Des chambres à gaz hilarant(es)
par Sarah Blau,
Haaretz
(première publication : Haaretz magazine,
vendredi 30 avril 2004).
C'est le plus grand tabou dans les charges
satiriques israéliennes, mais c'est aussi la source intarissable
de l'humour noir underground. Pourquoi il est impossible de
plaisanter sur l'Holocauste en public, et ce qui, malgré le
tabou, est acceptable.
Hitler... tomate. Remplacez les pointillés par
l'expression correcte et vous avez une blague (Uzi Weil, The
Back Page, Ha'ir weekly) Hitler et une tomate ? Le symbole du
mal cosmique juxtaposé avec un légume stupide et banal ? En
fait, pas la peine de rajouter quoique ce soit pour faire
apparaître l'absurde. Mais un sentiment de faute apparaît
immédiatement aussi. Une plaisanterie sur l'Holocauste ?
Verboten ! D'un autre côté, c'est si horrible, ça dépasse
tellement notre capacité de conceptualisation sur ce qui s'est
passé, que tout ce qu'on peut faire, c’est de se marrer, en
désespoir de cause. Ce sera donc comme un refuge pour tous ceux
qui éclatent de rire en entendant par exemple ceci:
« Où se trouvait la plus haute concentration de
juifs pendant l'Holocauste ? »
Réponse : « Dans l'atmosphère ».
Ne vous sentez pas mal à l'aise. Le rire libère,
le rire est un moyen légitime d'auto-défense, le rire est une
cure pour les maladies de l'âme, le rire ne peut que vous
rapprocher du sujet, tout ça. Le seul problème, c'est qu'avec
l'Holocauste, ces arguments ne marchent pas. Comme l'explique l'
humoriste Kobi Arieli : « En 10 minutes je suis capable de
convaincre le ministre de la justice Tommy Lapid, avec une
argumentation logique, que le moyen le plus efficace de rendre
hommage à la mémoire de ses parents c'est de demander un sketch
à l'humoriste Gil Kopatch. Mais ça ne marchera pas, parce qu'à
la deuxième phrase il squeezera le micro et quittera le studio.
Et pourtant Tommy est quelqu'un qui comprend l'humour ». C'est
que Tommy Lapid est aussi un survivant de l'Holocauste. Il y a
des gens pour dire que c'est à cause des survivants, qu'on prend
ces précautions inhabituelles. Les pessimistes diront que le
lendemain de la disparition du dernier survivant, une orgie
d'humour sauvage s'abattra sur le pays. Les optimistes
soutiendront au contraire que le sujet atteindra dès lors le
niveau de la sainteté inappréhensible et inépuisable. Quoi qu'il
en soit, en 56 ans d'existence d'Israël, l'Holocauste se fait
remarquer par son absence à l'appel, pour ce qui est de notre
humour national. Même dans les rares tentatives faites pour
amener le couteau au plus près de la jugulaire de la vache
sacrée, la vache est restée impavide au centre de sa prairie, et
ses mugissements ont été unanimement écoutés, sans que personne
ne se mette à rigoler, parce que . 6 millions de cadavres,
qu'est-ce qu'il y a de drôle, là-dedans ? Rien, six millions de
juifs assassinés, il n'y a vraiment pas de quoi exercer la
satire. Certes, il y a les blagues de mauvais goût, mais la
satire c'est autre chose. Ce qui mérite un traitement satirique,
en revanche, ce sont par exemple les gens qui commercialisent
l'Holocauste, ceux qui font des affaires en mémoire des morts,
ceux qui se sont approprié l'Holocauste pour eux-mêmes et qui
l'invoquent dans un but politique.
« La Pologne classique en 14 jours, visite
comprise de 7 camps de concentration ».
L'agente de voyage (au téléphone) : « Nous avons
quelques tarifs exceptionnels pour la Pologne, que je vous
recommande vraiment. Tout d' abord, le paquet touristique de
base, qui comporte 5 camps de concentration en 10 jours, séjour
en hôtel 4 étoiles à Varsovie, et une journée libre pour vos
achats. Naturellement, nous avons aussi le circuit 'Pologne
classique', en 14 jours, avec visite de 7 camps de concentration
incluse, séjour en hôtel 4 étoiles et visite du ghetto de
Varsovie, avec une après-midi libre pour le shopping. Sans
oublier le Week-end en Pologne, un peu plus sportif, avec 7
camps de concentration en 3 jours, évidemment, pas de journée
libre pour le shopping. Enfin bien sûr, le circuit de 12 jours
avec visite de toute la Pologne et tous ses camps de
concentration. La fille de ma sour l'a fait, avec son école, et
c'était très impressionnant. Elle a pleuré, mais oui, à
Auschwitz. »
La vendeuse raccroche, et revient à son client.
V : « Nous en étions à.»
Le client « Excusez-moi, mais ce que vous venez
de dire, là, sur la Pologne, 7 camps en 3 jours, là, ça fait un
peu.»
V. « Un peu trop, vous voulez dire? Vous n'avez
pas idée de tout ce qu'on peut faire en 3 jours.»
C. Non, c'est pas ça, c'est plutôt que.»
V : « Un peu cher, peut-être ?»
C : « Non pas du tout ; je ne voudrais pas vous
vexer, mais, est-ce que c’est pas un peu horrible, quelque part
? »
V : « Attendez, et ce qui a eu lieu dans ces
camps, c'était pas un peu horrible peut-être ?
(« Les agents du chemin de fer » Sketch écrit
par Assaf Tzipor, joué par les acteurs du Cameri Quintet Keren
Mor et Shai Avivi)
Le Cameri Quintet (un groupe d'acteurs qui a un
programme de gags sur la Deuxième chaîne) vise tout ce qui a
rapport à la commercialisation, l' exploitation cynique, ceux
qui lèvent les yeux au ciel en toute innocence et qui font des
affaires avec la mémoire des morts de l'Holocauste. Quelque
chose, en fait, dans leur travail, a fait tilt. Voici les
sketchs en question : « Holocauste », par Assaf Tzipor, dans
lequel un survivant raconte ses souvenirs des atrocités avec un
grand effroi, jusqu'au moment où on découvre qu'il a été
figurant dans le film La liste de Schindler ; « Le ghetto », par
Tzipor aussi, où Shai Avivi explique à son partenaire Rami
Heuberger comment se rendre à une soirée à Tel Aviv en prenant «
l'Avenue des exécutés », le « Boulevard Auschwitz » et en
passant par « Dachau Square » ; enfin « Le lobby israélien » par
Etgar Kert, dans lequel deux fonctionnaires israéliens aux
Affaires Sportives essaient de convaincre un Allemand qui a la
responsabilité d'une course d'obstacle aux Jeux Olympiques de
faire passer le joueur israélien en premier à cause de ses
obligations héritées du passé
« La question, dans toutes les blagues, c'est de
savoir de qui vous vous moquez », dit Uzi Weil, qui a également
écrit pour le Cameri Quintet. « Si l 'humour est une arme,
contre qui vous battez-vous ? C'est qui le sale type ? L'humour
autour de la commercialisation de l'Holocauste s'attaque à l'
hypocrisie et à la disparité entre les mots grandiloquents et ce
que nous éprouvons réellement, quand nous utilisons des émotions
très largement partagées pour des buts qui sont passablement
plus restreints. Toutes les blagues au monde travaillent sur ce
décalage, ce qui est parfaitement légitime ».
« La Knesset horrifiée par la comparaison entre
Himmler et Hitler » (Comment osez-vous comparer, on ne peut pas
comparer !)
1. « le Ketchup c'est l'Auschwitz des tomates »
: commentaire du président du syndicat des producteurs de
tomates dans la Vallée du Jourdain, dans un discours lors d'une
manifestation orageuse des producteurs de tomate à la Knesset,
suite à leur revendication d'une augmentation de la dose
minimale de tomates dans le ketchup. Après quoi, le président
s'est expliqué et il a présenté ses excuses :
2. « Tout d'abord, je n'ai pas comparé
l'Holocauste au ketchup. J'ai dit que c'était comme
l'Holocauste, en ce sens que c'est vraiment tragique. Et
ensuite, je suis un petit-fils de survivants de l'Holocauste,
comme quoi il est inconcevable que je puisse minimiser
l'Holocauste. Et troisièmement, si quelqu'un a bien le droit de
minimiser l'Holocauste, c'est moi, parce que je suis un
petit-fils de survivants de l'Holocauste. Mais je ne compare
pas, je ne compare pas du tout ! Comment pouvez-vous comparer ?
C'était terrible, l' Holocauste, absolument horrible. Et au
fait, pourquoi est-ce que tout le monde m'attaque, ici ? C'est
la Gestapo, ou quoi ? » [Uzi Weil, The Back Page, Ha'ir]
Devons-nous éviter les comparaisons à tout prix?
Weil : « Plus que tout autre sujet, l'usage de
l'Holocauste a pris des dimensions disproportionnées et
déplaisantes. Pas trace d'auto-critique là dedans : il suffit
que quelqu'un prononce le mot 'Holocauste' pour que tout le
monde devienne muet. C'est un instrument pour forcer les gens à
rester attentifs à un moment précis, et c'est en rapport avec
une espèce d' industrie de l'Holocauste qui s'est créée, les
voyages, la promotion d'une politique de droite maquillée de
pathos, sous prétexte d'Holocauste, 'l' Hôtel Auschwitz' qui a
été bâti en Pologne, tout ça. »
Est-ce que c'est la raison pour laquelle
l'Holocauste reste un sujet banni ?
« La souffrance inaboutie n'est pas moins
importante. Vous pouvez rire de quelque chose qui vous fait mal,
et quelque part dans votre tête, vous savez que ce n'est pas
incompatible. La douleur de l'Holocauste n'admet pas de
catharsis. Vous n'êtes pas sûr que ce soit fini. C'est très
facile de rire de Luba [le type du caissier russe au
supermarché], peut-être que c'est un peu troublant, mais, à la
fin, le 'problème Luba', c'est à dire la question de
l'immigration massive depuis l'ex Union soviétique, trouvera sa
solution
Vous savez également que Luba ne va pas
s'écrouler sous le coup des blagues, que ce n'est pas si grave,
si nous n'avons pas de réponse là-dessus.
Et pourquoi est-ce que nous n'avons pas de
réponse sur l'autre sujet ?
« Non seulement nous n'avons pas de réponse,
mais le mystère de l'Holocauste est plus grand maintenant qu'il
ne l'a jamais été ».
Guy : « Donc, n'est-ce pas, c'est très facile
d'écrire une adaptation musicale ; qu'est-ce que tu nous as
préparé, Yoni ?
Yoni : « OK, voilà : comme les gens prennent
d'habitude des contes de fée et qu'ils mettent juste une musique
par dessus, j'ai longtemps hésité entre Maïa l'Abeille et Winnie
l'Ourson, mais finalement j'ai décidé de me lancer avec le conte
de fées bien connu 'Anne Frank'
Guy : J'en suis très fier, bravo ! J'ai la joie
et l'honneur de vous révéler pour la première fois 'Anne Frank,
la musique' ! Vous avez lu le livre, vous avez vu le film, et
maintenant le must : Anne Frank en Dolby stéréo !
Anne Frank en musique, le script :
Anne Frank dort et deux autres personnes dorment
à côté d'elle. On frappe à la porte, musique en fond
Anne : Toc toc. Qui c'est, qui toque à notre
porte ?
Le père : C'est peut-être le laitier, qui toque
à notre porte
La mère : C'est peut-être l'épicier, qui toque à
notre porte
Le père : C'est peut-être la nympho qui habite à
côté ?
Tous : Toc toc. Qui c'est, qui toque à notre
porte ?
Anne : C'est peut-être le boulanger, qui toque à
notre porte ?
La mère : C'est peut-être le docteur, qui toque
à notre porte ?
Le père : C'est peut-être la nympho qui est
toujours dans l'entrée ?
Un officier nazi entre
Le nazi : Non c'est pas le boulanger ! Non, ce
n’est pas le docteur ! Non, je ne suis pas non plus la nympho de
l'entrée ! Et maintenant qui c'est qui va deviner : c'est qui
qui a cafté, et c'est qui qui vous a balancés ?
Tous (y compris le nazi) : Eh oui, c'est la
nympho du rez - c'est de chaussée !
[« Clivage », émisssion présentée par Yoni Lahav
et Guy Meroz ; sketch interdit d'antenne par la Keshet
sous-traitante de la Deuxième chaîne]
Ce sketch censuré relève du genre satirique qui
n'a pas directement rapport avec l'Holocauste et sa
commercialisation, mais qui utilise l'Holocauste pour faire la
critique d'autres phénomènes de société, dans ce cas, la
multiplication des dessins animés pendant les vacances de
Hanoukka.
«Sur les stations de grande écoute, il est tout
simplement impossible de toucher à l'Holocauste », dit-il. Des
tas de gens sont morts pendant la guerre des Maccabées, et vous
pouvez faire marrer les gens avec ça, mais ça appartient au
passé, alors que l'Holocauste, c'est encore trop proche, encore
présent » Meroz sait de quoi il parle
En janvier dernier il a déclenché un grand émoi
populaire avec un show montré sur Beep, une chaîne câblée pour
la jeunesse. Dans une émission, on voyait un acteur déguisé en
Hitler, qui reprenait des chansons du répertoire enfantin, et
une autre fois, il avait collé des sous-titres fallacieux sous
des extraits du film de Claude Lanzmann « Shoah ». Les émissions
avaient été transmises pendant l'été, mais c'est seulement après
qu'elles furent expurgées sur la Deuxième chaîne qu'elles
suscitèrent une riposte publique, à la suite d'une lettre de
protestation adressée à l'autorité de Radio et TV2
Meroz lui-même s'excusa longuement dans la
colonne perso qu'il écrit pour le quotidien à grande diffusion
Ma'ariv. Il répète maintenant qu'il n'essayait pas de se moquer
de l'Holocauste : « Il n'y a pas de quoi rire dans l'
Holocauste, mais en tant que professionnels de l'humour, on
essaye de viser les extrêmes, et justement parce que
l'Holocauste c'est l'extrême absolu, et parce qu'il pèse
tellement sur notre existence, on se retrouve amené à s'en
occuper. Que ce qu'on fait là soit de mauvais goût, c'est une
autre question, mais ce qu'il y a par dessus tout, c'est une
tentative pour comprendre, ce que je fais, précisément, avec mes
moyens qui sont ceux de la satire.
Si l'Holocauste avait lieu aujourd'hui, à côté
des montagnes de chaussures on aurait la pile des portables. »
[Gil Kopatch dans une comédie classique]
« Voilà un exemple de réussite dans l'humour
autour de l'Holocauste, souligne l'écrivain Amir Gottfreund,
dont le roman Notre Holocauste a récemment fait l'objet d'une
traduction en allemand. « Il s'agit d'utiliser l'Holocauste pour
dire quelque chose qui a rapport avec nous mêmes, pas avec les
fours crématoires ou les survivants. Comme Uzi Weil l'a écrit
une fois : 'Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de Tao de
Hitler ?' : il visait l' intolérable commercialisation de la
série de livres qui abusent du label taoïste. Il a fait ce que
tout humoriste doit faire, et il a attaqué les plus forts. »
C'est très bien, de s'attaquer aux intérêts
puissants, mais la question est de savoir où est-ce qu'on livre
la bataille. Tout le monde sait que ce n'est pas pareil, de
disposer d'une vache à l'abattoir ou de l'égorger au milieu du
living. Au fil des ans, les références à l'Holocauste aux heures
de grande écoute étaient prudentes, mais en règle générale, on
ne lançait pas le sujet à ce niveau. Le rédacteur local Daniel
Lapin raconte que lorsqu'il écrivait le script pour le sitcom
'La vie, c'est pas n'importe quoi', il reçut un courriel de
Tellad (un sous-traitant de la Deuxième chaîne) qui lui
demandait de changer les prénoms « Adolphe et Eva » qu'il avait
donnés aux parents de l'un des personnages principaux de
l'émission. Lapin s'exécuta
« La semaine dernière une de mes vannes pour [le
show du comédien Eli] Yatzpan a également été virée », dit-il.
J'avais écrit que Scharzenegger voulait venir en Israël pour
visiter Yad Vashem et voir des photos de son père'. On me l'a
coupé parce que Yatzpan ou quelqu'un d'autre avait trouvé ça pas
drôle. »
L'animateur Gidi Gov a réussi un test en
prime-time : 'J'ai vu La liste de Schindler, et je me suis pas
marré », dit-il au public, et le public se marre. Récemment, on
a eu une surprise de taille dans l'émission de Yair Lapid,
lorsque la comédienne Adi Askenazi, qui revenait d'une visite à
Amsterdam, a partagé son expérience avec le public : « Je suis
allée à la maison d'Anne Frank, mais elle n'était pas là ».
Après un moment inévitablement embarrassant, le public a éclaté
de rire. Lapid se tortillait, gêné. « C'est bien parce que c'est
elle, Adi Askenazi, qu'on lui pardonnera sa sortie sournoise »,
dit le rédacteur Reshef Levy, mais si c' était un humoriste
débutant, on lui aurait montré la porte tout de suite. Ce que tu
peux faire devant des ados dans « Club Comédie Chameau » à
minuit, tu ne peux pas le faire devant les survivants qui
regardent la Deuxième chaîne ».
Nouvelle version d'une vieille blague :
qu'est-ce qui est pire qu'une pomme avec un ver ? Une demi-pomme
avec un ver. Et qu'est-ce qui est pire qu'une pomme avec un
demi-ver ? l'Holocauste.
Beaucoup de blagues sur l'Holocauste, observe
Uzi Weil, « rappellent les enfants qui tirent les sonnettes et
qui partent en courant. On sait qu'il y a quelque chose qui ne
va pas, quelque chose qui fait mal, et on tire la sonnette, on
réveille quelque chose et on se casse. Cela implique qu'on
bouscule l'autorité de l'adulte qui dormait tranquillement :
même si je n'ai rien d'important à lui dire, je sonne, j'annonce
que je suis là, et je file
Le résultat c'est une espèce d'humour de salle
de bain. 90% de l'humour holocaustique est comme ça, et c'est
très bien, laissons-les réveiller la belle dame qui dort, parce
que, après tout, il faut bien que quelqu'un la réveille ».
Est-ce que c'est pour cela que l'humour
holocaustique prolifère actuellement ?
Weil : « C'est l'humour des faibles. Plus
quelqu'un représente une menace pour vous, et plus la
plaisanterie sur son compte lui clouera le bec et le
ridiculisera ».
Le comique Sagiv Friedman ne raconte plus de
blagues holocaustiques dans ses spectacles. « Je le faisais
parce que c'est vraiment trop facile de blaguer sur un sujet
extrême comme l'Holocauste, dit-il. Mais ça vous coule un
spectacle. Les gens vont se mettre à crier, et il y aura des
crêpages de chignon. Prononcer le mot 'Holocauste', c'est
l'holocauste du show. Quelqu' un qui arrive à sa façon à
neutraliser la résistance du public, c'est Reshef Levy, parce
que les gens voient que c'est un sujet chaud avec lui ; il s'est
quand même reçu des frites en pleine poire, lors d'un spectacle,
lui aussi. Vous ne pouvez rien faire : le public ne permet pas
qu'on aborde le sujet. »
Levy confirme que parfois il rencontre une
certaine résistance dans son public. « Curieusement, la plupart
de ceux qui protestent sont les Mizrahim [juifs en provenance du
Moyen Orient] », fait-il remarquer. « 'Vous n'y étiez pas', que
je leur dis. 'La plupart des Marocains ont lu ça sur le papier,
sauf deux ou trois peut-être qui sont allés en voyage
touristique en Europe et qui ont découvert tout ça là-bas. Il
s'agit d'un débat interne à la communauté ashkénaze, alors s'il
vous plaît rasseyez-vous'. »
Est-ce que ça ne fait pas enrager encore plus le
public ?
« Levy : « Un spectacle humoristique c'est un
contrat amoureux entre l' artiste et son public, et si vous
arrivez à les attirer dans votre univers mental, ils riront sur
tout. D'un autre côté, il est important pour moi de souligner
que moi même je suis moitié ashkénaze et moitié misrahi. C'est
fou la profondeur du malaise des mizrahim envers les ashkénazes
quand il s'agit de l'Holocauste. Ce qui compte, ce n'est pas à
quel point les mizrahim ont été discriminés dans le passé ; ils
se sentiront toujours complexés vis-à-vis des ashkénazes parce
que leurs familles ont été tuées dans l' Holocauste. Cela crée
un fossé de malheur, et c'est en fait là que réside le pouvoir.
C'est cette faiblesse-là que les ashkénazes exploitent sans
arrêt : ça commence avec l'Holocauste et ça débouche sur l'image
apeurée de Yossi Beilin, qui est censé être effrayé par la
foule, une sorte de type passif et agressif à la fois ».
Par quel autre moyen est-ce que ceci trouve son
expression ?
« Prenez le cas de la grand-mère de ma femme.
Elle est arrivée dans ce pays, en provenance de Pologne, en
1932, et pour une Polonaise comme elle, avoir raté l'Holocauste
c'est un sale coup dont elle ne s'est jamais remise, jusqu 'à
aujourd'hui elle s'en veut pour ça ! »
Et vous racontez cela dans vos spectacles ?
« Bien sûr. »
Peut-être que parvenus à ce point, certaines
personnes vont se tortiller avec un aire gêné. Qu'est-ce qui va
se passer si des survivants de l' Holocauste lisent tout ça ?
Kobi Arieli dit : « Pas de doute que l'essor de la satire
holocaustique est bloqué quelque part à cause des survivants.
Ils sont incapables de faire avec. Pourquoi est-ce que Yosef
Lapid est si convaincant lorsqu'il refuse l'humour sur
l'Holocauste ; il ne s'agit pas de quelqu'un des putz de Yad
Vashem qui ne comprend pas l'humour. Tommy vit de l'humour,
c'est son arme principale, et même quand il parle de l'
Holocauste, il le fait avec cynisme et sarcasme ; donc si même
lui n'est pas capable de faire avec, il est évident que d'autres
survivants n'en sont pas capables non plus. »
La plupart de ceux qui ont été interrogés dans
le cadre de cet article admettent que la présence des survivants
est très importante pour ce qui est de l'usage ou non de
l'Holocauste à des fins satiriques ou humoristiques
« A mon avis, quand le dernier des survivants
disparaîtra, on assistera à une orgie d'humour incontrôlé ici,
et tout le monde en rira, même aux heures de grande écoute sur
la Deuxième chaîne », dit Reshef Levy. « Après tout, jusqu'à
aujourd'hui, les gens rient du soulèvement de Bar Kochba [contre
les Romains], où un demi-million de juifs avaient péri, ou
encore, du Titanic. C'est une question de distance par rapport à
l'événement lui-même
Vous savez, il y a une dictature de l'ethos
israélien, ici, et toutes les institutions culturelles, y
compris la Deuxième chaîne et les principaux journaux, obéissent
à cette règle. »
Ami Amir, producteur du Cameri Quintet et de «
Voici notre pays » -le programme satirique du duo Shai Goldstein
et Dror Raphael qui a été transmis sur la Deuxième chaîne-
rappelle un sketch qui a été programmé dans la deuxième période
de « Voici notre pays » en 2001, où l'on voit le ministre de
l'éducation Limor Livnat (joué par Shai Goldstein) expliquant
les valeurs nationales à Dror Raphael. Dans son enthousiasme
servile, elle le salue à plusieurs reprises le bras tendu, comme
dans le salut nazi
« Reshet [l'un des sous-traitants de la Deuxième
chaîne] a eu un gros problème avec ça, et il y avait des
arguments pour ne pas transmettre le sketch », dit Amir.
Finalement, ils l'ont courageusement passé, et ils ont été
éreintés pour ça ; or, comme dans le cas des réactions outrées
suscitées par le Cameri Quintet, c'est toujours à tort que l'on
crie à l'outrage. Le Cameri Quintet voulait montrer à quel point
l'Holocauste est recyclé à des fins politiques et avec
manipulation des sentiments afin de justifier ce que nous
faisons aujourd'hui. Malgré toute la souffrance que cela
implique, je ne pense pas qu'il se produirait une catastrophe si
nous réduisions quelque peu l'aura sacrée qui entoure
l'Holocauste. Qui sait, nous sommes peut-être capables d'en
apprendre un peu plus sur nous-mêmes et de nous comporter un peu
plus sainement. »
Gil Kopatch, lui aussi, pense que la mémoire de
l'Holocauste nous protège et justifie nos droits spéciaux en
tant que peuple persécuté. « Si nous sommes réellement la
génération libre que Herzl et Ben Gourion voulaient que nous
soyons, alors nous devons comprendre la base de notre paranoïa
et ne pas essayer de refuser de la regarder en face ; et la base
de notre paranoïa, c’est le sentiment que les Allemands sont
dans l'escalier et qu'ils peuvent faire irruption à tout bout de
champ. »
Est-il impossible que la paranoïa soit justifiée
?
Kopatch : « Même si elle l'est, il est
impossible de survivre à partir de motivations paranoïdes »
Levy est bien d'accord que la paranoïa que nous
avons développée comme résultat direct de l'Holocauste est la
base de la justification de notre existence ici. « C'est la
raison pour laquelle nous pouvons en quelque sorte nous résigner
aux attaques terroristes, parce que nous n'avons nulle part
ailleurs où aller : en Europe les nazis nous attendent. » Selon
Levy, un Israël qui est confronté à des difficultés
existentielles ne sera pas capable de se passer de la mémoire de
l'Holocauste, ce qui exigera que cet événement historique soit
maintenu comme une valeur sublime, et entraînera le refus de la
moindre percée satirique
« A partir du moment où vous riez de quelque
chose, vous le transformez, de quelque chose de lointain, cela
devient quelque chose de très proche, parce qu'une seconde plus
tôt vous éclatiez de rire avec ça ; et c'est précisément ce que
les gens ont peur de faire avec la mémoire de l'Holocauste,
parce que si l'Holocauste devient abordable, comme une affaire
de tous les jours, nous allons réaliser subitement que certaines
des conclusions que nous en déduisions étaient incorrectes, et
qu'il est possible de scier la branche sur laquelle repose l'Etat.
La question c'est que, si vous ébranlez l' Holocauste, dit Levy,
c'est l'existence de l'Etat d'Israël que vous ébranlez aussi. »
Traduction de l'anglais : Yolanda Peorovich,
yolapeor@hotmail.com
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