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Des chambres à gaz hilarant(es)

par Sarah Blau,

Haaretz

(première publication : Haaretz magazine, vendredi 30 avril 2004).

 

C'est le plus grand tabou dans les charges satiriques israéliennes, mais c'est aussi la source intarissable de l'humour noir underground. Pourquoi il est impossible de plaisanter sur l'Holocauste en public, et ce qui, malgré le tabou, est acceptable.

Hitler... tomate. Remplacez les pointillés par l'expression correcte et vous avez une blague (Uzi Weil, The Back Page, Ha'ir weekly) Hitler et une tomate ? Le symbole du mal cosmique juxtaposé avec un légume stupide et banal ? En fait, pas la peine de rajouter quoique ce soit pour faire apparaître l'absurde. Mais un sentiment de faute apparaît immédiatement aussi. Une plaisanterie sur l'Holocauste ? Verboten ! D'un autre côté, c'est si horrible, ça dépasse tellement notre capacité de conceptualisation sur ce qui s'est passé, que tout ce qu'on peut faire, c’est de se marrer, en désespoir de cause. Ce sera donc comme un refuge pour tous ceux qui éclatent de rire en entendant par exemple ceci:

« Où se trouvait la plus haute concentration de juifs pendant l'Holocauste ? »

Réponse : « Dans l'atmosphère ».

Ne vous sentez pas mal à l'aise. Le rire libère, le rire est un moyen légitime d'auto-défense, le rire est une cure pour les maladies de l'âme, le rire ne peut que vous rapprocher du sujet, tout ça. Le seul problème, c'est qu'avec l'Holocauste, ces arguments ne marchent pas. Comme l'explique l' humoriste Kobi Arieli : « En 10 minutes je suis capable de convaincre le ministre de la justice Tommy Lapid, avec une argumentation logique, que le moyen le plus efficace de rendre hommage à la mémoire de ses parents c'est de demander un sketch à l'humoriste Gil Kopatch. Mais ça ne marchera pas, parce qu'à la deuxième phrase il squeezera le micro et quittera le studio. Et pourtant Tommy est quelqu'un qui comprend l'humour ». C'est que Tommy Lapid est aussi un survivant de l'Holocauste. Il y a des gens pour dire que c'est à cause des survivants, qu'on prend ces précautions inhabituelles. Les pessimistes diront que le lendemain de la disparition du dernier survivant, une orgie d'humour sauvage s'abattra sur le pays. Les optimistes soutiendront au contraire que le sujet atteindra dès lors le niveau de la sainteté inappréhensible et inépuisable. Quoi qu'il en soit, en 56 ans d'existence d'Israël, l'Holocauste se fait remarquer par son absence à l'appel, pour ce qui est de notre humour national. Même dans les rares tentatives faites pour amener le couteau au plus près de la jugulaire de la vache sacrée, la vache est restée impavide au centre de sa prairie, et ses mugissements ont été unanimement écoutés, sans que personne ne se mette à rigoler, parce que . 6 millions de cadavres, qu'est-ce qu'il y a de drôle, là-dedans ? Rien, six millions de juifs assassinés, il n'y a vraiment pas de quoi exercer la satire. Certes, il y a les blagues de mauvais goût, mais la satire c'est autre chose. Ce qui mérite un traitement satirique, en revanche, ce sont par exemple les gens qui commercialisent l'Holocauste, ceux qui font des affaires en mémoire des morts, ceux qui se sont approprié l'Holocauste pour eux-mêmes et qui l'invoquent dans un but politique.

 

 « La Pologne classique en 14 jours, visite comprise de 7 camps de concentration ».

 

L'agente de voyage (au téléphone) : « Nous avons quelques tarifs exceptionnels pour la Pologne, que je vous recommande vraiment. Tout d' abord, le paquet touristique de base, qui comporte 5 camps de concentration en 10 jours, séjour en hôtel 4 étoiles à Varsovie, et une journée libre pour vos achats. Naturellement, nous avons aussi le circuit 'Pologne classique', en 14 jours, avec visite de 7 camps de concentration incluse, séjour en hôtel 4 étoiles et visite du ghetto de Varsovie, avec une après-midi libre pour le shopping. Sans oublier le Week-end en Pologne, un peu plus sportif, avec 7 camps de concentration en 3 jours, évidemment, pas de journée libre pour le shopping. Enfin bien sûr, le circuit de 12 jours avec visite de toute la Pologne et tous ses camps de concentration. La fille de ma sour l'a fait, avec son école, et c'était très impressionnant. Elle a pleuré, mais oui, à Auschwitz. »

La vendeuse raccroche, et revient à son client.

 V : « Nous en étions à.»

 Le client « Excusez-moi, mais ce que vous venez de dire, là, sur la Pologne, 7 camps en 3 jours, là, ça fait un peu.»

 V. « Un peu trop, vous voulez dire? Vous n'avez pas idée de tout ce qu'on peut faire en 3 jours.»

 C. Non, c'est pas ça, c'est plutôt que.»

 V : « Un peu cher, peut-être ?»

C : « Non pas du tout ; je ne voudrais pas vous vexer, mais, est-ce que c’est pas un peu horrible, quelque part ? »

V : « Attendez, et ce qui a eu lieu dans ces camps, c'était pas un peu horrible peut-être ?

(« Les agents du chemin de fer » Sketch écrit par Assaf Tzipor, joué par les acteurs du Cameri Quintet Keren Mor et Shai Avivi)

 

Le Cameri Quintet (un groupe d'acteurs qui a un programme de gags sur la Deuxième chaîne) vise tout ce qui a rapport à la commercialisation, l' exploitation cynique, ceux qui lèvent les yeux au ciel en toute innocence et qui font des affaires avec la mémoire des morts de l'Holocauste. Quelque chose, en fait, dans leur travail, a fait tilt. Voici les sketchs en question : « Holocauste », par Assaf Tzipor, dans lequel un survivant raconte ses souvenirs des atrocités avec un grand effroi, jusqu'au moment où on découvre qu'il a été figurant dans le film La liste de Schindler ; « Le ghetto », par Tzipor aussi, où Shai Avivi explique à son partenaire Rami Heuberger comment se rendre à une soirée à Tel Aviv en prenant « l'Avenue des exécutés », le « Boulevard Auschwitz » et en passant par « Dachau Square » ; enfin « Le lobby israélien » par Etgar Kert, dans lequel deux fonctionnaires israéliens aux Affaires Sportives essaient de convaincre un Allemand qui a la responsabilité d'une course d'obstacle aux Jeux Olympiques de faire passer le joueur israélien en premier à cause de ses obligations héritées du passé

« La question, dans toutes les blagues, c'est de savoir de qui vous vous moquez », dit Uzi Weil, qui a également écrit pour le Cameri Quintet. « Si l 'humour est une arme, contre qui vous battez-vous ? C'est qui le sale type ? L'humour autour de la commercialisation de l'Holocauste s'attaque à l' hypocrisie et à la disparité entre les mots grandiloquents et ce que nous éprouvons réellement, quand nous utilisons des émotions très largement partagées pour des buts qui sont passablement plus restreints. Toutes les blagues au monde travaillent sur ce décalage, ce qui est parfaitement légitime ».

« La Knesset horrifiée par la comparaison entre Himmler et Hitler » (Comment osez-vous comparer, on ne peut pas comparer !)

1. « le Ketchup c'est l'Auschwitz des tomates » : commentaire du président du syndicat des producteurs de tomates dans la Vallée du Jourdain, dans un discours lors d'une manifestation orageuse des producteurs de tomate à la Knesset, suite à leur revendication d'une augmentation de la dose minimale de tomates dans le ketchup. Après quoi, le président s'est expliqué et il a présenté ses excuses :

2. « Tout d'abord, je n'ai pas comparé l'Holocauste au ketchup. J'ai dit que c'était comme l'Holocauste, en ce sens que c'est vraiment tragique. Et ensuite, je suis un petit-fils de survivants de l'Holocauste, comme quoi il est inconcevable que je puisse minimiser l'Holocauste. Et troisièmement, si quelqu'un a bien le droit de minimiser l'Holocauste, c'est moi, parce que je suis un petit-fils de survivants de l'Holocauste. Mais je ne compare pas, je ne compare pas du tout ! Comment pouvez-vous comparer ? C'était terrible, l' Holocauste, absolument horrible. Et au fait, pourquoi est-ce que tout le monde m'attaque, ici ? C'est la Gestapo, ou quoi ? » [Uzi Weil, The Back Page, Ha'ir]

 

Devons-nous éviter les comparaisons à tout prix?

Weil : « Plus que tout autre sujet, l'usage de l'Holocauste a pris des dimensions disproportionnées et déplaisantes. Pas trace d'auto-critique là dedans : il suffit que quelqu'un prononce le mot 'Holocauste' pour que tout le monde devienne muet. C'est un instrument pour forcer les gens à rester attentifs à un moment précis, et c'est en rapport avec une espèce d' industrie de l'Holocauste qui s'est créée, les voyages, la promotion d'une politique de droite maquillée de pathos, sous prétexte d'Holocauste, 'l' Hôtel Auschwitz' qui a été bâti en Pologne, tout ça. »

Est-ce que c'est la raison pour laquelle l'Holocauste reste un sujet banni ?

« La souffrance inaboutie n'est pas moins importante. Vous pouvez rire de quelque chose qui vous fait mal, et quelque part dans votre tête, vous savez que ce n'est pas incompatible. La douleur de l'Holocauste n'admet pas de catharsis. Vous n'êtes pas sûr que ce soit fini. C'est très facile de rire de Luba [le type du caissier russe au supermarché], peut-être que c'est un peu troublant, mais, à la fin, le 'problème Luba', c'est à dire la question de l'immigration massive depuis l'ex Union soviétique, trouvera sa solution

Vous savez également que Luba ne va pas s'écrouler sous le coup des blagues, que ce n'est pas si grave, si nous n'avons pas de réponse là-dessus.

Et pourquoi est-ce que nous n'avons pas de réponse sur l'autre sujet ?

« Non seulement nous n'avons pas de réponse, mais le mystère de l'Holocauste est plus grand maintenant qu'il ne l'a jamais été ».

Guy : « Donc, n'est-ce pas, c'est très facile d'écrire une adaptation musicale ; qu'est-ce que tu nous as préparé, Yoni ?

Yoni : « OK, voilà : comme les gens prennent d'habitude des contes de fée et qu'ils mettent juste une musique par dessus, j'ai longtemps hésité entre Maïa l'Abeille et Winnie l'Ourson, mais finalement j'ai décidé de me lancer avec le conte de fées bien connu 'Anne Frank'

Guy : J'en suis très fier, bravo ! J'ai la joie et l'honneur de vous révéler pour la première fois 'Anne Frank, la musique' ! Vous avez lu le livre, vous avez vu le film, et maintenant le must : Anne Frank en Dolby stéréo !

Anne Frank en musique, le script :

Anne Frank dort et deux autres personnes dorment à côté d'elle. On frappe à la porte, musique en fond

Anne : Toc toc. Qui c'est, qui toque à notre porte ?

Le père : C'est peut-être le laitier, qui toque à notre porte

La mère : C'est peut-être l'épicier, qui toque à notre porte

Le père : C'est peut-être la nympho qui habite à côté ?

Tous : Toc toc. Qui c'est, qui toque à notre porte ?

Anne : C'est peut-être le boulanger, qui toque à notre porte ?

La mère : C'est peut-être le docteur, qui toque à notre porte ?

Le père : C'est peut-être la nympho qui est toujours dans l'entrée ?

Un officier nazi entre

Le nazi : Non c'est pas le boulanger ! Non, ce n’est pas le docteur ! Non, je ne suis pas non plus la nympho de l'entrée ! Et maintenant qui c'est qui va deviner : c'est qui qui a cafté, et c'est qui qui vous a balancés ?

Tous (y compris le nazi) : Eh oui, c'est la nympho du rez - c'est de chaussée !

[« Clivage », émisssion présentée par Yoni Lahav et Guy Meroz ; sketch interdit d'antenne par la Keshet sous-traitante de la Deuxième chaîne]

Ce sketch censuré relève du genre satirique qui n'a pas directement rapport avec l'Holocauste et sa commercialisation, mais qui utilise l'Holocauste pour faire la critique d'autres phénomènes de société, dans ce cas, la multiplication des dessins animés pendant les vacances de Hanoukka.

«Sur les stations de grande écoute, il est tout simplement impossible de toucher à l'Holocauste », dit-il. Des tas de gens sont morts pendant la guerre des Maccabées, et vous pouvez faire marrer les gens avec ça, mais ça appartient au passé, alors que l'Holocauste, c'est encore trop proche, encore présent » Meroz sait de quoi il parle

En janvier dernier il a déclenché un grand émoi populaire avec un show montré sur Beep, une chaîne câblée pour la jeunesse. Dans une émission, on voyait un acteur déguisé en Hitler, qui reprenait des chansons du répertoire enfantin, et une autre fois, il avait collé des sous-titres fallacieux sous des extraits du film de Claude Lanzmann « Shoah ». Les émissions avaient été transmises pendant l'été, mais c'est seulement après qu'elles furent expurgées sur la Deuxième chaîne qu'elles suscitèrent une riposte publique, à la suite d'une lettre de protestation adressée à l'autorité de Radio et TV2

Meroz lui-même s'excusa longuement dans la colonne perso qu'il écrit pour le quotidien à grande diffusion Ma'ariv. Il répète maintenant qu'il n'essayait pas de se moquer de l'Holocauste : « Il n'y a pas de quoi rire dans l' Holocauste, mais en tant que professionnels de l'humour, on essaye de viser les extrêmes, et justement parce que l'Holocauste c'est l'extrême absolu, et parce qu'il pèse tellement sur notre existence, on se retrouve amené à s'en occuper. Que ce qu'on fait là soit de mauvais goût, c'est une autre question, mais ce qu'il y a par dessus tout, c'est une tentative pour comprendre, ce que je fais, précisément, avec mes moyens qui sont ceux de la satire.

Si l'Holocauste avait lieu aujourd'hui, à côté des montagnes de chaussures on aurait la pile des portables. »

[Gil Kopatch dans une comédie classique]

« Voilà un exemple de réussite dans l'humour autour de l'Holocauste, souligne l'écrivain Amir Gottfreund, dont le roman Notre Holocauste a récemment fait l'objet d'une traduction en allemand. « Il s'agit d'utiliser l'Holocauste pour dire quelque chose qui a rapport avec nous mêmes, pas avec les fours crématoires ou les survivants. Comme Uzi Weil l'a écrit une fois : 'Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de Tao de Hitler ?' : il visait l' intolérable commercialisation de la série de livres qui abusent du label taoïste. Il a fait ce que tout humoriste doit faire, et il a attaqué les plus forts. »

C'est très bien, de s'attaquer aux intérêts puissants, mais la question est de savoir où est-ce qu'on livre la bataille. Tout le monde sait que ce n'est pas pareil, de disposer d'une vache à l'abattoir ou de l'égorger au milieu du living. Au fil des ans, les références à l'Holocauste aux heures de grande écoute étaient prudentes, mais en règle générale, on ne lançait pas le sujet à ce niveau. Le rédacteur local Daniel Lapin raconte que lorsqu'il écrivait le script pour le sitcom 'La vie, c'est pas n'importe quoi', il reçut un courriel de Tellad (un sous-traitant de la Deuxième chaîne) qui lui demandait de changer les prénoms « Adolphe et Eva » qu'il avait donnés aux parents de l'un des personnages principaux de l'émission. Lapin s'exécuta

« La semaine dernière une de mes vannes pour [le show du comédien Eli] Yatzpan a également été virée », dit-il. J'avais écrit que Scharzenegger voulait venir en Israël pour visiter Yad Vashem et voir des photos de son père'. On me l'a coupé parce que Yatzpan ou quelqu'un d'autre avait trouvé ça pas drôle. »

L'animateur Gidi Gov a réussi un test en prime-time : 'J'ai vu La liste de Schindler, et je me suis pas marré », dit-il au public, et le public se marre. Récemment, on a eu une surprise de taille dans l'émission de Yair Lapid, lorsque la comédienne Adi Askenazi, qui revenait d'une visite à Amsterdam, a partagé son expérience avec le public : « Je suis allée à la maison d'Anne Frank, mais elle n'était pas là ». Après un moment inévitablement embarrassant, le public a éclaté de rire. Lapid se tortillait, gêné. « C'est bien parce que c'est elle, Adi Askenazi, qu'on lui pardonnera sa sortie sournoise », dit le rédacteur Reshef Levy, mais si c' était un humoriste débutant, on lui aurait montré la porte tout de suite. Ce que tu peux faire devant des ados dans « Club Comédie Chameau » à minuit, tu ne peux pas le faire devant les survivants qui regardent la Deuxième chaîne ».

Nouvelle version d'une vieille blague : qu'est-ce qui est pire qu'une pomme avec un ver ? Une demi-pomme avec un ver. Et qu'est-ce qui est pire qu'une pomme avec un demi-ver ? l'Holocauste.

Beaucoup de blagues sur l'Holocauste, observe Uzi Weil, « rappellent les enfants qui tirent les sonnettes et qui partent en courant. On sait qu'il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose qui fait mal, et on tire la sonnette, on réveille quelque chose et on se casse. Cela implique qu'on bouscule l'autorité de l'adulte qui dormait tranquillement : même si je n'ai rien d'important à lui dire, je sonne, j'annonce que je suis là, et je file

Le résultat c'est une espèce d'humour de salle de bain. 90% de l'humour holocaustique est comme ça, et c'est très bien, laissons-les réveiller la belle dame qui dort, parce que, après tout, il faut bien que quelqu'un la réveille ».

Est-ce que c'est pour cela que l'humour holocaustique prolifère actuellement ?

Weil : « C'est l'humour des faibles. Plus quelqu'un représente une menace pour vous, et plus la plaisanterie sur son compte lui clouera le bec et le ridiculisera ».

Le comique Sagiv Friedman ne raconte plus de blagues holocaustiques dans ses spectacles. « Je le faisais parce que c'est vraiment trop facile de blaguer sur un sujet extrême comme l'Holocauste, dit-il. Mais ça vous coule un spectacle. Les gens vont se mettre à crier, et il y aura des crêpages de chignon. Prononcer le mot 'Holocauste', c'est l'holocauste du show. Quelqu' un qui arrive à sa façon à neutraliser la résistance du public, c'est Reshef Levy, parce que les gens voient que c'est un sujet chaud avec lui ; il s'est quand même reçu des frites en pleine poire, lors d'un spectacle, lui aussi. Vous ne pouvez rien faire : le public ne permet pas qu'on aborde le sujet. »

Levy confirme que parfois il rencontre une certaine résistance dans son public. « Curieusement, la plupart de ceux qui protestent sont les Mizrahim [juifs en provenance du Moyen Orient] », fait-il remarquer. « 'Vous n'y étiez pas', que je leur dis. 'La plupart des Marocains ont lu ça sur le papier, sauf deux ou trois peut-être qui sont allés en voyage touristique en Europe et qui ont découvert tout ça là-bas. Il s'agit d'un débat interne à la communauté ashkénaze, alors s'il vous plaît rasseyez-vous'. »

Est-ce que ça ne fait pas enrager encore plus le public ?

« Levy : « Un spectacle humoristique c'est un contrat amoureux entre l' artiste et son public, et si vous arrivez à les attirer dans votre univers mental, ils riront sur tout. D'un autre côté, il est important pour moi de souligner que moi même je suis moitié ashkénaze et moitié misrahi. C'est fou la profondeur du malaise des mizrahim envers les ashkénazes quand il s'agit de l'Holocauste. Ce qui compte, ce n'est pas à quel point les mizrahim ont été discriminés dans le passé ; ils se sentiront toujours complexés vis-à-vis des ashkénazes parce que leurs familles ont été tuées dans l' Holocauste. Cela crée un fossé de malheur, et c'est en fait là que réside le pouvoir. C'est cette faiblesse-là que les ashkénazes exploitent sans arrêt : ça commence avec l'Holocauste et ça débouche sur l'image apeurée de Yossi Beilin, qui est censé être effrayé par la foule, une sorte de type passif et agressif à la fois ».

Par quel autre moyen est-ce que ceci trouve son expression ?

« Prenez le cas de la grand-mère de ma femme. Elle est arrivée dans ce pays, en provenance de Pologne, en 1932, et pour une Polonaise comme elle, avoir raté l'Holocauste c'est un sale coup dont elle ne s'est jamais remise, jusqu 'à aujourd'hui elle s'en veut pour ça ! »

Et vous racontez cela dans vos spectacles ?

« Bien sûr. »

Peut-être que parvenus à ce point, certaines personnes vont se tortiller avec un aire gêné. Qu'est-ce qui va se passer si des survivants de l' Holocauste lisent tout ça ? Kobi Arieli dit : « Pas de doute que l'essor de la satire holocaustique est bloqué quelque part à cause des survivants. Ils sont incapables de faire avec. Pourquoi est-ce que Yosef Lapid est si convaincant lorsqu'il refuse l'humour sur l'Holocauste ; il ne s'agit pas de quelqu'un des putz de Yad Vashem qui ne comprend pas l'humour. Tommy vit de l'humour, c'est son arme principale, et même quand il parle de l' Holocauste, il le fait avec cynisme et sarcasme ; donc si même lui n'est pas capable de faire avec, il est évident que d'autres survivants n'en sont pas capables non plus. »

La plupart de ceux qui ont été interrogés dans le cadre de cet article admettent que la présence des survivants est très importante pour ce qui est de l'usage ou non de l'Holocauste à des fins satiriques ou humoristiques

« A mon avis, quand le dernier des survivants disparaîtra, on assistera à une orgie d'humour incontrôlé ici, et tout le monde en rira, même aux heures de grande écoute sur la Deuxième chaîne », dit Reshef Levy. « Après tout, jusqu'à aujourd'hui, les gens rient du soulèvement de Bar Kochba [contre les Romains], où un demi-million de juifs avaient péri, ou encore, du Titanic. C'est une question de distance par rapport à l'événement lui-même

Vous savez, il y a une dictature de l'ethos israélien, ici, et toutes les institutions culturelles, y compris la Deuxième chaîne et les principaux journaux, obéissent à cette règle. »

Ami Amir, producteur du Cameri Quintet et de « Voici notre pays » -le programme satirique du duo Shai Goldstein et Dror Raphael qui a été transmis sur la Deuxième chaîne- rappelle un sketch qui a été programmé dans la deuxième période de « Voici notre pays » en 2001, où l'on voit le ministre de l'éducation Limor Livnat (joué par Shai Goldstein) expliquant les valeurs nationales à Dror Raphael. Dans son enthousiasme servile, elle le salue à plusieurs reprises le bras tendu, comme dans le salut nazi

« Reshet [l'un des sous-traitants de la Deuxième chaîne] a eu un gros problème avec ça, et il y avait des arguments pour ne pas transmettre le sketch », dit Amir. Finalement, ils l'ont courageusement passé, et ils ont été éreintés pour ça ; or, comme dans le cas des réactions outrées suscitées par le Cameri Quintet, c'est toujours à tort que l'on crie à l'outrage. Le Cameri Quintet voulait montrer à quel point l'Holocauste est recyclé à des fins politiques et avec manipulation des sentiments afin de justifier ce que nous faisons aujourd'hui. Malgré toute la souffrance que cela implique, je ne pense pas qu'il se produirait une catastrophe si nous réduisions quelque peu l'aura sacrée qui entoure l'Holocauste. Qui sait, nous sommes peut-être capables d'en apprendre un peu plus sur nous-mêmes et de nous comporter un peu plus sainement. »

Gil Kopatch, lui aussi, pense que la mémoire de l'Holocauste nous protège et justifie nos droits spéciaux en tant que peuple persécuté. « Si nous sommes réellement la génération libre que Herzl et Ben Gourion voulaient que nous soyons, alors nous devons comprendre la base de notre paranoïa et ne pas essayer de refuser de la regarder en face ; et la base de notre paranoïa, c’est le sentiment que les Allemands sont dans l'escalier et qu'ils peuvent faire irruption à tout bout de champ. »

Est-il impossible que la paranoïa soit justifiée ?

Kopatch : « Même si elle l'est, il est impossible de survivre à partir de motivations paranoïdes »

Levy est bien d'accord que la paranoïa que nous avons développée comme résultat direct de l'Holocauste est la base de la justification de notre existence ici. « C'est la raison pour laquelle nous pouvons en quelque sorte nous résigner aux attaques terroristes, parce que nous n'avons nulle part ailleurs où aller : en Europe les nazis nous attendent. » Selon Levy, un Israël qui est confronté à des difficultés existentielles ne sera pas capable de se passer de la mémoire de l'Holocauste, ce qui exigera que cet événement historique soit maintenu comme une valeur sublime, et entraînera le refus de la moindre percée satirique

« A partir du moment où vous riez de quelque chose, vous le transformez, de quelque chose de lointain, cela devient quelque chose de très proche, parce qu'une seconde plus tôt vous éclatiez de rire avec ça ; et c'est précisément ce que les gens ont peur de faire avec la mémoire de l'Holocauste, parce que si l'Holocauste devient abordable, comme une affaire de tous les jours, nous allons réaliser subitement que certaines des conclusions que nous en déduisions étaient incorrectes, et qu'il est possible de scier la branche sur laquelle repose l'Etat. La question c'est que, si vous ébranlez l' Holocauste, dit Levy, c'est l'existence de l'Etat d'Israël que vous ébranlez aussi. »

Traduction de l'anglais : Yolanda Peorovich, yolapeor@hotmail.com

  

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