conservèrent une combinaison un tiers / deux tiers entre foi locale et foi
universelle, très semblable au lien qui peut exister par exemple, au Japon,
entre shintoïsme et bouddhisme. Ils sont religieux, mais absolument pas
fanatiques. Ils ne portent pas le vêtement islamique. Les femmes ne couvrent
pas d’un voile leurs beaux visages. Ces deux aspects de la religion - local et
universel – ont survécu aux millénaires et ont fini par fusionner. Le temple
est devenu la splendide mosquée ommeyyade d’Al-Aqsa, tandis que dans le haut
lieu de Yassouf, les villageois prient leur Dieu.
Ces arbres sont anciens et vénérables. Ils ont certainement reçu plus d’une
confidence et d’un vœu durant leur longue existence. Un puits peu profond,
miraculeux, qui ne tarit jamais, même au plus fort de la canicule de juillet,
et ne déborde pas durant l’hiver, pourtant pluvieux ; une tombe sacrée,
qui a probablement changé plusieurs fois de nom depuis des temps immémoriaux,
est appelée, de nos jours, Cheikh Abou Zarad. Là se trouvent des ruines
remontant aux premiers temps de Yassouf, et donc à bien plus de quatre
millénaires avant nous. Depuis sa fondation, le village n’a jamais été
abandonné. Aux jours de gloire de la Bible, il appartenait à Joseph, la plus
puissante des tribus d’Israël. Lorsque Jérusalem se retrouva sous l’empire des
Juifs, ces terres et ces gens conservèrent leur propre identité israélite et
finirent par adopter le christianisme. Le temple à coupole, au sommet de la
colline, invite toujours à la prière. En février, le sommet de la colline est
entièrement blanc, tant il y a d’amandiers en fleurs. En ce moment, vert et
frais, il offre au visiteur une vue superbe sur le moutonnement des collines de
Samarie.
Quant à nous, nous sommes arrivés un peu trop tard pour bénéficier de cette
vue enchanteresse ; en effet, en automne, en Orient, le soleil se couche très
tôt. En compensation, dans la semi-obscurité crépusculaire, nous nous sommes
rendus près de la source du village, qui en est le cœur palpitant. D’une faille
dans le rocher, paisiblement, l’eau sourdait, puis elle disparaissait dans un
tunnel et s’en allait donner vie aux jardins. Nous nous sommes assis sous les
figuiers, qui déployaient leurs larges feuilles trilobées, de la même façon que
les danseurs Noh, au Japon, tiennent dressés leurs éventails, qu’ils agitent
d’un mouvement incessant et gracieux. Entre les feuilles, dans la lumière
blafarde de la lune, évoluaient des papillons géants, tout noirs : il
s’agissait de chauves-souris, pensionnaires des grottes voisines, qui ne
sortent qu’une fois la nuit tombée. Elles vont alors s’abreuver à la source et
se régaler d’un festin de figues éclatées par le soleil.
Habituellement, autour de la fontaine du village, les conversations vont
bon train... Elles s’écoulent, enjouées, comme les eaux abondantes. Il n’est
pas d’endroit plus indiqué pour aller s’asseoir et bavarder avec les
villageois… de la récolte… du bon vieux temps… des enfants… et du dernier
article d’Edward Saïd, repris dans la feuille de chou locale. Les paysans du
coin ne sont pas des rustauds : certains ont parcouru le vaste monde, de
Bassorah à San Francisco… D’autres ont fait des études dans une petite annexe
universitaire, non loin d’ici. Leur éducation politique a été complétée dans
les prisons israéliennes – stage pratiquement inévitable pour les jeunes gens
de chez nous… Appris dans ces conditions particulières, ou à travers des années
de labeur sur les chantiers de construction israéliens, leur hébreu sonne bien.
Il est même riche en expressions recherchées. Et ils sont ravis de pouvoir le
pratiquer avec un Israélien amical.
Mais nos hôtes étaient sombres, et les soucis ne parvenaient pas à quitter
leurs regards tristes. Même durant le dîner, tandis que nous nous régalions de
riz aux noix et de yoghourt, ils étaient plutôt ailleurs, pensifs. Nous
connaissions la raison : une nouvelle créature monstrueuse avait fait son
nid sur le sommet pelé de la colline et elle étendait ses pseudopodes en une
toile d’araignée menaçante, au-dessus du village. L’armée avait confisqué les
terres de Yassouf pour des ‘raisons militaires», et avait livré les lieux aux
colons. Ils avaient bâti un préfabriqué monstrueux en béton gris, ficelé, comme
un rôti, de fil de fer barbelé, entouré de miradors…Et ils s’étaient même
arrogé le nom de la source voisine : Le Pommier. La colonie n’avait
nullement l’intention de se contenter des terres volées, voici dix ans, aux
habitants de Yassouf : elle commençait à gagner toute la contrée, envoyant
ses métastases jusque sur les collines voisines, éradiquant sur son passage
oliveraies et vignobles.
Les paysans n’osaient plus se rendre dans leurs propres champs, car les
colons sont des brutes, armées jusqu’aux dents et à la gâchette facile. Ils
tirent sur les villageois. Souvent, ils les kidnappent et les torturent, ils
incendient leurs champs. Il leur suffit de tenir les paysans en respect pendant
cinq ans, après quoi, en vertu de lois ottomanes qu’ils ont fini par dégoter
dans de vieux grimoires, la terre en friche tombera dans l’escarcelle de
l’Etat. De l’Etat juif. L’Etat donnera ces terres aux colons juifs. Et en même
temps, cela leur permet d’affamer les villageois.
Le village était coupé du monde, par des tranchées et des monticules de
terre de six pieds de hauteur. Même les petites routes non goudronnées, à peine
carrossables, fût-ce en 4x4, avaient été coupées par l’armée. Le village était
devenu une île. L’ambassadeur de Grande-Bretagne à Tel Aviv a déclaré,
récemment, qu’Israël est en train de faire de la Palestine un camp de détention
géant. Il avait tort ; ce n’est pas un camp géant que les Israéliens ont créé.
Ce qu’ils ont créé, c’est un Nouvel Archipel du Goulag de Palestine. L’auteur
de L’Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsine, prix Nobel de
littérature, a affirmé que le Goulag russe authentique avait été planifié et
était géré par des juifs ; cette affirmation a été remise en question et
finalement rejetée par les organisations juives. En revanche, aucun doute à
avoir en ce qui concerne l’identité du concepteur du Goulag de Palestine.
Les voitures ne peuvent ni entrer dans l’île de Yassouf, ni en sortir, et
les visiteurs doivent se garer assez loin, puis terminer à pied. La ville la
plus proche, Naplouse – Neapolis, dans l’Antiquité – n’est qu’à vingt
kilomètres, mais c’est une distance qui représente quatre heures de voiture et
de nombreux checkpoints humiliants. Il nous a fallu un temps infini pour
arriver à Yassouf, obligés comme nous l’étions de franchir d’innombrables
checkpoints et autres barrages routiers. Bloqués par un barrage de terre
totalement inamovible, nous avons dû abandonner notre voiture deux kilomètres
avant le village.
Sur notre chemin : la dévastation, partout. Des oliviers, de chaque
côté de la route, avaient été brûlés ou arrachés ; on aurait dit que cette
essence vénérable incarnait l’ennemi le plus honni des Juifs. Et ennemi honni,
l’olivier l’était bel et bien, en un sens : l’olivier est le principal
pourvoyeur et le principal intercesseur, pour les Palestiniens. Leur plat de
résistance se compose de galettes de pain-serviette cuit dans un four en terre,
le tannour, arrosées d’huile d’olive, parsemées de thym moulu, le za’atar, et
agrémentées d’une grappe de raisins. Leurs rois et leurs prêtres, jadis,
étaient oints d’huile d’olive. Les sacrements de l’Eglise – inestimable
contribution palestinienne à l’Humanité – ne sont que consécration de
l’olivier. Au cours du baptême, les Palestiniens sont oints d’huile d’olive
avant leur immersion totale dans les fonts baptismaux, et leur peau conserve le
souvenir de la souple douceur de l’huile d’olive. L’huile est utilisée dans les
rites de mariage, et pour l’extrême onction, en confirmation du lien
indissoluble entre les Palestiniens et leur terre. Le célèbre inventeur des
manuscrits de Qumran, John Allegro, a ruiné sa réputation en commettant un
opuscule sacrilège identifiant Jésus Christ à des champignons hallucinogènes.
Si je me décide un jour à marcher sur ses brisées (si je le décide un jour) je
comparerai l’huile d’olive vierge et Notre Dame La Vierge Marie, suprême
médiatrice de la Palestine.
Tant qu’il y a des oliviers, les paysans de Palestine sont invincibles.
C’est bien pourquoi leurs adversaires ont fait retomber leur hargne sur ces
arbres. Ils les ont coupés partout où ils ont pu le faire. Ces dernières
années, huit mille oliviers magnifiques, entre vieux mastodontes et jeunes
scions vigoureux et prometteurs, ont été arrachés. Les colons ont interdit aux
paysans de cueillir leurs olives, leur dressant des embuscades aux détours des
chemins conduisant aux oliveraies et les dévalisant. Quant à nous, Amis
Etrangers et Israéliens de la Palestine, nous sommes venus, comme les Sept
Samouraïs du vieux péplum à la japonaise de Kurosawa, afin d’aider les paysans
à cueillir leurs olives et de les protéger des exactions des colons prédateurs.
De toutes les bonnes choses – innombrables - que l’on peut faire sur notre
bonne vieille Terre, aider les Palestiniens est la plus utile et la plus
agréable que je connaisse. L’ambiance kibboutz arrive très loin derrière. Les
jeunes kibboutzniks sont généralement emmerdants comme la pluie et taciturnes,
et les vieux kibboutzniks sont… comment dire… vieux ! Dans un kibboutz,
vous êtes entouré d’autres étrangers, parfois même pas. Les Palestiniens sont
tellement amicaux, ouverts, désireux de bavarder avec vous… Les militants
internationaux venus ici baignent littéralement dans l’amitié…Ils vivent dans
des villages enchanteurs, ils voient le ciel bleu, lumineux, chaleureux,
au-dessus du paysage incomparable des collines palestiniennes et – surtout -
ils sont entourés de l’hospitalité légendaire des paysans. Et si occasionnellement
les colons ou les soldats israéliens leur tirent dessus, cela est peu cher payé
pour toute la satisfaction et le plaisir qu’ils trouvent à aider les paysans
palestiniens. C’est en quelque sorte une animation supplémentaire, offerte par
Tsahal, par-dessus le marché. Après tout, c’est bien pour ça qu’on a besoin de
samouraïs ici, non ?
Les gens qui aident les Palestiniens sont bien différents des volontaires
venus travailler dans les kibboutzim. Ils sont beaucoup plus
hétérogènes. Les âges, déjà… Cela va de l’étudiant d’Uppsala âgé de dix-neuf
printemps à la mère de famille de Brighton, du Révérend venu de Géorgie au prof
de Boston, du paysan français au député italien. Ils sont unis par leurs
sentiments de compassion, leur sens inné de la justice, et - oui, il faut le
dire - par leur courage. Ils travaillent dans l’ombre portée des chars
israéliens, ils protègent oliviers et êtres humains de leur propre corps. La
récolte, dans les montagnes de Samarie, est une joie, mais ce n’est pas pour
les mauviettes. Nous allions découvrir sans plus tarder le revers de la
médaille.
Nous étions en train de cueillir les olives, de remplir les sacs de cet or
vert, lorsque, soudain, une Jeep descendit la route caillouteuse et raboteuse
et s’arrêta près de nous, dans un crissement de freins, en soulevant un nuage
de poussière ; derrière, suivait un véhicule plus imposant. C’était un
transport de troupes, plein de soldats de Tsahal. Un homme, seul, sauta de la
Jeep, pointant son fusil automatique M-16 en direction de la fillette perchée
sur notre arbre.
"Foutez le camp, sales arabes !" aboya-t-il en brooklinais.
Il prit un énorme caillou et le balança sur le groupe de travailleurs le plus
proche. Un paysan, qui n’avait pas pu esquiver la pierre, fut touché à la main,
et il se mit à la masser de son autre main.
"Si vous avancez d’un pas, je tire !"
cria-t-il lorsque Laurie tenta de lui parler. Il était baraqué, débraillé,
féroce et, visiblement, il faisait tout son possible pour atteindre un haut
degré d’hystérie.
"Ne vous amusez pas à toucher aux olives !" hurla-t-il aux
paysans.
Dans un coude que faisait la route, trois hommes firent leur apparition, au
pas de course. Vision d’extraterrestres. Ils avaient des petites boîtes noires
attachées à leur front rasé par des lanières étroites de cuir noir ; des
lanières noires saucissonnaient leurs bras, aussi. Les juifs portent des
phylactères, car c’est ainsi que cet accoutrement s’appelle, pour leur prière
du matin. Mais, sur ces jeunes gaillards, ces phylactères faisaient penser
irrésistiblement aux amulettes de quelque tribu guerrière. Ils portaient des
pantalons et des tee-shirts de couleur foncée, tandis que leurs châles blancs
rayés de noir flottaient derrière leur dos. Leurs flingues étaient pointés sur
nous. Ils semblaient possédés par quelque démon étrange, ces jeunes hommes en
tenue rituelle juive et aux idées courtes extraites du Livre de Josué.
Je ne fus aucunement étonné de voir l’un d’entre eux extirper une longue lame
flexible. La scène me rappela un film sorti récemment dans les salles : La
machine à explorer le temps (The Time Machine), dans lequel les
féroces Morlocks font soudain irruption et prennent d’assaut Eloi, une
civilisation bucolique.
Les
yeux scintillant de haine, ils bousculèrent les femmes et insultèrent les
hommes. En paysans timides, les Palestiniens firent le dos rond. Samouraï
désarmé que j’étais, je tentai, pour ma part, de raisonner les assaillants.
"Laissez donc ces paysans récolter leurs olives", plaidai-je, "ce sont leurs arbres ; c’est leur gagne-pain. Soyez gentils avec eux !"
"Dégage, espèce d’arabophile !" siffla l’un d’eux. "Tu
aides l’ennemi. C’est NOTRE terre. C’est la terre des Juifs. Les goyim
n’ont rien à faire ici !"
Dans des circonstances moins tendues, j’aurais éclaté de rire : ces
jeunes hommes un peu zinzin venus de New York voulant chasser les descendants
légitimes du peuple d’Israël de leur terre ancestrale. Laissons tomber
l’incroyable crétinerie d’une prétention fallacieuse à un pays d’où une absence
de cinq millénaires rend toute revendication totalement sans objet. Qu’importe,
si leurs ancêtres ‘juifs’ venaient probablement des steppes d’Asie centrale et
n’avaient jamais vu la Palestine de toute leur vie. Peu importe que même les
Juifs de l’Antiquité n’aient jamais habité et soient très exceptionnellement
venus sur la terre d’Israël, entre Bethel, Carmel et Jezreel. Bientôt les
ouvriers roumains invités de Bucarest pourront chasser la population de
Florence, en se prévalant de leur descendance directe de la Rome antique. Mais
les flingues de ces gars-là n’incitaient pas particulièrement à la rigolade.
"Pourquoi brûlez-vous les oliviers ? Les oliviers sont vos
ennemis aussi ?"
«Ouaip ! Un peu, mon neveu : les oliviers de nos ennemis sont nos
ennemis ! Et vous êtes nos ennemis, aussi !" hurla-t-il d’une
voix suraiguë, concluant avec le mot qui tue :
"Antisémites !"
Avec les Américains, ce mot fait merveille. Dès lors qu’un Américain se
fait traiter ‘d’antisémite’, il faut vous attendre à le voir tomber et rester
prostré au sol, jurant amour et fidélité éternels au peuple juif. Je le sais,
parce que je reçois quotidiennement des lettres de gens qui se sont fait
traiter ‘d’antisémites’ du seul fait qu’ils soutiennent les Palestiniens ;
généralement, ils ne peuvent pas s’en remettre. Je leur apporte les premiers
soins psychologiques : après avoir été puni, personnellement, au motif
d’activités anti-soviétiques, et condamné pour mes opinions anti-américaines,
étant, de plus, un amateur anti-normatif d’anti-quité, je peux faire face à la
diffamation anti-sémitique. De nos jours, si vous n’êtes pas qualifié
d’antisémite, cela veut dire que vous êtes certainement dans le faux, pris en
sandwich quelque part entre Sharon et Georges Soros.
Comme ‘arabophile’ ou ‘négrophile’, ‘antisémite’ est une catégorisation qui
salit celui qui l’énonce, par association. Les colons y ont recours à tout bout
de champ, à l’instar de Foxman l’espion en chef, Kahane le raciste, Mort
Zuckermann le propriétaire de USA Today, richard Perle le marchand de
guerre, Tom Friedman l’avocat véreux, Shylock le requin usurier et Elie Wiesel
le pleurnicheur holocaustien ‘par ici la monnaie’. Elle a été lancée contre
T.S. Elliot et Dostoïevski, Genet et Hamsun, saint Jean et Yeats, Marx et Woody
Allen : excellente compagnie ! Toutefois, les Américains qui étaient
dans notre groupe hésitèrent un instant. Les braves Israéliens qui étaient avec
nous, quant à eux, commencèrent à se lancer dans une longue justification de
leur position. Seule Jennifer, une jeune et brave Anglaise, de Manchester, se
montra à la hauteur et apporta encore une fois la preuve de la supériorité des
Britanniques en lançant un "Allez vous faire foutre !" sans
appel.
Le canon du fusil M-16 décrivit un arc de cercle et finit pointé sur elle.
Les soldats observaient la scène avec un intérêt évident. Je décidai de
m’adresser à eux :
"Arrêtez-les ! Ils pointent leurs armes sur nous !"
"Y vous z’ont pas encore dégommés, apparemment !", répondit
le sergent.
Les soldats n’allaient visiblement pas intervenir aussi longtemps que les
Morlocks feraient leur crise. Mais il était très clair que dès l’instant où
nous aurions esquissé un geste contre eux, la terrible puissance armée de
l’Etat juif s’abattrait sur nos têtes. Les Morlocks le savaient pertinemment,
eux aussi : ils fracassèrent un des appareils photo de Dave, envoyèrent
valdinguer Angie, déversèrent un tombereau d’insultes sur les filles, et nous
lancèrent force caillasse.
"Mais vous allez les laisser faire, comme ça, sans
intervenir ?", en appelai-je à la conscience des soldats…
"Désolé, mon pote. Y’a que les flics qui puissent faire quelque chose
avec ces mecs-là…" répondit l’officier. "Mais on peut t’arrêter TOI,
mon petit bonhomme, si t’insistes !"
Ainsi, les Palestiniens, c’est l’armée qui s’en occupe. Pour les colons, il
faut voir ça avec la police ! Cette ruse grossière est l’une des plus
brillantes inventions du génie juif. Probablement ont-ils emprunté ça aux
colonies européennes en Chine, où coexistaient différents services de police et
des systèmes légaux différents pour les Européens et les Chinois. C’est en tout
cas ce qui permet aux Morlocks de faire absolument tout ce qui leur passe par
la tête. Les Palestiniens, visiblement, étaient bouleversés : ils
n’étaient pas des combattants déguisés en civils, eux, mais des paysans, venus
cueillir leurs olives avec femme et enfants. S’ils étaient venus ici, ce
n’était pas pour mourir. Pas encore, en tout cas. Les colons tuent les
villageois pour la beauté du geste et en guise de distraction, qu’ils aient été
– ou non – provoqués. Au cours de la seule semaine dernière, ils ont assassiné
plusieurs hommes qui avaient osé venir cueillir les olives de leurs oliviers.
Si les villageois esquissaient seulement le geste de se défendre, s’ils osaient
seulement lever la main sur un Juif, ils seraient tous massacrés, jusqu’au
dernier, et leur village serait rayé de la carte.
Mais il fallait cueillir les olives, et le face-à-face continua.
"Tous les problèmes, ce sont ces connards de colons qui les
causent", clama Uri, un Israélien progressiste, qui tenait tête aux nervis
colons, à ma droite. "Sans eux, on vivrait en paix. On viendrait visiter
Yassouf, avec notre passeport, en touristes. Le problème, c’est eux : les
colons !"
De fait, il n’était pas difficile – cela coulait quasiment de source – de
haïr des jeunes hommes à l’esprit mal tourné, qui détruisent des récoltes et
affament des villages. La colonie à laquelle nous avions affaire est connue
pour être un repaire de Kahanistes, que le regretté professeur Leibovitch
appelait judéo-nazis. Ils avaient exulté à la nouvelle de l’assassinat du
Premier ministre Rabin ; ils adoraient Baruch Goldstein, un criminel de
masse venu de Brooklyn ; ils publiaient le livre interdit du Rabbin Alba
qui proclame ouvertement qu’exterminer les Gentils est un devoir religieux,
pour les vrais Juifs. Ils étaient tellement abominables que les haïr allait de
soi, et donc tomber d’accord avec Uri, aussi.
Mais tandis que je scrutais le visage fermé des soldats, un souvenir
d’enfance émergea dans ma mémoire. Les pickpockets ne dévalisent pas les
étrangers eux-mêmes : ils envoient un petit gamin en estafette pour vous
délester de votre portefeuille. Si vous repoussez le gamin, ils vous tombent
sur le paletot comme une tonne de briques sous prétexte de le sauver, parce que
vous seriez en train de le rudoyer. A quoi bon haïr le petit voleur, alors
qu’il n’agit qu’à l’instigation des malfrats adultes ?
Les jeunes gens fêlés auxquels nous avions affaire nous avaient été envoyés
par les gros mafiosi, eux aussi. C’est pourquoi les soldats les laissent
agresser les paysans sans sourciller. C’est la division du travail : les
malfrats affament les paysans, l’armée protège les malfrats, et le gouvernement
assume le tout. Pendant que les canons et les mitraillettes de l’armée
israélienne tiennent les Palestiniens en respect, l’armée américaine tient à sa
merci l’Irak, le seul pays de la région susceptible d’assurer un équilibre des
pouvoirs, et les diplomates américains, pendant ce temps, continuent à produire
leur veto automatique au Conseil de Sécurité. Derrière les colons extrémistes,
on peut voir distinctement la main des gros mafiosi, qui se moquent des olives,
des paysans palestiniens et des soldats israéliens comme de leur première
chemise. A une extrémité de la chaîne de commandement, un colon cinglé de
Brooklyn avec son M-16 ; à l’autre extrémité, Bronfman et Zuckerman,
Sulzberger et Wolfowitz, Foxman et Friedman.
Et, quelque part, pris au milieu de tout ça : nous, les Israéliens et
les juifs américains, qui remplissons notre devoir électoral et payons dûment
nos impôts - et contribuons, de ce fait, au système. Car, sans notre soutien
actif, Wolfowitz devrait aller conquérir Bagdad tout seul et Bronfman devrait
brûler les oliviers des Palestiniens tout seul aussi.
N’empêche, comme on dit, chaque homme et chaque animal a ses parasites, et
nous devions nous occuper des nôtres. Les paysans de Yassouf et leurs soutiens
internationaux – nous – tinrent bon et ne lâchèrent pas. La police arriva et
tint conciliabule avec les colons. Ce fut rondement mené ; en rien de temps, un
grand dépendeur d’andouilles hirsute, officier de liaison, descendit nous
parler :
"Vous pouvez ramasser vos olives, mais allez travailler au fond de la
vallée, là-bas ; les colons ne vous verront plus. C’est votre vue qui les
dérange."
C’était une victoire partielle – un compromis – mais peu importait. Au
moins nous allions pouvoir récolter des olives ; nous n’en demandions pas plus.
Nous descendîmes dans la vallée dont les deux flancs sont renforcés par de
nombreuses terrasses, et la cueillette reprit. En bas, les olives étaient plus
petites, moins abondantes ; depuis trois ans, on avait empêché les paysans de
travailler leurs vergers. Or, les oliviers requièrent beaucoup d’entretien.
Normalement, les paysans labourent entre les arbres chaque année, en utilisant
une charrue démodée, tirée par un âne ; en effet, les terrasses ne
permettent absolument pas l’utilisation du tracteur. Sans cette opération, les
pluies hivernales ne pénètrent pas dans le sol et elles n’atteignent pas les
racines des oliviers. Les terrasses exigent elles aussi beaucoup d’entretien.
Mais cela n’était plus possible, dans la situation que l’on connaît, car les
paysans, prudents, évitaient de monter là-haut leurs houes et leurs bêches, qui
sont, comme chacun le sait désormais, des armes dangereuses aux yeux de leurs
tourmenteurs armés jusqu’aux dents.
A nouveau, les petites cascades d’olives – noires ou vertes – s’échappaient
de nos mains avant d’aller rejoindre les draps étendus sous les arbres. Olives
noires et olives vertes poussent sur un même arbre, car Dieu les a créées comme
ça ; il y en a des vertes, et il y en a des noires – nous a expliqué Husseïn,
qui conclut : mais elles donnent la même huile. C’était là un signe
adressé par Dieu à nous, les hommes : nous sommes faits différemment, et
c’est une bonne chose ; cela rend le monde plus beau et varié – si nous savons
tous garder à l’esprit notre commune humanité.
Nous étendîmes notre déjeuner sous un olivier géant. Umm Tarik, la seule femme, vêtue de sa robe palestinienne multicolore, apporta une grosse galette de pain, toute chaude ; elle sortait du four. Cette galette fut généreusement arrosée d’huile d’olive, tout comme les boules de fromage de chèvre qui allaient avec. Hassan fit circuler un zir – une amphore palestinienne en terre cuite – rempli d’eau fraîche à la source du Pommier. Le zir était très froid et ses parois étaient humides ; à regarder de plus près, elles étaient couvertes de minuscules gouttes de rosée. C’est une propriété de la glaise utilisée pour tourner ces amphores : elle est poreuse, et l’eau transpire abondamment, l’évaporation des minuscules gouttelettes, à l’extérieur du récipient, produisant le froid qui rafraîchit la boisson. Après plusieurs années d’utilisation, les pores du zir se colmatent et il perd sa propriété réfrigérante. Mais il n’est pas hors d’usage pour autant : on l’utilisera pour entreposer du vin, ou de l’huile.
"Ramat Gan me manque (c’est une banlieue de Tel Aviv)", dit
Hassan. "Avant l’Intifada, j’y travaillais ; j’étais peintre en
bâtiment. C’était un bon travail, et mon patron – un Yéménite – était un homme
honnête ; il me traitait comme il l’aurait fait avec un membre de sa
famille. Parfois, je passais la nuit, là-bas, et j’allais me balader sur le
front de mer de Tel Aviv, l’après-midi. ça
va faire deux ans que je n’ai pas quitté le village."
Tous avaient de bons souvenirs de l’époque où ils travaillaient dans les
grandes villes de l’Ouest de la Palestine et où ils rapportaient un peu
d’argent à la maison. C’était un arrangement mutuellement intéressant pour les
nouveaux venus et les paysans – un arrangement profondément inégal, mais
supportable. Partout dans le monde, villageois et paysans travaillent un moment
à la ville quand leur terre n’a ni besoin d’être moissonnée ni d’être plantée.
Pour les gens de la région, Tel Aviv et Ramat Gan, ces villes ‘juives’,
n’étaient pas plus étrangères que Naplouse ou Jérusalem, ces villes ‘arabes’,
le pays ne faisant qu’un. La Palestine est un petit pays, et Yassouf est juste
au centre, à quarante kilomètres de la mer, et à quarante kilomètres de la
frontière jordanienne. Les villes industrielles de la côte ont été construites
bien avant que l’état d’Israël n’ait vu le jour ; elles l’ont été grâce au
travail des paysans de Yassouf, et ces villes étaient légitimement à eux. Pas
exclusivement à eux, mais à eux aussi. L’accord tacite et l’harmonie entre
villageois et citadins furent cassés dès lors que les Juifs eurent entrepris
leur grignotage.
"Vous voyez la colonie ?", nous demanda Hussein. "Mon
père cultivait un champ de blé, sur ce flanc de colline. Au début, ils ont pris
la terre. Après, ils nous ont bouclés dans le village. Aujourd’hui, nous
n’avons presque plus de terre, et pas de travail".
"L’histoire de la Terre sainte répète l’histoire de la promesse
divine", dit le Révérend. "Le Christ disait : tout le monde est
élu. Les Juifs rétorquèrent : désolés, seuls nous, les Juifs, sommes le
peuple élu. Aujourd’hui, que demandent les Palestiniens ? Ils
disent : laissez-nous vivre, ensemble, sur ces terres. Et les Juifs de
rétorquer : désolés, cette terre est pour nous, pour nous seuls."
"Il devrait y avoir un Etat palestinien indépendant", intervint
Uri, "avec son drapeau, et une vraie frontière. Barak a trompé tout le
monde, en offrant en réalité de diviser votre territoire en plusieurs cantons.
Il faut revenir aux frontières de 1967, et tout ira bien."
Savez-vous que le Talmud réglemente le partage ? demandai-je, prenant
à mon tour la parole. Deux hommes avaient trouvé un châle, et chacun affirmait
que ce châle lui appartenait. Ils allèrent devant un juge, et le juge
demanda : "Comment dois-je partager ce châle ?" Le premier
homme dit au juge : "Divise le en deux parties égales,
moitié-moitié". Le deuxième dit : "Non, ce châle est tout entier
à moi". Le juge dit alors, "Il n’y a pas de désaccord entre vous sur une
moitié du châle, vous êtes tous deux d’accord pour que cette moitié appartienne
au deuxième homme. Je vais diviser la moitié du châle restante en parts égales.
Ainsi, le premier de vous deux, celui qui demande justice, recevra un quart du
châle, tandis que le second de vous deux, l’égoïste, en aura les trois
quarts". Telle est l’approche juive en matière de partage. Il faudrait
peut-être que les Palestiniens adoptent ces procédés, eux aussi.
Kamal ajouta quelques brindilles au petit feu allumé pour préparer le café.
C’était un ancien, respecté des villageois, un homme important dans la vie
politique locale et aussi au-delà. En 1967, il avait alors vingt ans, il dut se
séparer de sa fille nouvellement née avec le sentiment qu’il ne la reverrait
jamais, car il avait été condamné par les Juifs à quarante ans de prison, en
raison de son appartenance à la Résistance. Lorsqu’il émergea de l’ombre
éternelle des geôles de Ramleh, sa fille avait vingt et un ans.
"Nous aussi, nous avons une histoire de partage", dit Kamal.
"C’est l’histoire d’une femme qui avait trouvé un enfant abandonné et
l’avait élevé. Puis une autre femme, la mère naturelle de cet enfant, vint le
lui réclamer. Les deux femmes vinrent trouver le Cheikh Abu Zarad, afin qu’il
les départage, et le Cheikh dit : je vais couper en deux l’enfant, et j’en
donnerai une moitié à chacune de vous deux. Une des femmes dit : d’accord,
partageons l’enfant en deux. Mais l’autre femme s’écria, éplorée, jamais de la
vie, jamais je ne laisserai dépecer mon enfant ! Et le Cheikh remit
l’enfant à la deuxième femme, car elle était la vraie mère ».
J’avais les joues en feu. De honte. Kamal ne m’apprenait rien de nouveau,
mais, en voulant faire le subtil, j’avais oublié le sens profond du jugement de
Salomon, et lui, Kamal, descendant authentique des héros bibliques, me le
rappelait. Les Palestiniens, comme la mère légitime, n’ont pas pu choisir le
partage. L’Histoire a montré qu’ils avaient raison : la Palestine ne
saurait être divisée. Les paysans ont besoin des villes industrieuses pour y
travailler à la morte saison et y vendre leur huile ; ils ont besoin des
côtes de la Méditerranée, où les vagues de la mer viennent se fracasser, à
quelques kilomètres seulement de chez eux ; ils ont besoin de la totalité
du pays, de la même manière que tout un chacun a besoin de ses deux mains et de
ses deux yeux.
Les colons n’étaient pas des monstres, mais des hommes complètement égarés.
Comme moi, ils ont trop lu le Talmud de Babylone, et ils n’ont pas assez lu la
Bible de Palestine. Ils ont ressenti en eux l’attraction incroyablement
puissante de la terre, qui a fini par les attirer sur les collines de la
Samarie. Ils aspiraient à l’union avec la terre enchanteresse de Palestine, et
ils l’ont aimée d’un amour pervers, comme des nécrophiles. Ils étaient prêts à
tuer la terre, simplement pour la posséder. Ils ne comprenaient rien aux us et
coutumes locaux, et ils continuaient à vivre en collectant des fonds en
Amérique. Plus que de la haine, c’est de la pitié que je ressentais pour les
colons. Ils avaient eu une occasion – unique – de faire la paix avec leurs
voisins et avec la terre, et ils l’avaient ratée. En vandalisant la terre, ils
préparent de leurs propres mains leur exil prochain. La mère légitime obtiendra
l’enfant et, par conséquent, la victoire des Palestiniens est inéluctable, car
le jugement de Salomon est la parabole du jugement de Dieu.
Le lecteur va sans doute demander, mais où sont donc passés les bons
juifs ? Pour la symétrie, pour l’objectivité, pour notre confort, vite, je
vous en prie, montrez-moi des bons juifs ! Il n’y a pas que des colons,
chez les Juifs ; il y a aussi les militants de Peace Now et
d’autres mouvements amis des Palestiniens.
Oui. Il y a une différence entre les colons brutaux et leurs partisans,
d’un côté, et les Israéliens libéraux, électeurs habituels du parti
Travailliste, de l’autre. Les chauvinistes juifs veulent une Palestine sans
Palestiniens. Ils sont prêts à faire venir des Chinois pour travailler dans les
champs et des Russes pour surveiller ces Chinois. Ce sont des gens absolument
repoussants.
Les Israéliens libéraux peuvent encore envisager une sorte de futur en
commun, dans lequel les Palestiniens pourraient quitter leurs bantoustans
hyper-surveillés et aller travailler à Tel Aviv, à condition qu’ils possèdent
un permis de travail, pour y travailler, harcelés par la police israélienne,
sans sécurité sociale, payés au-dessous du SMIC, exploités par leurs
employeurs. L’idée d’une égalité fraternelle - non pas une fraternité céleste,
mais un comportement correct de tous les jours vis-à-vis des enfants légitimes
de la terre - leur est aussi étrangère qu’aux colons. Ils sont prêts à leur
donner un drapeau et un hymne national, mais à condition de pouvoir confisquer
leurs terres et leur gagne-pain.
Ces deux types d’Israéliens sont unis par leur commun rejet de la
Palestine. Ils célèbrent le "nouvel habit de ciment et de macadam offert à
la vieille terre d’Israël". Les libéraux rêvaient de créer une tranche
d’Amérique high-tech, et ils n’avaient nul besoin des collines de Samarie. Les
chauvins voulaient effacer jusqu’à la mémoire de la Palestine, et recréer le
royaume de haine et de vengeance.
Et peu, très peu d’entre nous avons compris que nous avions une occasion
unique d’apprendre quelque chose d’essentiel des Palestiniens. Avec notre
arrogance d’Europe de l’Est, nous sommes venus les éduquer et les changer, mais
c’est nous qui aurions dû apprendre d’eux et nous changer nous-mêmes. Les
aider, cela ne suffit pas ; il faut que nous, nous les conquérants, nous
nous hissions à la hauteur de la civilisation suprême de ceux que nous avons
conquis. Cela a été fait avant nous : les Vikings victorieux s’étaient
adaptés aux us et coutumes en vigueur en Angleterre, en France, en Russie et en
Sicile ; les Grecs triomphants d’Alexandre le Grand s’étaient faits
Egyptiens en Egypte et Syriens en Syrie ; l’Empereur mandchou s’était
sinisé. Cela doit être aussi le cas, pour ce qui nous concerne car, si nous ne
nous ‘palestinisons’ pas, nous sommes condamnés à recréer un ghetto, pour
nous ; et un autre ghetto, pour eux.
Prenez une fourmi ; elle vous construira une fourmilière. Prenez un
Juif ; il vous créera un ghetto. Prenez un Palestinien… Mon ami Musa avait
invité, dans le Vermont où il vivait, son père âgé, habitant d’un village de
Samarie. Et que fit-il, son père ? Il se mit à maçonner des terrasses et à
planter des oliviers. Dans le Vermont !
Les Palestiniens ne peuvent s’imaginer sans la terre et le mode de vie
unique qui y est attaché. Il y a plusieurs millénaires, après la fin de la
Grande Sécheresse mycénienne, leurs ancêtres formèrent une symbiose avec les
oliviers, les vignes, les ânes, les petites sources dans les collines, leurs
mausolées sur les crêtes. Ce complexe unique entre paysage, population et
esprit divin fut le grand apport des Palestiniens, et ils se le sont transmis à
travers les siècles, le préservant jusqu’à ce jour. Si on porte atteinte à cet
équilibre, l’humanité rompra ses amarres et elle ira se fracasser contre les
récifs de l’histoire. Vraiment, qu’ils aient accepté notre aide – tellement
modeste - fut pour nous un privilège insigne.
Dans l’après-midi, nous sommes revenus au village, dans la maison de
Hussein, si spacieuse qu’elle ne déparerait pas à Cannes ou à Sonoma. Sur sa
grande terrasse, nous nous sommes assis dans des fauteuils en rotin fabriqués
par les habitants du village voisin, Beidan. Les chats de Hussein, amicaux mais
très dignes, sont venus s’installer sur nos genoux, tandis que ses filles,
timides, apportaient du thé à la menthe. Des gens entraient, pour bavarder un
moment avec les étrangers de passage, comme cela se passe, généralement, dans
les villages isolés. Sur les tables et sur la balustrade, des petites lampes à
kérosène avaient été posées ; les suzerains israéliens refusent de connecter le
village au réseau électrique. Mais même ça, c’était bel et bon, car nous
pouvions contempler la lune d’octobre, flottant lentement dans les cieux qui
s’assombrissaient, brillant au-dessus des collines en terrasses, sur les toits,
sur le blindage lourdaud d’un tank Merkava, à flanc de colline, ses canons
pointés vers le village, et sur les vieux oliviers aux troncs noueux de
Yassouf.
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Ode à Farès ou le retour du Chevalier
Mai
2001
Nul
n'est autorisé à entrer ou sortir de la bande de Gaza. Celle-ci est entourée de
fils de fer barbelé, ses portes sont verrouillées et même si vous avez tous les
papiers nécessaires, vous ne pourrez pas pénétrer dans la plus grande prison de
haute sécurité du monde, qui abrite tout de même plus d'un million de
Palestiniens. L'armée israélienne qui, en d'autres temps fut réputée pour sa
force de combat, en est réduite au rôle de garde-chiourme. La formulation de la
tactique des forces de défense israéliennes nous ramène aux années 30 :
" Il n'est pas nécessaire de tuer un million de personnes. Tuez les
meilleurs et les autres mourront de peur ". Ce sont les Britanniques,
épaulés par leurs alliés juifs lors du soulèvement palestinien de 1936, qui ont
employé cette tactique pour la première fois. Depuis lors, des milliers de fils
et de filles parmi les plus brillants de cette terre, l'élite palestinienne en
devenir, ont été exterminés. Une fois encore, l'armée israélienne est utilisée
pour mettre en œuvre le même plan directeur : ‘calmer l'agitation des
indigènes’ en neutralisant systématiquement les rebelles en puissance.
Sa tâche n'est pas difficile : c’est l'armée la plus grande et la plus
puissante du Proche-Orient, celle d'un pays qui détient la puissance nucléaire,
et elle dispose de tous les armements possibles alors que les Palestiniens
captifs n'ont que des pierres et des armes légères. Récemment, les Israéliens
ont intercepté une cargaison d'armes à destination de Gaza. Cette armée se
targue d'une grande victoire mais n'en exprime pas moins sa ‘préoccupation’. Il
y a de quoi. Depuis 1973, l'armée israélienne a rarement été confrontée à
l'idée de faire feu en retour. Les soldats juifs se sont habitués à un travail
facile, comme, par exemple, descendre des gosses sans défense.
Gaza est une réalité dans un monde de science-fiction qui nous rappelle Le
Prisonnier ou quelque autre feuilleton de série B. Ses clôtures de barbelés
abritent un secret : l'irrédentisme d'un peuple. D'accord, cela ressemble à une
mise en scène de série B mais les acteurs, hommes et femmes, méritent des
Oscars.
Ce message secret nous vient de Palestine en la personne de Farès Ouda, un
adolescent de treize ans. C'est lui le petit David palestinien qui s'est
confronté au Goliath juif dans la banlieue de Gaza et qui a été immortalisé par
le photographe d'Associated Press, Laurent Rebours. Farès le téméraire, a jeté
des pierres contre le monstre blindé avec la grâce de saint Georges, le saint
vénéré en Palestine. Il a affronté l'ennemi avec la nonchalance d'un petit
villageois chassant un chien enragé. Cette photo a été prise le 29 octobre et,
quelques jours plus tard, le 8 novembre, l'enfant a été abattu de sang froid
par un tireur israélien isolé.
Cet enfant laisse derrière lui l'image d'un héros, un poster à afficher à
côté de celui du Che Guevara, un nom à évoquer en même temps que celui de
Gavroche, le brave petit rebelle des barricades de Paris du roman de Victor
Hugo, Les Misérables, symbole de l'irrédentisme de l'âme humaine. Il
vient d’un autre âge, d’une époque où l’héroïsme n’était pas un gros mot, où
les hommes partaient pour la guerre prêts à combattre et à mourir pour une
noble cause. En termes symboliques, on peut assimiler son prénom au mot
‘Chevalier’ et son nom de famille à la notion de ‘Retour’. L'image de cet
enfant nous renvoie indubitablement à celle du ‘retour des preux chevaliers du
temps jadis’. Cette notion est totalement étrangère à l'hédonisme commercial au
rabais dont on nous rebat les oreilles, l'idéologie dominante de notre époque,
abondamment alimentée par la culture populaire américaine. L'héritage de Farès
marque l'échec du plan directeur israélien. Né sous l'occupation israélienne,
ce jeune rebelle est mort en défiant les soldats de la FDI.
Nous, les amis de la Palestine, n'avons pas compris immédiatement ce
message d'espoir, habitués que nous étions à l'idée de la souffrance et du
martyre palestiniens. Dans nos écrits, nous reproduisons inconsciemment la
démarche geignarde qui consiste à présenter ‘les nôtres’ comme de malheureuses
victimes dignes de compassion et de pitié. Or, il nous faut absolument nous
garder de tout sentiment de pitié à l'égard des Palestiniens. Admiration,
amour, solidarité, culte des héros, voire envie, tout sauf la pitié. Si vous prenez
les Palestiniens en pitié, pourquoi ne pas vous lamenter sur le sort des 300
guerriers du roi Léonidas qui sont tombés en défendant les Thermopyles, ou sur
les soldats russes qui ont fait rempart de leur corps contre l'avancée des
chars de Guderian, voire sur Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois.
Les héros ne devraient pas susciter la pitié. Ils sont au contraire des
exemples qui devraient nous insuffler du courage.
Dans un premier temps, nous n'avons pas correctement positionné l'image de
Farès. L'histoire de cette souffrance nous remettait en mémoire l'image du
petit Mohammed Durra, mourant recroquevillé devant nos yeux, compagnon de
misère de la petite Vietnamienne nue courant de toutes ses forces pour échapper
à l'enfer des bombardements au napalm.
L'image du retour du Chevalier Farès Ode appelle une représentation
différente : cet enfant est l'icône d'un héros. Il faudrait l'afficher à côté
de l'image des Marines de Iwo Jima, ou dans une église à côté de son
compatriote, saint Georges. Après tout, le saint martyr a été enterré en terre
de Palestine, non loin de Farès, dans la crypte de l'antique église byzantine
de Lydda.
Il semble que les adversaires des Palestiniens aient mieux appréhendé cette
réalité que leurs partisans. La presse américaine dominée par les Juifs n’a
épargné aucun effort pour effacer le souvenir de Farès, et éviter que ne se
répandent des vocations héroïques. MSNBC.com a organisé un concours
stupide pour trouver ‘l'image de l'année’, donnant le choix entre la photo de
Mohammed Durra le martyr et des photos de chiens. ( D'ailleurs, vous avez
toujours le choix, mais c’est toujours entre deux mauvaises options). Le Consul
d'Israël à Los Angeles a fait de la publicité pour la photo des chiens et de
nombreux partisans d'Israël ont voté pour tandis que les partisans de la
Palestine votaient pour la photo de Mohammed. Mais la photo qui comptait
vraiment, l'icône du petit Farès, n'a pas été présentée à ce concours.
Comme cela ne suffisait pas, le Washington Post a dépêché Lee
Hockstader, son correspondant en Palestine, pour démythifier la mémoire de
l'enfant abattu. Ce torchon à la solde de l'AIPAC peut faire confiance à
Hockstader. Les articles de ce type devraient être étudiés dans les écoles de
journalisme, à la rubrique ‘désinformation’. Quand les chars et les
hélicoptères de l'armée israélienne ont bombardé Bethléem, dépourvue de la
moindre défense, Hockstader a écrit : "dans le village biblique de
Bethléem (il n'allait tout de même pas parler de la Nativité, n'est-ce pas ?),
les soldats israéliens et les Palestiniens se sont affrontés en utilisant
chars, missiles, hélicoptères, mitrailleuses et pierres." J'ai dans l'idée
que si Hockstader racontait la deuxième guerre mondiale, il parlerait des
Etats-Unis et du Japon se tapant dessus à coup de bombes atomiques.
Hockstader n'a pas manqué de justifier les raids israéliens contre les
populations civiles en écrivant que "les porte-parole de l'armée
israélienne affirment que ces raids sont limités et essentiellement défensifs.
Néanmoins, le gouvernement israélien voit les choses plus largement, faisant
remarquer que ces raids permettent aux commandants militaires locaux de
"s'attaquer à un ennemi difficile à cerner". Dès lors que ce
correspondant adopte ‘une vision plus large’ des actions d'Israël, les
Palestiniens, dans ses articles, deviennent des ‘terroristes fous furieux’.
"Les Palestiniens ont menacé de faire payer le prix de ce qu'ils
considèrent comme une guerre d'agression. Le mouvement de la résistance islamique,
plus connu sous le nom de Hamas, a appelé à de nouveaux attentats suicides et
au tir de mortiers contre Israël".
Parmi d'autres sympathisants qui étudient les écrits de Hockstader,
François Smith a diffusé le message suivant sur l'Internet : "je considère
comme une insulte que ce type me croie assez stupide pour lui donner raison.
Méfiez-vous de Lee Hockstader. A mon avis, il a une idée derrière la
tête".
Pas de doute là dessus : Hockstader entend affirmer la suprématie des Juifs
et salir la mémoire des Palestiniens. L'idée de démythifier l'histoire de
Farrris lui convient parfaitement. Hockstader s'est rendu à Gaza et en est
revenu en racontant que le petit Farès désobéissait à son papa et sa maman, et
faisait l'école buissonnière. Cet adolescent était une "tête brûlée qui ne
rêvait que de se faire abattre. Un tireur d'élite juif compréhensif lui a tout
simplement permis d'accomplir sa volonté". Hockstader ne nous épargne rien
: l'enfant a été abattu alors qu'il se préparait à jeter une pierre et donc à
se faire abattre. Sa gloire posthume tient à "toutes les histoires qui ont
circulé à propos de sa mort. De toute façon, sa mère a touché un chèque de 10
000 dollars du président irakien, Saddam Hussein".
Hockstader jouait sur du velours. S'il était allé jusqu'à sous-entendre que
les colons, parents du nourrisson tué à Hébron, souhaitaient la mort de leur
enfant, et s'il avait osé qualifier la réaction israélienne de ‘raffut’, s’il
s’était même contenté de mentionner le chèque conséquent que le boucher de Sabra
et Chatila leur a fait parvenir en mains propres, Hockstader ne serait pas
sorti vivant d'Israël et Katherine Graham, propriétaire du Washington Post,
n'aurait pas fini de s'en mordre les doigts.
Les Juifs sont parvenus à intimider leurs ennemis et ceci pas seulement par
la magie du discours. A l'époque de Lord Moyne, ministre d'État britannique
pour le Proche-Orient, des officiers et de simples soldats britanniques comme
des centaines de dirigeants palestiniens ont été assassinés par des Juifs soucieux
d'affirmer leur suprématie sur la Terre sainte dans les années 40. Cela jusqu'à
ce que les Britanniques en proie à la terreur mettent toute voile dehors pour
quitter la baie de Haïfa, le 15 mai 1948. Aujourd'hui encore, à San Francisco,
deux militants pour la paix, le prêtre catholique Labib Kobti et un rabbin du
nom de Michael Lerner, continuent à recevoir des menaces de mort de la part de
groupes terroristes juifs et ils les prennent très au sérieux.
Les Palestiniens sont des agriculteurs et des citadins plutôt pacifiques.
Ils ont l'art de prendre soin des oliviers et des vignobles et savent fabriquer
le ‘zir’, cette jarre qui garde l'eau fraîche même lorsque souffle le ‘khamsin’
le plus brûlant. Chaque coin de Palestine est orné de constructions en pierres
qui témoignent du savoir-faire des maçons de ce pays. Les Palestiniens écrivent
des poèmes et vénèrent les tombeaux de leurs saints. Aussi, c'est avec stupeur
et incrédulité qu'ils se penchent vers le miroir d'une presse dominée par les
Juifs, qui les dépeint sous les traits de terroristes avides de sang. Pourtant,
ces simples paysans sont encore capables de nous donner une leçon d'héroïsme,
chaque fois qu'un ennemi cherche à s'emparer de leur terre. D'ailleurs, les
Palestiniens ont apporté la preuve de leur courage il y a des siècles et des
siècles, à l'époque légendaire des ‘Juges’, lorsque leurs ancêtres ont combattu
les ‘peuples venus de la mer’.
Dans les années 30, un Juif russe, fervent nationaliste et fondateur du
parti politique de Sharon, Vladimir Zeev Jabotinsky, a écrit un roman
historique (dans sa langue maternelle, le russe), intitulé Samson dans
lequel il glosait sur la narration biblique du fauteur d'attentat suicide qui,
en tuant trois mille hommes et femmes (Juges, 18:27), avait péri avec ses
ennemis. Il y a quelques années, ce roman a été publié en Israël, traduit en
hébreu moderne, et un critique littéraire du journal Davar a mis en
lumière des propos aussi aberrants qu'intéressants.
Selon Jabotinsky, les Britanniques n'étaient autres que les Philistins de
l'époque moderne tandis que les Israélites sont devenus les Juifs que l'on
connaît aujourd'hui. Aux yeux du lecteur israélien contemporain, cependant, ce
roman glorifie le combat des Palestiniens contre l'emprise des Israéliens. Héritiers
d'une haute civilisation et détenteurs d'une technologie militaire supérieure,
les Philistins, ces envahisseurs venus de la mer, habitants hédonistes de la
plaine littorale, et intrus belliqueux dans les Hautes Terres rappellent à
l'observateur ce que sont les Juifs israéliens de nos jours. Tandis que les
gens de Samson, les ‘gens de la tribu d'Israël’ natifs des Hautes Terres, font
penser aux paysans des collines de Palestine, nos contemporains. Ils sont,
comme eux, convaincus de la profondeur de leurs racines et de la victoire
inéluctable de leur attachement à la terre face à la puissance militaire de
l'envahisseur.
Tout ceci est logique puisque les Palestiniens sont les authentiques
descendants de l'Israël biblique, du peuple indigène qui a embrassé la foi du
Christ ou celle de Mahomet, et qui est demeuré à jamais sur la Terre sainte.
Cela, les Israéliens en sont parfaitement conscients. Dans les laboratoires de
génie génétique de Tel-Aviv, les chercheurs en quête ‘d'ADN juif’ publient
fièrement le moindre résultat qui prouverait l'existence d'un lien sanguin ténu
entre les Juifs et les Palestiniens d'autrefois. Ils savent très bien que nos
prétentions à nous autres Juifs au fier nom d'Israël sont, pour le moins,
sujettes à caution. A l'instar de Richard III, nous nous sommes emparés du
titre et de la couronne mais tout comme lui, nous nous sentirons menacés aussi
longtemps que survivront les héritiers légitimes. Voilà pour les motifs
psychologiques de la cruauté inexplicable avec laquelle nous traitons les
Palestiniens indigènes.
Les Israéliens voudraient être des Palestiniens de souche. Nous avons
adopté les pratiques culinaires de ce peuple et servons leurs falafels et leur
hommous comme s'il s'agissait de nos propres plats traditionnels. Nous avons
repris le nom du cactus local, sabra, qui pousse à l'emplacement de ses
villages, pour en faire le nom de nos enfants, filles et garçons, nés sur cette
terre. L'hébreu moderne que nous parlons a vu le jour en intégrant des
centaines de mots palestiniens. Il faudrait simplement que nous leur demandions
pardon, que nous les prenions dans nos bras tels des frères que nous croyions
perdus depuis longtemps, et que nous les laissions nous enseigner ce qu'ils
savent. C'est là le seul rayon d'espoir qui parviendrait à percer l'obscurité
qui nous environne actuellement.
Ainsi que les études archéologiques israéliennes l'ont révélé, il y a trois
mille ans, les tribus des hautes terres (les Banu Israël de la Bible) ont fini
par trouver un modus vivendi avec les ‘peuples de la mer’ installés sur la côte
et, ensemble, ces enfants de Samson et Dalila ont engendré les rédacteurs de la
Bible, les apôtres du Christ et les Palestiniens contemporains. Le savoir-faire
technique évolué des Philistins et l'amour des gens des plateaux pour notre
terre parcheminée se sont conjugués pour donner naissance au miracle spirituel
de la Palestine antique. Il n'est pas impossible - il est même hautement
souhaitable - que l'Histoire se répète. C'est alors que l'image glorieuse du jeune
Farès, luttant contre le char, se confondra avec les images du roi David et de
saint Georges dans les esprits et les manuels scolaires de nos enfants de
Palestine.
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La
bataille de Palestine
9 mars 2002
La route principale des Hautes-terres de
Palestine, entre Naplouse et Jérusalem, passe par un défilé étroit, entre les
collines de Samarie : le Wadi Haramiyyéh. Par endroits, ses murets retenant des
terrasses plantées d'oliviers s'interrompent et laissent place à un village,
comme le petit hameau charmant, aux maisons serrées, de Aïn Siniyyé, ou Sinjil,
splendide bourgade dont le nom immortalise Raymond de Saint-Gilles, Comte de
Toulouse, bailli et croisé.
Nous sommes au cœur de la Palestine ; chaque
pierre conserve la mémoire d'anciennes batailles et escarmouches. J'aime cet
endroit ; à Sinjil, on m'a pris pour le fils, né à l'étranger, de gens de la
région qui étaient partis vivre en Amérique, dans les années quarante. A Aïn
Siniyyé, un vieux paysan m'a parlé de son ami Moshe Sharet, Juif palestinien et
ministre d'Etat israélien, qui a grandi dans ce village, des années avant la
ségrégation sioniste. J'ai bu de l'eau à la petite source d'Aïn al-Haramiyyéh,
protégée par un khan ottoman en ruines, et par une autre ruine, la tour du roi
Baudouin, surveillant l'entrée méridionale du défilé. Le relief du lieu le rend
idéal pour une embuscade de bandits de grands chemins. Son nom est on ne peut
mieux choisi : Wadi Haramiyyéh signifie, en effet, ‘Vallée des brigands’.
Le 3 mars, un Rob Roy palestinien, armé d'une
vieille carabine datant de la seconde guerre mondiale, a réussi à abattre toute
une compagnie de Juifs armés jusqu'aux dents. L'un après l'autre, il a abattu
les soldats et leurs officiers. Puis il a disparu, sain et sauf.
D'un coup magistral, il a effacé le mythe
surfait de la vaillance militaire israélienne. Jamais plus les partisans
d'Israël ne pourront se gausser de la couardise des Arabes, jamais plus ils ne
raconteront leurs histoires de chaussures abandonnées dans le Sinaï durant la
Guerre des six jours. Cet homme, renouvelant l'exploit de Karameh a rendu aux
Palestiniens leur honneur.
Il
a, du même coup, offert une saine alternative à l'attraction morbide des
attentats suicides ; ce n'était pas trop tôt. Depuis longtemps je voulais
dissuader mes frères palestiniens et mes sœurs palestiniennes de commettre
cette folie, mais je détestais l'idée de courir le risque d'être pris pour un
instrument du sionisme. Je comprends les motivations des shahids (les martyrs),
je salue leur courage, mais je regrette profondément leurs actes. Il s'agit
d'actes contre-productifs, inutiles, aveugles. Je suis sûr[1] que certaines cellules
terroristes sont complètement manipulées par les services secrets israéliens :
trop souvent, les bombes explosent là où il ne faut pas, quand il ne faut pas,
contre des objectifs totalement erronés. Leurs actes sont récupérés à fond par
la propagande israélienne. Leur mort est une perte terrible pour l'humanité.
Ils sacrifient leur vie comme le fils d'Abraham s'était offert au couteau. Mais
Dieu lui avait substitué, à l'instant fatidique, un bélier.
Le tireur d'élite a ouvert une route
différente vers la gloire, une route qui ne passe pas par la ‘Vallée de la
Mort’. L'histoire de la Bataille de Haramiyyéh devrait être chantée par les
bardes, et enseignée par les résistants qui combattent partout dans le monde. A
un contre dix, le ‘Commando Solitaire’ a atteint le symbole le plus haïssable
de la loi juive en Palestine, un barrage militaire. Ces barrages où des soldats
israéliens désœuvrés, gavés et sadiques humilient quotidiennement, frappent et
souvent assassinent la population locale.
La veille, justement, les soldats avaient
commis l'un de leurs actes de cruauté les plus révoltants et lâches. Une femme
palestinienne, sur le point d'accoucher, s'était présentée devant le barrage,
soutenue par son mari. Les soldats l'avaient laissé passer, puis ils avaient
tiré. Son mari a été tué. La Palestinienne, blessée, a accouché à l'hôpital.
Les soldats n'ont nullement été sanctionnés, mais l'armée a "exprimé ses
regrets" aux survivants...
Le souci principal de l'armée israélienne est
de maintenir la population en état de vulnérabilité totale et dans l'incapacité
de se défendre. Les soldats sont accoutumés à abattre des civils innocents.
Leurs victimes préférées sont les enfants ; leur arme de prédilection, un fusil
de précision à longue portée et à haute vélocité. Leur conception de
l'amusement a été observée par un expert de "la face sombre des Forces
Israéliennes de Défense", le chef du bureau du New York Times au
Proche-Orient, Chris Hedges : "ils déversent un torrent d'injures sur les
enfants d'un camp de réfugiés, puis ils leur tirent dessus et les estropient à
vie lorsqu'ils s'approchent du piège mortel"[2].
Il n'en reste pas moins que les tirs contre
la femme enceinte étaient un acte aussi fatal que l'assassinat de la femme du
Lévite, dans la Bible. Le Seigneur Dieu de Palestine a entrevu le calvaire de
Ses enfants. Les agissements odieux des soldats sionistes devaient être punis.
La malédiction prononcée par le Seigneur contre les enfants égarés d'Israël
(Deutéronome 28) leur est retombée sur la tête. Quelles que soient les
conclusions de la commission militaire d'enquête, c'est là l'explication la
plus vraisemblable de cet événement. Celui qui a donné la victoire au jeune
berger David contre Goliath, a accordé la victoire au combattant isolé de Wadi
Haramiyyéh.
L'attaque surprise contre le checkpoint a
asséné un coup mortel au complexe de supériorité psychotique des Israéliens.
Les lâches et les sadiques, en effet, sont incapables d'encaisser une défaite ;
ils y répondent par la rage de tuer. C'est pourquoi l'armée israélienne a
entrepris sans tarder de livrer un assaut en règle contre des villes et des
villages palestiniens. Au moment où j'écris, les soldats israéliens tirent
contre les ambulances qui tentent d'emmener les blessés. Les avions de chasse
américains, pilotés par des Israéliens, bombardent l'école pour enfants
aveugles de Gaza. Des commandos de choc de la division Golani, secondés par des
chars, investissent le camp de réfugiés de Tulkarem. Ils se préparent à
réitérer le massacre de Sabra et Chatila, dernier en date des hauts faits du
général Sharon. Leur manuel ? Les mémoires du commandant de la Waffen-SS qui
avait écrasé le ghetto de Varsovie. Ils sont tout excités par les pertes
extrêmement faibles de la Wermacht, en 1943, et ils espèrent en répéter la
performance en écrasant les Palestiniens[3].
Sharon a surpassé Hitler : le dictateur
allemand avait évité soigneusement de donner l'ordre de tuer les Juifs. Le
führer juif a appelé sans ambages à tuer les Goys, au journal de vingt heures,
à la télévision israélienne. Alors que de nombreux Allemands, horrifiés par les
nazis, ont, au péril de leur vie, déserté pour aller servir dans les armées
alliées contre le Troisième Reich, les Juifs hésitent encore à rompre le lien
de fausse loyauté envers leur Troisième Malkuth. Les Israéliens de conscience
refusent de participer directement au nettoyage ethnique. C'est très bien. Mais
cela ne saurait suffire. Nous devons suivre l'exemple d'Ernst Thaelmann et de
Joe Slovo, franchir les lignes et rejoindre les combattants palestiniens sur
les barricades de Gaza et de Tulkarem. Dans le quotidien anglais The
Guardian[4],
Jonathan Freedland qualifie les protestataires israéliens de "héros".
Je garde ce titre, en ce qui me concerne, pour le tireur d'élite de la Vallée
des Brigands.
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22 Novembre 2002
Une ogive, c’est un hommage à la lune : elle est formée de deux
croissants face à face. La pleine lune, quant à elle, sert de modèle à la voûte
parfaitement semi-circulaire, prisée des Romains. Les arches outrepassées des
musulmans sont parfois ornées de pointes : c’est qu’elles sont formées de
sept croissants de lune accolés… Un étudiant en architecture avisé pourrait
rédiger un mémoire sur l’Histoire de l’Arcature, en prenant tous ses exemples
dans cette ville palestinienne ancestrale : Naplouse.
Dans
la Casbah, un passage voûté débouche sur un autre passage voûté, créant des
enfilades, et disparaissant dans les ombres épaisses. Près de la mosquée
Salihiyyéh, les passages souterrains forment une rose des vents, qu’on dirait
calquée sur quelque antique portulan. Mon regard s’enfonce dans la pupille
noire d’une ouverture, il trébuche sur des arcatures semblables aux lames du
diaphragme d’un vieil appareil photo. Naplouse ? Une véritable
taupinière ! Des générations de petits nains industrieux ont dû creuser
tout ce labyrinthe de galeries sous les maisons de pierre indestructibles de la
vieille ville, reliant les bazars, les mosquées et les églises.
Husseïn, imbattable dans l’art de retrouver son chemin, me conduit à
travers les tunnels. Suscitant partout ailleurs la claustrophobie, à Naplouse,
ils vous rassurent et vous entourent d’une protection quasi maternelle. Ils
nous dissimulent à des yeux malveillants qui épient, aux viseurs des snipers
nichés sur le Mont du Blasphème. Nous devons traverser une place, une place à
l’italienne, bien proportionnée, avec, au milieu, un joli terrain de jeu pour
les enfants. Nous rasons les murs de bâtiments trapus, de style colonial. Les
passages étroits et confinés ne nous font pas peur. Ce sont les espaces ouverts
que nous craignons.
Des balles hurlent au-dessus de nous et viennent frapper un mur caché à nos
yeux. Une mitrailleuse répond et, très vite, un orchestre nocturne de volées de
projectiles et d’éclairs secoue l’air montagnard. La ville est assiégée depuis
six mois, depuis avril, et les Juifs tirent, sporadiquement, sur ses habitants.
Les façades donnant sur la place à l’italienne sont rehaussées des portraits
vivement colorés des tués : un garçonnet de cinq ans, une jeune fille, à
côté d’un combattant costaud et moustachu. Le dôme doré de la coupole du
Rocher, symbole palestinien de la parfaite harmonie, brille derrière leur tête,
couronnant de gloire les martyrs. A Naplouse, vous n’êtes jamais seul ; les
yeux des snipers et les yeux des martyrs vous suivent, partout.
L’impression, bizarre, d’être une proie, s’empare de moi. Je me souviens de
la première fois où on m’a tiré dessus – c’était parmi les collines pelées,
grises et jaunes, qui dominent l’autoroute Suez-Le Caire. L’artillerie
égyptienne a ouvert le feu contre nous, compagnie de jeunes parachutistes qui
venions d’atterrir dans le désert. Les projectiles, en tombant, soulevaient des
nuages de sable et de poussière, la terre tremblait sous les impacts, tout
proches, tout à fait à la manière dont elle tremblait sous les impacts lors des
exercices de l’hiver précédent, lorsque l’artillerie censée nous couvrir avait
mal calculé sa hausse et nous avait presque ensevelis sous ses salves.
"Qu’est-ce que vous foutez, imbéciles d’artilleurs – pensais-je – regardez
un peu ; nous sommes là ; vous nous tirez dessus ! Allez-y, continuez
comme ça et vous finirez par nous avoir !" Mais soudain, je réalisai
que là, ce n’était pas une erreur. Ce n’était pas les manœuvres d’hiver ;
c’était la guerre, la vraie. Et l’artillerie nous visait, pour nous tuer.
Nous nous faufilons dans un immeuble moderne, et montons au deuxième étage
en empruntant un vaste escalier ; là, nous entrons dans le Café Internet. C’est
plein de monde : des jeunes, garçons et filles, défiant les tirs des
snipers, sont venus dans ce lieu de refuge et d’évasion. Certains d’entre eux
sont des combattants ; ils profitent d’une relative accalmie. Ayant posé
leurs fusils AK au-dessus de l’écran de leur ordinateur, ils dialoguent
‘online’ avec leurs correspondants de Californie, de Bahreïn, de Stockholm ou
de Damas…
Je tape un message depuis Naplouse et l’envoie à un forum israélien. Je
reçois rapidement une réponse d’un certain David Silver, de Tel Aviv :
"Je n’ai pas pitié d’eux. Je ne suis pas triste pour ce qui leur arrive.
Si cela dépendait de moi, je les enverrais TOUS au Diable. Avec leurs gamins,
leurs filles, leurs jeunes filles à marier, leurs femmes, leurs grands-mères,
leur croyance simplette à leurs propres mensonges, leur ruse bestiale, leur
patience et leur désespoir, leur rire, leurs larmes, leur nourriture, leur
fierté et leur héroïsme, leur revanche, leur force de travail… DEHORS !
Leurs pères, leurs époux et leurs grands-pères sont des assassins sanguinaires,
des admirateurs de meurtriers, des scélérats, des voleurs, des lâches et des
menteurs pathologiques. Après l’expulsion, ils pourront rechercher notre
amitié, mais je ne m'y fierais pas". Voilà réglé le sort de la
"pitié et de la douce obstination contre la violence, inhérentes aux
Juifs", dont parlait Jean-Paul Sartre en 1945.
Un percolateur italien ultramoderne brille de tous ses voyants verts et
rouges, laissant échapper sa vapeur dans un sifflement impressionnant. La
guerre, dans une ville moderne, a de ces aspects incongrus : les
ordinateurs sont connectés au réseau mondial, les télécopieurs crachent leurs
rouleaux impeccablement imprimés de nouvelles fraîches, la boulangerie ouvre
ses portes à chaque accalmie dans les bombardements, un cousin arrive du
Kentucky et de jeunes combattants potassent leurs cours en vue de leur examen
du lendemain, à l’université de la ville.
Il est bien difficile de comprendre que, juste de l’autre côté de la
vallée, des garçons du même âge, venus de petites villes côtières, sont
positionnés sur les collines, afin de réduire Naplouse. C’est pourtant la
réalité. Un gros boum secoue le bâtiment ; les écrans des ordinateurs
s’éteignent après un ultime flash lumineux. C’était une mine artisanale, dit un
jeune combattant. Non, c’était un obus de mortier de 81 mm, corrige son ami.
Ils se précipitent vers l’extérieur, par l’escalier imposant, et nous les
suivons dehors, sous le ciel étoilé. C’est souvent à ces heures là que les
Israéliens envoient leurs forces de reconnaissance. Ils entrent dans les
maisons, raflent les hommes et les emmènent dans leurs cellules de torture.
Pour obtenir des informations, disent-ils, mais il y a un autre objectif :
un homme torturé, comme une fille violée, c’est un être brisé et soumis. Plus
de cent mille Palestiniens et un nombre incalculable de Libanais ont été
torturés par les Israéliens, qui détiennent probablement en la matière un
triste record du monde. Les combattants descendent dans les rues afin d’arrêter
l’avancée des tortionnaires, ou au moins pour leur en faire payer le prix.
Le rapport des forces est incroyablement disproportionné : la
troisième (peut-être même est-ce la seconde) armée au monde, soutenue par
l’unique superpuissance mondiale, contre ces jeunes hommes et ces jeunes
femmes. Si les Israéliens le voulaient, ils pourraient pénétrer dans la vieille
ville au moment de leur choix ; de nuit comme de jour. Lors du sanglant
avril 2002, plus de cent hommes et femmes furent massacrés, à Naplouse. Une
famille au complet, de huit personnes, a trouvé la mort lorsque les chars et
les bulldozers blindés israéliens ont écrabouillé leur maison à la limite de la
ville ; ils étaient à l’intérieur. Une autre maison a été bombardée par un
F-16, et les ouvriers de la municipalité ont eu toutes les peines du monde à
extraire des gravats les cadavres de deux vieilles dames.
Mais la ville est vivante. Dès que les bombardements et les tirs
s’arrêtent, les citoyens sortent de chez eux et s’aventurent dans l’insécurité
des marchés, ignorant le couvre-feu. Des marchands déplient leurs étals de
fruits et légumes, l’odeur des épices emplit à nouveau l’atmosphère, de
vieilles femmes venues des villages voisins se faufilent et viennent vendre
leur huile et leurs olives concassées – ne sommes-nous pas au cœur du pays des
oliviers ? Les mosquées sont bondées, bien qu’elles n’offrent aucunement
un abri sûr : les Israéliens ne voient aucun inconvénient à tirer sur les
mosquées et les églises. En avril, une petite chapelle catholique a été réduite
à l’état de ruines ; l’église orthodoxe de Saint-Demetrios a par miracle
échappé à l’explosion d’un missile qui a dévasté la rue juste en face. La
Mosquée Verte, la plus ancienne de la ville, a été défoncée par un char, mais
elle a été réparée, depuis.
La rapidité avec laquelle les bâtiments sont reconstruits est étonnante. A
peine les chars ont-ils abandonné les gravats, les équipes de la municipalité
arrivent : elles retirent les cadavres, extraient les blessés et
commencent à consolider les murs. Mais les Israéliens détruisent plus vite que
les habitants de Naplouse ne peuvent reconstruire. Les chenilles des chars ont
pulvérisé le sol carrelé des bazars, démolissant le réseau d’eau potable
flambant neuf. Les traces des dévastations récentes se fondent parmi les ruines
laissées par le tremblement de terre de 1927, et aussi par une autre
catastrophe, beaucoup plus ancienne. Au deuxième siècle avant Jésus-Christ, les
Juifs avaient rasé l’ancêtre de Naplouse, l’antique Sichem (ses murs
cyclopéens, vieux de quatre millénaires, sont encore visibles en bordure du
camp de réfugiés de Balata, juste à la sortie de la ville).
Mais la cité ne mourut pas. Le règne juif en Palestine fut sanglant, cruel,
mais plutôt bref. Le pays fut conquis par l’envahisseur juif durant la seconde
moitié du deuxième siècle avant Jésus-Christ, les villes furent ruinées et la
population en fut chassée, réduite en esclavage ou réduite à l’état de ‘juifs
indigènes de seconde catégorie’, comme cela fut le cas, aussi, en Galilée. Des
impôts exorbitants, le génocide et l’apartheid étaient des calamités rampantes,
déjà à l’époque. Soixante ans plus tard, l’empereur Pompée le Grand débarqua
sur les côtes de Palestine, et il libéra les Palestiniens du joug juif.
Après que l’armée romaine eût soumis les Juifs rebelles, les soldats
romains à la retraite épousèrent de belles femmes de la région et
reconstruisirent la ville, qu’ils nommèrent Neapolis, ou Naplouse. Elle est
encore aujourd’hui digne de son nom de baptême romain, Neapolis ou Naples, par
la continuité de ses styles architecturaux et le tempérament ardent de ses
habitants. Ses maisons poussent à la manière d’arbres, arborant les douces
traces de ses nombreuses périodes historiques. Les fondations romaines,
graduellement, laissent la place aux soubassements byzantins, se transforment
là en structure abbasside, plus loin se transmuent en villa citadine d’un
Croisé et finissent dans les dernières restaurations faites en mai, après le
dernier bombardement israélien ; c’est une composition parfaite, dans le temps
et dans l’espace.
Telle est la maison de Husseïn. La voûte de la cave a probablement été
construite par un maçon de l’époque de Titus Flavius, tandis que le toit vient
d’être terminé. Debout, sur la terrasse, nous voyons en face de nous la
silhouette imposante et sombre du Mont Garizim (du Blasphème), avec sa base
militaire israélienne. Le halo jaune
des projecteurs couronne son enceinte de barbelés, les moteurs des chars
rugissent comme des dragons attendant le signal pour dévaler et dévorer la
ville. En bas, dans la rue, un petit groupe de combattants, chacun brandit sa
kalachnikov. De l’autre côté de la vallée, le Mont de la Bénédiction s’élève
jusqu’à l’église de la Sainte Vierge et le site du temple samaritain. Soudain,
les éclairs de départs de tirs éteignent les étoiles, et nous rentrons à l’abri
tandis qu’une mitrailleuse lourde commence à balayer la ville.
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04 mars
2001
Il est
difficile de rendre visite à Joseph en ce moment. Des barrages routiers
surveillés par des soldats israéliens nerveux entourent sa ville de Naplouse ;
des tranchées ou des talus bloquent les accès les plus étroits. Habituellement,
le matin, les habitants des villages alentour affluent pour travailler ou faire
leurs courses mais maintenant, ces simples actes de la vie quotidienne les
mettent en danger de mort, car les soldats tirent sans avertissement. On peut
néanmoins se glisser dans la vieille capitale de la Samarie à pied.
La ville
est là, telle un sachet de myrrhe, entre les deux mamelons du mont Ebal et du
mont Gerizim. Naplouse, c'est l'ancienne Neapolis, fondée par Titus à l'apogée
de l'empire romain. Les traditions romaines n'ont pas disparu de cette ville
d’eau célèbre pour ses bains turcs luxueux. Son savon à l'huile d'olive est
réputé lui aussi, de même que sa soupe épicée, le kubbeh, et l'esprit hardi de
ses habitants. Ils ont mené une guérilla virulente contre Napoléon, se sont
révoltés contre les envahisseurs égyptiens et ont maintenu les colons juifs à
distance respectueuse.
Pendant le
dernier soulèvement, Naplouse a mérité le nom de Djebel-an-Nar, le mont du Feu.
Les Israéliens osent rarement pénétrer dans les rues étroites de la vieille
ville. Aujourd'hui, cette cité antique et intraitable abrite Marwan Barghouti,
que l'on considère parfois comme le meneur du soulèvement.
Je m'y
suis rendu pour visiter l'un des plus charmants tombeaux de la Terre sainte, le
tombeau de Joseph, le héros de la Bible et du Coran, originaire du lieu, qui
fit fortune en Egypte avant d’être ramené par Banu Israël qui l'a fait enterrer
dans la patrie de ses ancêtres. Les habitants du pays le vénèrent comme les
nombreux autres tombeaux et sanctuaires qui ornent collines et carrefours de
Palestine. Les tombeaux ont une profonde signification spirituelle pour les
Palestiniens ; ils sont plus anciens que toutes les religions, ont survécu à
toutes les réformes religieuses et sont encore capables de mettre l’homme en
relation avec Dieu.
Il ne faut
pas prendre leurs noms au sérieux, parce qu'ils changent avec le temps. Il y a
une douzaine de tombeaux du cheikh Ali et même Josué ben Nun en a plusieurs.
D'autres tombeaux ont plusieurs noms, comme la caverne du mont des Oliviers que
les chrétiens appellent Pélagie, les musulmans Rabia elk-Adawiya et les juifs
Hulda. Bien que certains musulmans orthodoxes, le clergé chrétien et les
lettrés juifs soient hostiles à la vénération des tombeaux, les gens simples
continuent à venir ici demander qu’on exauce leurs prières, les hommes pour la
gloire et la moisson, les femmes pour les enfants et l'amour. Le tombeau de
Joseph est comme les autres. Cet édifice simple, surmonté d'un dôme qui a été
redoré récemment, se trouve à côté de l'antique tertre de Sechem. Tous les
jours, on peut y voir des paysannes palestiniennes en robes noires richement
brodées qui viennent rendre hommage au tombeau de ce chaste amant dont les
longs cils ont réduit la forteresse du cœur de Zuleika.
Il y a
quelques mois, on ne parlait plus que du tombeau de Joseph aux informations.
Les habitants de Naplouse se sont battus contre des soldats israéliens bien
armés pour les restes de leur ancêtre Joseph, comme les Achéens avaient
combattu les Troyens pour le cadavre de Patrocle. Vingt Palestiniens sont morts
ici, les Israéliens ont perdu un mercenaire et il y a eu quelques blessés. Les
images de cette bataille au fusil ont été diffusées dans le monde entier et
l'on a pu voir les tirs acharnés, les ambulances se ruant vers les hôpitaux et
les morgues, les longues rafales de mitraillettes entailler la pierre et la
chair. La réalité virtuelle des écrans de télévision, soutenue par la voix des
spécialistes, nous présentait cette preuve ultime de la haine des Arabes pour
les lieux saints juifs.
On a
longtemps parlé de la destruction du Tombeau aux informations. Il se trouva
même un théologien musulman de Russie, furieux, pour adresser une lettre
ouverte aux Palestiniens condamnant ce sacrilège. Les grands journaux du monde
ont tous publié des éditoriaux très durs sur le sujet. Un Martien de passage
sur la Terre aurait pensé que le principal désir des Palestiniens était de
profaner les lieux saints juifs. Et au cas où vous auriez échappé à la centième
répétition de l'affaire, le New York Times est revenu dessus la semaine
dernière.
Pour moi,
c'était une fois de trop. Ce journal juif américain de grande audience éveille
toujours le soupçon en moi. Je me rappelle qu'il racontait, en 1990, qu'on
allait massacrer les juifs à Moscou, ce qui n'arriva pas, mais provoqua le
départ d'un million de Juifs russes en Israël. Je me souviens qu'ils ont
raconté le "massacre" de Timisoara, en Roumanie, qui était une
invention pure. Mais la nouvelle provoqua l'exécution sommaire du président
Ceaucescu et de sa femme. Je me rappelle que ce journal s'élevait contre la
noble assistance militaire de Cuba à la Namibie, qui brisa les reins à
l'apartheid en Afrique du Sud. Connaissant les Palestiniens, j'avais du mal à
croire, alors qu'ils vénéraient ce tombeau depuis des générations et des
générations, qu'ils l'avaient tout à coup détruit.
Ce que je
trouvai sur le site de la dernière demeure de Joseph n'était qu'une nouvelle
version de la vieille plaisanterie juive : "C'est vrai que Cohen a gagné
un million à la loterie ? Oui, c'est vrai, mais c'était seulement dix francs,
au poker, et il a perdu, pas gagné." Au lieu des ruines annoncées, le
tombeau brillait dans toute sa splendeur d'origine. Aucune trace de la guerre
n'était visible. La municipalité de Naplouse a engagé les meilleurs maçons,
fait venir des experts italiens et restauré le tombeau à l'identique. Ils ont
enlevé les barbelés, les mitraillettes, les véhicules blindés, la minable
cantine des soldats et les points de garde. La base militaire qu’avaient
construite les Israéliens a cédé la place au saint tombeau ressuscité. Ce fut
une joie pour moi de retrouver Joseph alors que, un mois avant le soulèvement,
j'avais été décontenancé en le revoyant.
Je me
trouvais à Naplouse avec deux touristes, un chrétien et un juif. Nous avions
visité la synagogue samaritaine, bu au puits de Jacob dans l'église, jeté un coup
d’œil à la Mosquée verte avant de nous rendre au superbe tombeau de Joseph. Un
vieux policier palestinien, qui avait fait ses classes dans l'armée anglaise,
nous permit de nous approcher du tombeau mais en nous prévenant qu'on ne nous
laisserait pas entrer. Il avait raison : de jeunes Russes casqués, portant
treillis et fusils, en jaillirent et nous dirent que pour entrer au tombeau, il
fallait aller au quartier général, hors de la ville, subir la fouille de
sécurité et un interrogatoire avant de revenir dans le bus blindé. Nous avons
abandonné le tombeau pour des lieux plus accueillants.
Depuis des
générations, les gens de Naplouse chérissent le tombeau de Joseph et le
fréquentent, mais les Israéliens s'en sont emparés en 1975. Les infâmes accords
d'Oslo lui ont conservé le statut d'enclave israélienne au cœur d'une ville
palestinienne. C'est devenu une école religieuse juive de la secte
cabalistique, dirigée par le rabbin Isaac Ginzburg, dont le nom doit vous dire
quelque chose : dans un entretien avec la Semaine juive, il a déclaré
qu'un juif avait le droit d'arracher le foie de n'importe quel non-juif si cela
devait lui sauver la vie, puisque la vie d'un juif est infiniment plus
précieuse que celle d'un non-juif ; le journaliste lui a demandé d'atténuer ses
propos mais il a catégoriquement refusé. Beaucoup de journaux israéliens ont
reproduit cet entretien car Ginzburg est très connu.
Un an plus
tôt, les disciples de Ginzburg avaient attaqué un village palestinien proche de
Naplouse et un membre de la secte avait assassiné une fillette de treize ans.
Il a été arrêté et jugé ; Ginzburg a été cité comme témoin de la défense et il
a proclamé, sous serment, qu'un juif ne pouvait pas être poursuivi pour le
meurtre d'un non-juif car le commandement "Tu ne tueras point" ne
s'applique qu'aux juifs. Tuer un non-juif est, au pire, un délit, dit-il, car
"il est impossible de comparer le sang des juifs et le sang des
non-juifs".
Dans son Histoire
de la culture juive (disponible sur le site du département pour l'éducation
sioniste des Juifs) Zvi Howard Adelman[5]
de Jérusalem cite Ginzburg et certains de ses collègues. Un autre cabaliste, le
rabbin Israël Ariel, a écrit en 1982, au moment du massacre de Sabra et
Chatila, que "Beyrouth fait partie de la Terre d'Israël ; nos chefs
auraient dû envahir le Liban et Beyrouth sans hésitation et les tuer tous
jusqu'au dernier, pour que le souvenir même en disparaisse".
Bien sûr,
dans toutes les religions il y a des extrémistes et des fanatiques. Il est
certain que la majorité des juifs, y compris les juifs pratiquants, ne sont pas
d'accord et trouvent même répugnants ces sentiments de cannibales. Mais aucune
répulsion n'a empêché l'armée israélienne de monter la garde devant l'école de
Ginzburg, le gouvernement israélien de la subventionner ou encore de forcer les
Palestiniens à accepter cette enclave de haine au milieu de Naplouse ou de
lancer une mini-guerre pour promouvoir le zèle de Ginzburg. La répugnance n'a
pas empêché les juifs américains de soutenir inconditionnellement la politique
israélienne. La répugnance ne m'a pas empêché de payer mes impôts au régime
israélien, en sachant parfaitement qu'une partie servirait à financer la secte
de Ginzburg. La répugnance n'a pas empêché le New York Times et ses
filiales de la presse américaine de propager le mensonge criminel "les
Arabes ont mis à sac un lieu saint juif."
Ginzburg a
bien sûr le droit de croire ce qu'il veut, même si c'est odieux. Nous vivons
une époque où la tolérance s'applique à tous sauf à la prédication chrétienne
dans les écoles. On a le droit d'entrer dans une secte sataniste ou
cabalistique. Mais est-il normal que ces sectateurs soient armés d'hélicoptères
de combat Apache payés par le contribuable américain ? Ginzburg et sa
secte exercent une influence qui dépasse largement le cadre de leurs quelques
affiliés. Ils sont dangereux pour tous les non-juifs, et aussi pour les juifs
‘rebelles’ comme le défunt Premier ministre Rabin. Au cours de ce qui s’avérera
peut-être une répétition générale d'un affrontement à venir pour les lieux
saints de Jérusalem, vingt jeunes Palestiniens sont morts pour que soit
restauré le droit de vénérer le tombeau de Joseph.
Désormais,
comme avant 1975, les habitants et les touristes, musulmans, samaritains,
juifs, chrétiens et libres penseurs peuvent se rendre librement au tombeau,
s'ils échappent aux tireurs d’élite israéliens. Ils peuvent déposer des fleurs
sur la pierre tombale d'un des grands héros bibliques. Joseph a été rendu à
ceux qui l'ont toujours vénéré et vous pouvez désormais lui rendre visite mais,
je vous en prie, ne venez pas en char d'assaut.
C'est la
base militaire que combattaient les Palestiniens et non le lieu saint. Les
lieux saints de Jérusalem, de Bethléem et d'Hébron seraient en sûreté entre les
mains des Palestiniens, comme ils l'ont été depuis des temps immémoriaux. S'il
n'y avait pas eu la vénération locale, tous ces lieux saints auraient disparu.
Ne l'oublions pas lorsque la question de Jérusalem sera à l'ordre du
jour ; c'est-à-dire bientôt, très bientôt.
Cette
histoire récente des événements qui se sont déroulés au tombeau de Joseph
apporte une preuve supplémentaire que les grands médias américains ne sont
absolument pas fiables en tant que source d’information.
La grande
nation, la formidable superpuissance s'instruit et navigue sur l'océan de la politique
mondiale avec le télescope de Mickey Mouse en fait de jumelles électroniques.
Si les magnats juifs de la presse vous mentent sur la Palestine, il n'y a
aucune raison qu'ils soient honnêtes dans d'autres domaines. On aimerait que la
souffrance des Palestiniens permette aux Européens et aux Américains de voir
les écueils qui environnent leur propre navire.
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13 août 2001
Alors que les F-16 ont repris leurs bombardements des villes de Palestine
et que des jeunes gens ont recommencé à sacrifier leur vie et celle des autres,
Martin Indyk proclame, dans un article du New York Times, que "la
violence empire"[6]Comme un chœur de la Grèce antique, la BBC
et CNN font écho à Indyk dans leurs reportages sur la "violence en
Palestine". Bush, du haut de son Olympe, renouvelle son plaidoyer en
faveur de "l'arrêt du cycle de violence". Cette ‘violence’ sans
visage et sans raison devrait probablement s'écrire avec une majuscule à l'instar
de la ‘Colère’ des premiers vers de l'Iliade.
Epopée éternelle, l'Iliade débute par un chant appelant à célébrer
la Colère d'Achille. Dans la bouche d'Homère, la Colère (ou la Fureur, la
Guerre, l'Amour, ou l'Espérance) est la personnification d'un état. De nos
jours, nous y verrions plutôt un Achille furieux ou un mari violent et non la
Colère ou la Violence en soi. Sauf si le maltraitant est l’Etat d'Israël. Dans
ce cas, nous en revenons à la notion homérique de Violence, en tant qu'être
indépendant, et non comme une action imputable à l'Homme. Certains discutent
sérieusement des moyens de ‘traiter’ la violence pour qu'advienne la Paix.
Dans la réalité de tous les jours, la Violence n'est pas comme le climat.
Elle est provoquée par quelqu'un et nous sommes généralement en mesure de
déterminer le facteur qui la produit. A titre d'exemple, lorsque le plan
‘Mitchell’ a été invoqué et que le contingent quotidien de morts a commencé à
diminuer, les tenants de la suprématie juive ont rejoué la visite provocatrice
de Sharon sur le Haram al-Charif en posant la première pierre du troisième
temple.
Juste après la provocation que constituait cette action, Israël a embrayé
sur une série d'assassinats à Naplouse, Ramallah et ailleurs, en s'efforçant
d'obtenir une réaction du même ordre de la part des Palestiniens. Les assassins
à la solde de Sharon n'ont pas cessé de sévir jusqu'à ce qu'un candidat à
l'attentat-suicide ait l'obligeance de réagir.
Ce n'est pas une coïncidence. Les élite juives en Israël et en Amérique
font en sorte que dure le soulèvement palestinien. Elles ne veulent pas la paix
mais un conflit de basse intensité. L'état de guerre avec les Palestiniens
permet aux dirigeants israéliens de maintenir soudées les communautés
hétérogènes qu'ils représentent et de les empêcher de se sauter mutuellement à
la gorge. Plus encore, la guerre permet aux dirigeants des collectivités juives
du monde entier de poursuivre leur tâche ardue qui consiste à revitaliser la
‘juiverie mondiale’, concept plus que dépassé puisqu'il remonte au Moyen Age.
C'est la raison pour laquelle s'élever contre la ‘Violence’ ou en faveur de la
‘Paix’ n'a aucun sens. Aussi longtemps que l’état convaincu de la supériorité
juive existera, il veillera à maintenir la violence et à éviter la paix.
Les récents assassinats avaient également pour objet de dissimuler, sous un
amoncellement de cadavres, la provocation que constituait la pose de la
première pierre. La signification de cette obscure cérémonie a été encore plus
embrouillée par les grands médias, où toute mention de cet événement s'est
mystérieusement évaporée. Ainsi, par exemple, le 3 août 2001, l'agence Reuter
rapporte que "la police israélienne a pris d'assaut le Mont du Temple,
révéré par les musulmans sous le nom de al Haram al-Charif, après que des
Palestiniens aient jeté des pierres contre des Juifs en prière au-dessous,
devant le mur occidental".
Pourquoi, tout d'un coup, les Palestiniens ont-ils commencé à caillasser
des Juifs ? L'histoire de la pose de la première pierre a été passée sous
silence et, pour l'Américain ou l'Européen moyen, seule subsiste l'impression
que, par pur dépit, des ‘sauvages’ musulmans ont pris à partie des juifs
pacifiques en train de prier. Sur ce plan-là, l'unanimité des médias
anglophones a de quoi horrifier. La BBC qui, en d'autres temps, était plus
objective que les réseaux de médias américains, a rejoint le peloton. Elle
aussi a rapporté que "des soldats israéliens pénétraient dans les mosquées
en réaction contre les lanceurs de pierres musulmans", rejetant à la fin
de l’article la pose de la première pierre du troisième temple. Il semble,
aujourd'hui, que la diffusion du documentaire de la BBC sur Sharon fut un acte
de courage singulier qui n'est pas près de se reproduire.
Quant aux réseaux de médias américains, la couverture des événements qu'ils
assurent n'a pas varié d'un iota. Ils répandent le point de vue israélien sans
la moindre hésitation. C'est pourquoi nous allons reprendre en détail les
événements relatifs à l'étrange histoire, quasiment oubliée, de la pose de la
première pierre. Rien à voir avec les provocations dues à l'Israélien moyen.
Cette histoire nous remet en mémoire les incantations de magie noire de la Pulsa
di Nura, formule cabalistique employée par le Premier ministre Isaac Rabin.
En 1995, la presse israélienne avait couvert un rassemblement de cabalistes
importants qui invoquaient les esprits du Mal et les imploraient de mettre un
terme à la vie du Premier ministre. Peu de temps après, Rabin fut assassiné par
un fanatique juif religieux. L'un des organisateurs de la cérémonie de la Pulsa
di Nura a été jugé par un tribunal israélien et condamné à la prison pour
incitation au meurtre. Point n'est besoin de croire en la magie noire pour
saisir la logique du juge.
Pour comprendre l'idée de la pose de cette première pierre, imaginez que
vous vous réveilliez dans votre maison de banlieue, au matin d'un beau
dimanche, que vous preniez votre café puis que vous vous rendiez à l'église de
votre paroisse. Devant l'église, un groupe d'hommes, bien protégés par des
soldats en armes et par la police, s'affairent à installer un immense panneau
affichant : "En ce lieu, une synagogue sera érigée en 2001". A
l’arrière plan, les moteurs d'un bulldozer rugissent et vous entendez, venant
d’un haut-parleur, la voix d'un rabbin qui bénit la nouvelle synagogue. Dans un
cas pareil, il est probable que vous vous sentiriez aussi hystérique qu'Arthur
Accroc, héros du Guide du Routard galactique. Remplacez votre église
paroissiale par Saint-Pierre ou le Saint-Sépulcre et vous comprendrez les
sentiments des habitants de Jérusalem.
Si les loyalistes du Mont du Temple (c'est ainsi que s'appellent les
célébrants de cette cérémonie magique) sont très peu nombreux et n'ont guère de
place dans la vie publique, on ne peut pas en dire autant de l'instance qui
leur a donné le feu vert. Ignorant les mises en garde de la police, la Cour
Suprême, organe juridique juif le plus éminent, les a autorisés à perpétrer cet
acte à une date propice, le neuvième jour du mois de ‘Ab’ selon le calendrier
lunaire, avec toute la mystique que cela sous-entend. L’état juif a mobilisé
toute sa puissance, dont des milliers de policiers et de militaires, pour
permettre que cette cérémonie ait lieu. C'est ce qui nous autorise à comparer les
agités du groupuscule loyaliste à la pointe fine et tranchante de l'instrument
du dentiste, qui l'enfonce profondément dans la dent pour vérifier si elle est
bien dévitalisée.
Les résultats de ce douloureux examen ne laissent planer aucun doute. Apparemment,
le nerf était toujours vivant et la mobilisation rapide des Palestiniens a
contraint les Juifs à modifier l'itinéraire de la procession loyaliste. La
cérémonie a bien eu lieu mais en dehors de la vieille ville et un peu plus tôt
que prévu. Elle n'a duré que quelques minutes, puis la pierre a été remise à sa
place habituelle, dans l'ombre protectrice du consulat des Etats-Unis. Le
passage en force de cet instrument a provoqué une douleur aiguë ainsi que la
réaction, parfaitement prévisible, des habitants de Jérusalem, suivi de
l'assaut haineux de la police contre les fidèles présents à l'intérieur de la
mosquée. Quelle est la cause de tous ces troubles ? Pour quelle raison les
enfants palestiniens n'ont-ils pas hésité à affronter la police des frontières,
célèbre pour sa brutalité ? Pourquoi cette ‘première pierre’ était-elle aussi
importante ?
Nombreux sont les Juifs et leurs alliés chrétiens pro-sionistes qui
estiment que le joyau que constitue le Haram al-Charif, les superbes mosquées
de Jérusalem datant du VIIe siècle, devrait être détruit et que, sur
ses ruines, il faudrait ériger un temple juif. Serait-ce une obligation et
pourquoi ? Les explications avancées diffèrent. Certaines sont d'ordre
historique, d'autres eschatologique. Ce n'est pas une question de justice
historique, ni dans un but de prière puisque le judaïsme traditionnel interdit
toute relation avec "le temple construit au nom de Yahvé". Certains
Juifs mystiques jugent que cette action permettra à leurs coreligionnaires de
dominer le monde de manière absolue et irréversible. Cette croyance n'est pas
l'apanage de quelques farfelus ou cinglés, ni même celui des seuls sionistes,
mais plutôt une conviction assez largement répandue.
De façon générale, la presse occidentale présente le conflit comme s'il
s'agissait d'un affrontement entre Musulmans et Juifs. Mais, pour les Juifs
dont nous avons parlé, c'est un conflit opposant les Juifs aux Gentils. Dans
leur esprit, le Mont du Temple est un anneau magique, qu'ils devraient passer à
leur doigt le moment venu. Comme dans Le Seigneur des anneaux de
Tolkien, l'anneau devrait faire advenir le Messie. Pour les mystiques juifs, le
Messie n'est pas celui des Chrétiens. Dans leur Livre, il n'est pas le doux
Jésus porteur d'un message à l'intention de l'humanité tout entière. Leur
Messie à eux réduira les nations de la Terre en esclavage pour toujours, et
fera du Peuple élu le maître de l'univers. Leur Messie, le Seigneur qui
asservira les peuples de la Terre, est l'Antéchrist des prophéties.
Tandis que, sur notre compteur cosmique, les chiffres des millénaires passent de 2 à 3, des visions apocalyptiques hantent des gens par ailleurs sains d'esprit. Ce n'est pas la première fois qu'une poignée de Juifs rêve de dominer le monde dans le royaume éternel de l'Antéchrist. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, ils disposent d'armes nucléaires, d'avions et de navires de combat à la pointe du progrès, d'une richesse immense, du soutien inconditionnel des Etats-Unis, de dizaines de millions d'esclaves chrétiens pro-sionistes qui leur sont tout dévoués, et d'un large réseau de médias internationaux, bien dressé et docile.
Ceci dépasse la simple mystique. Il y a dix ans, Nahum Barnea, journaliste
israélien bien connu, écrivait dans Yediot Aharonot :
"L’influence juive sur la politique extérieure des Etats-Unis a
augmenté considérablement au cours des années 70 et des années 80. En raison de
cette influence, Israël est devenu le principal bénéficiaire de l’aide
étrangère américaine. Mais cette influence a aussi généré un mythe. Ce mythe
nous amène aux Protocoles des sages de Sion, un livre qui prétend que
les Juifs règnent sur le monde. La situation est au comble de l’ironie. Pendant
des décennies, les Juifs ont réfuté ce mythe des Protocoles, en le
faisant passer pour une manifestation machiavélique de l’antisémitisme.
Maintenant, les Juifs tournent ce même mythe à leur avantage. Certains vont
jusqu’à y croire". Feu Israël Shahak, intellectuel israélien, a formulé la
remarque suivante : "Le Likoud, parti au pouvoir (pour ne rien dire de
l'extrême droite), croit véritablement à ce mythe (de la domination du monde
par les Juifs et de l'asservissement des Gentils)". Toutefois, ces
observations doivent être atténuées.
Les Juifs ont une tradition dans la polémique qui consiste à exagérer les
allégations de leurs opposants, afin de les contredire plus aisément. Personne
ne pense que les Juifs règnent sur le monde ; c’est un travail trop harassant.
La question est de savoir si les Juifs se dirigent vers cette domination
globale. Est-ce qu’ils voudraient dominer le monde ? Et bien,
certains voudraient, tandis que d’autres leur emboîtent le pas en silence.
Haaretz, principal quotidien israélien, écrit que Sharon, comme Barak avant lui, va
consulter en secret les sorciers de la Cabale pour leur demander conseil. Tout
ceci est dans l'air du temps : les écoles, les programmes et les magasins ont
tissé leur toile sur l'ensemble de l’Etat juif. Aux termes du discours qu'ils
tiennent, la Terre sainte s'est transformée en poubelle. Ce n'est pas un
hasard. On attribue la Cabale à Simeon B. Yohai, mystique du premier siècle,
dont la maxime la plus connue dit ceci : "Ecrasez la tête des meilleurs
parmi les serpents, tuez les meilleurs parmi les goys."
Face à ce modèle archaïque de domination, de génocide et d'asservissement,
il nous faut rappeler en quoi consistait la religion archaïque. Nombre
d'Israéliens ont le sentiment de voir resurgir l'antique esprit de haine et de
domination. Dans son supplément du week-end, le quotidien Haaretz publie
une nouvelle qui raconte brièvement l'histoire d'un président des Etats-Unis
qui, pour avoir essayé de désobéir aux ordres des cabalistes, aurait été déposé
par ses subordonnés. "Les Juifs ont vocation à régir le monde"
prêchait le rabbin Leichtman, cabaliste notoire, dans un long article publié
dans Vesti, journal russe israélien. En Israël, dans les forums de
discussion sur Internet, on peut trouver des propos plus ‘durs’, comme par
exemple la citation d'un vieux poème de feu Uri Zvi Greenberg, poète hébreu
appelant à l'extermination des Gentils. D'ailleurs, Greenberg ne s'est pas
limité aux Palestiniens, à l'instar de Menahem Begin, ni même aux Arabes, à
l'instar du rabbin Ovadia Joseph, autorité spirituelle suprême d'Israël.
L'extermination d'Edom, nom de code traditionnel des Gentils, européens comme
américains, semble être une option envisageable dans l'esprit fiévreux des
adeptes de la Cabale.
Ce sentiment se répand au sein de la diaspora juive. A Atlanta, en plein
cœur des Etats-Unis, un débat a récemment été organisé par le Centre de la
communauté juive, en présence du consul d'Israël, d'un homme d'affaires juif,
d'un grand rabbin d'Atlanta ainsi que d'un chroniqueur du New York Times.
A ce sujet, un observateur a écrit : "J'ai été particulièrement frappé par
les remarques du rabbin. Tout en se proclamant anti-sioniste, il a déclaré (en
témoigne la cassette d'enregistrement) que, selon son interprétation, le motif
ultime de la création d'Israël est de maîtriser le pouvoir et la richesse du
monde. A terme, les Juifs renverseront les gouvernements des autres pays et
seront affectés aux postes qui leur permettront de dominer le monde." Pour
ce rabbin, "ceci devrait se vérifier dans les années à venir".
A l'autre bout du monde, en Russie, Eliezer Dacevich-Voronel (qui se
présente lui-même comme professeur d'université juive), disciple juif du
mouvement ultra nationaliste de Jabotinski auquel appartient Sharon, a composé
un poème qui dit à peu près ceci : "Nous, les Elus, sommes unis par la haine
que nous éprouvons à l'égard des tribus d'esclaves qui se sont soulevées, ont
renversé nos ancêtres et rejeté notre Dieu. Une fois qu'elles ont su où était
leur place dans le monde, elles ont compris que le goret doit demeurer dans sa
porcherie. Vous vous êtes révoltés et nous avez contraints à vous servir mais,
désormais, votre fin est proche. Nous sommes vos maîtres et vous êtes nos
esclaves. C'est là le dessein de Dieu. Bientôt, notre soleil se lèvera de
nouveau et les esclaves n'oseront pas lever les yeux vers lui. C'est alors que
le Seigneur de mon Peuple apparaîtra dans les cieux tandis que nous, les douze
douzaines de milliers (qui ne font d'ailleurs que 144 000) d'Elus, siégerons
dans le grand amphithéâtre et observerons les misérables cohortes d'âmes ramper
vers leur paradis. Par la volonté de Dieu, nous appellerons cela
Auschwitz".
Ces gens-là n'hésitent pas à parler de la reconstitution génétique du Roi
de l'Antéchrist. ll semble que l'instigateur de ce projet soit Avi Ben Abraham,
dissident renommé qui vient de revenir en Israël. Cet homme hors du commun
venait de passer quelques années en Californie où il travaillait à un projet de
surgélation des morts, digne du feuilleton Star Trek, pour le compte de
Juifs extrêmement fortunés. Plein aux as, il s'est fait construire un palace à
Césarée, sur les rives de la Méditerranée, à quelques 50 km au nord de
Tel-Aviv, et a pris contact avec le Dr. Severino Antinori, spécialiste italien
de la génétique. Dans un entretien accordé à Haaretz, Ben Abraham, qui a
acquis son titre de docteur en médecine à l'âge de 18 ans, ce qui ne s'était
jamais vu, a fait allusion à son projet. Ces jours derniers, ledit projet a
fait l'objet d'une brève dans le quotidien New York Daily News, journal
appartenant à Mortimer Zuckerman, milliardaire partisan de la suprématie juive
qui dirige la Conférence des organisations judéo-américaines.
Animés par un esprit de vengeance et de haine, certains sont prêts à
s'emparer de l'anneau magique qui confère le pouvoir, le Mont du Temple, afin
d'imposer et de perpétuer le règne de l'Antéchrist. Mais cela ne saurait se
faire en exerçant la force et la brutalité ainsi que le dit le texte Issur
Homah, datant du Moyen Age. Prématuré, le coup pourrait faire long feu. Le
rabbin Loubavitch, à la tête d'une communauté juive de Brooklyn, avait été
considéré par ses disciples comme un Messie en puissance. C'est pourquoi il ne
s'est jamais rendu en Terre sainte. Il ne se sentait pas prêt pour l'épreuve de
force. Pendant ce temps, les enfants de Palestine, frères de Farès Ouda et
neveux du Christ, tiennent ces religieux fanatiques à distance. Actuellement,
Sharon et sa cohorte de croyants fous se font la main en s'emparant de la
Maison d'Orient, propriété de la famille Husseini à Jérusalem. Si on laisse
passer cet événement sans intervenir, il constituera un pas de plus vers
l'Anneau de puissance.
Eugène Zamiatin, écrivain russe porté sur l'introspection, a composé une
nouvelle qui trouverait parfaitement sa place dans les Évangiles. C'est l'histoire
d'un homme qui, ayant décidé de construire un temple, n'avait pas un sou
vaillant. Il attaqua un commerçant sur la grand route, le tortura à mort, lui
extorqua beaucoup d'argent et érigea le temple. Il invita l'évêque, de nombreux
prêtres ainsi que des gens du commun mais, rapidement, tous quittèrent le
temple car l'endroit puait le meurtre. Nul ne saurait ériger un temple sur le
sang des innocents. Quoique plus âgé, un contemporain de Zamiatin, le ‘sioniste
spirituel’ Ahad Ha-Am, philosophe juif d'Odessa, a exprimé tout cela en termes
simples mais de toute beauté : "Si c'est cela le Messie, je ne
souhaite pas qu'il advienne".
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février 2002
Magnifique comme toujours, le printemps arrivait en Palestine. C'est une
période très agréable : la flamme des fleurs d’amandiers en bouton éclaire
les vallées, l'herbe est exceptionnellement verte (elle sera bientôt brûlée par
le soleil), le ciel est bleu, doux, sans son éclat aveuglant de l'été, et les
moutons dodus paissent dans les collines. Le Créateur du printemps est
apparemment indifférent aux activités des humains ou Il connaît toute
chose.
Au seizième mois de l'Intifada , la facilité avec laquelle les Israéliens
pénètrent dans les territoires autonomes dément la fiction légale d'un
quasi-Etat palestinien. Les amis de la Palestine craignaient que l'Autorité
autonome palestinienne devienne un bantoustan arabe dans le Grand Israël. Nous
pouvons nous rassurer: l'Autorité autonome n'est pas près d’être un bantoustan.
C'est une réserve de gros gibier. Il est probable que Sharon et son ministre du
tourisme, le colon Beni Elon, considèrent que celle-ci attirera des touristes
aventureux en Israël, qu'ils la préféreront à celles d'Afrique du Sud ou du
Kenya.
Edward Herman[7] de Znet annonce une future
« solution finale » pour les Palestiniens à l’image de la «solution
finale » que les Allemands firent subir aux Juifs. La Force de Défense
Israélienne a eu la même idée. Nos généraux ont tiré les leçons de la
répression allemande du soulèvement du Ghetto de Varsovie, rapporte Haaretz[8] . Ils sont fascinés par les pertes
extrêmement faibles souffertes par la Wermacht à Varsovie en 1943 et ils
espèrent en avoir aussi peu, s’ ils doivent écraser ce qui reste de l'Autorité
autonome.
D'un autre côté, il y a de plus en plus de signes de désobéissance civile et des officiers israéliens refusent de mettre en oeuvre la « solution finale ». Je suis allé à la manifestation au musée de Tel Aviv et il y avait là de magnifiques jeunes gens et jeunes filles, debout près de vieux combattants de la paix. C'était un vrai camp de la paix, sans guillemets. Ils applaudirent un message d'Arafat et soutirent les officiers réfractaires. La Paix maintenant, un mouvement lié aux travaillistes, ne s'était pas joint à cette manifestation : ses membres sont mal à l’aise quand il s’agit de refuser d'obéir aux ordres de l'armée. Il n'est jamais facile de résister aux ordres, bien que l'IDF soit plutôt tolérante vis-à-vis des marques de désaccord. Les rebelles, au pire, se verront privés de postes de commandement, ils ne passeront pas en cour martiale. Leur refus de servir dans les territoires palestiniens a cependant été un coup porté à la machine de guerre israélienne, bien que des centaines d'autres soldats et officiers aient exprimé leur désir de remplir les places vacantes aux points de contrôle et dans les postes de tireurs à l'affût. Les rebelles ont fait un premier pas important en décidant de rester à l'écart du mal.
L'hebdomadaire de Tel Aviv Ha-Ir a publié de brèves explications
(moins de cent mots chacune) par des soldats de la raison pour laquelle ils
décidaient de refuser d'obéir aux ordres. C'est une triste lecture, remplie de
récits de mauvais traitements aux points de contrôle, de torture et de
manœuvres pour affamer les Palestiniens. Le meurtre d'enfants, qui peut être
considéré comme une caractéristique de l'Etat hébreu, occupe une place
prépondérante dans cette liste d’horreurs. Les antisémites d'autrefois
affirmaient que les juifs tuaient des enfants chrétiens. Ce mythe sanglant et
révoltant a été réduit à néant en Israël. Nous n’avons pas de préjugés, nous
tuons des enfants musulmans aussi facilement que des enfants chrétiens. Même
Ami Ayalon, le dur, maigre, chauve et misérable ex-chef du redoutable Service
de sécurité de l'Etat, s'étonnait à haute voix du si faible nombre d'officiers
israéliens qui refusaient de tuer des enfants.
Je suis un peu moins satisfait que je devrais l’être, parce que les
Israéliens ont une capacité merveilleuse pour utiliser la protestation dans
leur propre intérêt. Par exemple, après le massacre de Sabra et de Shatila il y
eut une manifestation géante, à laquelle participèrent quelques centaines de
milliers d'Israéliens. Mais son seul résultat fut que les Israéliens se sentent
à l’aise. Pendant les dix-sept années qui suivirent, le centre de torture
al-Hiyam dans le Sud du Liban resta en opération et l'occupation du Sud de ce
pays ne s'est terminée qu’il y a peu. Sharon, le boucher de Sabra et de
Shatila, fut élu Premier ministre. Il est à craindre que l'acte courageux des
officiers soit utilisé pour que les partisans d'Israël soient à l’aise avec
leur conscience, plutôt que pour changer les choses. Henry Lowe, un ami
israélien de Palestine a écrit : “En Amérique, les partisans d’extrême
droite de l'Israël colonialiste utilisent déjà la déclaration des réservistes
pour dire: ‘Voyez, il n’y a qu'en Israël que cela peut arriver. C'est une
indication claire qu'Israël est une démocratie, tandis que les Arabes sont…’”
De plus, leur insistance sur le caractère sacré de la Ligne verte est à tout le
moins naïve.
Comment vont se passer les choses maintenant, pour Israël et la Palestine?
Qu'arrivera-t-il ensuite ?
Sharon peut essayer de continuer avec la Solution finale, la création d'une
Palestine sans Palestiniens. Jusqu'à maintenant, il avait espéré que les
Palestiniens fuiraient leurs insupportables conditions de vie. Les gens
relativement aisés et ayant des relations émigrent, prenant eux-mêmes de la
distance jusqu'à ce que des jours meilleurs arrivent. Mais les Juifs partent
beaucoup plus vite. Les jeunes Israéliens vont à l'étranger pour étudier et ne
reviennent pas. Un musicien de talent, Adi Schmidt, un ami de mon fils, a
annoncé son intention de partir pour de bon et a donné son concert d'adieu à
Tel Aviv. Le shekel est en chute libre et les investissements tendent vers
zéro. C'est pourquoi le gouvernement doit prendre des mesures hardies.
Il aimerait provoquer une guerre civile parmi les Palestiniens.
L’augmentation des pressions en relation avec telle ou telle action des
milices, les rencontres avec des ministres choisis de l'Autorité autonome, les
demandes d'arrestation et de livraison d’activistes : autant de moyens
stratégiques pour déclencher celle-ci. Mais, contre toute attente, les
Palestiniens ne se précipitent pas dans l'autodestruction.
A défaut d'une guerre civile palestinienne, Sharon a d'autres moyens pour
provoquer les Palestiniens et les voisins d'Israël, et pour nettoyer le pays de
ses habitants goys. Il peut faire dans la provocation. Il peut forcer l'entrée
de la mosquée Al Aqsa, le magnifique complexe construit par les Califes
omeyades au septième siècle, le cœur à nu de la Palestine. En 1996, Bibi
Netanyahu fit creuser un tunnel près de la mosquée et fut à l’origine de
quatre-vingt-seize morts. La violation de l’enceinte de la mosquée par Sharon,
il y a seize mois, relança l'Intifada . Récemment Sharon reçut du Shabak
l'utile recommandation d'ouvrir la mosquée au culte juif.
Dans les circonstances normales, les non-musulmans sont autorisés à visiter
al-Aqsa. Ses grandes cours ombragées, la suprême harmonie de Gubbet as-Sahra,
le dôme du Rocher et les spacieuses nefs du bâtiment principal en font un lieu
parfait pour flâner agréablement, se reposer et se livrer à la contemplation.
Des millions de touristes et des dizaines de millions de croyants avaient
l'habitude d'y venir. Mais depuis bien longtemps, le gouvernement israélien a
interdit aux musulmans de venir à l'endroit où le Prophète (la paix soit sur
lui) pria avec les autres prophètes. Un musulman de Jérusalem doit être âgé de
plus de quarante ans pour franchir les postes de contrôle de la police qu’il
rencontrera sur son chemin vers le lieu de sa prière. Un musulman de Gaza ou de
Ramallah ne peut pas, lui, venir prier ici. Les dirigeants de la mosquée ne
désirent pas voir des étrangers venir chez eux, tant que leurs propres enfants
ne sont pas autorisés à y entrer.
Des parties du domaine de la mosquée ont déjà été confisquées par les
juifs. Le vaste square devant le Mur occidental était l'emplacement d'un
pittoresque quartier Mughrabi. Il appartenait également à la mosquée, mais
après la conquête israélienne de Jérusalem en 1967, il fut rasé. La hâte des
conquérants pour éliminer la présence palestinienne fut telle que certains de
ses habitants furent enterrés sous les ruines. Le Mur occidental est également
une partie du terrain de la mosquée. Selon une tradition vieille comme le
temps, confirmée par les autorités britanniques, le Mur appartient à la
mosquée, bien que les Juifs soient en droit d'y prier. Après 1967, il fut
confisqué en même temps que le Mur sud.
La droite juive nationaliste rêve d'ériger le Temple juif sur les ruines de
la mosquée. Ses membres croient que la montagne a des qualités magiques et
qu’une fois en des mains juive, elle donnerait la suprématie aux Juifs sur le
monde chrétien et musulman (3). Le Temple juif ferait aussi de l'ombre au
Saint-Sépulcre. Pour eux, la prise de possession de la mosquée n'est pas
seulement un moyen de provoquer plus de violence, mais une fin en soi.
Cette opinion est partagée par les “Chrétiens sionistes” un groupe
religieux américain qui renie le Nouveau Testament, qui rejette l'Eucharistie
et la Vierge, et qui croit que le peuple juif a été choisi par Dieu pour
l'éternité. Les Chrétiens sionistes considèrent qu’il est de leur devoir de
servir les Juifs en hâtant la grande guerre. Comme la venue d'une telle secte,
à la fin des temps, était prophétisée par les Pères de l'Eglise, leurs
opposants les appellent ‘‘ l'Eglise de l'Antéchrist’’. Le Président des
Etats-Unis Georges W. Bush et certains de ses conseillers sont extrêmement
proches de cette Eglise de ‘‘ceux qui attendent l'Armageddon’’. Ils
favoriseront les juifs et menaceront les voisins d'Israël, l’Iran et l’Irak de
destruction nucléaire, lorsqu' Israël prendra possession des mosquées.
Si la prise de possession se passe pacifiquement, Sharon inscrira son nom à
la suite du Roi Hérode, le précédent constructeur du Temple juif. Si cela cause
de grandes perturbations, Sharon pourra tuer et expulser les Palestiniens. Si
cela cause une grande guerre, les éclaireurs d'Armaggedon seront bien contents
Il y a un plan de rechange pour les moins naïfs. Certains sionistes
discrets et tortueux ont envisagé l'élection de Sharon comme une simple étape
dans la réalisation de la stratégie d'Oslo. Les Palestiniens avaient rejeté la
proposition de Barak d'un ‘‘Etat palestinien indépendant’’ c'est-à-dire d’une
chaîne de bantoustans sans droit au retour des réfugiés, sans Jérusalem, sans
frontières propres et sans espoir. Mais ils ont beaucoup souffert depuis lors
et perdu beaucoup de leurs meilleurs hommes et femmes.
Un conte juif populaire parle d'un homme qui se sentait misérable dans sa
maison petite et encombrée. Son rabbin lui conseilla d'y faire rentrer sa
chèvre. L'homme vint en pleurs une semaine plus tard, maintenant il lui était
vraiment impossible de se retourner dans sa maison. Le rabbin lui permit de
faire sortir la chèvre et il devint un citoyen heureux et content.
Sharon est la chèvre de cette fable. Quand il sera renvoyé, les médias
juifs des Etats-Unis feront l'éloge de notre grand humanisme. Les Européens
nous bénirons pour notre générosité. Les gentils garçons qui refusaient de
servir dans les territoires deviendront des héros. La place du sanglant Sharon
sera prise par le non moins sanglant ministre de la Défense Fuad Ben Eliezer,
par Avrum Burg ou par un général du Parti travailliste. L'armée se retirera de
Naplouse et de Ramallah. Les Palestiniens seront heureux d’accepter les accord
d'Oslo dans l'interprétation de Barak, moins la déclaration de fin de conflit.
Ils retourneront dans leurs enclaves pour connaître de nouveau la lente
strangulation de l’époque de Barak. Ils devront oublier leurs revendications au
sujet de leurs terres et de leurs maisons confisquées, au sujet de la mosquée
al-Aqsa et au sujet de Jérusalem.
La droite israélienne et ses alliés dans l’AIPAC présenteront cela comme
une trahison américaine, de niveau égal aux ordres du Général Eisenhower en
1956. L'indépendance de l'administration des Etats-Unis vis-à-vis du lobby juif
sera confirmée. Les pénibles événements de l'Intifada et son issue seront
présentés comme une victoire du Bien sur le Mal. Ils ne sera jamais mentionné
que le bon sioniste et le mauvais sioniste s'assirent d’abord autour de la même
table et planifièrent tout cela ensemble. Ce qui, pour un observateur objectif,
donnerait une signification toute différente à l’événement. Une fois de plus, pour
la énième fois, le “mauvais flic” aura remis sa victime palestinienne, une fois
“attendrie”, entre les “tendres pattes” du “ bon flic”.
Oui, les soldats et les officiers qui refusent de participer à l'oppression
sont de très braves types et ils font une bonne action. Mais je crains que cela
ne soit employé pour donner bonne conscience aux partisans d'Israël et pour
légitimer la structure même de l'apartheid. Leurs paroles courageuses sont
utilisées pour soutenir la “séparation unilatérale”, un nom de code pour l’acte
d’enfermer les Palestiniens dans une grande zone bien gardée.
On ne peut pas changer de l'intérieur le paradigme de l'Etat juif, le
paradigme de l'oppression et de l'apartheid. Le personnage du livre de Raspe, Le
baron de Münchhausen (popularisé par le film de Terry Gilliam) se dégage
avec son cheval d'une profonde tourbière en tirant sur sa tresse. Si vous
croyez cette histoire à dormir debout, vous pouvez croire que les bons peuvent
changer la société juive d'Israël de l'intérieur, sans unir leurs forces avec
celles des Palestiniens.
Une bien meilleure solution fut proposée par la congrégation juive
orthodoxe de Neturei Karta, les fils de la communauté juive pré-sioniste de la
Terre sainte. Ils furent maltraités presque autant que les autres fils natifs
de Palestine, principalement pour leur refus constant de participer aux
atrocités sionistes. Ces sages aux grands chapeaux noirs, comme mon oncle de
Tibériade, un rabbin pacifique et pieux, me rappellent qu'autrefois les Juifs
vivaient en bon voisinage avec les Palestiniens. Dans une déclaration pleine de
passion, ils affirment que le cœur du problème est l'existence même de l'Etat
“juif”. Le seul espoir réaliste pour une paix durable est alors que les Nations
Unies aident au démantèlement de l'Etat d'Israël et rendent la terre aux
Gentils.
Autrefois, Staline en plaisantant demanda combien le pape pouvait aligner de divisions. Mais c’est un pape qui vit l'Union Soviétique démantelée. Les juifs de Neturei Karta n'ont pas de bataillons, mais je pense qu'ils verront l'Etat d'Israël démantelé et une nouvelle Palestine, un pays pour tous ses fils et filles, prendre sa place.
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L’invasion
3 avril 2002
Cette semaine, nous avons touché le fond du désespoir et de l’humiliation.
Nos protestations et pétitions, nos courriers électroniques et nos
manifestations se sont avérés aussi efficaces que les sortilèges et les
malédictions contre les chars. Tant les gens politiquement corrects que les
gens louches, les spirituels que les mal embouchés, bref les amis de l’égalité
en Palestine ont été mis hors combat. Le président des Etats-Unis a applaudi le
‘droit d’Israël à se défendre’, la BBC et CNN ont trouvé la formule ‘en réponse
à’, et les troupes de Sharon ont envahi les villes palestiniennes. Elles ont
effectivement mis fin à l’autonomie palestinienne, et mené à bien des rafles,
des arrestations massives, et des exécutions de sang-froid. A Bethléem, une
manifestation pacifique de protestataires européens a été repoussée à la
mitraillette par les envahisseurs. Les habitants parlent de douzaines de
Palestiniens exécutés, à bout portant. Israël et les Etats-Unis, depuis
longtemps dirigés par une même équipe, bloquent les Nations Unies et les
organisations internationales, tandis qu’ils préparent la phase 2 de leur
opération, l’invasion de Gaza.
C’est un moment difficile, mais pas aussi noir que nos ennemis voudraient
nous le faire croire. Les médias occidentaux vendus ont fait état de ‘combats
entre Palestiniens et Israéliens’. Mais, en fait, les soldats israéliens n’ont
trouvé que peu de résistance. Pourquoi est-ce que les combattants palestiniens
au courage légendaire n’ont pas livré bataille aux envahisseurs juifs ?
Il y a une réponse évidente, et c’est le journaliste et militant pacifiste Uri
Avnery qui l’a donnée. La disparité des forces est trop grande pour que les
Palestiniens pauvrement équipés affrontent la troisième armée du monde, qui
s’appuie sur son gros géant docile, les Etats-Unis. Mais il y a une autre
raison qu’Uri Avnery n’a pas mentionnée : pour les Palestiniens,
l’Autorité Nationale Palestinienne (ANP) n’est pas devenue le symbole national
pour lequel la population serait prête à mourir. La vie sous l’ANP reste ce
qu’elle était auparavant, la vie sous le régime juif.
Ce n’est pas le moment de débattre des erreurs de l’ANP, qui ont déjà été
bien analysées par Robert Fisk et bien d’autres. Je me bornerai à citer Muna
Hamzeh, du camp de réfugiés de Deheishé, qui a écrit :
"Depuis qu’Arafat et son Autorité ont
pris le contrôle de la Zone A à Bethléem en décembre 1995, voilà à quoi ils ont
dépensé les 'fonds' : il a fait construire un nouveau commissariat de
police comportant une nouvelle prison, un nouveau quartier général pour ses
services de renseignement, de nouveaux locaux présidentiels pour Arafat et ses
invités VIP et un nouvel héliport installé à Jabal Anton, une petite hauteur
qui domine Deheishé et la seule étendue naturelle dans le prolongement du camp,
où Arafat aurait dû construire un espace de récréation pour les enfants du camp
de réfugiés. Voilà ce qu’Arafat a construit à Bethléem"[9].
Muna Hamzeh exagère : Bethléem a été rénovée, ses rues ont été pavées,
la place de la Nativité a été restaurée, de nouveaux hôtels ont ouvert et la
qualité de vie s’est améliorée pendant les années où l’ANP a exercé le contrôle
administratif. Cependant, elle exprimait bien le sentiment viscéral de beaucoup
de gens parmi ses concitoyens, du professeur Edward Saïd aux réfugiés de
Deheishé, profondément insatisfaits par l’ANP. Qu’ils aient essayé de
satisfaire aux désirs du véritable gouvernement, celui d’Israël, ou à ceux de
la population étranglée, ils ne sont pas populaires. L’ANP a été installée par
les Israéliens pour contrôler la population palestinienne, et non pour lui
faciliter l’existence. Je doute qu’elle ait la capacité d’en faire beaucoup
plus que ce qui s’est fait jusqu’à présent.
Dans l’holocauste palestinien qui est en cours, l’ANP a été forcée de jouer
le rôle moralement ambigu, ou plutôt impossible, du Judenrat, l’autorité
juive établie par les Allemands dans les ghettos et les camps de l’Europe
occupée. Les Allemands avaient aussi peu envie que les Israéliens d’administrer
et de contrôler les étrangers qu’ils écrasaient. Ils préféraient leur laisser
une autonomie limitée dans le domaine de leurs affaires intérieures. Quelques
nazis éclairés étaient prêts à organiser un Etat juif à l’intérieur du cadre du
Troisième Reich, quelque chose de semblable aux grandes lignes de ce que Sharon
envisage au titre d’un Etat palestinien. Ils l’ont réalisé autour de Lublin,
dans une région de Pologne qui comporte une importante population juive. Le
projet eut plusieurs noms : Lublinland, Judenland, Réserve juive, et Aire
autonome juive.
Après la guerre, il y eut un certain nombre de livres et de pièces de
théâtre autour des activités de cette Autorité juive. Les Juifs étaient
mécontents de leur propre Judenrat, ils le considéraient comme ‘corrompu’,
‘docile aux exigences de l’ennemi’, et avaient tous ces griefs qui nous sont
tellement familiers maintenant. Mais le Judenrat n’aurait pas pu aller au-delà
de ce qu’il faisait, tout comme l’ANP ne le peut pas. Les Palestiniens n’ont
pas reçu une part du gâteau ; ils ont été et restent écrasés par l’état juif
pratiquant l’apartheid, avec ou sans l’ANP.
L’invasion de Sharon a enterré à jamais l’idée tordue d’un gouvernement
autonome palestinien (appelée ‘indépendance’) sur une mince tranche de la
Palestine. C’était, dans le fond, l’idée nazie de Lublinland transférée à
Ramallah par la pseudo-gauche juive. Mais l’idée de démocratie dans toute la
Palestine, la liquidation de l’apartheid, est à nouveau en première ligne. Ne
regardons pas en arrière en éprouvant de la nostalgie pour les jours de l’ANP ;
regardons vers l’avant, pleins d’espérance, vers la Palestine qui demain sera
libre et démocratique, du Jourdain jusqu’à la mer.
Muna Hamzel a intitulé son essai L’holocauste revu et corrigé.
L’image de l’holocauste a été invoquée par José Saramago, le Prix Nobel de
Littérature portugais qui a comparé Ramallah assiégée au ghetto de Varsovie. Le
même Saramago, qui était encensé jusqu’à hier par la presse juive pour son
traitement non orthodoxe de Jésus, est devenu l’objet d’une attaque massive.
Parmi ses assaillants, il y avait les personnalités phares de la pseudo-gauche
juive israélienne, Ari Shavit et Tom Segev.
Tom Segev a enrôlé sa plume dans la défense de l’état juif :
"Saramago a déclaré que les actions d’Israël dans les Territoires sont comparables aux crimes perpétrés à Auschwitz et à Buchenwald. Cela ressemble à quelque chose qu’il aurait lu sur la porte d’un WC public plutôt qu’à ce qu’il a écrit dans ses livres. Ce qu’il a dit a fait du tort à la cause qu’il voulait défendre, si bien qu’il fait figure d’imbécile à l’issue de l’épisode".
En fait je suis fatigué de l’entendre, ce mantra judicieux : ‘cela
fait du tort à la cause’, qu’assènent les sermonneurs juifs ‘de gauche’ aux
Palestiniens, de Tom Friedman à Tom Segev. Je ne crois pas qu’ils souhaitent
que cette cause triomphe. Et maintenant, la différence pratique entre gauche
juive ‘molle’ et ‘dure’ se situe au niveau du maquillage. Les lignes qui
suivent ont été écrites par le ‘gauchiste’ Ari Shavit, mais auraient pu être
écrites par ‘ l’extrémiste de droite’ Barbara Amiel, épouse de Conrad
Black et amie de Sharon comme de Pinochet :
"Les propos de José Saramago, lundi dernier à Ramallah, n’étaient pas une critique claire de l’occupation. C’étaient des incitations sinistres contre les Juifs, et pas seulement des absurdités et des affirmations dépourvues de bases historiques réelles. C’était une façon de nous égorger. Car si Ramallah c’est Auschwitz - c’est là le parallèle qu’établissait Saramago - alors Israël est le Troisième Reich, et mérite de disparaître. Peut-être que tous ses citoyens ne devraient pas être assassinés, mais ses institutions souveraines devraient être démantelées. Et si Ramallah c’est Auschwitz, alors Tel-Aviv c’est Dresde, et ce ne serait pas un crime de guerre de la ravager par le feu".
Le professeur Alan Stoleroff lui a justement répondu :
"Une fois de plus nous assistons à
une tentative de la part d’un Israélien de gauche pour accepter froidement la
réalité des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre qui sont commis de
jour en jour par l’occupation israélienne. Si, comme les propos de Saramago,
mes termes juifs à moi avaient débouché sur la comparaison avec l’encerclement
et le blocus du ghetto de Varsovie, auriez-vous réagi de la même manière ?
Est-ce que nous n’avons pas lu dans la presse israélienne qu’un général
israélien avait recommandé l’étude des tactiques nazies à Varsovie afin de
mettre l’Intifada à genoux ? Est-ce que les soldats israéliens n’ont pas
tatoué des numéros de série sur les prisonniers palestiniens ? Est-ce que
40% des Juifs israéliens n’ont pas répondu positivement lors d’un sondage pour
savoir s’ils étaient favorables au transfert des Arabes ? Et le tapis de
bombes sur Dresde a été très exactement un crime de guerre".
Si Shavit insiste, je suis prêt à l’admettre : Israël, cet Etat juif
qui pratique l’apartheid, mérite de disparaître. Ses institutions souveraines
doivent absolument être démantelées. Et ses défenseurs à l’étranger se rangent
parmi les participants aux crimes de guerre, et deviennent des combattants, à
leurs risques et périls. Ils ne peuvent prétendre à la neutralité. Le gouffre
n’est pas d’ordre ethnique ou religieux, comme l’a prouvé Jerry Levin
d’Alabama.
Jerry Levin, le chef du Bureau de CNN à Beyrouth qui avait été pris en otage par le Hezbollah en 1984-85, travaille ces jours-ci avec les Equipes de Chrétiens pour la Paix (CPT) à la protection des enfants palestiniens, des femmes et des hommes sans défense, face à la rage et à la violence des colons. Il rappelle le cas « d’Adam Shapiro, qui est juif, membre du Mouvement pour la Solidarité Internationale, et travaille à Ramallah». Il faudrait ajouter la merveilleuse Jennifer Loewenstein, dont les reportages sur Gaza sont maintenant repris par les médias palestiniens, et d’autres amis de l’égalité qui vivent ailleurs. Ces gens d’opinions différentes sont en train de faire face, avec leurs amis, au bloc de ‘droite-gauche’ des partisans de la suprématie juive.
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24 octobre 2001
A l'entrée de Bethléem, nous avons été accueillis par la carcasse d'une
Audi, flambant neuve mais pliée comme un paquet de cigarettes vide, balancé
dans un cendrier par un fumeur nerveux. D'autres voitures étaient aplaties,
réduites en minces feuilletés de verre et d'acier. Les équipages servant les
chars israéliens adorent écraser les bagnoles et les poubelles, comme n'importe
quel punk délinquant. Des petits gamins, accroupis dans un coin, étaient
absorbés dans leur jeu avec des douilles vides, profitant au maximum d’un répit
inopiné dans les combats. Bethléem était tranquille, pour la première fois
depuis le samedi 20 octobre, jour où les chars Merkava envahirent la Ville du
Christ, réalisant le projet chéri de Sharon : réoccuper la Palestine.
Le calme régnait, lorsqu'une autre force fit son apparition : les Chrétiens
de Jérusalem, venus soutenir leurs voisins assiégés. Ce fut un spectacle
merveilleux, évoquant le temps des Croisades, de voir le Convoi de la
solidarité emmené par des évêques et des prélats de toutes obédiences,
catholiques, orthodoxes et musulmans, portant croix et bannières et brisant
l'encerclement du bouclage israélien pour emprunter ensuite les ruelles
outrageusement défoncées qui conduisent à l'Eglise de la Nativité. Par
opposition à la Croisade de Bush en Afghanistan, cette Croisade-ci a été
accueillie avec joie tant par les Chrétiens que par les Musulmans, aucune
discorde n'opposant ces deux communautés étroitement mêlées. Nous sommes passés
devant la carcasse brûlée de l’hôtel Paradise (qui a été atteint de plein
fouet), devant des pylônes électriques pliés en deux, la partie supérieure
pendouillant dans le vide, devant les photos de jeunes garçons et filles tués
par les snipers israéliens, apposées sur les murs, tandis que les habitants
sortaient de leurs abris pour venir rejoindre le cortège.
Les chars israéliens quittèrent les rues principales et regagnèrent leur
antre en se traînant lourdement, comme des dragons dérangés dans l'observation
de leur proie. En chemin, j'ai rencontré de nombreux amis de longue date, des
boutiquiers du coin et des guides. Ils étaient plutôt résignés : "vu
l'état des choses, avec cette guerre qui continue, disaient-ils, il n'y a pas
de touristes, pas de revenus, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem : soit elles
résistent ensemble, soit elles tombent
ensemble" ; Bethléem est en fait une banlieue de Jérusalem. Je suis
venu si souvent accompagner mes touristes et mes pèlerins dans cette ville
bourgeoise, avec ses villas spacieuses, ses gigantesques magasins de souvenirs,
ses familles gréco-palestiniennes, ses religieuses impeccables, ses meutes de
touristes et ses nombreux expatriés, pour rendre hommage à l'Eglise de la
Nativité, grandiose édifice de l'ère justinienne et bâtiment le plus ancien de
toute la Palestine.
L'esplanade devant l'église, la Place de la Nativité, était pleine
d'habitants de la ville qui saisissaient la chance qui leur était offerte de
profiter un peu du soleil après plusieurs journées passées derrière les volets
clos. Dimanche dernier, devant l’entrée de l'église, un sniper israélien a tué
un garçon du quartier, âgé de seize ans, Johnny Thaljieh, et son doux visage
nous observe, depuis un poster imprimé à la hâte. Cette place a été rebâtie par
l'Autorité palestinienne dans un style italianisant, il y a tout juste deux
ans, avant les festivités du millénaire. Au temps de l'administration
israélienne directe, c'était un parking sordide réservé aux Jeeps de la Police
des frontières et aux autobus de tourisme.
Dans l'église, parmi les prêtres et les laïcs, j'ai remarqué un Américain,
grand, élancé, avec une moue fière, de longs cheveux bouclés et un couvre-chef
exotique. C'était le rabbin Jeremy Milgrom, du mouvement Rabbins pour les
Droits de l'Homme. "Je croyais être le seul juif, ici", me dit-il.
"Je suis certain que des milliers d'Israéliens viendraient s'ils
connaissaient la situation". C'est vrai. La télévision israélienne, docile
comme un média de Staline, a minimisé l'invasion et diffusé des vues bénignes
de chars amicaux surveillant des rues tranquilles. N'empêche que, la nuit
précédente, Jérusalem accueillait un gros meeting de Juifs réclamant
l'expulsion des non-juifs de la Terre sainte. La télévision israélienne a
indiqué, le vendredi soir, juste avant l'incursion, que les deux tiers des
Israéliens juifs étaient favorables à cette solution finale. Toutefois, chacun
d'entre nous a la liberté de choisir, et le rabbin Milgrom a choisi un judaïsme
vivable. J'étais très heureux de le voir ; Dieu sait que cette Sodome a besoin
de quelques justes.
Dans l'église, il y avait des trous sur la pierre, laissés par les impacts
de balles : les équipages des chars israéliens s'entraînent à
l'utilisation des mitrailleuses lourdes qui hérissent leurs tourelles en tirant
sur le berceau du Christ. Cela me rappela un ouvrage de William Dalrymple, que
la critique du Financial Times a qualifié de "splendide, efficace
et impressionnant" : Depuis la Montagne Sacrée[10] ; il y indique que, "au cours d'une
flambée d'attaques contre les propriétés de l'Eglise, en Israël, une église de
Jérusalem, une chapelle baptiste et une librairie chrétienne avaient été entièrement
brûlées. Il y avait eu des tentatives pour incendier les églises anglicanes de
Jérusalem Ouest et de Ramleh, ainsi que deux églises à Saint-Jean d'Acre. Le
cimetière protestant du Mont Sion avait été profané, pas moins de huit
fois".
Il aurait pu ajouter l'histoire de Daniel Koren, ce soldat israélien qui a
pulvérisé sous ses balles les icônes du Christ et de la Vierge Marie dans
l'église Saint-Antoine de Jaffa. Dalrymple mentionne les agissements du maire
juif de Jérusalem, Ehud Olmert, qui a ordonné la destruction des fondations de
monastères chrétiens et d'églises, récemment découvertes à Jérusalem, au cours
de fouilles archéologiques, afin d'occulter jusqu'à la mémoire d'une présence
chrétienne en Terre sainte. C'est le même Ehud Olmert qui a détruit (dans sa
ville) encore trois maisons palestiniennes, ce matin, tandis que nous
parcourions les rues de Bethléem.
Dans la Grotte de la Nativité, quelques cierges étaient allumés et une
famille palestinienne priait en silence devant l'Etoile, comme le faisaient ses
ancêtres, depuis le cruel prédécesseur de Sharon, le roi Hérode le Grand.
Quelle coïncidence ! Cette incursion a commencé précisément quand les
bombardiers de l'US Air Force écrabouillaient les villes afghanes. Apparemment,
le gouvernement de Sharon utilise l'expédition américaine en Afghanistan comme
une diversion lui permettant de reconquérir la Palestine. Dans un désastre, un
voleur ne voit qu'une opportunité de voler. Tandis que nos yeux sont fixés sur
les déserts, au-delà du fleuve Oxus, tandis que les Américains sont rendus fous
d'angoisse par un peu de poudre blanche dans une enveloppe, tandis que les
organisations humanitaires maugréent devant les masses d'Afghans affamés,
tandis que la flotte anglo-américaine fait obstacle à une aide possible venue
d'Irak ou de Syrie, les Israéliens mettent la main sur ce qui reste de la
Palestine en éradiquant de Sa terre natale la mémoire du Christ.
Une lecture différente peut être faite. Un certaine participation
israélienne aux événements du 11 septembre semble prouvée au delà de tout doute
raisonnable. Les partisans d’Israël aux Etats-Unis ont usé de toute leur
influence pour que la guerre soit menée en Afghanistan et ailleurs. A-t-on
anéanti les Tours et bombardé les villes dans le but d’offrir à Sharon
l’opportunité unique d’appliquer la solution finale ?
Les supporters de Sharon, dans les médias américains, lui ont apporté leur
soutien en faisant monter d'un cran leur vague de ratonnades anti-Arabes et
leur chant de guerre raciste. "Les traits fuyants, retors, pas nets -
bref, sémitiques - d'un Ben Laden caricaturé surgissent au détour de chaque
bulletin d'information : appel à peine dissimulé au racisme du téléspectateur
américain. Le Dr Joseph Goebbels n'aurait pas fait mieux", a rapporté sur
la situation américaine l'historien britannique David Irving. Il doit savoir de
quoi il parle, puisqu’il est le biographe de Goebbels.
Le président Bush a demandé qu'Israël se retire immédiatement. Il l'a fait sotto
voce, tout en disant par ailleurs "qu'il n'y aurait pas de
discussion avec les Afghans". Nous verrons bien qui l'emportera, si les
remontrances du Président atteignent Israël, si cet aboiement sera suivi ou non
d'un coup de dent.
Dans le roman humoristique de P. G. Woodhouse, Une Demoiselle en Péril,
on peut lire cette répartie, qui irait comme un gant au Président Bush :
"Votre raisonnement semble ne présenter aucune faille. Mais à quoi cela
nous avance-t-il ? Nous applaudissons l'homme de logique. Mais qu'en
est-il de l'homme d'action ? Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire de vos
belles cogitations ?"
Après notre visite à la grande église, notre procession se rendit à Beit
Jala, une cité jumelle de Bethléem. Les deux hôpitaux de Beit Jala ont été
bombardés. Dans cette localité, dix personnes ont été tuées par les Israéliens
qui tirent sur tout ce qui bouge, mais aussi au hasard, sans même viser. Les
familles éprouvées étaient réunies dans la cour de l'église, portant des portraits
de leurs proches disparus et recevant les condoléances. Particulièrement
touchante, la beauté absolue de Rania Elias, une jeune fille de vingt ans, tuée
par une roquette israélienne dans son propre lit. Sur son portrait, elle
portait une robe de mariée immaculée ; ce fut son linceul.
Beit Jala est sombre, mais debout. Dans ses rues, des jeunes hommes munis
de mitraillettes AK. "C'est le Tanzim, la milice populaire", expliqua
en français un prêtre copte à ses frères maronites. Les gars du Tanzim qui
avançaient au pas de charge me rappelaient, avec leur béret sur la tête, les
jeunes barbudos de Fidel Castro, un peu comme si la révolution
palestinienne était en train de connaître une deuxième jeunesse. Tandis que
notre convoi sortait de la ville, les chars y entraient, et le crépitement des
armes légères, se répondant en écho au-dessus des villes jumelles, se fit
entendre.
Un chauffeur de taxi juif, colosse au teint basané, me prit en charge
devant le checkpoint. L'énorme volant de sa Mercedes tournait comme un joujou
dans ses énormes paluches. Il ressemblait comme deux gouttes d'eau à un
guérillero imposant du Tanzim, que j'avais vu quinze minutes et cinq cents
mètres avant, dans le camp de réfugiés de Aida. "J'ai vécu toute ma vie
avec des Arabes", déclare le chauffeur de taxi. "Ma femme me dit que
je suis un Arabe de cœur. Nous devrions vivre ensemble. Les choses étant ce
qu'elles sont actuellement, avec cette guerre qui continue, il n'y a pas de
touristes, pas d'argent, pas d'espoir. Jérusalem et Bethléem ? Soit elles sont debout ensemble, soit elles
s'écroulent ensemble".
Eh oui, n'en déplaise au lavage de cerveau officiel, il y a une
compréhension, des deux côtés de la grande ‘séparation’. La Terre sainte est
indivisible. Elle doit être entretenue conjointement par nous tous, dans
l'égalité. Il y a assez d'espace pour prier, pour jouer, pour cultiver les
oliviers, pour écrire des programmes informatiques et pour piloter des
touristes. Les chars doivent partir et, avec eux, la frontière artificiellement
tracée entre Israël et la Palestine.
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Les héros de la dernière chance
Lundi 6 mai 2002, 10h32
Cette année, l’Orient a fêté Pâques début mai, longtemps après l’Occident.
Mais l’ambiance était bien peu à la fête, l’Eglise de la Nativité, à Bethléem,
étant assiégée depuis un mois. Des prêtres et des laïcs affamés sont enfermés
dans la grotte où la Vierge mit le Christ au monde ; des corps de
policiers abattus par des tireurs d’élite israéliens s’entassent au pied de la
mosaïque à l’Arbre de Jessé rutilant. De temps en temps, les attaquants
envoyaient des torches enflammées sur
la charpente en bois de la toiture de la basilique et s’amusaient du spectacle
des défenseurs assiégés qui couraient pour éteindre les débuts d’incendies. Mais
Pâques a produit son miracle, et ce miracle s’appelle ISM.
Qu’est-ce donc que cet ISM ? Pour la réponse, déplacez-vous à quelques
centaines de mètres de l’église, sur la vaste terrasse qui domine le
moutonnement en pente douce des collines, en direction de la Mer Morte, là-bas,
au-delà du ‘S’ de la route ; il y a un petit sanctuaire byzantin, jouxtant une
citerne. Le vent d’Est, venu du désert, y a amassé une couche de poussière de
sable sur le sol de mosaïques, et des chardons de légende ont poussé parmi
leurs croix rouges. Ce sanctuaire a un je-ne-sais quoi d’aquatique, comme
nombre de tombeaux, en Terre sainte. On l’appelle Bi’r Daoud (le Puits de
David), en mémoire d’un exploit légendaire.
Il y a bien longtemps, une armée conquérante venue des cités de la plaine
avait déclaré la guerre à la ‘Terreur’ et assiégé ce petit village escarpé,
dans le but de capturer un homme de la région, un chef terroriste palestinien
nommé Daoud, lequel attaquait les colonies des conquérants. Mais les compagnons
de ce Daoud, une petite bande hétéroclite, défièrent les ordres des
envahisseurs. Ils contournèrent les barrages en travers des routes, ignorèrent
les mesures de sécurité, se faufilèrent dans les villages et, chose tout à fait
inouïe, ils apportèrent de l’eau, puisée dans un village voisin, Bethléem, à
Daoud, que nous appelons aujourd’hui le roi David.
Des millénaires se sont écoulés, et cet exploit a été renouvelé par une
nouvelle version des compagnons du roi David, le Mouvement International de
Solidarité (ISM, International Solidarity Movement). La terre de Palestine est
devenue la scène d’une confrontation et de l’engagement international le plus
dramatique depuis des décennies, si ce n’est des siècles. De jeunes hommes et
jeunes femmes, des Européens et des Américains, nés trop tard pour rejoindre
les Brigades Internationales venues au secours des Républicains espagnols, en
1936, ont rejoint l’ISM et sont venus vers les vertes collines de Bethléem et
d’Hébron. Ils sont venus en des temps on ne peut plus troublés : des
dirigeants israéliens ont en effet planifié l’expulsion et l’extermination des
Palestiniens afin de créer un pays aussi juif que l’Allemagne était aryenne. Du
fait de leur simple présence, les volontaires de l’ISM ont fait échouer ce plan
et ils ont sauvé les paysans locaux de la destruction et de l’expulsion. Ils
vivent dangereusement, jouant au chat et à la souris avec les mechaslim
(exterminateurs) israéliens, esquivant les balles des snipers, restant auprès
des paysans dans des villages sans défense. Si, pour vous, le roi David, c’est
trop vieillot, voyez en eux des Héros de la Dernière Chance, rendus célèbres
par Schwarzenegger.
Bien que certains d’entre ces volontaires aient des parents juifs, ils
rejettent les conceptions séparatistes du ‘réservé aux Juifs’, que perpétuent
les Peaceniks sionistes du ‘camp de la paix’. Ils sont pour l’égalité, pour
"l’Internationale des Hommes de Bonne Volonté", comme dirait Isaac
Babel. Ils sont venus du pays de Folke Bernadotte, du pays d’Abraham Lincoln,
et aussi du pays de T. E. Lawrence. Certains de ces volontaires de l’ISM ont
pris part aux protestations non-violentes de Seattle, de Gothenburg et de
Gênes, en affrontant le dragon à deux têtes : celui de la Globalisation et
du Sionisme. D’autres sont venus en Terre sainte en avril 2002, en pleine
offensive israélienne de Pâques, tandis que les nervis volontaires de Sharon
démolissaient les maisons, arrachaient les oliviers, déportaient des milliers
de Palestiniens vers des camps de concentration, massacraient des centaines
d’hommes, de femmes et d’enfants dans le camp de réfugiés de Jénine et dans la
ville de Naplouse. Lorsque le raz-de-marée israélien a fait irruption dans
Bethléem, plus de deux cents habitants de la ville se sont réfugiés dans la
basilique.
En
réalité, la tradition du droit d’asile est plus ancienne que le
christianisme ; elle est connue de l’humanité depuis l’aube de la
civilisation. Les églises ont de tout temps offert des lieux d’asile, et le
Bossu de Notre Dame, de Victor Hugo, vient immédiatement à l’esprit. En
Amérique Latine, les gens persécutés, que ce soient des immigrants illégaux ou
des dirigeants syndicalistes, ont été sauvés dans des églises où ils s’étaient
cachés. De même, pendant la seconde guerre mondiale, des milliers de juifs
trouvèrent refuge dans des églises et des monastères. C’est pourquoi les
malheureux captifs de Bethléem pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri
derrière les murs imposants de la plus ancienne église de toute la chrétienté.
L’Eglise de la Nativité, à Bethléem, a été édifiée en l’an 325. Elle est la
seule survivante des trois plus importants édifices chrétiens de la Terre
sainte. Son histoire tourmentée a été, en fin de compte, plutôt
chanceuse : les envahisseurs perses refusèrent les ordres de la détruire
(de leurs commissaires juifs), en l’an 614. En 1009, les Sarrasins désobéirent
à des ordres similaires de Hakim, le calife d’Egypte, qui était complètement
fou. Tandis qu’en ces deux occurrences, l’église sœur, le Saint-Sépulcre de
Jérusalem, était incendiée et démolie. En 1099, Tancrède, futur prince de
Galilée, eut connaissance, à Latrun, à une quarantaine de kilomètres de là, en
territoire hostile, de rapports faisant état de plans de l’ennemi visant à
détruire l’Eglise de la Nativité. Il chevaucha, de nuit, à la tête de ses
chevaliers, et ils réussirent à la sauver.
Les rois croisés de Jérusalem choisirent d’être couronnés dans l’Eglise de
la Nativité, et des rois d’Angleterre et de France envoyèrent à son clergé des
présents somptueux. En 1145, des mosaïques d’une beauté extraordinaire ornaient
les murs : elles représentaient l’Arbre de Jessé, l’Arbre de Vie, et
l’incrédule saint Thomas touchant du doigt les plaies du Christ ressuscité. En
1932, les Britanniques découvrirent une magnifique mosaïque du IVe
siècle, sur le sol et, en 2000, Yasser Arafat fit entièrement réaménager la
Place de la Nativité, devant la basilique. Cette église a été révérée par des
millions de croyants à travers les siècles ; c’est pourquoi ces pauvres
gens pensaient qu’ils seraient en sécurité, à l’abri de son enceinte.
Mais les Juifs n’ont strictement rien à faire de l’inviolabilité des
églises. Bien sûr, entre eux, les avis divergent. Les sionistes adeptes du
rabbin Kook, principale obédience religieuse en Israël, professent que toutes
les églises doivent être détruites au plus vite, avant même les mosquées !
Pour eux, l’éradication du christianisme est une tâche encore plus urgente que
l’élimination des Palestiniens. Leurs opposants traditionalistes pensent qu’il
n’y a pas urgence, et que cela devrait être fait par le Messie Vengeur des
Juifs, lorsqu’il arrivera. Quant aux Juifs laïques, ils s’en moquent royalement.
C’est la raison pour laquelle l’armée juive n’a éprouvé aucune espèce de
difficulté (morale) à encercler l’église et à entreprendre le siège le plus
cruel de sa longue histoire.
Quarante moines et prêtres sont restés à leur poste, dans l’église, avec deux
cents réfugiés. Durant un mois, les Israéliens n’ont pas accepté que l’on
amenât de l’eau ou des vivres aux assiégés. Comme lors des sièges médiévaux,
des gens sont morts de faim, en tentant de survivre grâce à de l’eau de pluie
dans laquelle on faisait bouillir quelques feuilles de citronnier et quelques
herbes folles. A l’intérieur de l’église vénérable, la puanteur des cadavres et
des blessures infectées rendait l’atmosphère irrespirable.
Des caméras dernier cri assistaient les tireurs d’élite israéliens,
suspendus dans les airs, installés sur des nacelles treuillées par des grues et
tirant sur tout ce qui bougeait. Ils ont tué des moines et des prêtres, et
aussi des réfugiés. Avant même le siège, ils ont tué un enfant de chœur,
Johnny, et au moment où je vous écris, en ce 4 mai, ils ont assassiné un autre
homme d’église, dans l’exercice de son sacerdoce. Ils ont fait cela impunément,
puisque aussi bien ils savent qu’ils ont les médias occidentaux à leurs bottes.
L’écrivain danois de contes de fées, Hans Christian Andersen, a évoqué dans
l’un de ses contes le miroir magique de la Reine des Neiges, lequel déforme la
réalité, transformant les belles choses en choses horribles, et vice versa.
Dans le miroir magique de CNN, cette église ancestrale est devenue “un endroit
où certains chrétiens pensent que Jésus serait né”. Les réfugiés y ont été
présentés comme des ‘terroristes’. Les moines et les prêtres devinrent leurs
‘otages’ ; voilà le travail du miroir magique de la Reine des Neiges. Les cris
des assiégés ne risquaient pas de franchir les portes capitonnées des médias
occidentaux dont les Israéliens tirent toutes les ficelles.
C’est en ces heures on ne peut plus sombres que le Mouvement International
de Solidarité est apparu. Alors que la Terre sainte s’était préparée pour le
Vendredi Saint (la majorité des chrétiens palestiniens appartiennent à l’église
grecque orthodoxe de Jérusalem), deux dizaines de volontaires se séparèrent en
deux groupes : l’un mit en scène une diversion dans la meilleure tradition
des Canons de Navarone d’Alistair McLean. Tandis que les soldats
israéliens étaient stupéfaits par leur courage frisant la folie et perdaient
leur temps à essayer de les capturer, le deuxième groupe se précipitait et
réussissait à franchir le portail de l’église. Ils apportèrent un peu de
nourriture et d’eau pour les réfugiés affamés et assiégés, de quoi tenir
jusqu’au dimanche de Pâques. Sans doute les livres d’histoire appelleront-ils
leur percée le ‘Sauvetage de Pâques’.
Lorsque le sionisme aura été éradiqué, les noms de ces hommes et femmes
courageux seront gravés sur les murs de l’église. Dans la sacristie, à côté de
l’épée de Godefroy de Bouillon, le défenseur du Saint-Sépulcre (le chef de la
première croisade avait en effet refusé la couronne, mais accepté ce titre), on
mettra les casquettes de base-ball et les tennis des défenseurs de la Nativité.
Ceux qui sont entrés dans l’église, pour y partager la faim et le danger
imposés par le siège israélien :
Alistair Hillman (Royaume Uni), Allan Lindgaard (Danemark), Erik Algers
(Suède), Jacqueline Soohen (Canada), Kristen Schurr (Etats-Unis), Larry Hales
(Etats-Unis), Mary Kelly (Irlande), Nauman Zaidi (Etats-Unis), Stefan Coster
(Suède) et Robert O’Neill (Etats-Unis).
Ceux qui, sacrifiant leur liberté, ont créé la diversion et ont été
emprisonnés :
Jeff Kingham (Etats-Unis), Jo Harrison (Royaume-Uni), Johannes Wahlstrom
(Suède), James Hanna (Etats-Unis), Kate Thomas (Royaume-Uni), Marcia Tubbs
(Royaume-Uni), John Caruso, Nathan Musselman, Nathan Mauger, Trevor
Baumgartner, Thomas Kootsoukos (Etats-Unis), Ida Fasten (Suède) et Huwaida
Arraf (Etats-Unis).
Le groupe ayant fait diversion a été arrêté pour le crime affreux d’avoir
apporté de la nourriture aux réfugiés affamés, dans l’église, à Pâques. Pour
commencer, les hommes ont été séparés des femmes et mis en prison dans la
colonie juive illégale d’Etzion. Les femmes ont été envoyées à Jérusalem, et
convoquées au tribunal, où on les a condamnées à être expulsées. Sur le chemin
de leur transfert vers la prison, les Anglaises ont réussi à sauter de la
camionnette et à échapper à leurs gardiens ! L’une d’entre elles a été
capturée par un civil israélien, qui n’a pas hésité à la menacer d’un couteau.
Deux autres sont toujours en cavale, ainsi qu’une jeune suédoise, Ida. Elles
ont montré ce qu’est la vraie désobéissance civile, comment une action
humanitaire non-violente peut faire la différence, même dans les circonstances
inhumaines de l’occupation israélienne. Aujourd’hui, les hommes sont toujours
emprisonnés dans Hébron occupée, ils sont aux mains des colons fanatiques.
Bien qu’ils n’aient commis aucune contravention sur le territoire d’Israël,
ils ont été condamnés à l’expulsion du territoire israélien, avec interdiction
d’y pénétrer durant une période de dix ans. Espérons que l’apartheid israélien
ne durera pas aussi longtemps. Leur condamnation a prouvé que, pour les
Israéliens, les territoires palestiniens ne sont qu’une fiction légale, que
l’on peut respecter ou ignorer à sa guise. Alors, qu’est-ce qui nous empêche
d’en user de même, et d’exiger l’égalité pour tous, Juifs comme Gentils, dans
l’ensemble de la Palestine ?
En
tant que journaliste, je regrette que ce drame intense du siège, de la percée,
de la diversion, du soulagement, du sauvetage, des arrestations, de la fuite et
de la confrontation de Pâques, à l’ombre de la vénérable église, n’ait pas
atteint l’audience maximale en Europe et en Amérique, que tout cela n’ait pas
été diffusé par toutes les chaînes de télévision et repris par tous les
journaux. On n’aurait pourtant pas pu faire mieux en terme de scoop médiatique.
Mais ce regret ne diminue en rien ma joie, car l’un des jeunes qui ont brisé le
siège était mon propre fils.
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La petite organisation radicale Taayush organisait un convoi pour livrer de
la nourriture et de l'eau aux paysans assiégés de Yatta. J'y suis allé avec
quelque deux cents Israéliens, Juifs et Palestiniens et j’y ai trouvé un
tableau sinistre et inquiétant. Mais d'abord, quelques mots au sujet de
l'endroit.
Yatta est un équivalent palestinien de la Calabre : de rudes collines
dénudées, des pentes rocheuses, de rares petites sources, une herbe maigre, une
terre pour les bergers et leurs troupeaux. C'est proprement la Judée biblique,
le pays du Roi David. Il vécut ici comme un hors la loi avant de devenir roi et
les noms de lieux Carmel, Yatta, Maon sont mentionnés dans la Bible. Les
paysans d'ici n’ont pas beaucoup changé depuis ces temps immémoriaux. Ils
vivent toujours de la même façon et font paître les mêmes troupeaux. Ils ne
construisent pas de maisons, mais vivent dans des grottes, de grandes grottes
spacieuses et aérées, avec assez de place pour leurs moutons. Ces grottes nous
rappellent la grotte de Bethléem tout près, où Jésus est né. Ils recueillent
l'eau de pluie et creusent des citernes pour la stocker. Ce sont des gens
beaux, plutôt grands, avec des dents merveilleusement blanches et des sourires
amicaux. Ils conservent une sorte de dialecte local et même certaines
traditions bibliques qui ont disparu ailleurs.
Les juifs préfèrent croire à une légende sioniste affirmant que nos
ancêtres furent expulsés de ces lieux et que le pays fut repeuplé par des
Arabes nomades. Les légendes sont très plaisantes, mais l'archéologie prouve le
contraire. Les paysans du sud de la Judée ne quittèrent jamais cet endroit, ils
n'étudièrent jamais le Talmud, ils ne parlèrent jamais yiddish ou ladino, ils
furent et restèrent des bergers. Certains Roumains romantiques disent qu'ils
sont les vrais descendants des Romains, tandis que les Italiens sont des
nouveaux venus. C'est une chance pour les Italiens que les Roumains ne soient
pas aussi forts et insistants que les Juifs.
Les paysans du sud de Yatta n'avaient pas une telle chance. L'Etat d'Israël
confisqua leurs terres, dynamita leurs grottes, amena des bulldozers et ruina
leurs sources. Des juifs de Brooklyn et de Russie envahirent le sommet des
collines et construisirent là une colonie en pierre avec des toits rouges. Ils
amenèrent aussi des centaines de Thaï et de Chinois pour travailler pour eux.
Ils forèrent les collines pour avoir de l'eau et les minuscules sources locales
se tarirent.
Maintenant les habitants des grottes vivent sur les pentes dénudées. Chaque
fois qu'ils montent des tentes, l'armée juive détruit les tentes. Nous sommes
arrivés et nous avons rencontré ces paysans. Ils nous ont montré leurs ruines.
Ce n'est pas une chose facile de détruire des grottes et des sources, mais avec
la technique moderne, on peut le faire. Avec assez de dynamite, vous pouvez
faire remonter le peuple des cavernes au delà de l’Age de pierre.
Ce que nous avons vu explique l'attrait des Américains pour Israël.
L’Israël/Palestine est le modèle du monde que les Américains veulent
réaliser. Il y a des paysans et leurs troupeaux mourant de soif et au sommet
des collines il y a des villas avec une
piscine pour le Peuple Elu. Il y a une énorme armée et il y a de
nombreux travailleurs sans aucun droit. Afin de transformer le monde entier en
une Palestine généralisée, ils commencent dès maintenant la Troisième Guerre
mondiale contre le Tiers-Monde.
Pendant que nous parlions avec les paysans, une jeep de l'armée arriva.
“Nous venons pour vous protéger” dit l'officier. “Nous n'avons pas besoin de
protection” répondirent les activistes. “Vous l'aurez de toute façon. Nous ne
permettons pas aux Juifs et aux Arabes d'être ensemble sans notre
présence” : il insistait comme une duègne démodée dans une commedia del
arte.
Finalement nous sommes repartis.
“C'est une terre merveilleuse, - dit une jeune fille, - et nous
pourrions très bien vivre ici ensemble à une condition : il nous faut des
droits égaux. Les juifs et les non-juifs devraient avoir la même protection de
la loi, le même droit de vote, et plus important : le même droit de boire
de l'eau. Cela semble très radical. Mais si les événements en Palestine sont si
riches de signification, c’est parce qu'il y a un lien magique entre la Terre
sainte et le monde. Si nous faisons ici le monde de l'égalité, l'égalité
adviendra partout”.
Mais entre-temps, le monde court dans la direction opposée. Bientôt,
l'Amérique bombardera l'Irak et l'Afghanistan, des millions de réfugiés
afflueront en Europe. Le mode de vie de l'Europe sera détruit. Les gens riches
resteront dans leurs petites colonies avec des périmètres défendus, tandis que
l'armée dynamitera les puits. C'est probablement un des buts du Nouvel Ordre
mondial américain, mais cela ressemble trop à la vieille idée de revanche.
Sur le chemin du retour, la radio de la voiture nous offrait un discours du
Président Bush. Il comparait les musulmans aux nazis. Il y a juste quelques
années son père comparait les communistes aux nazis. Apparemment, les
Américains ne peuvent tolérer que deux idéologies sur la Terre. L’une, c’est le
néo-libéralisme, la loi du vae victis, et l’autre c’est le sionisme.
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Partie 2
La Galilée en fleurs
25 février 2001
[Le statut réel
des chrétiens et des musulmans en Palestine]
Quand des navires portugais chassés par un typhon abordèrent la côte
japonaise, en 1543, les marins stupéfaits n'en crurent pas leurs yeux : l'île
des Tropiques, en cette chaude journée de printemps, était couverte de neige.
Ils avaient sous les yeux l'une des sept merveilles du monde, bien réelle
celle-là, les cerisiers en fleur du Japon. Dès que le ciel bienveillant accorde
son présent annuel à la Terre, les Japonais oublient femmes et enfants,
devoirs, patrons et factures ; assis sous les arbres, ils boivent du saké en
écrivant des poèmes courts et acérés comme des épées.
C'est pourquoi, ces jours-ci, me détournant des ennuis que l'homme se crée,
je contemple, assis sous le blanc nuage d'un arbre, les amandiers couverts de
fleurs blanches et roses sur les collines de Galilée. Ces fleurs délicates sont
l'équivalent des cerisiers du Japon et l'occasion de sacrifier à la coutume de
contempler les fleurs. Un parfum de miel flotte dans l'air, le ciel est d'un
bleu transparent. Les marguerites jaunes dansent sur l'herbe verte qui reluit
au pied de ces merveilleux amandiers, parsemée de cyclamens violets et
d'anémones rouges. L’énorme masse enneigée du Djebel al-Cheikh (Mont Hermon)
sert de glorieuse toile de fond à l'ensemble. La Palestine est sœur du Japon.
Ces deux pays de collines abritent des montagnards têtus, attachés à leurs us
et coutumes.
Malgré toutes ces ressemblances dans le paysage, il y a des différences. La
colline où nous sommes assis, toute blanche comme l'écume de la mer à Jaffa,
est un village en ruines. Si nous étions au Japon, il serait vibrant de vie. Le
village de Birim est mort depuis cinquante ans. Même mort, il reste beau, comme
Ophélie flottant au fil du courant dans le tableau de Millais, le peintre
pré-raphaélite.
Ce n'est pas la guerre qui l'a détruit. Ses habitants chrétiens ont été
chassés de leurs maisons bien après la guerre de 1948. On leur a dit de partir
pour une semaine ou deux, pour des raisons de ‘sécurité’. Ils n'avaient pas le
choix et partirent. Leur village fut dynamité, leur église entourée de barbelé.
Ils en appelèrent aux tribunaux israéliens, au gouvernement, on nomma des
commissions et on signa des pétitions mais rien n'y fit. Depuis cinquante ans,
ils vivent dans les villages alentour et continuent de se rendre à l'église
tous les dimanches ; les Juifs se sont emparés de leurs terres mais ils
enterrent toujours leurs morts dans le cimetière de l'église, sous la croix.
Jusqu'à l'arrivée de l'armée israélienne, ce village en ruine autour de son
église abandonnée était un village de paysans chrétiens qui avaient vécu en
paix pendant des siècles sous la loi musulmane, à côté de leurs voisins
musulmans de Nebi Yoacha et de l'ancienne communauté juive séfarade de Safed.
Ce petit ‘Guernica’ de Galilée, à lui, seul, ruine le mythe d'une civilisation
‘judéo-chrétienne’ opposée à un ‘monstrueux’ islam. Ce mythe sert de fondement
au mouvement chrétien sioniste qui compte parmi ses fervents partisans un ami
de Mark Rich nouvellement installé à New York, W. J. Clinton, et un ami de
Sharon, G.W. Bush.
Les problèmes du Proche-Orient sont suffisamment terribles sans qu'on ait
besoin de calomnier les musulmans. Pour prouver la cruauté et l'intolérance de
l'islam, les pontes du New York Times citent des passages du Coran sur
le djihad et rappellent les anciennes traditions de guerres religieuses et de
persécutions. Barbara Amiel[11], une riche juive de Londres les répète à
l'envie. Discrètement, elle écrit des articles sur ‘l'exclusivisme de l'islam’
et ‘la modération’ juive. Pour déchaîner la haine, le groupe de pression
israélien utilise toutes les ficelles. Avant la naissance d'Israël, les cheiks
arabes étaient présentés comme des romantiques, dans les rôles interprétés par
Rudolf Valentino. Désormais, les producteurs de Hollywood pro-israéliens
tournent des films de propagande pleins de terroristes musulmans mal rasés. Ce
nouveau préjugé est répercuté par le congrès chrétien sioniste, qui réclame
"protection pour les chrétiens de Palestine persécutés par les
musulmans." (?!) Aucun d'entre eux, c'est certain, ne connaît les ruines
de Birim.
Un nouveau message arrive sur mon ordinateur, de Gaza cette fois-ci. Une
jeune Américaine de San Francisco, Alisonh Weir, brave les balles israéliennes
pour réconforter les enfants palestiniens effrayés et écrit : "Ce qui est
terrible, c'est quand vous connaissez la vérité ; c'est trop cruel, trop
diamétralement opposé à ce que nous pensions et à ce que tout le monde croit
encore aujourd'hui. Ce mensonge est trop éhonté, la répression trop
systématique et la vie des Palestiniens trop horrible pour qu'on puisse en
parler de manière raisonnable."
Oui, elle a raison : on nous assène un mensonge énorme, une calomnie
anti-musulmane sanglante et il est temps d'y mettre un terme. Je ne crois pas
que les troubles au Proche-Orient aient un quelconque rapport avec la religion.
Mais si les partisans d'Israël veulent réveiller le spectre de l'intolérance
religieuse pour exciter les chrétiens contre les musulmans, corrigeons leurs
propos.
Si les chrétiens sionistes s'intéressent au Christ et pas seulement à Sion,
qu'ils sachent ce que les juifs et les musulmans éprouvent pour le Christ. Rami
Rozen a résumé la tradition juive dans un long article du journal israélien Haaretz
: "Les Juifs éprouvent aujourd'hui pour Jésus exactement ce qu'ils
éprouvaient au IVe siècle ou au Moyen Age. Ce n’est pas de la peur,
c’est de la haine et du mépris... Pendant des siècles, les Juifs ont dissimulé
aux Chrétiens leur haine de Jésus, et cette tradition est toujours
vivante."
"Il [Jésus] est révoltant et répugnant", dit un grand penseur
religieux juif moderne. Rozen écrit que "la totalité de la population
israélienne a adopté cette répulsion éprouvée par les Juifs religieux."
La veille de Noël, d'après un journal local de Jérusalem, Kol Ha-Ir[12], la coutume des Juifs hassidiques est de
ne pas lire les livres sacrés parce que cela pourrait sauver Jésus du châtiment
éternel (le Talmud enseigne que Jésus bout en enfer)[13]. Cette coutume était en train de
disparaître quand les ‘loubavitchi’, groupes hassidiques nationalistes
fanatiques, l'ont ressuscitée.
Je me souviens encore d'avoir vu des vieillards juifs cracher en passant
devant une église et maudire les morts en longeant un cimetière chrétien.
L'année dernière, à Jérusalem, un Juif a décidé de renouer avec cette
tradition. Il a craché sur la Sainte Croix que l'on portait en procession dans
toute la ville. La police l'a sauvé de graves ennuis mais le tribunal lui a
infligé une amende de cinquante
dollars, bien qu'il ait prétendu, pour sa défense, avoir accompli un devoir
religieux.
L'année dernière, le plus grand journal à scandales israélien, Yedioth
Aharonoth, a réédité le Toledoth Eshu, un évangile apocryphe juif,
qui est une compilation médiévale. C'est la troisième fois qu'on le réédite ces
temps-ci, dont une fois dans la presse. Alors que l'Evangile est le livre de
l'amour, Toledoth est le livre de la haine du Christ. Le héros du livre
est Judas, qui fait Jésus prisonnier en détruisant sa pureté ; d'après Toledoth,
Jésus a été conçu dans le péché, ses miracles sont de la sorcellerie et sa
résurrection un tour de prestidigitation.
Joseph Dan, professeur de mysticisme juif à l'université hébraïque de Jérusalem, a écrit à propos de la mort de Jésus :
"Les apologistes juifs modernes, dont
l’Eglise a adopté le point de vue après beaucoup d'hésitations, préfèrent faire
peser la responsabilité sur les Romains. Mais les Juifs du Moyen Age ne
l'entendaient pas ainsi : ils essayaient de prouver qu'il fallait tuer Jésus,
et ils se vantaient de l'avoir fait. Les Juifs haïssaient et méprisaient le
Christ et les Chrétiens. De nos jours, ajoute-t-il d’ailleurs, il est hors de
doute que ce sont les ennemis juifs de Jésus qui ont provoqué son
exécution."
De nos jours encore, les juifs d'Israël parlent de Jésus sous le sobriquet
de ‘Yeshu’ (au lieu de Yeshua) qui signifie "que son nom périsse". Il
y a une discussion en cours pour savoir si on a fait une injure de son nom ou
si on lui a donné une injure comme nom. Par un jeu de mots semblable, on
appelle le Nouveau Testament ‘Avon Gilaion’, c’est-à-dire ‘le livre du péché’.
Tels sont les chaleureux sentiments des amis des chrétiens sionistes pour le
Christ.
Et les musulmans, alors ? Les musulmans vénèrent le Christ. Ils l'appellent
"le verbe de Dieu", le "logos", le Messie, le prophète et
il est considéré comme un "messager de Dieu" au même titre
qu'Abraham, Moïse et Mahomet. De nombreux chapitres du Coran parlent de
l'histoire du Christ, de sa naissance virginale et de sa persécution par les
Juifs. On admire sa sainte mère, et l'Immaculée Conception est une des
croyances de l'islam. Le nom du Christ glorifie l'édifice doré d'Haram
al-Charif. D'après le dogme musulman, c'est là que le fondateur de l'islam a
rencontré Jésus et qu'ils ont prié ensemble. La tradition musulmane dit, au nom
du prophète, "Nous ne vous interdisons pas de croire au Christ, nous vous
l'ordonnons."
Les musulmans identifient leur prophète avec le Paraclet, l'Intercesseur
(Jn 14, 16) dont la venue a été annoncée par Jésus. Ils vénèrent les lieux de
la vie de Jésus : le lieu de l'Ascension, le Tombeau de Lazare, le Saint-Sépulcre
sont situés près d'une mosquée et tous les chrétiens peuvent y accéder
librement. Les Musulmans ne considèrent pas Jésus comme Dieu mais comme le
Messie, l'oint, l'habitant du Paradis. Cette conviction religieuse, familière
aux Nestoriens et à d'autres Eglises archaïques mais rejetée par l'ensemble des
chrétiens, ouvrait la porte aux juifs qui ne pouvaient renoncer au monothéisme
strict.
C'est pourquoi beaucoup de Palestiniens, chrétiens ou juifs, se
convertirent à l'islam au VIIe siècle et devinrent des Palestiniens
musulmans. Ils sont restés dans leurs villages, ils ne sont pas partis en
Pologne ou en Angleterre, ils n'ont pas appris le yiddish, ils n'ont pas étudié
le Talmud mais ils ont continué à élever leurs troupeaux et à planter des
amandiers, ils sont restés fidèles à leur pays et à la grande idée de la
fraternité des hommes.
Au sud d'Hébron, parmi les ruines de Susiah, on peut voir comment, en
l'espace de deux cents ans, une synagogue s'est lentement transformée en
mosquée, au fur et à mesure que la population troglodyte alentour abandonnait
la foi exclusive des sorciers babyloniens pour l'Islam. Ces bergers sont
toujours là, dans les mêmes grottes. L'année dernière, l'armée israélienne a
essayé à deux reprises de les expulser pour faire de la place à de nouveaux
colons juifs de New York.
Pourquoi, alors que les amandiers sont en fleurs, suis-je en train de
parler du thème délicat de l'attitude respective des juifs et des musulmans
envers le Christ ? Parce qu'il faut arrêter les moulins à haine qu'actionnent
les partisans d'Israël. Parce que la langue de bois du ‘judéo-christianisme’
sert à justifier les barbelés qui entourent l'église de Birim et les chars
d'assaut qui entourent Bethléem. Parce que c’est un devoir pour nous de lever
les obstacles qui encombrent le chemin des aveugles.
La majorité des chrétiens sionistes sont des âmes simplistes en errance,
des gens pleins de bonnes intentions mais très ignorants. Ils pensent qu'ils
"soutiennent les juifs" mais ils ne font qu'encourager les juifs à
haïr le Christ. Ce n'est pas un hasard si le héros du livre sioniste Exodus,
de Léon Uris, a dans sa chambre une affiche proclamant "Nous avons
crucifié le Christ". Ce n'est pas un hasard si un soldat israélien, sur le
barrage qui bloque Bethléem, me disait hier : "Nous affamons ces bêtes
sauvages", en parlant des chrétiens natifs de la cité de la Nativité.
Ce n'est pas un hasard si on a brûlé l'Evangile sur un bûcher en Israël, tandis que la littérature contre l'Evangile se répand partout, que les nouveaux juifs émigrés qui se convertissent au christianisme sont déportés et persécutés, que tout prédicateur du christianisme en Israël peut être mis en prison, selon les nouvelles lois anti-chrétiennes, ou que les archéologues israéliens effacent les lieux saints chrétiens et les autres souvenirs en Terre sainte. Je rappellerai aux dirigeants des chrétiens sionistes, qui sont certainement au courant mais n'en continuent pas moins de mener leur troupeau innocent sur les pas de l’Antéchrist, que Jésus a dit, "mais quiconque pousse au péché l’un de ces petits enfants qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui accroche une pierre à meuler au cou et qu'on le noie au fond de la mer." (Mt 18, 6).
Je dis à mes frères juifs : nous ne sommes pas tenus de suivre les opinions
des Juifs du Moyen Age. Tout juif peut décider pour lui-même s'il veut prier
pour la destruction des non-juifs ou partager la bénédiction de la Terre sainte
avec les habitants de Birim et de Bethléem. Parmi les juifs, il y a toujours eu
des héritiers spirituels des prophètes qui voulaient apporter la paix et la
bénédiction à tous les enfants d'Adam. Aussi vrai que cette fleur d'amandier,
en vous s'accomplira la prophétie : "Toutes les nations de la Terre vous béniront."
(Deut. 7)
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24 avril 2001
Tout va très vite de nos jours. Hier encore, c'est tout juste si nous
osions qualifier "d'apartheid" la politique israélienne de
discrimination officielle à l'égard des Palestiniens. Aujourd'hui, tandis que
les chars et les missiles de Sharon pilonnent des villes et des villages sans
défense, le terme suffit à peine à exprimer la réalité ; ou alors, il est
devenu une insulte injustifiée pour les tenants de la suprématie blanche en Afrique
du Sud. Après tout, ces Blancs n'ont pas employé d’hélicoptères de combat ni de
chars contre les indigènes, pas plus qu'ils n'ont assiégé Soweto. Ils n'ont pas
refusé de reconnaître l'humanité de leurs cafres. Mais les tenants de la
suprématie juive, eux, n'ont pas hésité à sauter le pas. D’un coup de baguette
magique, ils nous ramènent à l'époque de Josué et de Saül.
Alors que la quête du mot juste se poursuit, le vaillant Robert Fisk[14] propose de qualifier les événements de
Palestine de "guerre civile". Si c'est cela une guerre civile, alors
on peut dire que l'abattage d'un agneau est une corrida. La disparité entre les
forces en présence est tout simplement trop grande. Non, sachez-le, vous qui vivez
ailleurs, il ne s'agit pas d'une guerre civile mais d'un génocide rampant.
A ce moment précis, dans notre saga, le bon juif est censé sortir son
mouchoir et s'exclamer : "Comment se peut-il que nous, éternelles
victimes de persécutions, commettions de tels crimes ! " Et bien, cessez
de retenir votre souffle : je ne transcrirai rien de tel. Cela s’est déjà
produit et il est possible que cela se reproduise.
Les juifs ne sont pas plus assoiffés de sang que le reste de l'humanité.
Mais l'idée folle d'être le ‘peuple élu’, la notion de supériorité d'une race
ou d'une religion sont des moteurs de génocide. Si vous croyez que Dieu a
choisi votre peuple pour gouverner le monde, si vous pensez que les autres ne
sont que des sous-hommes, vous serez puni par ce Dieu dont vous aurez invoqué
le nom en vain. Vous serez métamorphosé non pas en charmante petite grenouille
mais en assassin fou.
Quand, dans les années trente, les Japonais ont été atteints de cette
maladie, ils ont violé Nankin et dévoré le foie de leurs prisonniers. Imbus de
leur complexe de supériorité aryenne, les Allemands ont accumulé les cadavres à
Babi Yar. Ayant lu attentivement Josué et Le Livre des Juges, les
pères pèlerins, fondateurs des Etats-Unis, ont voulu ceindre leur front de la
couronne des ‘élus’ et ce faisant, ils ont pratiquement réussi à exterminer les
peuples indigènes d'Amérique.
Les juifs ne font pas exception, leur sentiment de ‘peuple élu’ provoque un
génocide de temps à autre. A la sortie de Jérusalem dite ‘Porte de Jaffa’ (Bab
al-Halil), existait autrefois une petite agglomération du nom de Mamilla, qui a
été détruite récemment par des promoteurs immobiliers. A sa place, on trouve
aujourd'hui un monstrueux ‘village’ accueillant les gens très riches, à côté du
luxueux hôtel Hilton. Un peu plus loin, se trouvent le vieux cimetière de
Mamilla où repose la noblesse arabe, et le réservoir d'eau de Mamilla que Ponce
Pilate avait fait aménager. Au cours des travaux de terrassement, les ouvriers
ont découvert une caverne funéraire abritant des centaines de crânes et d'os.
Cette grotte était ornée d'une croix et d'une inscription : "Dieu seul
sait leurs noms". La Revue d'archéologie biblique éditée par le
juif américain Herschel Shanks a publié un long rapport de l'archéologue
israélien Ronny Reich[15] sur cette découverte.
Les cadavres ont été déposés là pour y dormir du sommeil du juste en 614
après Jésus-Christ, année la plus effroyable de l'histoire de la Palestine
jusqu’au XXe siècle. Dans son ouvrage intitulé Historical
Geography of Palestine, le chercheur écossais Adam Smith a écrit que de nos
jours, l'effroyable dévastation de 614 est encore visible sur le terrain. Les
blessures n'ont jamais pu se refermer.
En 614, la Palestine faisait partie de l'empire byzantin, qui avait succédé
à l'empire romain. C'était une terre prospère, à prédominance chrétienne, où
l'agriculture était bien développée, les eaux canalisées et les terrasses
soigneusement aménagées. Les pèlerins affluaient en masse vers les lieux saints.
Les édifices construits par Constantin, le Saint-Sépulcre et l'Ascension au
Mont des Oliviers figuraient parmi les merveilles du monde réalisées par
l'homme. Les solitudes de Judée étaient adoucies par quatre-vingts monastères
où l'on collectionnait des manuscrits précieux et où l'on priait. Les Pères de
l’Eglise, saint Jérôme de Bethléem, Eusèbe et Origène de Césarée étaient encore
présents dans les mémoires. Jean Moschos, l’un des meilleurs écrivains
palestiniens, l’égal des Prophètes Mineurs, venait de terminer son Pré spirituel.
Il y avait aussi une petite communauté juive prospère, principalement à
Tiberias, sur les rives de la mer de Galilée. Ses docteurs venaient d'achever
leur version du Talmud qui codifiait leur foi, le judaïsme rabbinique. Mais
pour les instructions, ils s'en remettaient à la communauté juive dominante de
Babylone, alors sous domination perse.
En 614, les juifs de Palestine s'allièrent à leurs coreligionnaires
babyloniens pour prêter main forte aux Perses dans leur conquête de la Terre
sainte. 26 000 Juifs participèrent à l’offensive. Après la victoire perse, les
Juifs ont perpétré un holocauste massif des Gentils de Palestine. Ils ont
incendié les églises et les monastères, tué les moines et les prêtres, et brûlé
les livres. La charmante basilique des Poissons et des Pains de Tabgha,
l'église de l'Ascension sur le Mont des Oliviers, l'église Saint-Etienne en
face de la porte de Damas et Sainte-Sion sur la colline du même nom ne sont que
quelques-uns des édifices religieux qu'ils détruisirent. De fait, très peu
d'églises ont réchappé au désastre. La Laure de Saint-Sabas, site
extraordinaire niché dans la vallée très profonde du Wadi al-Nar, n'a dû son
salut qu'à sa situation reculée et aux rochers escarpés qui l'entourent. L'église
de la Nativité a survécu par miracle : lorsque les juifs donnèrent l’ordre de
la détruire, les Perses refusèrent. Ils avaient cru voir, dans la mosaïque
représentant les rois mages au-dessus du linteau, le portrait de rois perses.
Mais le pire de ces crimes n'est pas la dévastation. Lorsque Jérusalem se
rendit aux Perses, des milliers d'habitants chrétiens furent faits prisonniers
et menés à l'abattoir, tout près du réservoir de Mamilla. L'archéologue
israélien Ronny Reich écrit :
"Ils ont probablement été vendus au plus offrant. Selon certaines
sources, les captifs chrétiens du réservoir de Mamilla furent achetés par des
juifs et mis à mort sur-le-champ".
Dans son Histoire des Juifs, le professeur d’Oxford Henry Hart
Milman décrit l’opération en termes plus rudes :
Elle était enfin venue, l’heure tant attendue du triomphe et de la vengeance. Les Juifs n’ont pas laissé passer leur chance, et ils ont lavé, dans le sang des Chrétiens, la profanation de la ville sainte. On dit que les Perses vendirent les misérables captifs pour de l’argent. La soif de vengeance des Juifs fut plus forte que leur avarice. Non seulement ils n’eurent aucun scrupule à sacrifier leurs trésors en échange de ces dévots réduits en esclavage, mais ils les tuèrent tous, malgré leur prix exorbitant. La rumeur de l’époque disait que 90 000 personnes avaient péri de la sorte.
Témoin oculaire, Strategius de
Saint-Sabas, nous donne un compte rendu plus précis :
" Sur ce, les vils Juifs... se
réjouirent, car ils détestaient les Chrétiens et avaient conçu un plan
diabolique. Comme, autrefois, ils avaient acheté le Seigneur à des Juifs pour
de l’argent, ils achetèrent les Chrétiens prisonniers des Perses. Combien
d’âmes furent assassinées dans le réservoir de Mamilla ! Combien périrent de
faim et de soif ! Combien de prêtres et de moines furent passés au fil de
l’épée ! Combien de jeunes filles, se refusant aux derniers outrages,
furent livrées à la mort par l’ennemi ! Combien de parents ont péri sur
les corps de leurs enfants ! Combien de ces gens furent torturés jusqu’à
ce qu’ils renient leur foi ! Qui peut compter la multitude des cadavres de
ceux qui furent massacrés à Jérusalem !"
Strategius estimait à 66 000 le nombre des victimes de l’holocauste.
En d’autres termes, les juifs payèrent une grasse rançon aux soldats perses
pour s'emparer des Chrétiens et les massacrèrent avec délectation au réservoir
de Mamilla qui "débordait de sang". Dans la seule ville de Jérusalem,
les juifs massacrèrent entre 60 000 et 90 000 chrétiens palestiniens, ce qui
correspondrait, à l’heure actuelle, à 1,5 million de morts. En effet, la Terre
comptait alors, selon l’Encyclopaedia Britanica autour de 300 millions
d'habitants, soit vingt fois moins qu'aujourd'hui. Quelques jours plus tard,
ayant compris l'ampleur du massacre, les soldats perses empêchèrent les juifs
de poursuivre leurs exactions.
Il faut rendre justice à l'archéologue israélien Ronny Reich de n'avoir pas
cherché à accuser les Perses du massacre, comme on le fait couramment
aujourd'hui. Il admet que "l'empire perse n'avait pas de fondement
religieux et était effectivement enclin à la tolérance religieuse". Il est
évident que ce brave homme aurait quelques difficultés à publier des articles
dans le New York Times. La correspondante de ce journal en Israël,
n'hésiterait pas, elle, à décrire ce massacre comme "un acte de
représailles des Juifs ayant souffert sous la férule des Chrétiens".
L'holocauste des Palestiniens chrétiens de 614 a fait aussi couler beaucoup
d’encre, et vous le verrez assez bien décrit dans les livres anciens. Quant aux
guides modernes et aux livres d'histoire, la censure est passée par-là. Dans
son exposé brillant sur la "Justification juive"[16], Elliot Horowitz a décrit comment presque
tous les historiens juifs occultent les faits et ré-écrivent l’histoire. La
dissimulation perdure de nos jours. De récentes publications israéliennes
accusent les Perses, comme elles rendent les Maronites libanais responsables
des massacres de Sabra et Chatila. Horowitz écrit :
Raul Hilberg, dans La destruction des
Juifs européens, affirmait que "les attaques préventives, la
résistance armée et la vengeance sont pratiquement inexistantes au cours des
2000 ans d’histoire du ghetto juif." Avi Yona, un chef de file des
historiens israéliens, Leon Polyakov, auteur de L’histoire de l’antisémitisme
[publié aux frais de Mark Rich, le voleur – I.SH.] et de nombreux autres
qui ont glosé sur l’holocauste de 614, n’ont rien dit, ou l’ont carrément nié.
Benzion Dinur, un ancien directeur du musée de l’holocauste Yad va-Shem, a
euphémisé, dans un langage qui lui aurait semblé injurieux s’il avait fait
référence aux juifs, que "des chrétiens récalcitrants avaient été tenus en
échec."
Horowitz montre qu’en général, et de façon notoire, les écrits juifs,
historiques et idéologiques, tentent de tout justifier et sont peu dignes de
foi. Bien entendu, tous les Juifs ne sont pas ainsi ; Horowitz,
Finkelstein et d’autres individus extraordinaires le prouvent, mais ils
seraient les premiers à confirmer ce qui est écrit ici. Le sentiment d’être
éternellement vertueux et victime, renforcé par une version faussée de
l’Histoire, est une source de maladie mentale, une obsession commune à de
nombreux juifs modernes. Cette obsession intoxique les juifs, et leur donne une
force particulière pour répandre leur version des faits. D’une certaine
manière, cette grave distorsion de la réalité transforme les juifs en gagnants
hystériques de la lutte idéologique. Toutefois, même si elle représente une
stratégie victorieuse, c’est une maladie mentale, un danger pour l’âme des
juifs et pour la vie des autres.
Là encore, les juifs ne font pas exception. Les Allemands ont été
intoxiqués par l’injustice du Traité de Versailles, et Adolf Hitler a été
l’expression de ce phénomène. Eric Margolis du Toronto Sun[17] a évoqué, dans ses articles, les
Arméniens rendus furieux par l'histoire de leur propre holocauste. C'est ainsi
qu'ils ont massacré leurs pacifiques voisins d'Azerbaïdjan par milliers dans
les années 1990, et provoqué l'exil de huit cent mille habitants non-arméniens
de la région. Margolis conclut en disant, "il est temps de reconnaître
toutes les horreurs du monde". J’ajouterai qu’il est temps de reconnaître
les dangers du discours partial et incendiaire, en un mot, fanatique. Ce
discours, qui s’est répandu dans tous les milieux, nous fait vivre dans un
monde malade, psychotique. Notre seul système de communication, les médias,
transmet la maladie et nous conduit à la perdition. Il faut encourager
l’émergence d’un discours alternatif équilibré, afin de revenir au bon sens.
Les juifs sont devenus si importants dans le monde moderne, que leur discours
bancal doit être déconstruit, et la couronne du martyre soigneusement enlevée.
Les événements tragiques de 614 doivent être rapportés dans le respect de
la vérité historique, car cela aidera les Juifs à soigner leur illusion
paranoïaque. Sans cette connaissance réelle des événements, il est impossible
de comprendre, par exemple, les dispositions du traité conclu en 638 entre les
habitants de Jérusalem et le calife Omar ibn Khattab. Dans le Sulh al-Quds,
nom sous lequel on connaît ce traité de capitulation, le patriarche Sofronius
exige, et le puissant dirigeant arabe accepte, de soustraire la population de
Jérusalem à la férocité des juifs.
Le génocide de 614 après Jésus Christ a
été le plus effroyable, mais il n’a pas été le seul génocide perpétré par les
Juifs, à cette époque chaotique. Bien que l’histoire biblique de la conquête de
Canaan par Josué ne soit qu’un conte, elle a influencé les âmes juives d’alors.
Au VIIe siècle, les Juifs étaient puissants et les génocides
nombreux. En 610, les Juifs d’Antioche massacrèrent les chrétiens. L’historien
juif Graetz a écrit : "[les Juifs] tombèrent sur leurs voisins
chrétiens et se vengèrent des souffrances qu’ils avaient subies. Ils tuèrent
tous ceux qu’ils purent attraper, et jetèrent les cadavres dans les flammes,
comme avaient fait les Chrétiens un siècle auparavant à l’endroit des Juifs. Le
patriarche Anastasius, objet d’une haine particulière, fut maltraité de façon
scandaleuse, et traîné dans les rues de la ville avant d’être mis à mort."
Pour Graetz, comme pour les porte-parole de l’IDF, les Juifs tuent toujours
en ‘représailles’. Ce dogme n’a pas été inventé par CNN ni par Sharon. Il est
profondément enraciné dans la psyché juive, en tant que justification ultime.
Cet historien (comme d’autres historiens juifs) n’a pas pris soin de mentionner
que, "les Juifs d’Antioche ont éventré le grand patriarche Anastasius,
l’ont forcé à manger ses tripes, et lui ont jeté ses parties génitales au
visage", selon Elliot Horowitz.
Après la conquête arabe, une majorité de Palestiniens juifs ont accepté le
message de l'envoyé d'Allah, tout comme la majorité des Palestiniens chrétiens
quoique pour des motifs différents. Pour les chrétiens du crû, l'islam était
une sorte de christianisme nestorien sans les icônes, sans l'intervention de
Constantinople et sans les Grecs (aujourd'hui encore, la soumission de l'Eglise
palestinienne à l'Eglise grecque continue de poser problème aux Chrétiens du
pays).
Aux yeux des juifs de la région, l'islam n'était qu'un retour à la foi
d'Abraham et de Moïse. Il faut bien reconnaître que, de toute façon, ils
étaient incapables d'appréhender les complexités de la nouvelle foi
babylonienne. La majorité d'entre eux sont devenus musulmans et se sont mêlés à
la population de Palestine.
Pourquoi les juifs d'aujourd'hui se sentiraient-ils coupables des méfaits
de leurs ancêtres ? Aucun fils n'est responsable des péchés de son père.
Israël aurait pu transformer le charnier de Mamilla, sa chapelle byzantine et
ses mosaïques, en un petit mémorial, rappelant à ses citoyens une page
effroyable de l'histoire de leur terre, mais aussi les dangers du sentiment de
supériorité qui conduit au génocide. Mais les autorités israéliennes ont
préféré démolir le tombeau et le transformer en parc de stationnement. Et nul
ne s'est insurgé contre ce geste.
Les dépositaires de la conscience juive, Amos Oz et d'autres, ont bien élevé
des objections contre la destruction de vestiges de l'Antiquité, mais à aucun
moment contre celle du tombeau de Mamilla. En revanche, ils ont fait circuler
une pétition contre les gardiens du site religieux du Haram al-Charif, qui
avaient creusé une tranchée de quelques centimètres afin de poser une nouvelle
canalisation. Peu leur importait que, dans une page de chroniques et de
commentaires du quotidien Haaretz, le principal archéologue israélien de
la région eût nié que les travaux à la mosquée interféraient avec la science.
Ils se sont obstinés à les décrire comme "un acte barbare commis par les
musulmans pour détruire le patrimoine juif de Jérusalem". A mon grand
étonnement et à mon grand regret j'ai constaté que le nom de Ronnie Reich figurait
parmi les signataires. On aurait plutôt attendu de lui qu'il dise qui avait
détruit les vestiges du patrimoine juif du réservoir de Mamilla.
Lorsqu'elle est censurée, l'Histoire présente une fausse image de la
réalité. Admettre le passé est une étape indispensable sur la voie de
l'équilibre mental. Parce qu'ils ont admis les crimes de leurs pères et ont
regardé en face leurs défaillances morales, les Allemands et les Japonais sont
devenus des peuples plus humbles, moins orgueilleux, proches du reste de l'humanité.
Mais nous autres, juifs, ne sommes jusqu'à présent jamais parvenus à exorciser
l'esprit arrogant d'un peuple qui se prétend ‘élu’, et c'est pourquoi nous
sommes dans une situation parfaitement insoluble.
Tout cela pour dire que l'idée de notre supériorité se perpétue et continue
de nous conduire au génocide. En 1982, Amos Oz avait rencontré un Israélien qui
lui fit part de son rêve de devenir une sorte de Hitler juif pour les
Palestiniens[18]. Des rumeurs persistantes identifient cet
Hitler potentiel avec Ariel Sharon. Que ce soit vrai ou faux, peu à peu le rêve
est en train de devenir réalité.
En première page du quotidien Haaretz est parue une publicité[19], qui n'était autre qu'une fatwa
signée par un groupe de rabbins. Ces rabbins proclamaient l'identification
théologique d'Ismaël (c'est-à-dire les Arabes) aux ‘Amalécites’, tribu qui,
d'après la Bible, a donné du fil à retordre aux enfants d'Israël. Dans cette
histoire, le dieu d'Israël ordonna à son peuple d'exterminer totalement cette
tribu sans épargner son bétail. Mais le roi Saül avait bâclé le travail. Bien
sûr, il avait exterminé tout le monde mais il avait oublié de tuer les jeunes
filles nubiles qui n'avaient pas encore contracté mariage. Cette ‘erreur’ lui
coûta sa couronne. De nos jours, l'obligation d'exterminer les Amalécites est
toujours inscrite dans la doctrine juive quoique personne, pendant des siècles,
n'ait identifié une nation existante à la tribu maudite.
Il est pourtant une exception qui prouve à quel point cette sentence est
dangereuse. A la fin de la deuxième guerre mondiale, un certain nombre de
Juifs, dont le futur Premier ministre Begin, ont voulu voir dans les Allemands
l'incarnation des Amalécites. De fait, Abba Kovner, Juif pieux, fervent
socialiste et combattant contre les Nazis, avait, en 1945, ourdi un complot
visant à empoisonner le réseau d'adduction d'eau des villes allemandes et à
tuer "six millions d'Allemands". Kovner se procura du poison auprès
du futur président d'Israël, Efraim Katzir. Celui-ci croyait, paraît-il, que
l’intention était d'empoisonner 'quelques' milliers de prisonniers de guerre
allemands. Fort heureusement le complot fut éventé et des officiers
britanniques arrêtèrent Kovner dans un port européen. Cette histoire a été
publiée l'an dernier en Israël, dans une biographie de Kovner rédigée par Dina
Porat, directrice du centre de recherche sur l'antisémitisme à l'université de
Tel-Aviv[20].
Pour dire les choses simplement, la fatwa des rabbins nous affirme
que notre devoir religieux est de tuer tous les Arabes, y compris les femmes,
les enfants et le bétail, et de n'épargner personne, pas même les chats.
Pourtant, le quotidien libéral Haaretz, dont le rédacteur en chef et le
propriétaire sont suffisamment instruits pour comprendre la fatwa, n'ont
pas hésité à publier cet appel. Récemment, certains militants pro-palestiniens
m'ont critiqué pour avoir collaboré avec l'hebdomadaire russe Zavtra
[hebdomadaire du parti communiste russe] et pour avoir cité l'hebdomadaire
américain Spotlight. Je me demande pourquoi ils ne m'ont pas blâmé
d'avoir écrit dans Haaretz. Pour autant que je sache, ni Zavtra
ni Spotlight n'ont jamais appelé au génocide.
Il serait injuste de jeter l'opprobre exclusivement sur Haaretz. Le Washington
Post, autre journal juif à fort tirage, a publié un appel tout aussi
virulent au génocide, signé Charles Krauthammer[21]. Ne pouvant tabler sur la connaissance de
la Bible de ses lecteurs, ce disciple du roi Saül renvoie au massacre des
troupes irakiennes en déroute, perpétré par le général Colin Powell à la fin de
la guerre du Golfe. Krauthammer cite les propres termes de Powell parlant de
l'armée irakienne. "D'abord, nous allons leur couper la route, et ensuite
nous allons flinguer tout ça". Pour Krauthammer, qui choisit avec soin ses
citations, une multitude d'Arabes assassinés ne méritent pas que l'on humanise
l'expression en parlant ‘d'eux’. Il se contente de dire "ça". Aux
derniers stades de la guerre du Golfe, des Irakiens désarmés battant en
retraite ont été assassinés en masse et de sang-froid par l'aviation
américaine, leurs cadavres ont été enterrés au bulldozer dans le sable du
désert, dans d'immenses charniers qui ne portent pas de noms. Selon les
estimations, les victimes de cette hécatombe se chiffreraient entre cent mille
et un demi-million. Dieu seul sait leurs noms...
Krauthammer souhaite que ce ‘haut fait’ se reproduise en Palestine.
D'ailleurs, l'armée israélienne a déjà divisé ‘tout ça’ en soixante-dix lots.
Maintenant ‘tout ça’ est prêt pour le grand massacre. "Flinguez-moi tout
ça", revendique Krauthammer, dans le feu de la passion. Il craint
peut-être que les Perses ne veuillent à nouveau arrêter le bain de sang avant
que le réservoir de Mamilla ne déborde. Ses inquiétudes sont notre espérance.
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Avril est le mois le plus cruel
30 mars 2001
[Cet article est une commémoration du jour anniversaire de Deir Yassine, le
9 avril.]
Par les beaux jours de printemps, lorsque le ciel de la Terre sainte est
d'un bleu tendre et l'herbe d'un vert ardent, les autocars à air conditionné
charrient les touristes de la Ville de la Plaine à la Ville des Montagnes. A
peu près à mi-chemin, juste après l'auberge ottomane restaurée de Bab al-Wad
(la Porte de la vallée), le car passe le long des squelettes de véhicules
blindés. En cet endroit, les guides débitent leur morceau de bravoure habituel :
"Ces véhicules commémorent la percée héroïque des Juifs qui mit fin au
siège de Jérusalem dû à l'agression de neuf Etats arabes." Le nombre
d'Etats arabes varie en fonction de l'humeur du guide et de l'attention que lui
prête son auditoire.
La bataille pour la route de Jérusalem est un des grands moments de la
guerre civile de 1948 en Palestine et elle s'est achevée par l'invasion des
quartiers occidentaux prospères de Jérusalem, avec leurs hôtels particuliers en
pierre blanche appartenant aux nobles arabes et aux marchands allemands, grecs
et arméniens, par les Juifs sionistes de la Plaine. Au cours de ces batailles,
les sionistes se sont aussi imposés dans les quartiers juifs non-sionistes et
neutres. Les sionistes ont expulsé les non-juifs dans un vaste mouvement de
purification ethnique et ont enfermé les Juifs autochtones dans le ghetto. Pour
parvenir à leurs fins, ils ont rasé complètement les villages palestiniens qui
se trouvaient sur la route de Jérusalem.
Les déchets rouillés ne sont pas l'arrière-plan idéal pour le récit
israélien traditionnel et ne conviendraient pas du tout pour un film réaliste.
C'est un décor dépourvu du cachet d'authenticité que recherchent les metteurs
en scène. L'histoire du siège et de l'agression est une pièce de théâtre et non
un scénario de cinéma. C'est du déjà-vu pour les touristes que l'on endoctrine
tout au long de leur excursion sans escale du Mur des lamentations au Musée de
l'holocauste.
La guerre pour cette route s'est achevée en fait en 1948, plusieurs
semaines avant la déclaration d'indépendance d'Israël, le 15 mai, avant que des
unités déguenillées d'Arabes de la région entrent en Palestine pour sauver ce
qui restait de la population locale. Comme l'a dit T.S. Elliot, le mois d'avril
est le mois le plus cruel. Et c'est vrai du mois d'avril de cette année-là, où
les Palestiniens prirent le chemin d'un exil qui dure depuis plus de cinquante
ans. L'apothéose s’est déroulée à l'entrée de Jérusalem, près des jardins
Sakharov : de là, on va à un cimetière, à un asile de fous et à Deir
Yassine.
La mort a de multiples noms : pour les Tchèques, c'est Lidice, pour les
Français, Oradour, pour les Vietnamiens My Lai et pour tous les Palestiniens,
c'est Deir Yassine. Durant la nuit du 9 avril 1947, les groupes terroristes
juifs Etsel et Lehi attaquèrent ce village tranquille et massacrèrent tout le
monde, hommes, femmes et enfants. Je n'ai pas envie de réciter la sinistre
litanie des oreilles coupées, des entrailles arrachées, des femmes violées, des
hommes-torches, des cadavres jetés dans les carrières de pierre ou de la parade
triomphale des assassins. En soi, tous les massacres se ressemblent, de Babi
Yar au gang des tronçonneuses ou à Deir Yassine. Et pourtant, le massacre de
Deir Yassine est particulier pour trois raisons.
La première, c'est qu'on a sur lui un dossier complet ainsi que des
témoignages ; d'autres combattants juifs de la Hagana et de Palmach, des
éclaireurs juifs, des délégués de la Croix Rouge et la police britannique de
Jérusalem ont tous donné un exposé complet des événements. Bien qu'il s'agisse
d'un des nombreux massacres de Palestiniens par les Juifs pendant la guerre de
1948, on lui a prêté une attention exceptionnelle, sans doute parce que cela
s'est passé aux portes de Jérusalem, siège du Mandat britannique de Palestine.
Ensuite, au delà du sort tragique du village de Deir Yassine, de graves
conséquences s’en sont suivies : l'horreur du massacre a incité les
Palestiniens des villages voisins à fuir, ce qui a donné aux Juifs le contrôle plein
et entier des accès occidentaux à Jérusalem ; la fuite était ce qu'il y avait
de plus prudent et de plus raisonnable pour la population civile. Au moment où
j'écris ces lignes, la télévision montre des paysans macédoniens fuyant une
zone de guerre. Le 22 juin 1941[22], la famille de ma mère s'est enfuie de
Minsk en flammes et a survécu, contrairement à celle de mon père qui, restée
sur place, a péri ; après la guerre, mes parents ont pu rentrer à Minsk, comme
tous les autres réfugiés de guerre. Mais les Palestiniens, eux, n'ont toujours
pas l'autorisation de rentrer.
Enfin, troisième point, la carrière des assassins : les chefs des bandes
terroristes d'Etsel et de Lehi étaient Menahem Begin et Itzhac Shamir, qui sont
finalement devenus premiers ministres d'Israël. Aucun des deux n'a exprimé de
remords et Begin a vécu jusqu'à la fin de ses jours dans une maison d'où il
avait une vue panoramique sur Deir Yassine. Il n'y a pas eu de tribunal de
Nuremberg pour eux, pas de vengeance, pas de pénitence, juste un tapis de roses
qui menait jusqu'au prix Nobel de la paix. Begin était fier de l'opération et
dans la lettre qu'il a adressée aux assassins, il les félicite d'avoir rempli
leur devoir national : "Vous êtes les créateurs de l'histoire
d'Israël." Itzhac Shamir était heureux aussi car cela lui a permis
d'accomplir son rêve : expulser les non-juifs de l'Etat juif.
Le commandant en chef de l'opération, Judas Lapidot, a lui aussi, fait une
brillante carrière : son supérieur hiérarchique, Begin, lui a confié la
campagne pour le droit des juifs russes à émigrer en Israël, campagne dans
laquelle il invoquait la compassion et le rapprochement des familles. A Londres
et à New York, il a organisé des manifestations dont le mot d'ordre était
"Let my people go"[23]. Si vous vous êtes intéressé au droit des
juifs russes à émigrer en Israël, vous avez peut-être entendu parler de lui. A
cette époque-là, le sang de Deir Yassine était oublié. Pour endoctriner les
émigrés russes, il a même publié une traduction russe du livre de Lapierre et
Collins, Si je t'oublie Jérusalem, qui édulcore complètement l'affaire
de Deir Yassine.
Il y a une dernière signification historique de cet événement. Il a mis en
lumière toute la tactique sioniste. Lorsque le massacre fut révélé, les
dirigeants juifs en firent porter la responsabilité aux Arabes. Ben Gourion,
qui était alors Premier ministre d'Israël, annonça que des bandes arabes
déchaînées en étaient les auteurs. Lorsque cette version se révéla fausse, les
dirigeants juifs firent fonctionner, pour la première fois, le système de
limitation des dommages : ils envoyèrent un message d'excuse à l'émir Abdallah.
Ben Gourion avec tout le gouvernement prit publiquement ses distances avec le
massacre atroce, déclarant qu'il portait atteinte à la réputation de tous les
Juifs honnêtes et que c'était l’œuvre de terroristes minoritaires. Ses méthodes
de relations publiques sont demeurées un sujet de fierté pour les Gentils
pro-sionistes ‘de gauche’ à l'étranger.
"Quelle histoire horrible et abominable", me dit un juif
humaniste que je conduisais sur les ruines de Deir Yassine, avant d'ajouter :
"Mais Ben Gourion a condamné les terroristes et ils ont été punis comme
ils le méritaient."
"Oui, répondis-je, ils furent justement punis et promus aux plus
hautes fonctions politiques."
Trois jours exactement après le massacre, les bandes furent incorporées
dans l'armée israélienne alors en formation où les commandants occupèrent des
postes d'autorité et une amnistie générale couvrit leurs crimes. Le même
schéma, c’est-à-dire la dénégation, suivie d’excuses puis d’un geste final de
clémence et de promotions, fut appliqué après la première atrocité vérifiable
commise par le Premier ministre actuel, Sharon. Cela se passait au village
palestinien de Qibya, où l'unité commandée par Sharon fit sauter les maisons à la
dynamite avec leurs habitants, massacrant environ soixante hommes, femmes et
enfants. Quand l'affaire fut révélée, le Premier ministre Ben Gourion commença
par accuser des bandes arabes sauvages ; comme ça ne prenait pas, il accusa les
Juifs arabes : comme ils avaient la mentalité arabe, dit-il, ils avaient commis
cette agression illégale de vengeance et assassiné les paysans. Pour Sharon, le
tapis de roses se déroula sans interruption jusqu'à ce qu'il devienne Premier
ministre. On a l'impression que, parfois, pour devenir Premier ministre
d'Israël, un petit massacre à l'actif du postulant rend bien service.
On retrouve à nouveau cette tactique après le massacre de Kafr Kasem, où
les troupes israéliennes ont regroupé les paysans avant de les mitrailler. Quand
il devint impossible de nier l'affaire et qu'un député communiste révéla les
ignobles détails, les coupables furent traduits devant la cour martiale et
condamnés à de longues peines de prison ; ils sortirent au bout de quelques
mois et leur commandant fut nommé directeur des ‘Emprunts d'Israël’. S'il vous
est arrivé d'en acheter, vous l'avez peut-être rencontré ; je ne doute pas
qu'il ait su laver le sang sur ses mains avant de serrer la vôtre.
De nos jours, cinquante ans plus tard, les dirigeants juifs ont décidé de
poursuivre la révision de l'histoire de Deir Yassine. La ZOA[24], l'organisation sioniste américaine, a
publié, aux frais du contribuable américain, une brochure intitulée Deir
Yassine : histoire d'un mensonge. Les révisionnistes de l’association
utilisent toutes les méthodes de leurs adversaires, les ‘négateurs de
l’holocauste’ : ils rejettent les témoignages des rescapés, de la Croix Rouge,
de la police britannique, des associations et des observateurs juifs
individuels, qui étaient présents sur les lieux du massacre. Ils négligent même
les excuses de Ben Gourion parce qu'après tout, les commandants de ces bandes
sont devenus, à leur tour, Premier ministre de l'Etat juif. Pour l’organisation
sioniste américaine, seul le témoignage des assassins a de la valeur. A
condition que les assassins soient juifs, bien entendu.
Et pourtant, il y a encore des hommes justes, et c'est sans doute grâce à
eux que le Tout-Puissant ne balaie pas l'humanité de la surface de la Terre.
Une association, nommée ‘Se souvenir de Deir Yassine’, lutte contre la volonté
d'oublier cet événement : elle organise des rencontres, publie des livres et
prépare la construction d'un monument sur le site du massacre, pour que les
victimes innocentes aient au moins ce dernier hommage, que leur nom et leur
souvenir survivent pour l'éternité (Isaïe, 56, 5). Il faudra bien s'en
contenter jusqu'à ce que les enfants de Deir Yassine et des villages voisins
reviennent des camps de réfugiés sur la terre de leurs ancêtres.
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Encore un plan de paix
Mardi 12
mars 2002
Il fait
déjà chaud, dans les douces collines qui longent la plaine. Le pourpre sombre
des lupins, dont la floraison soudaine nous rappelle que nous sommes en mars,
borde la piste de terre battue entre le camp de réfugiés et une carrière
voisine. L'endroit grouille de soldats, venus assister les agents de sécurité
dans leur tâche de sélection. Les hommes sont séparés des femmes ; on leur lie
les poings avec des menottes en plastique produites à la chaîne, on leur passe
des sacs plastiques standards sur la tête. On les emmène à la carrière, on les
frappe. Certains sont abattus, d'autres torturés. Leurs maisons ont été
détruites par de gigantesques bulldozers Caterpillar. Aux environs de huit
heures, vingt hommes avaient été exécutés. C'était : matinée de nettoyage
ethnique ordinaire en Palestine...
Sur une
autre planète, à cinquante kilomètres de là, les Israéliens se débattent dans
d'inextricables embouteillages. Une nouvelle journée de shopping et de loisirs
commence. Dans les buildings Qiriya, qui abritent les services du gouvernement,
des hommes politiques et des hauts fonctionnaires discutent du plan de paix
saoudien. Le prince Abdallah a proposé la reconnaissance d'Israël par l'ensemble
des pays arabes, en échange de son retrait complet des territoires occupés en
1967. En Israël, les réactions reflètent la nature véritable des différences
entre les tendances de l'opinion publique israélienne.
Sharon la
brute et ses partisans de droite rejettent la proposition catégoriquement. Ils
se moquent de la reconnaissance arabe comme de leur première chemise. Le
libéral Peres du parti Travailliste y répond, en disant, en gros : "Mais
oui, bien sûr ; nous acceptons le plan saoudien, qui nous fait bien plaisir.
L'idée du Prince, de reconnaître et d'admettre Israël est une très bonne idée,
c'est merveilleux. Nous ne rendrons certainement pas les territoires ni ne nous
en retirerons... Mais ça ne fait rien ; quel bon plan ! "
Dans ce quid
pro quo, la ‘gauche’ juive en tient pour le 'quid'. Le 'quo'
attendra. Cela fait d'ailleurs cinquante ans qu'il attend, alors... La droite
israélienne, en revanche, n'est pas très intéressée par le jeu du ‘processus de
paix’.
L'objet de
ce jeu est de calmer les nerfs tendus de nos contemporains, à qui il est donné
d'être les témoins d'une chose déplaisante : un holocauste palestinien. C'est
dur, de vivre sans espoir... C'est bien pourquoi des esprits féconds inventent
de nouvelles propositions, de nouveaux cadres et de nouvelles tables de
négociation. Et pendant les débats, l'holocauste continue : on détruit la
Palestine, on assassine les Palestiniens, on les torture. Et nous n'en sommes
qu'aux prémisses de la nouvelle Nakbah.
Dans le
numéro du Haaretz d’aujourd’hui[25],
Amnon Barzilai rend compte du dernier sondage d'opinion réalisé par l'Institut
Jaffe pour les Etudes Stratégiques. Selon ce sondage, 46 % des Juifs en Israël
sont en faveur de la déportation de masse (transfert) des Palestiniens. Si la
question est posée sous une forme ‘politiquement plus correcte’, les opinions
en faveur de cette ‘Solution Finale’ grimpent à 60 %.
Les nazis
n'ont jamais proclamé ouvertement leur intention de massacrer les Juifs et les
Tziganes. Ils ont parlé de ‘déportation’ et de ‘transfert’, ainsi que de leur
‘Solution Finale’. Même en 1938, ces idées ne bénéficiaient pas, dans
l'Allemagne nazie, de la même faveur qu'elles ont aujourd'hui dans l’état juif.
Mais,
l’Etat juif, qu'est-ce donc ? Serait-ce Israël, cette lichette de terre, au
Proche-Orient ? Si tel était le cas, serait-il capable, comme il le fait, de
plier à sa volonté Européens et Américains ? Un historien juif, Solomon Lurie,
auteur d'une somme incontournable sur l'antisémitisme dans l'antiquité, a parlé
d'un ‘Etat-nation juif non-territorial’. Actuellement, ce puissant Etat-nation
non-territorial, qui s'étend de New York à Moscou, a repris la doctrine nazie
pour politique et adopté le génocide comme pratique. Une bonne illustration
nous en est donnée par le professeur de droit d'Harvard, Alan Dershowitz, qui
est juif et qui écrit dans le Jérusalem Post[26]
(dont le propriétaire est Sir Conrad Black) : "le premier attentat
terroriste (palestinien) devrait se traduire par la destruction du village qui
a pu servir de base pour l'opération terroriste. Ses habitants auraient
vingt-quatre heures pour partir, l'armée viendrait et passerait au bulldozer
toutes les maisons". C'est ce que les troupes nazies faisaient couramment,
en Europe occupée.
Etant
donné que Dershowitz et d'autres, du même genre, ont formé des générations
d'étudiants américains, tandis que Black (du Jérusalem Post) et ses
camarades d'armes se faisaient les propagandistes zélés de ce programme, il
n'est nullement étonnant que les Etats-Unis soutiennent à fond la machine de
guerre judéo-nazie. Les rumeurs d'une attaque imminente des Etats-Unis contre
l'Irak et l'Arabie Saoudite n'avaient pas d'autre finalité que de pétrifier les
pays arabes voisins dans un état d'expectative horrifiée.
Apparemment,
cela a marché. Le prince saoudien Abdallah comprend sans doute aussi bien que
quiconque, au Proche-Orient, que toute ‘proposition de paix’ sera récupérée par
les sionistes pour, en rendant les conversations interminables, poursuivre
leurs plans homicides. Mais sans doute le Prince a-t-il senti que son premier
devoir s'adressait à son peuple, aux Saoudiens, sous la menace de l'épée de
Damoclès de l'US Air Force. Ce plan n'a pas la moindre chance d'aboutir, il
connaîtra le sort des autres, que ce soit celui de Zinni, celui de Tenet ou
celui de Mitchell. Entre les années 1970 et 1972, toute une collection de plans
de paix a été proposée par Jarring et autres hommes d'Etat. Israël a mis à
profit le temps gagné en parlotes pour renforcer sa ligne Bar-Lev, sur le canal
de Suez, tantôt en usant de manœuvres dilatoires, tantôt en rejetant purement
et simplement les propositions versées au débat. La même chose s'est répétée,
encore et encore... Après Madrid... Après Oslo...
Les plans
des judéo-nazis sont sur la table. Les médias qu'ils contrôlent étouffent les
reportages et les commentaires sur l'holocauste palestinien. Les forces armées
US les assurent de leur totale protection. Rien n'empêchera leur poignard de
s'abattre. Certainement pas les rituelles propositions de paix, en tout état de
cause.
Au lieu de
dépenser sa salive inutilement, Sa Majesté Royale le Prince Abdallah et autres
dirigeants feraient mieux de convertir en Euros et en or, sans plus attendre,
leurs dépôts bancaires, toujours en dollars à ce jour. L'activité bancaire usurière,
et donc intrinsèquement anti-islamique, devrait être mise hors-la-loi, comme
toute autre méthode d'extorsion de fonds. Nous pouvons faire la même chose, et
y ajouter un boycott total des journaux et des professeurs d'université qui se
font les thuriféraires du génocide en Palestine.
L'humanité a encore une chance de sauver les Palestiniens et de se sauver
elle-même. Dershowitz, Black & Co. doivent être traités comme de simples
auxiliaires des crimes de guerre de Sharon - ce qu'ils sont - et l’Etat juif
doit être dénazifié, aussi complètement que l'Allemagne l'a été après 1945.
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6 janvier 2001
[Mon premier article en anglais ; dès qu’il apparut sur le web il fut
répercuté sur des centaines de sites et donna lieu à un nombre de traductions
record. Bien des lecteurs y virent un exercice rhétorique, mais pour moi il
s’agissait d’assumer une réalité douloureuse : le discours juif
traditionnel reposait sur un mensonge.]
Perdu dans la foule des fêtards hauts en couleurs de la rue Allenby, au
milieu des restaurants pleins à craquer des nuits animées de Tel-Aviv, j'ai eu
une vision ; celle d'un ange en battle-dress, traçant en lettres immenses, à la
craie, trois mots sur un mur : "Mene, Tekel Ufarsin". Mon
dictionnaire Angélique-Anglais me propose une traduction : "On vous a
testés et vous avez échoué".
Les jours que nous vivons sont les plus sombres que le peuple d'Israël ait
jamais vécus. Ces jours sont bien sombres, car les lamentations et les
protestations - les nôtres, et celles de nos pères - se sont révélées aussi
valables qu'un billet de trois dollars !
Le jeune Russe juif que j'étais en 1968 écrivait sur les murs de sa ville
natale, en Russie, "Pas touche à la Tchécoslovaquie ! "
J’entends encore la voix profonde et belle du poète russe juif, Alexander
Galitch : "Citoyens, notre mère-patrie est en danger, nos chars sont sur
un sol étranger !" Certains juifs russes manifestèrent sur la Place Rouge
contre l'invasion, ils furent tabassés par la police. Nous avons protesté
contre l'intervention des chars russes à Budapest, à Prague et à Kaboul en tant
que citoyens russes plaçant l'honneur très au-dessus d'une loyauté mal
comprise, et l'humanité très au-dessus des liens du sang ! En même temps, des
jeunes Américains juifs manifestaient contre l'intervention de leur pays au
Vietnam, tandis que des juifs, filles et garçons réunis, luttaient contre le
racisme, en Europe. Les années ont passé et, maintenant, ce sont nos chars juifs
qui sont sur une terre étrangère.
Notre armée juive assassine des civils, démolit des maisons, affame des
multitudes et met des villages palestiniens en état de siège. Nos crimes
égalent les crimes russes commis en Tchétchénie et en Afghanistan, ainsi que
les crimes américains au Vietnam. Bien entendu, les intellectuels israéliens
doivent manifester massivement sur ce qui équivaut chez nous à Pennsylvania
Avenue ou à Trafalgar Square, les juifs américains protestent certainement
contre les tueurs de Palestiniens armés par l’Amérique, et les Juifs russes
défendent, sans nul doute, les droits humains en Terre sainte, où les Gentils
sont réduits en esclavage ? Que nenni ! Nos beaux-penseurs sont
effectivement actifs, mais c’est pour exalter le courage de nos soldats juifs,
vénérer la main sûre de nos tireurs embusqués juifs et glorifier l'immense
humanité du Peuple juif, qui pourrait pulvériser tous les Gentils que compte la
Palestine, mais qui s'en tient gentiment à quelques dizaines de blessés et de
mutilés par jour.
A l’époque du ‘Pale’, la ‘Zone de peuplement juif’, mon grand-père se
plaignait des entraves à la liberté de circulation des Juifs dans la Russie
impériale. Plus récemment, notre génération a vu Anatoly Sharansky devenir un
symbole de la lutte pour les droits humains. Pourtant, dans notre propre pays,
les Gentils sont enfermés dans des réserves et des camps de concentration dont
le Pale de mon grand-père ne serait qu’un pâle reflet.
Un Palestinien ne peut se rendre dans le village voisin sans Ausweis
version juive, il est fiché ad vitam aeternam dans nos listes de
contrôle. Il peut seulement rêver de la mer, qui baigne les côtes de sa terre
ancestrale ; nous ne laissons pas les Palestiniens souiller la pureté juive de
nos plages.
Des
années durant, les juifs ont protesté contre les discriminations en matière
d'emploi et d'éducation. Pourtant, dans notre propre Etat, nous avons créé un
système de discrimination nationale absolue. Dans notre compagnie nationale
d'électricité, sur 13 000 employés, il y a six non-juifs, soit 0,05%. Les
non-juifs constituent quarante pour cent de la population de la région
s'étendant entre la mer et le Jourdain, mais seulement un sur quatre d'entre
eux a le droit de voter. Il n'y a aucun non-juif à la Cour Suprême, aucun dans
l'armée de l'air, ni dans les services secrets. Il n'y a même pas un seul
non-juif à la rédaction du principal journal libéral israélien, Haaretz.
II
Toutes les protestations des juifs, dans la diaspora, doivent être examinées à la lumière des événements présents. Nous n'avons pas vraiment combattu pour les droits de l'homme, nous avons combattu pour les droits des juifs. Nous étions pour la liberté de circulation et le droit de choisir - mais seulement pour les juifs. Nous avons parlé de suffrage universel, mais nous voulions dire le droit de vote pour les juifs. Nous n'avons rien contre l'occupation ni contre l'invasion, à partir du moment où c'est nous qui envahissons et qui occupons.
La vue d'un enfant levant les bras face à une brute et sa mitraillette ne
nous heurte que s'il s'agit d'un enfant juif. L'enfant des non-juifs peut être
descendu en toute quiétude. Apparemment, quand le poète juif Bialik a écrit
"le Diable lui-même n'a pas inventé de châtiment adéquat pour l'assassinat
d'un enfant", il voulait dire, en réalité, "pour l'assassinat d'un
enfant juif". S’il était horrifié par les scènes de pogrom, c'est parce
que cette violence était dirigée contre des juifs. Autrement, il n'y a rien à
redire à un pogrom en tant que tel. Il y a quelques semaines, les Juifs de
Nazareth-Illith ont commis un pogrom contre les Gentils de Nazareth, mais aucun
pogromtchik n'a été jugé. La police israélienne leur a même donné un
coup de main, en achevant quelques-unes de leurs victimes. Sans parler des pogroms
de Ramallah et de Beit Jala, perpétrés à l’aide d’hélicoptères de combat et de
chars.
La Russie tsariste, ‘la terre des pogroms’, était honnie par nos
grands-parents, qui finirent par l’anéantir. Pourtant, l’ensemble des pogroms
anti-juifs, perpétrés en Russie au XIXe siècle, a fait moins de
victimes que ce que nous assassinons en quelques semaines. Le pogrom le plus
effroyable, celui de Kishinev, a fait 45 morts et 600 blessés. Au cours des
trois derniers mois, quatre cents Palestiniens ont été tués et plusieurs
milliers ont été blessés. Après un pogrom, tout ce que la Russie tsariste
comptait d'écrivains et d'intellectuels condamnait les bourreaux. Dans l’Etat
juif, une manifestation a eu grand-peine à réunir quelques dizaines de
protestataires à Tel-Aviv, tandis que l'Union des écrivains juifs manifestait
son soutien au pogrom visant les non-juifs.
En 1991, la majorité des juifs russes se déterminèrent contre le communisme
et en faveur de la propriété privée. Ce qu'ils avaient à l'esprit, en réalité,
c'était la propriété privée juive, puisque aussi bien nous confisquons la
propriété privée des non-juifs avec la plus grande aisance.
Faites
donc le tour des beaux quartiers de Jérusalem - Talbieh, le Vieux Katamon, les
colonies grecque et allemande – vous pourrez admirer de magnifiques hôtels
particuliers. Ceux-ci appartenaient à des Gentils - Allemands, Arméniens,
Grecs, Anglais, Russes, Palestiniens – des chrétiens et des musulmans. Toutes
ces demeures historiques ont été confisquées et données à des Juifs. Au cours
des dernières semaines, des propriétés de plusieurs hectares appartenant à des
Gentils ont été confisquées, et de nombreuses maisons, appartenant à des
Gentils, saisies ou démolies.
Juste avant son arrestation, Gusinsky, le richissime magnat juif de la
presse russe, est venu en Israël exprimer son fervent soutien à l’Etat juif. Il
a profité de l'occasion pour demander à l’Occident de l'aider dans sa lutte
contre le gouvernement russe, qui lui avait confisqué sa chaîne de télévision.
Son soutien à Israël montre bien que M. Gusinsky n’a rien contre les
confiscations ; il est simplement contre la confiscation de la propriété
des juifs. Il est contre l'arrestation des Juifs ; les non-juifs peuvent
bien pourrir en taule éternellement, comme cela se passe dans l’Etat juif.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, nous avons réussi à
bousiller les conquêtes durement arrachées par les juifs dans leur lutte pour
la démocratie, les droits de l'homme et l'égalité. Qu'est-ce que nous
détestions tant, chez les nazis allemands ? Leur racisme ? Notre racisme n'est
ni moins répandu ni moins virulent, potentiellement. Le journal en langue
russe, Discours Direct, publié à Jérusalem, a demandé à des centaines de
Juifs russes leur sentiment à l’égard des Palestiniens. Les réponses les plus
significatives furent : "je voudrais tuer tous les Arabes", "il
faut expulser les Arabes", "un Arabe, c'est et ça reste un Arabe, il
faut les éliminer". Je ne suis pas sûr qu’un sondage dans les rues de
Berlin en 1938 aurait donné un résultat plus terrible. L’idée nazie de la solution
finale n’est apparue qu’en 1941.
Apparemment, nous les juifs avons lutté contre le racisme tant qu'il
s'agissait du racisme des autres. Nous étions contre les escadrons de la mort
et le Sonderkommando, mais seulement parce qu'ils agissaient contre
nous. Nos propres tueurs, notre propre Sonderkommando juif, font l'objet
de notre admiration attendrie. L’Etat juif est le seul endroit au monde, à
avoir ses commandos de la mort officiels, qui suivent une politique
d'assassinats planifiés, et pratiquent des tortures moyenâgeuses. Mais ne vous
en faites pas, chers lecteurs juifs, nous torturons et assassinons, certes, mais
seulement des non-juifs.
Nous étions contre les ghettos quand nous y étions relégués. Maintenant, le
plan de paix israélien le plus libéral prône la création de quelques ghettos
pour Gentils, entourés de barbelés, cernés par des chars juifs, avec, à l'entrée,
des usines appartenant à des Juifs, dans lesquelles ‘Arbeit Macht Gentils
Frei’[27]. Nous accorderons à ces ghettos leur
indépendance, non sans leur avoir retiré, au préalable, toute source de revenus
et de subsistance.
Les
Israéliens sont soumis au lavage de cerveau depuis le jardin d'enfants ;
on leur inculque qu'ils appartiennent au ‘peuple élu’, qu’ils sont Über
Alles. On leur assène que les Gentils ne sont pas des humains à part
entière, et que par conséquent on peut les tuer ou les exproprier à volonté.
Finalement, Israël a réussi à appliquer une résolution de l'ONU : celle qui a
identifié le sionisme à une forme de racisme.
Ce
qui est désarmant, c'est de voir que même l'éducation internationaliste
dispensée en Union Soviétique n'a rien pu contre le poison de la propagande
sioniste relative à la supériorité juive. Ce que je regrette le plus, c’est
l'effondrement moral de ma propre communauté russe en Terre sainte.
L’ange a écrit ses mots de feu, les prophètes ont conjuré le peuple de se
repentir, et nous avons encore le choix. Nous pouvons choisir la voie de Ninive,
nous repentir, restituer les propriétés volées, accorder l'égalité totale aux
Gentils, en finir avec la discrimination et le meurtre, et espérer que Dieu
nous pardonnera. S’il ne peut pas nous pardonner, à nous en tant que tels,
peut-être le fera-t-il pour nos chiens et nos chats ? Nous pouvons aussi
persister dans notre dévoiement, comme le peuple de Sodome, et attendre que les
nuées ardentes et le soufre bouillonnant nous tombent sur la tête depuis les
cieux courroucés de Palestine.
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Le viol de Dulcinée
27 janvier 2001
[Ce texte a été écrit en réponse à un long article[28] de Elie Wiesel, Juif américain, militant
de l’Holocauste et prix Nobel de la paix]
Les paroles émouvantes d'Elie Wiesel dressent un beau portrait du peuple
juif qui se languit de Jérusalem, l'aime, prie pour elle depuis des siècles et
chérit son nom de génération en génération.
Cette image puissante me rappelait, à moi, écrivain israélien de Jaffa, quelque
chose de familier mais que je ne réussissais pas à retrouver. Finalement, ça
m'est revenu pendant que je feuilletais mon Don Quichotte écorné par
mille lectures. L'article évocateur de Wiesel évoque très exactement l'immortel
amour du Chevalier de la Triste Figure pour sa belle Dulcinée du Toboso.
Don Quichotte parcourait l'Espagne en chantant son nom ; il accomplit des
exploits formidables, vainquit des géants, qui n'étaient en fait que des
moulins à vent, rendit justice aux opprimés, tout cela au nom de sa bien-aimée.
Lorsqu'il décida que ses travaux l'en avaient rendu digne, il chargea son
écuyer, Sancho Panza, d'un message d'adoration pour sa Dame.
Et voici que je me trouve dans la situation quelque peu embarrassante de
Sancho Panza. Je dois informer mon maître, Don Wiesel Quichotte, que sa
Dulcinée va bien, qu'elle a un bon mari, une brassée d'enfants et qu'elle se
consacre entièrement à la lessive et aux tâches ménagères. Pendant qu'il
combattait les brigands et restaurait le pouvoir des gouverneurs, quelqu'un
d'autre s'était chargé de sa bien-aimée, l'avait nourrie, aimée, rendue mère,
et même grand-mère. Inutile de vous précipiter au Toboso, cher chevalier, vous
en auriez le cœur brisé.
Elie, la Jérusalem que vous décrivez avec tant d'émotion n'est pas
abandonnée à la désolation et elle ne l'a jamais été. Elle prospère, heureuse,
depuis des siècles, aux mains d'un autre peuple, les Palestiniens de Jérusalem,
qui en ont pris le plus grand soin. Ils en ont fait une ville magnifique,
couronnée du Dôme d'or d'Al-Charif, ce joyau resplendissant ; ils y ont
construit leurs maisons aux arches pointues et aux vastes terrasses ; ils
l'ont plantée de cyprès et de palmiers.
Ils veulent bien que des chevaliers errants lui rendent visite en allant de
New York à Saragosse. Mais soyez raisonnable, mon vieux ; ayez un peu de
décence, n'inventez pas d'histoires. Don Quichotte, lui, n'a pas sauté dans sa
Jeep pour aller violer son ancienne flamme au Toboso. D'accord, vous l'aimiez,
vous en rêviez, mais cela ne vous donne pas le droit de tuer ses enfants, de
défoncer sa roseraie et d'étaler vos pieds bottés sur la table. On comprend, à
vous lire, que vous prenez vos rêves pour des réalités. Comment pouvez-vous
demander sans cesse pourquoi les Palestiniens revendiquent Jérusalem ? Eh bien,
c'est qu'elle leur appartient, qu'ils y vivent et que c'est leur ville natale.
Oui, oui, vous avez rêvé d'elle dans votre Transylvanie lointaine, comme l'ont
fait beaucoup de gens dans le monde. Elle est merveilleuse et mérite certainement
que l'on rêve d'elle.
Nombreux sont ceux qui ont adoré cette ville au fil des siècles. Des
artisans suédois ont quitté leurs villages et s'y sont installés pour
construire la charmante colonie américaine en compagnie d'une famille
chrétienne de Chicago, les Vester. Cette histoire est contée dans les livres de
Selma Lagerlof, elle aussi prix Nobel. Sur les pentes du Mont des Oliviers, les
Russes ont construit la délicate église Marie-Madeleine. Les Ethiopiens ont
érigé le monastère de la Résurrection au milieu des ruines laissées par les
Croisés.
Les Britanniques sont morts pour elle non sans laisser des souvenirs
architecturaux, les cathédrales de Saint-Georges et de Saint-André. Les
Allemands ont construit la délicieuse colonie allemande et soigné les malades
de la ville à l'hôpital Schneller. Mon pieux arrière-grand-père, qui venait
d'un village juif de Lithuanie, s'installa à l'abri de ses murs épais en 1870
et scella alors son sort à celui des habitants de la ville. Il y a trouvé le
repos éternel, en attendant la Résurrection, sur les pentes du Mont des
Oliviers. Aucun d'eux n'a jamais eu l'idée de violer leur Dulcinée. Ils se sont
contentés de léguer des bouquets architecturaux comme témoignage de leur
adoration.
Les amoureux de Jérusalem sont légion. Il est malhonnête de la part d’Elie
Wiesel de réduire la lutte pour cette ville à un combat acharné entre les
musulmans et les juifs. Le conflit est entre ceux qui convoitent la propriété
et ceux qui ont les titres de propriété. Sa solution devrait se baser sur le
dixième commandement qu'observaient nos ancêtres. Ils savaient que la
vénération n'emporte pas droit de propriété. Des millions de protestants
s’inclinent au jardin de Gethsémani, qui appartient aux catholiques, sans que
cela leur donne la propriété des lieux. Des millions de catholiques visitent le
tombeau de la Vierge qui ne continue pas moins d'appartenir à l'Eglise
orthodoxe. Depuis des générations, les musulmans viennent s'agenouiller sur le
lieu de naissance de Jésus à Bethléem mais l'église qui s'y trouve reste
chrétienne.
Le sionisme a fait subir aux bons juifs d'Europe centrale ce que l'eau
faisait aux Gremlins des films de Spielberg. Il les a contraints à mener
une purification ethnique des non-juifs à Jérusalem-Est, à convertir l'hôpital
Schneller et son église en base militaire et à construire un Holiday Inn au
sommet du sanctuaire révéré du Cheikh Bader. L'Etat d'Israël interdit aux
chrétiens de Bethléem de venir prier au Saint-Sépulcre et aux musulmans de
moins de quarante ans de prier le vendredi à la mosquée Al-Aqsa. C’est cela le
viol de la Ville sainte que vous prétendez aimer.
Pour justifier ce viol, vous invoquez les noms du roi Salomon et de
Jérémie, vous citez le Coran et la Bible. Je vous rappellerai cette histoire
juive, que vous avez peut-être entendue
dans votre enfance. Une légende juive prétendait qu'Abraham avait une
fille ; un juif orthodoxe un peu simple demanda à un rabbin pourquoi Abraham
n'avait pas marié sa fille à son fils Isaac. Le rabbin répondit qu'Abraham ne
voulait pas que son fils bien réel épouse sa fille imaginaire.
Les légendes sont la matière dont les rêves sont faits. Certains sont
charmants, d'autres horribles, mais aucun ne vaut titre de propriété sur une
terre ou ne peut servir de plate-forme politique. Elie, vous n'accepteriez
certainement pas de perdre votre maison de New York à cause de quelques versets
du Livre de Mormon. Ça n'a plus grand sens de jouer à ce jeu, mais je
vais néanmoins vous donner la réplique une fois de plus pour amuser la galerie.
N'importe quel archéologue vous dira que le roi Salomon et son temple
appartiennent au même univers imaginaire que la fille d'Abraham. De plus, et
prenez-le comme vous voudrez, il n'y a pas une seule occurrence du mot
‘Jérusalem’ dans le livre saint juif, la Thora.
Voulez-vous continuer ce jeu ? Alors j'irai plus loin. Les Juifs ne sont
même pas mentionnés dans la Bible juive. Prenez cet épais volume sur son
étagère et vérifiez. Aucun des grands hommes légendaires que vous citez, du roi
David aux prophètes, n’est appelé ‘juif’. Cet ethnonyme apparaît une seule fois
dans la Bible, et c'est dans l'histoire perse du Livre d'Esther, très
tardif. L'identification des juifs avec les tribus d'Israël et les héros de la
Bible n’a pas plus de consistance que la fondation de Rome par Enée. Si les
Turcs, qui se disent ‘descendants de Troie’, voulaient conquérir Rome, faire
sauter les chefs-d'œuvre baroques de Borromini et expulser les habitants pour
reprendre le legs d'Enée, on aurait là une copie conforme du délire sioniste.
La tradition chez nos ancêtres, le modeste peuple yid d'Europe de
l'Est, dont la langue était le yiddish, était d’arborer les blasons
impressionnants des héros bibliques. Mais leur prétendue filiation avec ces
légendes était à peu près aussi fondée que les prétentions de Tess d'Uberville,
fille de ferme ambitieuse, l’héroïne de Thomas Hardy[29]. Cependant, même Tess, personnage de
roman, n'est pas allée jusqu'à conspirer pour évincer les seigneurs du lieu et
s'installer dans leur manoir.
Un jour, alors que je me rendais à la grande église du Saint-Sépulcre, avec
des pèlerins chrétiens, je fus arrêté par un Juif hassidique. Il me demanda si
mes compagnons étaient juifs, et, sur ma réponse négative, s'exclama, stupéfait
: "Qu'est-ce que ces gentils, ces espèces de goys, cherchent dans la Ville
sainte ?" Il n'avait jamais entendu parler de la Passion de Jésus-Christ,
qui pour lui n'était qu'un juron. Fort bien, mais je m'étonne qu'un professeur
juif de l'université de Boston soit aussi ignorant qu'un Juif hassidique simple
d'esprit. Jérusalem est sainte pour des milliards de croyants : catholiques,
orthodoxes et protestants, sunnites et chiites, des milliers de juifs
hassidiques ou sépharades. Et malgré cela, Jérusalem, comme n'importe quelle
autre ville du monde, appartient à ses habitants.
Si le pouvoir sioniste devait durer encore vingt ans, il ferait de cette
ville ancienne une banale ville de banlieue et détruirait son charme pour
toujours. Il faut rendre Jérusalem à ses habitants. Il faut rendre à leurs
légitimes propriétaires les biens saisis à Talbie ou à Lifta, à Katamon ou à
Malcha. Professeur Wiesel, respectez la propriété des Gentils comme vous
voudriez qu'ils respectent la vôtre. Depuis cent cinquante ans, les lieux
saints de Jérusalem sont soumis au statut international dit Statu quo,
qu'il faut absolument respecter. La dernière fois qu'on a essayé de les violer,
l'affaire s'est terminée par le siège de Sébastopol et la charge de la brigade
légère à Balaclava[30]. La prochaine fois, cela pourrait bien
s'achever en guerre nucléaire.
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[Ce texte a été écrit en janvier 2001 en réponse à un article d’un
activiste pacifiste israélien, Uri Avneri. C’est devenu un texte de référence
pour le mouvement anti-apartheid qui ne se confond pas avec la demande traditionnelle
de la fin à l'occupation. Une des raisons de la création de ce mouvement est la
faillite de l'approche traditionnelle du problème judéo-palestinien.]
Quelques semaines avant l’éruption de la deuxième Intifada palestinienne,
je flânais sans but vers le square de la Cinémathèque, un quartier de la classe
moyenne de Tel Aviv. Dans la brise fraîche de la fin de l'après-midi quelques
douzaines de retraités avec leurs familles prenaient l’air. Les vieilles dames
tricotaient tandis que les gamins dessinaient des drapeaux sur de grandes
feuilles de papier. Ce rassemblement pacifique était la commémoration par le
camp de la paix israélien du septième anniversaire des accords d'Oslo.
L'orateur chargé du discours-programme était Uri Avneri.
Cet homme élégant avec une noble tête à cheveux blancs évoquait, comme il
le fait toujours, sa vision de deux Etats coexistants sur la Terre sainte, une
Palestine indépendante à côté de l'Etat juif. Chaque mot sonnait bien, mais
c'était aussi excitant que les informations d'hier, aussi divertissant qu'une
rediffusion d'un feuilleton télévisé. Rien d’étonnant à ce qu’il n'y ait pas eu
là de jeunes activistes ; il n’est pas surprenant non plus que le
traditionnel camp de la paix n'attire plus de sang nouveau et dynamique.
Monsieur Avneri recycle le même discours usé sur le Net ces temps-ci,
promouvant la solution des deux Etats.
S'il vous plaît ne m'interprétez pas mal. Uri Avneri est un homme qui a de
bonnes intentions, un courageux partisan des droits palestiniens, un activiste
faisant plus que sa part et un organisateur efficace. Le seul problème est que
son programme politique est aussi mort que le dronte[31].
Faisons face à la réalité brutale sur le terrain : l'idée des deux Etats en
Palestine est, et a toujours été, du bluff. Après avoir été partagée pendant
seulement dix-neuf ans, la Palestine a été unie pendant trente-trois ans. Aucun
Israélien ou Palestinien en dessous de quarante ans ne se souvient des
« années de la partition » entre 1948-1967. C'est une période de
l’histoire que monsieur Avneri voit comme une sorte de Paradis perdu. Aucun
politicien israélien, y compris le regretté monsieur Rabin, n'a jamais
sérieusement envisagé d’abandonner une partie quelconque de la Palestine
historique. Les négociations interminables ont été une attraction conçue pour
apaiser le public. Il y a trente ans, le chanteur israélien Arik Einstein nous
assurait que « Les pourparlers reprendront prochainement ». On chante
toujours la même vieille chanson.
Pendant ce temps, derrière l'écran de fumée de « l'occupation
militaire temporaire », l’administration israélienne a confisqué les
champs et les maisons palestiniennes pour faire place aux colonies juives et a
emprisonné et tué des milliers de Palestiniens. Une succession de gouvernements
israéliens de gauche et de droite a perpétué cette fiction légale de façon à
nier les droits civiques de la population conquise. C'était une idée brillante
digne du génie juif : toujours continuer les négociations tandis que pour la
forme on parlait de l'idée des deux Etats.
L'honnêteté me force à dire à mes amis palestiniens et israéliens: vous
avez été dupés. Nos sages jouaient un jeu cruel avec vous, vous tourmentant
avec des promesses vides comme la vieille « rengaine des deux Etats »
récitée par monsieur Avneri. Il n'y a jamais eu pour les Palestiniens que deux
façons de sortir du servage. L’une était de battre Israël; l'autre est de
s'unir avec lui. La troisième option, celle d'une nouvelle partition, n'est
qu'une illusion : une inaccessible carotte savoureuse que l’on fait pendiller
devant l'âne.
Si j'étais un adepte des théories conspirationistes, je pourrais bien imaginer
que ces bonnes gens du mouvement israélien de la paix fournissaient
intentionnellement cette béquille à notre apartheid branlant. A force de
rariver constamment l’image de la Ligne verte du vieil armistice, ils ont
renforcé le statut de non-citoyen des Palestiniens sur leur propre terre. En
appelant certaines terres des «territoires occupés », ils se sont exemptés
eux-mêmes du besoin de lutter contre l'exclusion des Palestiniens de la vie
politique du pays. En combattant l'annexion des territoires, ils ont aidé à
concocter la fraude des bantoustans palestiniens indépendants.
Mais l'idée d'une telle conspiration est cependant trop ahurissante. Je ne
pense pas que monsieur Averi et le camp de la paix recevaient leurs
instructions dans les bureaux de la Shabak[32]. Ils voulaient juste, avec trop
enthousiasme, croire que les généraux israéliens conclueraient une paix
équitable avec les Palestiniens.
Même un gamin qui regarde les films de James Bond comprend qu’à la fin le
héros ne sera pas mangé par les crocodiles, qu’il ne mourra pas dans les
flammes et qu'il n'y a pas de raison de s'attendre à ces éventualités. Il n’y a
pas plus de raison de s'attendre à ce qu'un gouvernement israélien signe une
juste paix avec les Palestiniens. Il existera toujours une échappatoire
stratégique dans le « processus de paix ».
Quelle sorte de « paix » Israël pourrait-il offrir précisément ?
Dans un article publié dans ce gardien populaire de la foi sioniste qu’est le New
York Times[33], un bon juif américain nommé Richard
Bernstein recommanda au Président Bush la lecture d’un livre récent d’un autre
pontife du même acabit, Robert Kaplan. Il dévoila ainsi le vrai plan de paix
israélien: « Pendant des décennies, j'ai entendu dire qu'il y aurait soit
un Grand Israël, soit un Etat palestinien. Il s'avère qu'il y aura les deux: un
mini-Etat palestinien, sans contrôle de son ciel et de ses principales
autoroutes, situé à l'intérieur d'un dynamique Israël qui continuera à attirer
des travailleurs de l'autre côté de la frontière, et qui sera le contrepoids de
la Grande Syrie ».
Merci, gentil Bernstein et doux Kaplan, de préciser qu'Israël et ses alliés
sionistes américains ont l'intention de garder pour toujours les Palestiniens
enfermés dans des réserves et en compétition avec leurs frères de Jordanie et
de Syrie pour avoir du travail chez leurs maîtres juifs. Telle est la paix qui
fait roucouler les colombes israéliennes.
Si ceci marche, peut-être que les Etats-Unis pourraient adopter l'idée et
accorder l'indépendance aux populations afros-hispaniques des USA, avec une
capitale dans le Sud du Bronx. Le nouvel Etat pourrait consister en cinq cents
enclaves encerclées par des voies express et des kilomètres de murs en béton renforcé
et pourrait contenir tous les Non-Blancs des Etats-Unis. Si cela est la paix,
je choisis pour ma part la guerre.
Plus j'y pense, et moins j’ai tendance à donner au camp de la paix le
bénéfice du doute quant à ses intentions. Trop souvent, il emploie ces mots
empoisonnants : « l'Etat juif ». Il est assez facile de
comprendre pourquoi : le Sionisme atteignit sa maturité dans les années du
rudimentaire racisme biologique qui faisait partie intégrante des idéologies
développées par Weininger, Nordau, Chamberlain et Hitler. Les sionistes croient
qu'une personne appartient à une nation en vertu de son sang. Pour eux, un juif
est toujours et pour toujours un juif, d’où
l'idée de « deux Etats pour deux nations ». Le mouvement de la
paix a, d'abord et avant tout, pour but de préserver l’existence d’un
« Etat juif ». Le second de ces deux Etats, le reste de la Palestine,
n'est qu'un sous-produit accessoire du processus.
Un « Etat binational » est une dénomination également
insatisfaisante. Il n'y a pas deux nations, juive et arabe, comme ils veulent
nous faire croire. Il y a plutôt un grand nombre de communautés : les Marocains
de Ramle, les Russes de Ashdod, les jeunes doués en informatique de Hertzliya
Pituah, les millionnaires de Césarée, les colons de Tapuah, les lettrés de Mea
Shearim, les Ethiopiens de Ophakim. Celles-ci ainsi que les non moins
nombreuses et diverses communautés palestiniennes indigènes pourraient former
la jolie mosaïque de la Terre sainte. Ces communautés constituent deux nations
seulement dans l'imagination de l'établissement sioniste, les colons d'avant
1948 et leurs enfants vieillissants. Ce « Premier Israël » a de
bonnes raisons de s'accrocher à cette chimères, puisque cette minorité monopolise
encore le pouvoir au détriment des autres communautés et conserve tous ses
privilèges.
Aucun étranger à cette minorité fondatrice n'a jamais réussi à s’approcher
du centre du pouvoir. Il y a à peine un Russe (20% de l'électorat) ou un
Marocain (30%) qui soit dans une position indépendante de pouvoir et
d'influence en Israël. Quand un Juif oriental fut élu au poste cérémoniel de
Président, le “Premier Israël” prit le deuil.
Ce qui est facheux pour l'élite dominante est qu'ils ont manqué de talent
et d'idées. Ils ont poussé l’accaparement à l’extrême et ils ont tourné le
respect des militaires en idolâtrie. La farce du général Sharon luttant pour le
pouvoir avec le général Barak, tandis que l'ancien meurtrier de Kana, Shimon
Peres, est le « chevalier blanc », est la preuve suffisante en
elle-même de la faillite du “Premier Israël”. L'idée sioniste s'est effondrée ;
seuls le sang et la guerre gardent le Golem en mouvement.
Au delà de l’écran des réalités racistes et des illusions de certains, nous
vivons déjà dans une Palestine unie. La Ligne verte n'existe que dans nos
esprits, tandis que la mer de l'apartheid
éclabousse les deux côtés. C'est notre intérêt commun d'abolir
complètement la fiction et établir l'égalité devant la loi pour tout le monde
dans toute la Palestine (Israël), du Jourdain à la Méditerranée. Alors nous
pourrons jouir d'une loi qui s’applique à la fois à l'enfant né dans le pays et
au nouvel arrivant, comme la Bible nous le commande: une même loi pour le kibboutznik
d’Afikim et pour le fellah de Yatta.
Cela aurait pu se produire, il y a des années, si la gauche israélienne n'avait pas nourri l’illusion de la partition. Jérusalem est un cas à analyser. La population palestinienne de la ville –un tiers de Jérusalem unifiée– est en droit de participer aux élections municipales et peut envoyer ses députés au conseil municipal. Mais elle a suivi l'avis stupide du camp de la paix israélien et elle a boycotté les élections afin de maintenir la Ligne verte. Ce fut une décision ruineuse sur laquelle ils devraient revenir. Rappelons que sans elle, Israël ne pourrait pas démolir de maisons à Jérusalem ; les Palestiniens de Jérusalem Est vivraient mieux s'ils participaient aux élections. Leurs votes chasseraient Ehud Olmert, le “maire” raciste de Jérusalem, élu par les Juifs seulement, et ce serait un bon débarras. Même dans ce seul but nous demanderions aux Palestiniens de voter.
Sans la Ligne verte, les horreurs de l'occupation seraient terminées depuis
longtemps, de la même manière que l'autorité militaire dans la Galilée
palestinienne s’est retirée en 1966. Les 40% des membres de la Knesset élus par
les Palestiniens auraient pu annuler toutes les lois discriminatoires, y
compris la loi qui concerne les biens dont les propriétaires sont absents et
l'actuelle loi de citoyenneté.
Dans un Etat démocratique, le retour des réfugiés palestiniens ne doit pas
être traumatisant. Si les réfugiés de Deheishe doivent retourner à Sataf et
Suba, il n’auront qu’un déménagement de quelques dizaines de kilomètres à
faire. Si les paysans de Deir Yassin reviennent à leurs anciennes demeures,
personne n’en souffrira. Les paysans de Sheich Munis devront s'arranger pour
obtenir une grosse compensation de l'Université de Tel Aviv, qui est construite
sur leurs terres. Ils utiliseront peut-être leurs indemnités compensatrices
pour construire de nouvelles maisons à côté de l'Université ou simplement pour
acheter des appartements à Ramat Aviv Gimel. Nous pouvons nous inspirer de la
loi polonaise : la Pologne restitua leur propriété aux réfugiés juifs, mais ne
permit pas l'expulsion des locataires.
La suppression de la Ligne verte serait vraiment une bonne chose pour nous
tous, même pour les colons. Ils pourraient rester et vivre en lieu sûr et en
sécurité, égaux avec les autres citoyens, dans notre commonwealth. Sans l'armée
pour imposer leur supériorité, ils devraient soit corriger leurs mauvaises
manières et devenir de bons voisins, soit retourner à Brooklyn.
Ainsi, comment devrions nous aller en Terre Promise ? Nous y sommes déjà !
La Palestine historique est unifiée, mais l'apartheid n'est pas encore
démantelé. Nous avons déjà un Etat. Mais nous n'avons pas de démocratie.
Mettons fin à la rhétorique vide de l'occupation et des deux Etats. Nous
n'avons pas besoin d'astuce, ni de “solution créative”, juste le bon vieux
suffrage universel, le principe “un homme = un vote”. Nous demandions cela pour
nos grands-pères en Europe orientale. Ils le reçurent des gentils, il y a cent
cinquante ans ; c'est le bon moment d’accorder ces droits de base aux
Palestiniens nés sur cette terre.
Les rêves de retrait israéliens resteront de toute façon des rêves : le
pouvoir israélien n'abandonnera jamais ses possessions. Mais nous pouvons
utiliser son avarice. S'il ne veut pas donner, laissons-le rafler, et perdre de
ce fait ses positions de supériorité.
Il est inutile de crier au prêteur qui se noie : “Donnez-moi votre
main !” Il ne connaît pas le don. A la place, criez : “Prenez ma main !” et il
l'agrippera.
C'était l'avis du sage soufi, Haji Nasr ad-Din. Nous dirions :“Annexez
les territoires, mais donnez aux Palestiniens une complète égalité”. Cela ne
veut pas dire que lutter contre l'occupation militaire soit mal. Bien au
contraire, l'occupation est mauvaise, comme le gouvernement militaire de
Nazareth et d’Acre entre 1948 et 1966 était mauvais. Mais la solution à cela,
ce n'est pas la partition mais l'absorption et l'égalité.
En 1948, Sir John Glubb, le commandant britannique de la Légion arabe, fut
forcé de céder à l'Etat juif les terres du triangle contenant les villages de
Taibe et Umm el-Fahm. Il insistait sur une chose : les paysans devraient rester
et recevoir tous les droits de citoyenneté dans l'Etat d'Israël. Le résultat
est que nous y avons des communautés plutôt prospères et que leurs habitants ne
veulent pas devenir une partie de l'Etat palestinien proposé. C'est la
meilleure preuve que l'absorption est préférable à la partition.
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Le fou d’été et le fou d’hiver
5 février 2001
[A
propos des élections de 2001, où les Israéliens ont élu Ariel Sharon Premier
ministre.]
Alors que je me promenais sur le front de mer à Tel Aviv, un homme blond
m’a abordé habilement pour m’inviter à rendre visite à Madame la chance. Une
foule de curieux, où les touristes se mêlaient aux gens d’Afula et de Dimona,
observait cet artiste de rue aux mains fulgurantes et à l’équipement
rudimentaire : trois gobelets et une bille. "Tentez votre chance ; si
vous devinez où est la bille, vous gagnez 100 balles", m’a-t-il dit, et
j’ai éclaté de rire. Me prenait-il pour un rustaud de la campagne ? Aucun
habitant des grandes villes ne se ferait avoir à ce jeu, car il est connu qu’on
ne peut battre le donneur. Le seul choix valable, à ce jeu, c’est de refuser de
choisir.
On me demande souvent comment les Israéliens ont pu choisir Sharon à ces
élections, et pourquoi 40% des citoyens israéliens n’ont pas voté du tout. Ces
élections n’étaient qu’une farce grotesque. Elles étaient semblables aux
élections à parti unique dans le style soviétique. La différence étant que les
Russes n’ont jamais eu l’idée géniale de proposer à leurs citoyens de choisir
entre Brejnev et Chernenko. Les citoyens israéliens n’avaient rien à envier à
l’âne de Buridan. L’animal stupide de la fameuse allégorie médiévale, étant
incapable de choisir entre boire et manger, se laissa mourir de soif et de
faim. Nous devions choisir entre deux généraux également imbuvables, ennemis
des Arabes depuis toujours, prononçant le mot ‘paix’ du bout des lèvres, sans convaincre
personne. L’inutilité du choix était d’autant plus évidente qu’ils avaient
déclaré leur intention de former un gouvernement de coalition, sitôt après les
élections.
C’est le général Sharon qui a emporté la victoire. Il est le symbole
mondial de la cruauté sioniste. Son nom est à jamais entaché du sang des civils
massacrés à Qibya, Sabra et Chatila, ainsi que durant le siège de Beyrouth. Son
‘excursion touristique’ sur l’Esplanade des Mosquées a déclenché la dernière
éruption de la guerre civile en Palestine. C’est un criminel de guerre
confirmé. Et malgré tout, je ne me suis pas précipité pour sauver la mise à
Barak. Le choix de Sharon n’est pas forcément le pire pour les Palestiniens.
On pourrait voir ces élections comme une simple duperie de plus dans la
liste interminable qui infeste la politique israélienne. Pour les Palestiniens,
c’est toujours la même routine ‘bon flic/mauvais flic’. Les travaillistes et le
Likoud rejouent le fameux dialogue de Moby Dick, ce grand roman
américain. Quand le héros du livre de Melville, Ishmael, cherche à se faire
embaucher sur un baleinier, Bildad, le capitaine abject, lui propose un salaire
dérisoire, tandis que Peleg, commandant et copropriétaire, fulmine :
"Bon sang, Bildad, il n’est pas question que tu escroques ce jeune
homme ! Il a droit à plus que cela", et il lui offre, alors, beaucoup
moins que ce à quoi Ishmael pouvait prétendre. C’est exactement comme dans
notre réalité, on ne demande pas son avis à Ishmael, il n’a qu’à se soumettre.
Cela dit, je serai le premier à admettre que les deux candidats ne sont pas
équivalents. Il y a une plaisanterie juive qui parle de deux sortes de fous, le
fou d’été et le fou d’hiver. Lorsqu’un fou d’été entre, vous voyez tout de
suite que c’est un fou. Lorsqu’un fou d’hiver entre, il met du temps pour ôter
son gros manteau, pour secouer la neige de sa toque en fourrure, et ce n’est
qu’alors que vous comprenez que c’est un fou. Barak est un fou d’hiver. Tant
qu’il n’avait pas tiré, on pouvait conserver des illusions à son sujet. Sharon
est un fou d’été. On le perçoit immédiatement tel qu’il est. Il vaut mieux
avoir affaire à un tel homme. Ses roucoulements pacifiques ne trompent
personne.